les aime, moi. Plaise à Dieu qu'il en naisse beaucoup en France comme
celui-là! Vive la ville de Périgueux, qui a produit un si honnête
général.
Et après avoir regardé de nouveau le fort de Vincennes, pour faire en
lui-même des comparaisons entre cette forteresse et les autres qu'il
connaissait, Julien tourna la page et passa à l'histoire suivante:
III. FÉNELON, dont la statue s'élève à Périgueux, est, avec
Bossuet, le plus illustre des prélats français et en même temps
un de nos plus grands écrivains. Il fut archevêque de Cambrai et
précepteur du petit-fils de Louis XIV.
La ville de Cambrai a gardé le souvenir de sa bonté et de sa
bienfaisance. En l'année 1709, au moment où la guerre désolait la
France attaquée de tous les côtés à la fois, nos soldats étaient
dans les environs de Cambrai, mal vêtus et sans pain, car les
horreurs de la famine étaient venues s'ajouter à celles de la
guerre. Fénelon fit, pour soulager notre armée, tout ce qu'il
était possible de faire, ordonnant aux paysans de venir apporter
leurs blés et donnant lui-même généreusement tout le blé qu'il
possédait.
[Illustration: FÉNELON, né au château de Fénelon, (Périgord) en
1651, mort à Cambrai en 1715. Il fit ses études à l'Université de
Cahors, puis à Paris. Ses ouvrages les plus connus des enfants
sont _Télémaque_ et les _Fables_.]
--Oh! le grand coeur, s'écria Julien. J'aime beaucoup Fénelon, et je
suis content qu'on lui ait élevé une statue.
[Illustration: RÉSINIERS DES LANDES.--Le pin est un arbre très
précieux et qui devrait être plus répandu, car il croît sur les
terrains les plus pauvres; il assainit et fertilise le sol: de
plus il est d'un bon rapport (50 fr. en moyenne par hectare).
Outre son bois, on tire chaque année du pin la résine. Pour cela,
des ouvriers font une entaille au-dessous de laquelle ils placent
un petit pot; la résine sort goutte à goutte et remplit ce pot,
qu'il suffit de revenir chercher au bout de plusieurs mois. On
devrait par un sage calcul d'hygiène et d'agriculture couvrir de
pins une foule de pays incultes, qui, pauvres aujourd'hui,
seraient bientôt enrichis et assainis par cette plantation.]
IV. Le département des Landes, voisin de la Gironde, est loin de
lui ressembler. C'est l'un des moins fertiles et des moins
peuplés de la France, l'un de ceux où l'industrie des habitants a
le plus besoin de suppléer à la pauvreté du sol. Il est couvert
de bruyères et de marécages, et, en bien des endroits, ne nourrit
que de maigres troupeaux de moutons. Pendant longtemps on crut
que rien ne pourrait venir dans ce terrain stérile, mais on a
fini par reconnaître qu'un arbre peut y croître et le fertiliser:
le pin, qui en couvre maintenant une grande partie et dont on
récolte la résine.
C'est dans ce pays, plus pauvre encore autrefois, que naquit,
d'une humble famille, un enfant qui est devenu par sa charité une
des gloires de la France. SAINT VINCENT DE PAUL est né à Dax.
Tout enfant, il gardait les troupeaux. Élevé au milieu de la
pauvreté et de la misère, il en éprouva plus vivement le désir de
la soulager. Il consacra sa vie entière à secourir les
infortunés. C'est lui qui a établi en France les hospices pour
les enfants abandonnés.
--Oh! je le connaissais déjà, ce saint-là, dit Julien, et je l'aime
depuis longtemps. Je sais qu'il obtint des richesses et dépensa en un
hiver trois millions pour nourrir la Lorraine qui mourait de faim.
Mais j'avais oublié où il était né, et je suis bien aise de le savoir.
En même temps, Julien regarda dans son livre une image qui
représentait un pâtre des Landes suivant les troupeaux sur des
échasses; car il y a de nombreux marécages dans les Landes, et on se
sert d'échasses pour ne pas enfoncer dans la vase. Cette image amusa
beaucoup Julien.
[Illustration: UN BERGER DES LANDES.--On appelle échasses deux
perches ou bâtons munis d'une espère d'étrier ou _fourchon_ qui
soutient le pied. Elles sont serrées aux jambes par des courroies.
Les échasses ne sont pas seulement un jouet d'enfant, les pâtres
des Landes et du bas Poitou s'en servent pour marcher dans les
marais et dans les sables.]
--Peut-être bien, se disait-il, que saint Vincent de Paul, quand il
était petit, gardait comme cela ses troupeaux monté sur des échasses.
Je suis sûr à présent de ne plus oublier où est né le bon saint
Vincent de Paul.
LXXXVIII.--Lettre de Jean-Joseph. Réponse de Julien.--L'Océan, les
vagues, les marées, les tempêtes.
Par les lettres, nous pouvons converser les uns avec les autres
malgré la distance qui nous sépare.
La veille du jour où le navire devait partir, André reçut une lettre à
laquelle il ne s'attendait guère. Il regarda avec surprise tous les
timbres dont la poste l'avait recouverte: Clermont à Marseille,
Marseille à Cette, Cette à Bordeaux. Elle était allée à la recherche
des enfants dans les principales villes où ils avaient passé.
--Que de peine la poste a dû se donner, dit Julien, pour que ce petit
carré de papier nous arrive! je n'aurais jamais cru que la poste prît
tant de soin!
André ouvrit la lettre. Elle avait été écrite par le brave petit
Jean-Joseph. Ayant reçu quelques sous pour la fête de Noël, il les
avait employés à acheter un timbre-poste et du papier; puis, de sa
plus belle écriture, il avait écrit à André et à Julien pour leur
souhaiter la bonne année, pour leur dire qu'il ne les oubliait pas,
qu'il ne les oublierait jamais, que toujours il se rappellerait qu'il
leur devait la vie.
André et Julien furent bien émus en lisant la petite lettre de
Jean-Joseph; cette preuve de la reconnaissance du pauvre enfant
d'Auvergne les avait touchés jusqu'aux larmes.
--Julien, dit André, toi qui as le temps, il faudra, quand nous serons
à bord du navire, répondre une longue lettre à Jean-Joseph: cela lui
fera plaisir.
--Oui, je lui raconterai notre voyage, cela l'amusera beaucoup, et
j'écrirai bien fin, pour pouvoir en dire bien long. Oh! que c'est donc
agréable de savoir écrire, André! Quand on est bien loin de ses amis,
quel plaisir cela fait de recevoir des nouvelles d'eux et de pouvoir
leur en donner!
=Réponse de Julien à Jean-Joseph.=
Lundi matin.
Mon cher Jean-Joseph,
André et moi nous avons été bien contents, oh! bien contents, quand
nous avons reçu votre lettre, et nous vous souhaitons nous aussi la
bonne année, mon cher Jean-Joseph, et qu'il ne vous arrive que du
bonheur.
Mais savez-vous où nous l'avons lue, votre petite lettre du jour de
l'an? C'est à Bordeaux. Et savez-vous où je vous écris celle-ci, moi?
Non, jamais, jamais vous ne devineriez cela, Jean-Joseph. Alors je
vais vous le dire. C'est au beau milieu de l'Océan, sur le pont du
navire _le Poitou_, qui est un grand vaisseau à voile. On l'appelle
_le Poitou_ parce que le capitaine auquel il appartient est de
Poitiers.
Mais vous n'avez jamais vu la mer, Jean-Joseph, ni les navires non
plus. Alors, il faut que je vous explique cela. Imaginez-vous que
l'Océan me paraît grand comme le ciel. Partout autour de moi, devant,
derrière, je ne vois que de l'eau. Le ciel a l'air de toucher à la mer
de tous les côtés, et notre navire avance au milieu comme une petite
hirondelle, bien petite, qui paraît un point dans l'air.
Pourtant il est très grand tout de même le _Poitou_, et on est bien
installé dessus. On est même bien mieux que dans un autre bateau où
j'ai navigué déjà sur la Méditerranée.
La Méditerranée est aussi une grande mer, mais elle est bien loin de
ressembler à l'Océan. Elle n'a point de marées, point de flux et de
reflux, comme disent les matelots, tandis que l'Océan a des marées
très hautes. J'étais bien en peine de ce que cela signifiait, la
marée; mais j'en ai vu une au port de la Rochelle, où notre navire
s'est arrêté un jour, et je vais vous dire ce que c'est.
[Illustration: LA MARÉE BASSE ET LA MARÉE HAUTE.--Le lieu
représenté par la gravure est le mont Saint-Michel, près de
Granville. C'est un rocher isolé sur les côtes de Normandie; à
marée haute, il est entouré par les flots, à marée basse, les
flots l'abandonnent et on peut s'y rendre à pied ou en voiture.]
Vous saurez d'abord, Jean-Joseph, que l'eau de toutes les mers remue
toujours; elle n'est jamais tranquille une seule minute, elle danse à
droite, à gauche, en haut, en bas, la nuit comme le jour. Seulement la
Méditerranée saute sans avancer sur le rivage et reste toujours au
même endroit, comme l'eau d'une rivière ou d'une mare. L'eau de
l'Océan, au contraire, avance, avance pendant six heures sur la terre
comme une inondation: alors il y a de grands terrains tout couverts
d'eau; puis après, elle redescend pendant six autres heures, et on
peut marcher à pied sec là où elle était, comme j'ai fait à la
Rochelle. Seulement on n'y peut rien laisser, vous pensez bien, ni
rien bâtir; car elle revient ensuite pendant six autres heures et elle
emporterait tout; et c'est comme cela, toujours, toujours, depuis que
le monde est monde. Il paraît que c'est la lune qui attire ainsi et
soulève l'eau de l'Océan. Je vous dirai, Jean-Joseph, que c'est tout à
fait amusant, quand on est sur le bord de la mer, de jouer à courir au
devant des vagues. On a beau se dépêcher, voilà que quelquefois les
vagues courent plus vite que vous, et on en reçoit de bonnes giboulées
dans les jambes; et on rit, parce qu'on a eu peur tout de même.
Mais je suis sûr, Jean-Joseph, qu'en lisant ma lettre vous vous
dites:--Est-il heureux, ce Julien-là, de voyager ainsi et de voir tant
de belles choses, tandis que moi je fais tout bonnement des paniers le
soir à la veillée, après avoir gardé les bêtes aux champs tout le
jour! Ah! Jean-Joseph, ne vous pressez pas tant de parler. Quand vous
saurez nos aventures, vous verrez qu'il y a bien des ennuis partout,
allez.
[Illustration: LE POITOU, L'AUNIS, ET LA SAINTONGE ont des côtes
sur l'Océan, avec le port commerçant de la Rochelle (20,000 h.) et
le port militaire de Rochefort (30,000 h.). La ville principale de
ces provinces est Poitiers (31,000 hab.), cité savante et
industrieuse. On remarque aussi Angoulême (28,000 hab.), centre de
la fabrication du papier, Niort (21,000 hab.), la Roche-sur-Yon,
Châtellerault avec une fabrique renommée de couteaux et d'armes
blanches, Saintes et Cognac qui font un grand commerce
d'eaux-de-vie.]
D'abord, les premiers jours qu'on était sur le navire, il y avait de
grosses vagues, si grosses que cela nous ballottait comme les feuilles
sur un arbre quand le vent souffle. On ne pouvait pas marcher sur le
plancher du navire sans risquer de tomber. Il fallait donc rester
toujours assis comme si on était en pénitence, et puis à table, quand
on voulait boire, le vin vous tombait tout d'un coup dans le col de
votre chemise, au lieu de vous tomber dans la gorge. Et alors, petit à
petit, à force d'être toujours secoué comme cela, on finissait par
avoir envie de vomir. Les marins riaient:--Bah! disaient-ils, ce n'est
rien, petit Julien, c'est le mal de mer, cela passera.
Hélas! Jean-Joseph, cela ne passait pas vite du tout; on ne pouvait
plus ni boire ni manger, on ne faisait rien que de vomir. Mon Dieu!
j'aurais bien voulu, je vous assure, être alors avec vous à tisser des
paniers le soir, tout uniment, au coin du feu.
Enfin, tout de même, à la longue cela s'en est allé; ce coquin de mal
de mer est passé, et je me suis remis à travailler dans un petit coin
du navire, comme si j'étais à l'école.
LXXXIX.--Suite de la lettre de Julien.
Jeudi matin.
Ne voilà-t-il pas une autre affaire, Jean-Joseph! Une tempête qui nous
assaille. Une tempête méchante comme tout. C'était un vent comme vous
n'en avez jamais vu, bien sûr; et tant mieux pour vous, Jean-Joseph,
de ne pas connaître cela.
Les vagues se heurtaient les unes aux autres, hautes comme des
montagnes, et avec un bruit pareil à celui du canon. Par moment, elles
emportaient le navire, et nous avec, tout en l'air; et puis après,
elles nous rejetaient tout en bas, comme pour nous mettre en pièces.
Elles passaient sans cesse par-dessus le pont, et les matelots, qui
sont des hommes bien braves, allez, Jean-Joseph, les matelots avaient
des figures sombres comme des gens qui auraient peur de mourir; mais
peur en eux-mêmes, sans en dire un mot aux autres. Jugez si le coeur
me battait, à moi. Je ne cessais de prier le bon Dieu de nous
secourir. Je pensais à toute sorte de choses d'autrefois qui me
rendaient plus triste encore. Je me souvenais des belles prairies de
l'Auvergne, où on marchait tranquillement sans avoir peur d'être
englouti; et j'aurais bien aimé entendre les mugissements de vos
grandes vaches rouges, au lieu des grondements terribles de l'Océan
qui nous secouait.
Tout d'un coup, Jean-Joseph, voilà un bruit effroyable qui se fait
entendre. J'en ai fermé les yeux d'épouvante; je pensais: c'est fini,
bien sûr, le navire est en morceaux.
--Rassure-toi, mon Julien, m'a dit alors André: c'est le grand mât qui
s'est rompu; mais nous en avons un de rechange. Notre oncle Frantz
sait son métier de charpentier: il réparera cette avarie.
Mais malgré tout j'avais peur encore. Enfin, pour en finir,
Jean-Joseph, vous saurez que la tempête a duré de cette manière un
jour tout entier. Le soir, elle s'est calmée:--Dors sans inquiétude,
petit Julien, m'a dit mon oncle.
Comme en effet je n'entendais plus le vent siffler et la mer gronder,
je me suis mis à remercier Dieu de tout mon coeur et à m'endormir
bien content.
C'était hier, tout cela, Jean-Joseph; et aujourd'hui, pendant que j'en
avais la mémoire fraîche, je vous ai tout raconté.
Maintenant, quand vous penserez à nous, Jean-Joseph, priez le bon Dieu
pour que ces vilaines tempêtes ne reviennent pas; car il paraît que
c'est le moment de l'année où il y en a beaucoup. Nous avons encore
bien des jours à passer sur le navire le _Poitou_, et il y a des
endroits très mauvais où on va aller, les côtes de la Bretagne par
exemple, et aussi les falaises de Normandie; ces côtes-là, c'est tout
plein de récifs, m'ont dit les matelots. Les récifs, voyez-vous, ce
sont des rochers sous l'eau; il y en a de pointus qui défoncent les
navires quand le grand vent les pousse dessus. Bref, Jean-Joseph, tout
cela est un peu triste. Mais que voulez-vous? il n'arrive que ce que
Dieu permet, et alors, à la volonté de Dieu. Cela fait que personne ne
se désole; tout le monde rit et travaille d'un bon courage ici, moi
comme les autres.
Allons, si je continue, ma lettre n'aura pas de fin. Je vous embrasse
donc bien vite, mon cher Jean-Joseph, et je prie Dieu pour que nous
nous revoyions un jour.
Votre ami, JULIEN.
XC.--Nantes.--Conversation avec le pilote Guillaume: les différentes
mers, leurs couleurs; les plantes et les fleurs de la mer.--Récolte
faite par Julien dans les rochers de Brest.
La science découvre des merveilles partout, jusqu'au fond de la
mer.
Un jour que le petit Julien s'était attardé tout un après-midi dans la
cabine à faire ses devoirs, il fut bien étonné en revenant sur le pont
de ne plus apercevoir la mer, mais un beau fleuve bordé de verdoyantes
prairies et semé d'îles nombreuses. Le navire remontait le fleuve,
d'autres navires le descendaient, allaient et venaient en tous sens.
--Oh! André, dit Julien, on croirait revenir à Bordeaux.
--Nous approchons de Nantes, dit André; tu sais bien que Nantes est
comme Bordeaux un port construit sur un fleuve, sur la Loire.
Le navire en effet, après plusieurs heures et plusieurs étapes, arriva
devant les beaux quais de Nantes. Julien fut enchanté de se dégourdir
les jambes en marchant sur la terre ferme. Il alla avec André faire
des commissions dans cette grande ville, qui est la plus considérable
de la Bretagne et une de nos principales places de commerce.
Mais le séjour fut de courte durée. On chargea rapidement sur le
navire des pains de sucre venant des importantes raffineries de la
ville, des boîtes de sardines et de légumes fabriquées aussi à Nantes,
et des vins blancs d'Angers et de Saumur. Puis on redescendit le
fleuve. On repassa devant l'île d'Indret, où fument sans cesse les
cheminées d'une grande usine analogue à celle du Creuzot. On revit à
l'embouchure de la Loire les ports commerçants de Saint-Nazaire et de
Paimboeuf, où s'arrêtent les plus gros navires de l'Amérique et de
l'Inde. Enfin on se retrouva en pleine mer.
[Illustration: UNE RAFFINERIE DE SUCRE A NANTES.--Le sucre se fait,
comme on sait, avec le jus de la canne à sucre ou celui de la
betterave, qu'on fait bouillir dans une chaudière. Le sucre,
clarifié et raffiné dans le grand appareil représenté à gauche,
tombe bouillant dans des réservoirs. On le verse ensuite dans des
moules et on l'y laisse refroidir. Ainsi se forment ces pains de
sucre que l'ouvrier de droite tire des moules.]
Le _Poitou_ était pour Julien un petit monde, qu'il aimait à parcourir
depuis le pont jusqu'à la cale. Chemin faisant il observait les
moindres objets et se faisait dire d'où ils venaient, où ils allaient.
Il y avait surtout à bord quelqu'un que Julien interrogeait
volontiers: c'était Guillaume le pilote, qui était presque toute la
journée à son gouvernail, dirigeant avec habileté le navire le long de
cette côte de France bien connue de lui.
Le père Guillaume était un vieil ami de Frantz, car ils avaient
navigué ensemble bien des fois; le père Guillaume aimait les enfants,
et Julien fut tout de suite de ses amis. Chaque jour ils faisaient
ensemble un bout de conversation. Guillaume avait beaucoup voyagé, il
racontait volontiers ce qu'il avait vu dans les pays lointains, et
Julien l'aurait écouté les journées au long sans s'ennuyer. Parfois
aussi c'était Julien qui faisait la lecture à haute voix et Guillaume
qui l'écoutait.
--Père Guillaume, lui dit-il un jour, je n'ai vu que deux mers, la
Méditerranée et l'Océan, et elles ne se ressemblent pas; vous qui avez
vu bien d'autres mers, dites-moi donc si elles se ressemblent entre
elles.
[Illustration: PLANTES DE LA MER.--Sous la mer, il existe des
montagnes et des vallées, des vallées impénétrables, de vastes
prairies où viennent brouter les animaux marins. Les principales
plantes de la mer sont les _algues_ et les _varechs_. On y trouve
aussi un grand nombre d'_animaux-plantes_, comme le _corail_ et la
_méduse_ représentés dans la gravure.]
--Petit Julien, vois-tu, les différentes mers sont comme les
différents pays: chacune a son aspect. Ainsi la Méditerranée est
bleue, l'Océan où nous voici est verdâtre, la mer de Chine et la mer
du Japon ont une teinte jaune, la mer de Californie est rosée, ce qui
fait qu'on l'appelle mer Vermeille.
--Père Guillaume, qu'est-ce qui fait ces couleurs-là?
--Tantôt ce sont les rayons lumineux d'un beau ciel, comme pour la
Méditerranée que tu as vue, tantôt le sable ou les rochers du fond de
la mer, tantôt les algues ou plantes marines qu'elle renferme.
--Comment! est-ce qu'il y a des plantes dans la mer?
--Je crois bien! et de quoi vivraient donc tous les poissons et les
animaux que la mer renferme? La mer a ses prairies, petit Julien, et
ses fleurs aux couleurs les plus vives, et ses forêts de lianes, si
serrées et si touffues à certaines places que la navigation est
difficile dans ces parages. Quand Christophe Colomb partit pour
découvrir l'Amérique et que son vaisseau traversa cette partie de
l'Océan couverte de lianes, les matelots, qui n'en avaient jamais vu
une si grande quantité, furent effrayés et ne voulaient plus avancer,
craignant que le navire ne restât pris au piège dans ces plantes
marines. Il y en a, vois-tu, qui ont plus de cinq cents mètres de
longueur.
--Est-ce qu'elles sont belles, les fleurs de la mer?
--Il y en a de très belles, qui reflètent les couleurs de
l'arc-en-ciel comme la queue du paon. D'autres sont roses, d'autres
d'un beau rouge ou d'un vert tendre.
--Oh! que j'aimerais à les voir!
[Illustration: L'ÉCOLE NAVALE DE BREST est destinée à former des
officiers pour la marine de l'État. Elle est établie dans la rade
de Brest. Là, on enseigne aux élèves toutes les sciences qui sont
nécessaires à la navigation: ils étudient les cartes terrestres et
marines; ils apprennent à relever à l'aide d'instruments la
longitude et la latitude des lieux où ils se trouvent, et par
conséquent leur position exacte sur le globe. On leur enseigne
enfin l'art de manoeuvrer et de diriger les vaisseaux.]
--Au port de Brest, où nous arriverons bientôt, nous monterons en
barque, petit Julien, et je te mènerai en chercher, si j'ai une heure
de libre.
--Est-ce possible, père Guillaume?
--Eh oui, Julien; nous en trouverons à marée basse dans les rochers de
la côte.
Julien ne songea plus qu'au moment où le navire s'arrêterait au port
afin d'aller voir les plantes de la mer.
Bientôt le _Poitou_ arriva devant la vaste rade de Brest, dont la
difficile entrée est bordée de rochers et protégée par des forts. Une
fois ce passage franchi, c'est la rade la plus sûre du monde. Brest,
où se trouve notre école navale, est avec Toulon notre plus grand port
militaire, et Julien put voir de près les vaisseaux de guerre
immobiles dans le port, les marins de l'État avec leurs costumes
bleus, leur figure bronzée, leur démarche décidée.
[Illustration: UN DES COQUILLAGES DE LA MER.--Les coquillages de
la mer font partie des animaux appelés mollusques, dont les plus
connus sont l'huître et l'escargot.]
Le père Guillaume n'oublia pas la promesse qu'il avait faite à Julien.
Une après-midi où le capitaine n'avait plus besoin de lui, il sauta
avec l'enfant dans une petite barque. Tous deux allèrent visiter la
côte. Ils descendirent à marée basse sur les rochers que la mer
recouvre quand elle est haute. Le père Guillaume tenait Julien par la
main, de peur qu'il ne fît un faux pas sur les rochers glissants et
encore humides. Julien ne cessait de pousser des exclamations devant
tout ce qu'il voyait.--Oh! les jolies plantes vertes! on dirait de
longs rubans! Et celles-ci, elles sont découpées comme de la dentelle!
Et ces coquillages, comme ils sont luisants! Je ferai sécher ces
plantes, et j'en emporterai dans mon carton d'écolier, avec toute
sorte de coquillages. Quand j'irai en classe, je les ferai voir à mes
camarades, et je leur dirai que j'ai rapporté cela de Brest.
XCI.--Les lumières de la mer.--La mer phosphorescente, les aurores
boréales, les phares.
Autrefois, pendant les tempêtes, les peuplades sauvages
allumaient des feux sur le rivage de la mer pour attirer les
vaisseaux, les faire périr contre les écueils et se partager
leurs dépouilles. De nos jours, tout le long des côtes, de
grandes lumières s'allument aussi chaque soir; mais ce n'est plus
pour perdre les navires, c'est pour les guider et les sauver. Les
hommes comprennent mieux maintenant qu'ils sont frères.
Un soir, pendant que le brave pilote était à son gouvernail (car le
navire avait regagné la haute mer), Julien s'approcha du père
Guillaume. C'était l'heure du coucher du soleil, et au loin, dans le
grand horizon de la mer, on voyait le soleil s'enfoncer lentement dans
les flots comme un globe de feu. Les gerbes de flammes dessinaient un
immense sillon sur les vagues, et toute la pourpre des cieux à cet
endroit se réfléchissait dans les eaux.
Julien s'était assis, croisant les bras; il regardait le coucher du
soleil, qui lui semblait bien beau, et il attendait que son vieil ami
fût disposé à lui parler des choses de la mer.
--Petit Julien, dit le matelot, qui devinait la pensée de l'enfant, tu
regardes ces flots tout embrasés par le soleil couchant; eh bien, j'ai
vu quelque chose de plus beau encore.
--Qu'était-ce donc? fit l'enfant avec curiosité.
--C'était ce qu'on appelle la mer phosphorescente.
--C'est donc bien beau, cela, père Guillaume?
--Je crois bien! Ce n'est plus comme ce soir un point de l'Océan qui
s'allume; c'est l'Océan tout entier qui ruisselle de feu et brille la
nuit comme une étoffe d'argent. Quand avec cela le vent souffle, les
lames qui s'élèvent ressemblent à des torrents de lumière.
--Est-ce que nous allons peut-être voir cela?
--Non, mon enfant, c'est très rare dans nos pays. C'est entre les deux
tropiques que cela se voit pendant les nuits.
--Qu'est-ce qui fait cela? savez-vous, père Guillaume?