s'applaudissait de voir combien la douceur et la bonne volonté avaient
vite triomphé des mauvaises dispositions et des manières brusques du
patron.
LXXXIII.--André et Julien aperçoivent les Pyrénées.--Le cirque de
Gavarnie et le Gave de Pau.
Les montagnes, avec leurs neiges et leurs glaciers, sont comme de
grands réservoirs d'où s'écoule peu à peu l'eau qui arrose et
fertilise nos plaines.
Tout le long du chemin, le _Perpignan_ s'arrêtait dans les villes
importantes. A Béziers, les mariniers embarquèrent dans le bateau des
eaux-de-vie qu'on fabrique dans cette ville. Plus loin on chargea des
miels récoltés à Narbonne, et renommés pour leur goût aromatique. A
Carcassonne on débarqua de la laine pour les draps, car dans l'antique
cité de Carcassonne, perchée sur une colline et entourée d'une
ceinture de vieilles tours, il y a de nombreux tisserands qui
fabriquent des lainages.
Au moment où on venait de quitter Carcassonne, le ciel, qui avait été
nuageux jusqu'alors, s'éclaircit un matin, et Julien en s'éveillant
aperçut vers le sud une grande chaîne de montagnes couvertes de
neiges. Des pics blancs et de longs glaciers étincelaient au soleil.
--Oh! dit Julien, on croirait voir encore les Alpes.
--C'est la chaîne des Pyrénées, dit le patron. Tiens, Julien, vois-tu
là-bas ce pic pointu et tout blanc qui dépasse les autres de toute sa
hauteur? C'est le Canigou, la plus haute montagne du Roussillon; c'est
de ce côté-là que je suis né, moi. Par là-bas, à droite, ce sont les
montagnes de l'Ariège ou du comté de Foix, riches en mines de fer;
puis viennent les Hautes-Pyrénées, où jaillissent un grand nombre de
sources d'eaux chaudes que les malades fréquentent en été. C'est dans
le département des Hautes-Pyrénées que se trouvent aussi les plus
beaux sites de ces montagnes, entre autres le cirque de Gavarnie avec
sa magnifique cascade et son pont de neige qui ne fond jamais.
[Illustration: LA RÉCOLTE DU MIEL A NARBONNE.--Les miels les plus
connus sont ceux de Narbonne, du Gâtinais, de la Saintonge et de
la Bourgogne. Les hommes qui récoltent le miel se revêtent de
gants et d'une sorte de masque en fil de fer afin d'éviter les
piqûres des abeilles, qui défendraient leur miel avec un
acharnement furieux.]
--Est-ce que vous avez vu cela, patron? dit Julien.
--Oui, mon ami, et même je me suis promené sous le pont de glace. Les
arcades de neige gelée en sont si hautes et si larges qu'on peut
passer dessous facilement; on a alors sur sa tête une belle voûte de
neige brillante, ornée de découpures comme celles que les sculpteurs
font aux voûtes des chapelles; en même temps on marche de rocher en
rocher dans le lit même du torrent, qui passe près de vous en grondant
et en roulant les cailloux avec fracas.
[Illustration: LA CITÉ DE CARCASSONNE--La vieille cité de
Carcassonne est encore à peu près telle qu'elle était au moyen
âge. Elle se dresse au sommet d'une colline avec ses hautes
murailles, ses tours aux formes les plus variées et ses portes
fortifiées.--La nouvelle ville, très régulièrement bâtie, s'étend
au pied de la colline, au bord de l'Aude.]
--Cela doit être bien beau à voir, dit Julien; mais que devient-il
ensuite, ce torrent-là, savez-vous, patron?
[Illustration: LA CASCADE DE GAVARNIE DANS LES PYRÉNÉES.--Le
village de Gavarnie, dans les Hautes-Pyrénées, possède un des plus
beaux sites du monde. C'est un cirque immense fermé par des
montagnes couvertes de neiges, qui se dressent tout d'un coup à
pic devant le voyageur. Du haut d'une de ces murailles
gigantesques se précipite une cascade haute de 800 mètres. Tout
auprès se trouve le pont de neige.]
--Ce torrent-là? Eh bien, mais il continue à courir à travers les
montagnes, en se creusant le lit le plus sauvage qui se puisse
imaginer. Quand il arrive, après cinq lieues de course, au village de
Saint-Sauveur, on le traverse sur un pont superbe de pierre et de
marbre. C'est un des plus beaux ponts que j'aie vus. Le torrent coule
dessous dans un abîme à plus de 80 mètres de profondeur; puis il
continue sa course désordonnée jusqu'à ce qu'il arrive à la capitale
du Béarn, à la ville de Pau, patrie de Henri IV; notre torrent
s'appelle alors le Gave de Pau; plus loin enfin il se joint à l'Adour,
et, devenu fleuve avec lui à Bayonne, il reçoit les navires et les
emmène jusqu'à l'Océan.
--Voilà une histoire de torrent qui m'a bien amusé, dit Julien. Oh!
j'aimerais suivre ainsi le cours d'un torrent depuis la montagne d'où
il sort jusqu'à la mer où il se jette.
--Et certes, ajouta le patron, tu n'en pourrais suivre de plus
pittoresque que ce sauvage Gave de Pau.
[Illustration: PONT DE SAINT-SAUVEUR DANS LES PYRÉNÉES.--Ce pont
n'a qu'une seule grande arche. Il est jeté d'une montagne à
l'autre, au-dessus d'un abîme d'une telle profondeur qu'on
n'entend pas une pierre tomber quand on l'y jette.]
Quand on approcha de Toulouse, le temps, tout en s'éclaircissant,
s'était fort refroidi, et le vent soufflait avec force, comme
d'ordinaire dans la plaine du Languedoc. Le petit Julien, quoiqu'il
commençât à se servir de sa jambe, ne pouvait encore marcher beaucoup,
si bien qu'à rester immobile les journées au long, il y avait des
moments où il se sentait glacé. Heureusement le patron l'avait pris en
affection, et quand il voyait à l'enfant un air triste, il
l'enveloppait dans sa peau de mouton jusqu'au cou et lui faisait
prendre un doigt de vin chaud pour le réchauffer. Grâce à ces petits
soins, si le voyage ne se faisait pas sans souffrir, il se faisait du
moins sans maladie.
LXXXIV.--Toulouse.--Un grand jurisconsulte, Cujas.
«Il suffit de savoir les vingt-quatre lettres de l'alphabet et de
vouloir; avec cela, on apprend tout le reste.»
A Toulouse, il fallut se donner bien de la peine, car l'ancienne
capitale du Languedoc, peuplée de 130,000 âmes, est une grande ville
commerçante: le _Perpignan_ lui apportait quantité de marchandises,
principalement de beaux blés durs d'Afrique, que l'on débarqua avec
l'aide d'André au magnifique _moulin du Bazacle_, sur la Garonne.
[Illustration: TOULOUSE ET LE CAPITOLE.--Le capitole était un mont
de l'ancienne Rome, au sommet duquel un temple était bâti: ce nom
a été donné par Toulouse à son superbe hôtel de ville. Toulouse
est comme la capitale du sud-ouest de la France; c'est à la fois
une ville savante et une ville industrieuse. Elle est l'entrepôt
de toutes les marchandises qui se rendent de la Méditerranée dans
l'Océan.]
--Rappelle-toi, petit Julien, dit André, que la meunerie est une des
industries où la France fait merveille. Ce n'est pas le tout de faire
pousser du blé, vois-tu; il faut savoir en tirer les plus belles
farines. Eh bien, les farines de France sont renommées pour leur
finesse, et Toulouse est dans cette partie du midi le grand centre de
la meunerie.
Revenu au bateau, Julien prit son livre et lut la vie d'un des grands
hommes de Toulouse.
A Toulouse naquit, au seizième siècle, un enfant nommé Jacques
Cujas, qui montra de bonne heure un ardent désir de s'instruire.
Son père n'était qu'un pauvre ouvrier qui travaillait à préparer
et à fouler la laine, un _foulon_. Le petit Cujas supplia son
père, tout en travaillant avec lui, de lui donner un peu d'argent
pour acheter des livres. Le père finit par lui en donner, et
l'enfant, au lieu d'acheter des livres qui eussent pu l'amuser,
acheta des grammaires grecques et latines, des ouvrages anciens
fort sérieux, grâce auxquels il espérait s'instruire. Le jeune
Cujas, sans aucun maître, se mit à apprendre le latin et le grec,
et il travailla avec tant de courage qu'il sut bientôt ces deux
langues si difficiles.
A cette époque, Toulouse était comme aujourd'hui une ville
savante, et elle avait une grande école de droit. La science du
droit, enfants, est une belle science: elle enseigne ce qui est
permis ou défendu dans un pays, ce qui est juste ou injuste
envers nos concitoyens.
Elle étudie également quelles sont les lois les meilleures et les
plus sages qu'un pays puisse se donner, quels sont les moyens de
perfectionner la législation et de rendre ainsi les peuples plus
heureux.
Le jeune Cujas voulut être un grand homme de loi, un grand
_jurisconsulte_. Il étudia donc le droit sous la direction d'un
professeur qui avait été frappé de son intelligence. Bientôt il
devint professeur à son tour, et sa réputation était si grande
que des jeunes gens venaient de toutes les parties de l'Europe
afin d'avoir pour maître Cujas. Plus tard, Cujas professa
successivement le droit à Cahors, à Valence, à Avignon, à Paris,
à Bourges. Ses élèves le suivaient partout, comme une cour suit
un prince. On lui offrit d'aller en Italie enseigner le droit; il
ne voulut pas quitter sa patrie.
[Illustration: CUJAS, né en 1522, mort à Toulouse, en 1590.]
La bonté de Cujas égalait son génie: il aidait à chaque instant
de sa bourse les étudiants, qui avaient pour lui non moins
d'affection que de respect.
Les travaux de Cujas ont été fort utiles aux progrès de la
science du droit en France, et à celui des bonnes lois. Encore
aujourd'hui on étudie avec admiration ses savants ouvrages. On
lui a élevé une statue à Toulouse sur une des places de la ville,
devant le palais du tribunal où se rend la justice.
LXXXV.--André et Julien retrouvent à Bordeaux leur oncle Frantz.
On retrouve une force nouvelle en revoyant les siens.
Le _Perpignan_, au-dessus de Toulouse, quitta le canal du Midi et
entra dans la Garonne, ce beau fleuve qui descend des Pyrénées pour
aller se jeter dans l'Océan au delà de Bordeaux. Le courant rapide du
fleuve entraînait le bateau, ce qui fit qu'il n'y eut plus besoin de
manier la perche à grand effort ou de se faire traîner à l'aide d'un
câble par les chevaux, d'écluse en écluse. Les mariniers et André
eurent donc plus de loisir pour regarder le riche pays de Guyenne et
Gascogne, où ils ne tardèrent pas à entrer.
La jambe de Julien était presque guérie. A mesure qu'elle allait
mieux, la gaîté de l'enfant lui revenait, et aussi le besoin de sauter
et de courir. A la pensée qu'on arriverait bientôt à Bordeaux, il ne
se tenait pas de plaisir.--Pourvu que notre oncle Frantz soit guéri
aussi! pensait-il.
Enfin, au bout de quelques jours, la Garonne alla s'élargissant de
plus en plus entre ses coteaux couverts des premiers vignobles du
monde. En même temps on apercevait un plus grand nombre de bateaux.
Bientôt même, au loin, on vit sur le fleuve toute une forêt de mâts.
[Illustration: GUYENNE, GASCOGNE ET BÉARN.--La Guyenne et Gascogne
est la plus grande province de France, et, si on excepte le
département des Landes, c'est une des plus riches. Bordeaux,
Lesparre, Libourne font un grand commerce de vins; Mont-de-Marsan
est une charmante petite ville au milieu des pins; Périgueux
(25,000 hab.) et Bergerac font le commerce des truffes, des vins
et des bestiaux; Agen (20,000 hab.), ville commerçante, est
renommée pour ses pruneaux; Auch a une belle cathédrale; à Tarbes
(20,000 hab.)se trouve un grand arsenal; Cahors a des vins
estimés; Montauban (26,000 hab.) tisse la soie; Rodez, la
laine.--Le Béarn possède la belle ville de Pau (30,000 hab.), où
les malades viennent passer l'hiver, et le port de Bayonne.]
--André, disait Julien en frappant dans ses mains, vois donc; nous
arrivons, quel bonheur!
[Illustration: LE PONT DE BORDEAUX.--Bordeaux est une très belle
ville, magnifiquement bâtie, de 200,000 hab. Elle se déploie sur
la rive gauche de la Garonne, dans une longueur de plus de quatre
kilomètres. A ses pieds le large fleuve forme un port où 1,000
navires d'un fort tonnage peuvent trouver un abri. Parmi les
principaux monuments on compte le pont de pierre construit au
commencement de ce siècle et long d'un demi-kilomètre.]
On apercevait en effet Bordeaux avec ses belles maisons et son
magnifique pont de 486 mètres jeté sur le fleuve.
Chacun, sur le _Perpignan_, était plus attentif que jamais à la
manoeuvre, afin qu'il n'arrivât pas d'accident. Bientôt le
_Perpignan_ acheva son entrée et prit sa place au bord du quai animé,
où des marins et des hommes de peine allaient et venaient chargés de
marchandises.
Une planche fut jetée pour aller du bateau au quai, et l'on mit pied à
terre.
Le patron, qui avait l'oeil vif, avait remarqué un homme assis à
l'écart sur un tas de planches et qui, pâle et fatigué comme un
convalescent, semblait considérer avec attention le mouvement
d'arrivée du bateau. Le patron frappa sur l'épaule d'André:--Regarde,
dit-il, je parie que voilà ton oncle, auquel tu as écrit l'autre jour.
André regarda et le coeur lui battit d'émotion, car cet inconnu
ressemblait tellement à son cher père qu'il n'y avait pas moyen de se
tromper.--Julien, dit-il, viens vite.
Et les enfants, se tenant par la main, coururent vers l'étranger.
Julien, de loin, tendait ses petits bras; frappé, lui aussi, par la
ressemblance de son oncle avec son père, il souriait et soupirait tout
ensemble, disant:--C'est lui, bien sûr, c'est notre oncle Frantz, le
frère de notre père.
En voyant ces deux enfants descendus du _Perpignan_ et qui couraient
vers lui, l'oncle Frantz à son tour pensa vite à ses jeunes neveux. Il
leur ouvrit les bras:--Mes pauvres enfants, leur dit-il en les
embrassant l'un et l'autre, comment m'avez-vous deviné au milieu de
cette foule?
--Oh! dit Julien avec sa petite voix qui tremblait d'émotion, vous lui
ressemblez tant! J'ai cru que c'était lui!
L'oncle de nouveau embrassa ses neveux, et tout bas:--Je ne lui
ressemblerai pas seulement par le visage, dit-il; enfants, j'aurai son
coeur pour vous aimer.
--Mon Dieu, murmurèrent intérieurement les deux orphelins, vous nous
avez donc exaucés, vous nous avez rendu une famille!
LXXXVI.--Les sages paroles de l'oncle Frantz: le respect dû à la
loi.--Un nouveau voyage.
Il faut se soumettre à la loi, même quand elle nous paraît dure
et pénible.
L'oncle Frantz était sorti de l'hôpital depuis huit jours. Il avait
loué sur un quai de Bordeaux une petite chambre. Dans cette chambre
il y avait un second lit tout prêt pour l'arrivée des deux orphelins.
Quoique Frantz eût été gravement malade, il reprenait ses forces assez
vite. C'était un robuste Lorrain, de grande taille et de constitution
vigoureuse.--Dans huit jours, dit-il aux enfants, je serai de force à
travailler.
--Attendez-en quinze, mon oncle, dit André; cela vaudra mieux.
Après les chagrins que Frantz Volden venait d'éprouver, il se sentit
tout heureux d'avoir auprès de lui ces deux enfants. La sagesse et le
courage d'André l'émerveillaient et le réconfortaient, la vivacité et
la tendresse de Julien le mettaient en joie. L'enfant depuis bien
longtemps n'avait été aussi gai. Quand il marchait dans les rues de
Bordeaux ou sur la grande place des Quinconces, tenant son oncle par
la main, il se dressait de toute sa petite taille, il regardait les
autres enfants avec une sorte de fierté naïve, pensant en
lui-même:--Et moi aussi j'ai un oncle, un second père, j'ai une
famille! Et nous allons travailler tous à présent pour gagner une
maison à nous.
[Illustration: LA PLACE DES QUINCONCES A BORDEAUX.--C'est l'une
des plus belles de France. De là on découvre le port de Bordeaux
avec la forêt des mâts, les larges cheminées des paquebots, les
machines appelées grues qui servent à charger ou décharger les
marchandises et qui s'élèvent en l'air comme de grands bras. A
l'extrémité de la place se dressent de hautes colonnes au sommet
desquelles, la nuit, s'allument des feux.]
--Enfants, dit un matin l'oncle Frantz, voici mon avis sur notre
situation. Nous avons beau être sur le sol de la France, cela ne
suffit pas aux Alsaciens-Lorrains pour être regardés comme Français;
il leur faut encore remplir les formalités exigées par la loi dans le
traité de paix avec l'Allemagne. Donc nous avons tous les trois à
régler nos affaires en Alsace-Lorraine. La loi nous accorde encore
pour cela neuf mois. Une fois en règle de ce côté, une fois notre
titre de Français reconnu, nous songerons au reste.
--Oui, oui, mon oncle, s'écrièrent André et Julien d'une même voix,
c'est ce que voulait notre père, c'est aussi ce que nous pensons.
--D'ailleurs, ajouta André, notre père nous a appris qu'avant toutes
choses il faut se soumettre à la loi.
--Il avait raison, mes enfants; même quand la loi est dure et
pénible, c'est toujours la loi, et il faut l'observer. Seulement
l'Alsace-Lorraine est loin et nos économies bien minces, car les six
mille francs que j'avais placés sont perdus sans retour: c'était le
fruit de vingt années de travail et de privations, et tout est à
recommencer maintenant. Tâchons donc de faire notre voyage sans rien
dépenser, mais au contraire en gagnant quelque chose, comme vous
l'avez fait vous-mêmes depuis quatre mois. Vous savez que par métier
je suis charpentier de navire. Eh bien, il y a au port de Bordeaux un
vieil ami à moi, le pilote Guillaume, dont le vaisseau va partir
bientôt pour Calais. Il m'a promis de prier le capitaine du navire de
m'employer à son bord.
--Moi-même, dit André, j'y pourrai gagner quelque chose.
--Et moi? demanda Julien.
--Nous débattrons par marché ton passage, et nous nous embarquerons
tous les trois. C'est un de ces navires de grand cabotage nombreux à
Bordeaux, qui ont l'habitude d'aller, en suivant les côtes, de
Bordeaux jusqu'à Calais. Nous serons là-bas dans quelques semaines et
avec un peu d'argent de gagné. Nous reprendrons de l'ouvrage sur les
bateaux d'eau douce qui naviguent sans cesse de Calais en Lorraine, et
nous arriverons ainsi sans qu'il nous en ait rien coûté.
--Nous allons donc voir encore la mer! dit Julien.
--Oui, et une mer bien plus grande, bien plus terrible que la
Méditerranée: l'Océan. Mais ce qui me contrarie le plus, Julien, c'est
que tu vas encore te trouver à manquer l'école pendant plusieurs mois.
--Oh! mais, mon oncle, soyez tranquille: je travaillerai à bord du
navire comme si j'étais en classe. André me dira quels devoirs faire,
et je les ferai. De cette façon, quand nous serons enfin bien établis
quelque part et que je retournerai dans une école, je ne serai pas le
dernier de la classe, allez!
--A la bonne heure! dit l'oncle Frantz. Le temps de la jeunesse est
celui de l'étude, mon Julien, et un enfant studieux se prépare un
avenir honorable.
LXXXVII.--Grands hommes de la Gascogne: Montesquieu, Fénelon,
Daumesnil et saint Vincent de Paul.
Il y a quelque chose de supérieur encore au génie, c'est la
bonté.
Julien, en attendant le départ du navire qui devait l'emmener sur
l'Océan, s'empressa de mettre à exécution la promesse qu'il avait
faite à son oncle de travailler avec ardeur.
Il s'installa avec son carton d'écolier et son encrier en corne dans
un coin de la chambre, et, d'après les conseils de son oncle qui lui
recommandait toujours l'ordre et la méthode, il fit un plan sur la
meilleure manière d'employer chaque journée. Il y avait l'heure de la
lecture, celle des devoirs, celle des leçons et aussi celle du jeu.
L'heure de la lecture venue, Julien ouvrit son livre sur les grands
hommes et se mit à lire tout en faisant ses réflexions; car il savait
qu'on ne doit par lire machinalement, mais en cherchant à se rendre
compte de tout et à s'instruire par sa lecture.
I. Quoique Bordeaux soit une ville commerçante avant tout, elle
n'en a pas moins le goût des lettres, et c'est près de Bordeaux
qu'est né un des plus grands écrivains de la France, MONTESQUIEU.
--Tiens, dit Julien, j'ai vu la rue Montesquieu à Bordeaux; c'était
bien sûr en l'honneur de ce grand homme. Il m'a l'air d'être un
savant, voyons cela.
Et Julien lut ce qui suit:
[Illustration: MONTESQUIEU, né en 1689, mort près de Bordeaux en
1755.]
Montesquieu était d'une famille de magistrats et, jeune encore,
il entra lui-même dans la magistrature. On appelle magistrats les
hommes chargés de faire respecter la loi: ainsi, les juges devant
lesquels on amène les criminels sont des magistrats, les
présidents des tribunaux et des cours de justice sont aussi des
magistrats.
Les fonctions de Montesquieu ne l'empêchèrent point de consacrer
tous ses loisirs à l'étude; lui, qui par profession s'occupait de
la loi, s'appliqua à étudier les lois des différents peuples pour
les comparer et chercher les meilleures. Il a écrit là-dessus de
beaux livres, qui comptent parmi les chefs-d'oeuvre de notre
langue. Les immenses travaux qu'il eut à faire pour écrire son
principal ouvrage, l'_Esprit des lois_, altérèrent sa santé. Il
mourut en 1755. Admiré de toute l'Europe, il fut regretté jusque
dans les pays étrangers.
Montesquieu avait le plus noble caractère: il était bon,
indulgent, bienfaisant sans orgueil, compatissant aux maux
d'autrui. «Je n'ai jamais vu couler de larmes, disait-il, sans en
être attendri.» L'amour de l'humanité était chez lui une
véritable passion.
Montesquieu est le premier écrivain français qui ait protesté
éloquemment contre l'injustice de l'esclavage, établi alors dans
toutes les colonies. Si cette institution honteuse a aujourd'hui
presque disparu des pays civilisés, c'est en partie grâce à
Montesquieu et à ceux qui, persuadés par ses écrits, ont condamné
cette barbarie à l'égard des noirs.
--Oh! dit Julien, je me rappelle que c'est la France qui a la première
aboli l'esclavage dans ses colonies, et j'en suis bien fier pour la
France. Mais lisons l'autre histoire; c'est celle d'un général, à ce
que je vois.
II. Périgueux, jolie ville de 23,000 âmes, sur l'Isle, a vu
naître DAUMESNIL. Les soldats qui combattaient avec lui l'avaient
nommé _le brave_. A Wagram, il eut la jambe emportée par un
boulet. Devenu colonel, puis général, il fut nommé gouverneur de
Vincennes, un des forts qui défendent les approches de Paris. Le
peuple l'appelait _Jambe de Bois_.
[Illustration: CHATEAU-FORT DE VINCENNES, près de Paris. Il fut
construit par Philippe-Auguste. Louis IX y venait souvent et
rendait la justice aux portes du château, sous un chêne qu'on a
montré longtemps. Plus tard, le château fut transformé en prison;
maintenant c'est un des grands forts qui défendent Paris.--A
Vincennes, se trouve une importante ferme-modèle, où les élèves de
l'Institut agronomique de Paris viennent étudier l'agriculture
pratique.]
En 1814, les armées étrangères qui avaient envahi la France
entourèrent Vincennes et envoyèrent demander à Daumesnil de
rendre sa forteresse.--«Rendez-moi d'abord ma jambe,
répondit-il.» Et comme l'un des envoyés, irrita de cette saillie,
lui répliquait: «Nous vous ferons sauter,» Daumesnil, lui
montrant simplement un magasin où étaient amassés 1800 milliers
de poudre: «S'il le faut, répondit-il, je commencerai et nous
sauterons ensemble.» Les envoyés se retirèrent, peu rassurés, et
le fort ne put être pris.
L'année suivante, les ennemis envahirent de nouveau la France et
revinrent mettre le siège devant le fort de Vincennes. De
nouveau, ils députèrent des envoyés vers Daumesnil; mais comme la
violence et les menaces n'avaient point réussi l'année précédente
auprès du général, on essaya de le corrompre par de l'argent. Il
était pauvre, on lui offrit un million pour qu'il rendit la place
de Vincennes. Daumesnil répondit avec mépris à l'envoyé qui lui
avait remis une lettre secrète du général prussien:
--Allez dire à votre général que je garde à la fois sa lettre et
la place de Vincennes: la place, pour la conserver à mon pays,
qui me l'a confiée; la lettre, pour la donner en dot à mes
enfants: ils aimeront mieux cette preuve de mon honneur qu'un
million gagné par trahison. Vous pouvez ajouter que, malgré ma
jambe de bois et mes vingt-trois blessures, je me sens encore
plus de force qu'il n'en faut pour défendre la citadelle, ou pour
faire sauter avec elle votre général et son armée.
[Illustration: LE POLYGONE DE VINCENNES.--On appelle polygone le
lieu ou les artilleurs s'exercent à construire des batteries, à
manoeuvrer et à tirer les canons. Au milieu d'un vaste terrain
vide se trouve une butte en terre qui sert de point de mire aux
boulets. Les artilleurs sont à une grande distance de cette butte,
et, d'après des calculs exécutés sur un carnet, ils tournent la
gueule du canon dans la direction voulue et lancent le boulet.]
Ainsi Vincennes demeura imprenable grâce à ce général qui, comme
on l'a dit, «ne voulut jamais ni se rendre ni se vendre.»