sont des myriades de petits animaux qui sont eux-mêmes lumineux, comme
l'est dans nos pays le ver luisant. Les flots en contiennent en
certains temps une si grande quantité que la mer en paraît comme
embrasée.
[Illustration: UN DES ANIMALCULES DE LA MER qui produisent la
phosphorescence des eaux. Cet animal est invisible à l'oeil nu; il
est représenté ici tel qu'il apparaît à travers le microscope.]
--Oh! bien, je comprends, père Guillaume: s'il y avait assez de vers
luisants sur un arbre pour le couvrir, il paraîtrait le soir comme un
grand lustre allumé; je pense que c'est comme cela pour la mer. Mais,
tout de même, faut-il qu'il y ait de ces petits animaux dans la mer
pour qu'elle paraisse tout en feu, elle qui est si grande!
--Les plus gros de ces animaux ne sont pas aussi gros qu'une tête
d'épingle.
--Oh! père Guillaume, comme cela m'amuse, tout ce que vous me dites
là! Racontez-moi encore quelque chose.
--Je viens de te parler des mers chaudes, des mers tropicales; eh
bien, Julien, les mers polaires, c'est tout autre chose. Là, on ne
voit que des glaces sans fin; si le navire a peine à avancer, c'est
que des bancs de glace se dressent comme des montagnes flottantes et
vous enveloppent sans qu'on puisse bouger. Parfois, sur ces îles de
glace, on aperçoit des phoques ou des ours blancs qui se sont trouvés
entraînés au milieu de la mer.
--Est-ce que vous avez vu cela, père Guillaume?
--Non, mais je l'ai entendu dire à d'autres qui y sont allés; moi, je
n'ai jamais été plus haut que Terre-Neuve, où l'on pêche la morue.
[Illustration: LA MER POLAIRE.--Du côté des pôles, la mer est
glacée presque toute l'année et souvent à une très grande
profondeur. Parfois les glaces se détachent et voyagent sur l'eau,
c'est ce qu'on appelle des _banquises_. Ces banquises offrent
l'aspect le plus merveilleux: elles sont dentelées comme des
cathédrales et étincellent à la lumière du jour ou à celle de la
lune. Quand ces énormes masses viennent à rencontrer un vaisseau,
elles le brisent comme une coque de noix.]
--Pourquoi d'autres vont-ils plus haut, père Guillaume, puisque c'est
si dangereux?
--Petit Julien, c'est que l'on voudrait trouver un passage libre par
le pôle, une mer libre de glaces, et étudier ce côté-là qu'on ne
connaît pas.
--Père Guillaume, est-ce qu'au pôle les nuits ne durent pas six mois
et les jours six mois? J'ai vu cela dans mon livre de lecture.
--C'est très vrai.
--Comme on doit s'ennuyer d'être six mois sans y voir!
[Illustration: LE PHOQUE, ou veau marin, est un mammifère qui
habite les mers septentrionales de l'Europe. Le corps des phoques
est couvert de poils; par devant il ressemble à celui d'un
quadrupède; par derrière il se termine en pointe comme celui des
poissons. Ces animaux sont doux, intelligents et s'attachent
facilement à l'homme. Ils viennent souvent sur la côte pour y
dormir et allaiter leurs petits.]
--On est éclairé souvent par des aurores boréales.
--En avez-vous vu, de ces aurores, père Guillaume?
[Illustration: L'AURORE BORÉALE, ou lumière polaire, se montre
fréquemment dans les pays voisins du nord (Sibérie, Zélande,
Laponie, Norvège). C'est, le plus souvent, une sorte d'immense arc
enflammé qui s'élève au dessus de l'horizon. L'aurore boréale est
produite par l'électricité.]
--Oui, j'en ai vu: les plus belles se montrent aux pôles, mais on en
voit ailleurs aussi. Ce sont des lueurs rouges qui s'élèvent dans le
ciel comme un incendie, des dômes de feu, des colonnes de flammes qui
changent sans cesse de couleur et de forme, tantôt bleues, tantôt
vertes, tantôt éblouissantes de blancheur: ces flammes éclairent de
loin tout le pays, mille fois mieux que les phares qui s'allument en
ce moment le long de la côte.
La nuit, en effet, était venue pendant que Guillaume et Julien
parlaient ainsi, et dans le lointain, à travers une brume légère, on
voyait la lueur rouge, blanche ou bleue, des phares placés sur les
pointes les plus avancées de la presqu'île bretonne, qui dessinaient
ainsi dans la nuit les contours de la côte. Tantôt, c'étaient des feux
fixes, tantôt, des feux à éclipses qui semblaient s'éteindre et se
rallumer tour à tour, et qui, tournant sur eux-mêmes, éclairaient
successivement toutes les parties de l'horizon.
--Que tous ces phares sont beaux à voir! disait Julien; c'est une
vraie illumination.
--Tout cela est fait pour nous éclairer dans notre route: les phares
tiennent compagnie au navigateur et lui indiquent le bon chemin. Tu ne
peux te faire une idée, petit Julien, combien cette côte de Bretagne
était dangereuse autrefois. Il y a là des rochers qui ont mis en
pièces je ne sais combien de navires: leurs noms font penser à tous
les désastres qu'ils ont causés; dans la _Baie des trépassés_, par
exemple, que de naufrages il y a eu! Lorsque, dans les tempêtes, la
mer se brise sur tous ces rochers, elle fait un tel bruit qu'on
l'entend sept lieues à la ronde. Il se produit aussi des tourbillons
et des gouffres où tout vaisseau qui entre se trouve englouti, comme
_le gouffre du diable_. Mais maintenant les plus dangereux de ces
rochers portent chacun leur phare, et alors, au lieu d'être un péril
pour les marins, ils leur sont une aide et semblent s'avancer
eux-mêmes dans la mer pour mieux les guider.
XCII.--Il faut tenir sa parole.--La promesse du père
Guillaume.--Dignité et respect de soi.
La parole d'un honnête homme vaut un écrit.
--Ah! mon Dieu! père Guillaume, dit le lendemain le petit Julien, pour
savoir autant de choses que vous savez, il faut donc qu'il y ait bien
longtemps que vous allez sur mer?
--Eh! oui, petit, répondit le pilote tout en regardant l'Océan qui
était toujours un peu agité; voilà déjà vingt-cinq ans que je roule
sur toutes les mers, et par tous les temps.
--Et cela ne vous ennuie point, père Guillaume, d'être toujours ainsi
sur l'eau, exposé aux tempêtes!
--Petit, dit sentencieusement le père Guillaume, chaque métier a ses
tracas, et celui de matelot n'en manque point; mais j'ai choisi
celui-là et je m'y suis tenu; la chèvre broute où elle est attachée.
Et puis je suis Normand, moi, et les Normands aiment la mer.
--Tout de même, père Guillaume, moi, j'aimerais mieux les champs que
la mer, à cause des tempêtes, voyez-vous.
--Oh! bien, petit, j'essaierai des champs prochainement.
--Comment? vous ne serez plus marin, père Guillaume?
--Non; ma femme a hérité, du côté de Chartres, d'un petit bien sur
lequel nous ne comptions pas: nous nous installerons à mon retour dans
son héritage. Cela l'ennuie, la pauvre femme, et mes filles aussi, de
me savoir toujours au péril de la mer. Même elles auraient bien voulu
que je ne fisse point cette dernière traversée, et par le plus mauvais
temps de l'année. Le fait est que nous avons une mer qui a déjà failli
nous jouer un mauvais tour et qui n'est pas encore bien calmée.
--Et vous, vous avez préféré faire la traversée, père Guillaume? Vous
aimez joliment la mer, tout de même.
--Oh! je ne me souciais guère de la mer, petit, mais on ne fait pas
toujours comme on veut. Moi qui n'ai jamais été propriétaire, j'aurais
été enchanté d'essayer tout de suite ce nouveau métier-là; aussi j'ai
demandé au capitaine de me laisser m'en aller. «Guillaume, m'a-t-il
dit, tu sais bien que tu m'avais promis de venir: je comptais sur toi,
et il m'est impossible en ce moment de trouver un bon pilote pour ce
dernier voyage. Mais nous n'avons pas d'engagement par écrit, tu es
donc libre; tant pis pour moi qui n'ai que ta promesse et qui ne t'ai
rien fait signer.»--«Ah! bien, capitaine, ai-je répondu, vous pensez
donc que ma parole ne vaut pas tous les écrits? Puisque vous ne pouvez
vous passer de moi, je reste.» Et je suis resté.
Julien poussa un gros soupir.--Eh bien, dit le marin, que soupires-tu
comme cela?
--Dame, je songe, qu'à votre place, j'aurais eu grande envie de m'en
aller, moi! Avoir des champs à soi qui vous attendent, et venir ici
s'exposer à des tempêtes comme celle de l'autre jour! C'est tout de
même bien dur, quelquefois, de tenir les paroles données.
--Dur ou non, mon enfant, un honnête homme n'a qu'une parole; s'il l'a
donnée, tant pis pour lui, il ne la reprend pas; autrement ce n'est
plus un honnête homme. Dis-moi, Julien, si j'avais écrit sur un
papier: «Je m'engage à vous suivre, capitaine», les mots seraient
restés après l'héritage comme avant, n'est-ce pas? Et si j'avais
manqué à mon engagement, il aurait suffi à chacun de jeter les yeux
sur l'écriture pour penser:--«Guillaume trahit sa parole.» Eh bien,
parce qu'il n'y avait pas de papier pour dire cela, t'imagines-tu,
Julien, que ma conscience ne me le disait pas?
Le père Guillaume se redressa tout droit, et il regarda le petit
garçon fièrement; ses yeux limpides brillaient et semblaient dire:
«Guillaume ne sait pas mentir, petit Julien; sa parole vaut de l'or,
et quand tous ses cheveux, l'un après l'autre, seront devenus blancs,
quand Guillaume sera un vieillard bien vieux, il se redressera encore
avec la même fierté, car il pourra dire:--Mon visage a changé, mais
mon coeur est toujours le même.»
Alors Julien se sentit rougir d'avoir un instant pensé autrement que
le vieux matelot. Il s'approcha doucement, baissant les yeux, et lui
dit:
--Père Guillaume, j'ai compris; et moi aussi, je ne veux jamais ni
mentir ni manquer à mes promesses.
XCIII.--La Bretagne et ses grands hommes.--Un des défenseurs de la
France pendant la guerre de Cent ans: Duguesclin.--Le tournoi et la
première victoire de Duguesclin.--Sa captivité et sa rançon. Sa mort.
«En temps de guerre, les gens d'Église, les femmes, les enfants
et le pauvre peuple ne sont pas des ennemis. Ils doivent être
sacrés pour l'homme de guerre.» DUGUESCLIN.
Un jour que Frantz était assis sur un tas de cordages à côté du vieux
pilote, Julien s'approcha, son livre à la main.
--Qu'est-ce que tu lis là, petit? demanda l'oncle Frantz.
--Mon oncle, je lis ce qu'il y a dans mon livre sur la Bretagne et sur
ses grands hommes; nous sommes justement encore en face des côtes de
la Bretagne, et il me semble que c'est un beau pays.
--Certes, dit l'oncle Frantz; mais voyons, lis tout haut.
--Et lis bien, ajouta le père Guillaume, nous t'écoutons.
La Bretagne a donné à la France beaucoup d'hommes vaillants;
parmi eux on remarque Duguesclin.
--Oh! je connais ce nom-là, dit Julien en s'interrompant; j'ai vu, en
passant à Nantes, la statue de Duguesclin.
[Illustration: LA BRETAGNE, avec ses côtes de granit et ses îles
rongées par les flots, renferme une population courageuse de
marins. Elle compte de nombreux ports de mer parmi lesquels on
distingue les villes importantes de Nantes (140,000 hab.), Brest
(90,000 hab.), Lorient (46,000 hab.), Vannes, Saint-Brieuc,
Saint-Malo, Quimper. L'ancienne capitale est Rennes, située sur
l'Ille et la Vilaine (60,000 hab.).--La ville la plus importante
du Maine est le Mans (50,000 hab.), connue pour ses toiles et ses
poulardes. Laval (30,000 hab.) fabrique aussi beaucoup de
toiles.--Dans l'Anjou, Angers (65,000 hab.) fabrique des tissus de
tout genre et fait un grand commerce d'ardoises.--Tours (50,000
hab.) fabrique des soieries.]
DUGUESCLIN naquit, en 1314, près de Rennes, l'antique et belle
capitale de la Bretagne. Duguesclin était laid de figure, il
avait un caractère intraitable, mais il était plein de courage et
d'audace. Dès l'âge de seize ans, il trouve moyen de prendre
part, sans être connu, à un de ces combats simulés qu'on appelait
_tournois_, et qui étaient une des grandes fêtes de l'époque. Il
entre au milieu des combattants avec la visière de son casque
baissée, pour n'être reconnu de personne, et terrasse l'un après
l'autre seize chevaliers qui s'offrent à le combattre. Au moment
où il terrassait son dernier adversaire, celui-ci lui enlève son
casque du bout de sa lance et on reconnaît le jeune Bertrand
Duguesclin. Son père accourt à lui et l'embrasse: il est proclamé
vainqueur au son des fanfares.
Après s'être ainsi fait connaître, Duguesclin entra dans l'armée
et commença à combattre les Anglais, qui occupaient alors une si
grande partie de la France.
Il remporta sur eux une série de victoires; par malheur, un jour
il se trouva vaincu et fut fait prisonnier. Le _Prince Noir_,
fils du roi d'Angleterre, fit faire bonne garde autour de lui, et
on le tint en prison à Bordeaux. Il languit ainsi plusieurs mois.
Un jour le prince le fit amener devant lui:
--Bertrand, dit-il, comment allez-vous?
--Sire, par Dieu qui créa tout, j'irai mieux quand vous voudrez
bien; j'entends depuis longtemps dans ma prison les rats et les
souris qui m'ennuient fort; je n'entends plus le chant des
oiseaux de mon pays, mais je l'entendrai encore quand il vous
plaira.
--Eh bien, dit le prince, il ne tient qu'à vous que ce soit
bientôt.
Et le prince essaya de lui faire jurer de ne plus combattre pour
sa patrie. Bertrand refusa.
On finit par convenir que Bertrand Duguesclin recouvrerait sa
liberté en payant une énorme somme d'argent pour sa rançon.
--Comment ferez-vous pour amasser tant d'argent? dit le prince.
[Illustration: UN TOURNOI AU MOYEN AGE.--Les _tournois_ (mot qui
vient de _tournoyer_) étaient, au moyen âge, de grandes fêtes
publiques et militaires où l'on simulait des combats. Tantôt, deux
chevaliers se précipitaient l'un sur l'autre pour rompre une lance
et cherchaient à se renverser, tantôt, ils faisaient semblant
d'assiéger une place, tantôt ils se jetaient tous les uns contre
les autres, représentant une mêlée furieuse. Après le tournoi, des
prix étaient décernés aux vainqueurs par les dames.]
--Si besoin est, répliqua Bertrand, il n'y a femme ou fille en
mon pays, sachant filer, qui ne voudrait gagner avec sa
quenouille de quoi me sortir de prison.
On permit alors à Duguesclin d'aller chercher lui-même tout cet
argent, sous le serment qu'il reviendrait le rapporter.
Duguesclin quitta Bordeaux monté sur un roussin de Gascogne, et
il recueillit déjà, chemin faisant, une partie de la somme.
Mais voilà qu'il rencontre de ses anciens compagnons d'armes,
qui, eux aussi, avaient été mis en liberté sur parole et ne
pouvaient trouver d'argent pour se racheter.
--Combien vous faut-il? demanda Bertrand.
Les uns disent «cent livres!» les autres «deux cents livres!» et
Bertrand les leur donne.
Quand il arriva en Bretagne, à son château où résidait sa femme,
il avait donné tout ce qu'il avait. Il demanda alors à sa femme
de lui remettre les revenus de leur domaine et même ses bagues,
ses bijoux.
--Hélas! répondit-elle, il ne me reste rien, car il est venu une
grande multitude de pauvres écuyers et chevaliers, qui me
demandaient de payer leur rançon. Ils n'avaient d'espoir qu'en
moi, et je leur ai donné tout ce que nous possédions.
Duguesclin serra sa femme sur son coeur.
--Tu as fait tout comme moi, lui dit-il, et je te remercie
d'avoir si bien compris ce que j'aurais fait moi-même à ta place.
Alors Bertrand se remit en route pour aller retrouver le prince
Noir.
--Où allez-vous loger? lui demanda celui-ci.
--En prison, monseigneur, répondit Bertrand. J'ai reçu plus d'or,
il est vrai, qu'il n'était nécessaire pour me libérer; mais j'ai
tout dépensé à racheter mes pauvres compagnons d'armes, de sorte
qu'il ne me reste plus un denier.
--Par ma foi! avez-vous vraiment été assez simple que de délivrer
les autres pour demeurer vous-même prisonnier?
--Oh! sire, comment ne leur aurais-je pas donné? Ils étaient mes
frères d'armes, mes compagnons.
Duguesclin ne resta pourtant point en prison: peu de temps après
son retour, on vit arriver aux portes de la ville des mulets
chargés d'or. C'était le roi de France qui envoyait la rançon de
son fidèle général.
Duguesclin put donc recommencer à combattre pour son pays. Il
chassa successivement les Anglais de toutes les villes qu'ils
occupaient en France, sauf quatre.
[Illustration: DUGUESCLIN, né en 1314, près de Rennes, mort en
1380. Il fut le grand lieutenant du roi Charles V, qui aimait peu
la guerre, mais qui, grâce à Duguesclin, put défendre la France
contre les Anglais et en reconquérir la plus grande partie.]
Duguesclin était déjà vieux et il combattait encore; il assiégea
la forteresse de Châteauneuf-de-Randon, située dans les montagnes
des Cévennes. Le gouverneur de la ville promit de se rendre. Mais
Duguesclin mourut sur ces entrefaites; la ville se rendit
néanmoins au jour fixé, et on apporta les clefs des portes sur le
tombeau de Duguesclin, comme un dernier hommage rendu à la
mémoire du généreux guerrier.
--Julien, dit l'oncle Frantz, tu as très bien lu cette histoire. Mais
je veux à présent que tu nous dises, à Guillaume et à moi, ce que tu
en penses.
--Mon oncle, je pense que ce Duguesclin était un bien parfait honnête
homme.
--Cela, dit l'oncle Frantz, ce n'est pas difficile à trouver, Julien;
mais voyons, explique-nous pourquoi. Lire n'est rien, comprendre ce
qu'on lit est tout.
Julien réfléchit, et après un petit moment qu'il employa à mettre ses
idées en ordre, il répondit:
--D'abord, mon oncle, Duguesclin était très brave et aimait beaucoup
sa patrie; ensuite il était plein de compassion pour les autres,
puisqu'il songeait plus à ses compagnons qu'à lui-même; et enfin,
ajouta le petit Julien en regardant son ami Guillaume, il savait si
bien tenir sa parole qu'il revint de lui-même se remettre prisonnier,
après avoir dépensé sa rançon pour la liberté de ses camarades.
--Allons, Julien, dit l'oncle Frantz, tu lis avec profit, mon enfant,
puisque tu comprends bien tes lectures. Tâche de ne pas les oublier à
présent. Car rien n'encourage mieux à devenir un honnête homme que de
se souvenir des belles actions de ceux qui ont vécu avant nous.
XCIV.--Les grands hommes du Maine, de l'Anjou et de la Touraine. Le
chirurgien Ambroise Paré. Le sculpteur David. Le savant philosophe
Descartes.
«Plus on avance dans la science, plus on s'aperçoit combien on
ignore encore de choses, et plus on devient modeste.» DESCARTES.
Le lendemain, Julien n'eut pas le plaisir de causer avec son ami
Guillaume; la mer était redevenue mauvaise et le vieux pilote était
trop occupé pour faire la conversation.
--Assieds-toi tranquillement, mon Julien, dit André au petit garçon,
cela vaudra mieux que de courir sur le pont pour embarrasser la
manoeuvre et risquer d'être emporté par les lames, qui sont fortes.
--Oui, André, répondit l'enfant, je vais m'asseoir dans un petit coin
et m'amuser à lire tout seul pour ne déranger personne.--Et Julien,
tirant de sa poche son livre, qui ne le quittait jamais, l'ouvrit à la
page où il en était resté la veille. Il lut ce qui suit:
I. Il y a, à l'est de la Bretagne, deux fertiles provinces qui
semblent la continuer, et qui sont arrosées aussi par la Loire ou
ses affluents: c'est le Maine et l'Anjou.
Le Maine produit des chanvres et des lins, dont on fait dans le
pays des toiles renommées. Les chevaux et les volailles du Maine
sont d'excellente race; le pays est boisé, et le gibier y abonde.
C'est dans le Maine, près de Laval, que naquit le célèbre
chirurgien Ambroise Paré. Il jouait un jour avec de jeunes
villageois de son âge, et tous ces enfants couraient et sautaient
ensemble. Tout d'un coup, l'un d'eux tomba et ne put se relever.
Il s'était fait une grave blessure à la tête, et le sang coulait
en abondance. Tous ses camarades, sottement effrayés à la vue du
sang et le croyant mort, se mettent à fuir en criant. Seul le
petit Ambroise, à la fois plus courageux et plus compatissant,
s'approche de son camarade, lui lave sa plaie, la bande avec son
mouchoir; puis, comme l'enfant pouvait à peine se remuer, il le
charge sur ses épaules et le transporte chez ses parents.
Cette présence d'esprit et cette fermeté de caractère furent
bientôt connues dans le pays. Un chirurgien de l'endroit en
entendit parler, fit venir près de lui le petit Ambroise, et
voyant qu'il ne demandait qu'à s'instruire, le prit chez lui
comme aide.
A partir de ce moment, Ambroise Paré commença à étudier la
chirurgie, qu'il renouvela plus tard par ses découvertes. Il
devint médecin du roi. Toute sa vie est un long exemple de
travail, de science, de dévouement et de modestie.
[Illustration: AMBROISE PARÉ, né près de Laval vers 1517, mort à
Paris en 1590. Il fut le chirurgien des rois Henri II, François
II, Charles IX et Henri III.]
Quand la peste éclata à Paris, le roi quitta la ville, mais
Ambroise Paré, quoiqu'il fût médecin du roi, refusa de
l'accompagner et voulut rester à Paris pour soigner les malades.
Il s'exposa à tous les dangers et parvint ainsi à sauver bien des
malheureux en risquant lui-même sa vie.
Les soldats l'appelaient leur _bon père_. Un jour, dans une
campagne, il fut fait prisonnier par les Espagnols. On ne l'avait
point reconnu, mêlé à la foule des prisonniers; mais un de ses
compagnons vient à tomber malade: il le soigne, il le sauve. On
le reconnaît aussitôt et on lui rend la liberté.
Ce grand homme avait une modestie égale à son génie. Un jour, on
le félicitait d'une guérison merveilleuse qu'il venait
d'accomplir. Il fit cette simple réponse, qui est devenue
célèbre:
--Je l'ai pansé, Dieu l'a guéri.
[Illustration: ARDOISIERS D'ANGERS.--Quand les ardoises ont été
arrachées de la carrière par gros blocs, on les fend au moyen de
coins et de pics; on obtient ainsi des feuilles de plus en plus
minces. De nos jours, on a inventé une machine au moyen de
laquelle on fend les ardoises avec rapidité.]
David d'Angers a gravé ces mots au bas de la statue d'Ambroise
Paré qu'il a sculptée.
II. L'Anjou est plus fertile encore que le Maine; les vents
tièdes de l'Océan rendent le climat assez doux, mais humide. On y
trouve en pleine terre, dans des pépinières abritées, des
grenadiers et des magnolias. La campagne produit de bons vins,
surtout ceux de Saumur. Angers a une importante _école d'arts et
métiers_, et ses environs renferment de nombreuses carrières
d'ardoises. A Saumur se trouve une grande _école de cavalerie_ où
l'on instruit les officiers et les soldats.
C'est à Angers que naquit, en 1789, un des plus grands sculpteurs
de notre siècle, David, dont nous avons déjà prononcé souvent le
nom à propos des statues qu'il a sculptées. Il avait pour père un
simple ouvrier très pauvre, qui sculptait des objets en bois,
tables, fauteuils, coffres, chaires d'église. Le jeune David,
quand il n'était encore qu'écolier, se fit tellement distinguer
par son travail intelligent, que sa ville natale lui servit une
petite pension pour lui permettre d'aller étudier à Paris. Il
partit, n'ayant que quinze francs dans sa poche.
[Illustration: ÉCOLE DE CAVALERIE DE SAUMUR.--Notre grande école
de cavalerie est située à Saumur (Maine-et-Loire). Là on prépare
les officiers qui doivent servir dans la cavalerie. Outre les
connaissances scientifiques, il faut aussi qu'un cavalier sache
sauter à cheval sans étrier, sauter d'un cheval sur l'autre si le
sien vient à être tué, etc.]
Quelque temps après, il obtint le grand prix de sculpture et
devint célèbre.
David d'Angers avait un amour ardent, pour la patrie française,
et c'est cet amour qui inspira son génie: il consacra son art et
sa vie à faire les statues de la plupart des grands hommes qui
ont illustré la France.
III. Avant de traverser l'Anjou et la Bretagne pour se jeter dans
la mer près de Nantes, la Loire arrose un pays couvert comme
l'Anjou de verdoyantes prairies, de maisons de campagne et de
châteaux: c'est la Touraine, qu'on a surnommée à cause de sa
fertilité le _Jardin de la France_.
Près de Tours, cette ville placée au bord de la Loire dans une
situation admirable, naquit un des plus grands savants du monde,
Descartes, dont la statue s'élève à Tours.
Le jeune Descartes, à seize ans, avait déjà étudié toutes les
sciences, et il ne tarda pas à s'illustrer par une longue série
de découvertes dans les sciences les plus diverses:
mathématiques, physique, astronomie, philosophie.