Mais, à ce moment de sa vie, le rêve du jeune Puget n'était pas

de sculpter: c'était d'apprendre la peinture et, pour l'étudier,

d'aller en Italie, où étaient alors les plus grands maîtres de

cet art. Dans ce but, il travailla avec courage comme ouvrier

pendant un an, afin de gagner la somme nécessaire à son voyage.

Puis, à dix-sept ans, il partit à pied, s'arrêtant en route quand

l'argent lui manquait, et recommençant à travailler jusqu'à ce

qu'il eût gagné de quoi aller plus loin. Comme on pense, il eut

bien des peines à endurer pour arriver au terme de sa route, et

il se trouva souvent dans la misère.

Une fois arrivé en Italie, il étudia la peinture auprès de

différents maîtres. Il montrait déjà dans cet art un véritable

génie, lorsqu'il tomba gravement malade. Le médecin lui dit qu'il

ne se guérirait pas s'il continuait à peindre, à cause de l'odeur

malsaine des peintures, et qu'il lui fallait changer d'occupation

pour sauver sa santé. Le jeune peintre se trouva ainsi obligé de

recommencer des études nouvelles: il ne se découragea pas, et il

reprit son premier métier de sculpteur. Sa gloire ne perdit rien

au change, car c'est dans la sculpture qu'il a acquis, non sans

des peines et des travaux incessants, une impérissable renommée.

Pierre Puget avait gravé dans sa maison ces paroles qui semblent

résumer sa vie:

«Nul bien sans peine.»

--Voilà une devise dont je veux me souvenir toujours, dit Julien; cela

me donnera du courage.

Il reprit ensuite son livre et continua:

II. La Provence a produit plusieurs orateurs et hommes de loi

célèbres. Près d'Aix est né Mirabeau, le plus grand de nos

orateurs pendant la Révolution de 1789.

C'est aussi en Provence que naquit un rival de Mirabeau,

Portalis, qui prit une grande part dans la suite à la formation

du Code civil. Vous savez, enfants, qu'on appelle _Code_ le livre

où sont réunies toutes les lois du pays: le _Code_ est le _Livre

des lois_. Eh bien, depuis la fin du siècle dernier et le

commencement du dix-neuvième siècle, un code nouveau a été établi

en France; Portalis est un de ceux qui ont le plus contribué à

faire ce code, à chercher les lois les plus sages et les plus

justes pour notre pays.

[Illustration: L'ÉCOLE DE DROIT A PARIS.--La principale école de

droit se trouve à Paris, en face du Panthéon. On en compte dix

autres en France.]

Le code français est une des gloires de notre nation, et les

autres peuples de l'Europe nous ont emprunté les plus importantes

des lois qu'il renferme. Ceux qui veulent devenir magistrats ou

avocats font de ces lois une étude approfondie, et on appelle

Écoles de droit les établissements de l'État où on enseigne le

code.

LXXIX.--Le Languedoc vu de la mer. Nîmes, Montpellier, Cette.--Tristes

nouvelles de l'oncle Frantz.--Résolution d'André.--Évitons les dettes.

Un homme courageux compte sur ce qu'il peut gagner par son

travail, non sur ce qu'il peut emprunter aux autres.

Le vent continuant d'être bon, on ne tarda pas à perdre de vue la

Provence. On aperçut les côtes basses du Languedoc, toutes bordées

d'étangs et de marais salants, où l'eau de mer, s'évaporant sous la

chaleur du soleil, laisse déposer le sel qu'elle contient.

--En face de quel département sommes-nous? demanda Julien, qui

cherchait à s'instruire.

--C'est le Gard, dit le patron.

--Chef-lieu Nîmes, répondit Julien.

--Oui, répondit Jérôme; Nîmes est une grande et belle ville, où sont

de magnifiques monuments d'autrefois. Il y a un vaste cirque de

pierres appelé les arènes, où on donnait dans les anciens temps des

jeux et des spectacles.

Peu d'heures après on était en vue du département de l'Hérault. Le

patron fit observer à Julien qu'avec une longue vue on pourrait

apercevoir les maisons de la ville de Montpellier, ainsi que le beau

jardin du Peyrou qui la domine.

--Nous voici près de Cette, ajouta-t-il. Nous arriverons de bonne

heure.

Le soir, en effet, n'était pas encore venu quand on aperçut Cette et

la montagne assez haute qui la domine.

[Illustration: ARÈNES DE NIMES.--Les anciens appelaient _arènes_

un amphithéâtre où ils venaient regarder des spectacles, des

combats d'hommes et de bêtes. Les arènes de Nîmes sont un

magnifique amphithéâtre où pourraient s'asseoir 30,000

spectateurs. Souvent, pendant les guerres, les habitants de Nîmes

se sont réfugiés dans les arènes et s'en sont servis comme de

citadelle. Nîmes a aujourd'hui plus de 60,000 habitants; c'est

l'entrepôt des soies du midi de la France.]

[Illustration: MONTPELLIER ET LA PROMENADE DU PEYROU.--La place du

Peyrou, à Montpellier, est l'une des plus belles promenades qui

existent. Du haut de la colline où elle est placée, la vue s'étend

sur les montagnes des Cévennes et sur la mer, qu'on aperçoit dans

le lointain comme une ligne bleuâtre. Sur la place se trouve la

statue de Louis XIV, qui a fait construire cette promenade par le

célèbre architecte le Nôtre. La ville de Montpellier compte 60,000

habitants. Elle a une faculté de médecine célèbre. Elle fait un

grand commerce de vins et eaux-de-vie.]

Lorsqu'on eut replié les voiles et attaché le bateau, le patron

s'informa de Frantz Volden auprès d'un marinier qui arrivait de

Bordeaux par le canal du Midi. On lui apprit que Volden était bien

malheureux: il était venu à Bordeaux pour retirer ses économies de

chez un armateur à qui il les avait confiées, mais cet armateur avait

fait de mauvaises affaires; tout ce que Volden possédait se trouvait

englouti. Volden en avait conçu un tel chagrin qu'il avait fini par

tomber gravement malade. A cette heure, il était à l'hôpital de

Bordeaux, atteint d'une fièvre typhoïde, dans un état de délire et de

faiblesse tels qu'il ne fallait pas songer à lui annoncer

immédiatement la mort de son frère Michel en Alsace-Lorraine et

l'arrivée de ses neveux.

Jérôme, en apprenant ces tristes nouvelles, se trouva bien embarrassé

pour donner conseil à André et à Julien.

--Mes enfants, leur dit-il, réfléchissez vous-mêmes. Si vous allez à

Bordeaux par le canal et qu'André travaille à bord, cela ne vous

coûtera rien, c'est vrai, mais ce sera un voyage d'un mois, et très

pénible, en hiver surtout. Peut-être feriez-vous mieux de prendre le

chemin de fer: je puis vous prêter une trentaine de francs pour

compléter ce qui vous manque, et dès demain vous serez rendus à

Bordeaux sans fatigue.

--Je vous suis bien reconnaissant, patron Jérôme, répondit André d'une

voix tremblante, car il était accablé par le nouveau malheur qui les

frappait; mais, en supposant que nous prenions aujourd'hui le chemin

de fer pour arriver à Bordeaux demain, que deviendrions-nous dans

cette grande ville, si je ne trouvais pas tout de suite de l'ouvrage?

Songez-y donc: Julien ne peut marcher, notre oncle est à l'hôpital, et

n'a peut-être pas d'économies pour sa convalescence.

[Illustration: LANGUEDOC, ROUSSILLON ET COMTÉ DE FOIX.--Le haut

Languedoc est couvert par les monts des Cévennes: Mende, Privas,

le Puy en sont les villes principales. On y élève les vers à soie;

on y fabrique des dentelles. Le bas Languedoc est couvert de

vignobles dont plusieurs sont célèbres, comme Lunel et

Frontignan.--Les vins liquoreux du Roussillon sont également

renommés; Perpignan et une place de guerre de premier ordre.--Le

comté de Foix est une contrée montagneuse, connue pour ses fers et

ses forges.]

--C'est vrai, dit Jérôme, frappé du bon sens d'André.

--Quelle situation, alors, patron Jérôme! non seulement il nous serait

impossible de vous rembourser les trente francs que vous m'offrez si

généreusement, mais il nous faudrait essayer d'emprunter encore à

d'autres. Non, cela n'est pas possible. Nous prendrons le bateau,

Julien et moi, et nous écrirons dans quelques jours à notre oncle pour

lui annoncer notre arrivée. Voyez-vous, mon père me l'a appris de

bonne heure: c'est se forger une chaîne de misère et de servitude que

d'emprunter quand on peut vivre en travaillant. C'est si bon de manger

le pain qu'on gagne! Quand on est pauvre, il faut savoir être

courageux, n'est-ce pas, Julien?

--Oui, oui, André, répondit l'enfant.

--Un mois, d'ailleurs, est vite passé avec du courage. Dans un mois

Julien aura retrouvé ses jambes, notre oncle sera sans doute

convalescent; nous arriverons à Bordeaux avec nos économies au complet

et avec ce que j'aurai gagné en plus pendant le mois. Nous pourrons

peut-être alors être utiles à mon oncle, au lieu de lui être à charge.

Pour cela, nous n'avons besoin que d'un mois de courage; eh bien! nous

l'aurons, ce courage, n'est-ce pas, Julien?

André, en parlant ainsi, avait dans la voix quelque chose de doux et

d'énergique tout ensemble: la vaillance de son âme se reflétait dans

ses paroles. Julien le regarda, et il se sentit tout fier de la

sagesse courageuse de son aîné.

--Oui, André, s'écria-t-il, je veux être comme toi, je veux avoir bien

du courage. Tu verras: au lieu de me désoler, je vais me remettre à

m'instruire, je prendrai mes cahiers et travaillerai sur le bateau

comme si j'étais à l'école. Un bateau sur un canal, cela doit aller si

doucement que je pourrai peut-être écrire comme en classe. Et puis

enfin, je prierai Dieu bien souvent pour que notre oncle se guérisse.

--Dieu t'exaucera, mon enfant, dit le patron Jérôme en embrassant le

petit garçon. En même temps, il tendait à André une main affectueuse,

et à demi-voix:

--Je vous approuve, André, lui dit-il; c'est bien, à la bonne heure!

J'ai eu du plaisir à vous entendre parler ainsi. Vous me rappelez les

beaux arbres de votre pays, ces grands pins de l'Alsace et du nord

dont le coeur est incorruptible, et dont nous faisons les plus

solides mâts de nos navires, les seuls qui puissent tenir tête à

l'ouragan. Quand la rafale souffle à tout casser, quand tout craque

devant elle, elle arrive bien à plier le mât comme un jonc; mais le

rompre, allons donc! il se redresse après chaque rafale, aussi droit,

aussi ferme qu'auparavant. Faites toujours de même, enfants; ne vous

laissez pas briser par les peines de la vie, et après chacune d'elles,

sachez vous redresser toujours, toujours prêts à la lutte.

Le petit Julien, en écoutant la comparaison du marin Jérôme, avait

ouvert de grands yeux; il ne comprenait cela qu'à moitié, car il

n'avait nulle idée de la tempête; néanmoins cette image lui plaisait;

il aimait à se représenter les beaux arbres de la terre natale tenant

vaillamment tête aux bourrasques de l'Océan, et il se disait:--C'est

ainsi qu'il faut être; oui, André est courageux, et je veux être

courageux comme lui.

LXXX.--Les reproches du nouveau patron.--Le canal du Midi et les ponts

tournants.--Le départ de Cette pour Bordeaux.

Quand on vous parle avec mauvaise humeur, la meilleure réponse

est de garder le silence et de montrer votre bonne volonté.

Le patron Jérôme, dès le lendemain, usa de son influence auprès d'un

marinier qu'il connaissait pour l'engager à emmener avec lui les deux

enfants. Après bien des pourparlers, il obtint qu'André toucherait

vingt francs de salaire en arrivant à Bordeaux.

--C'est peu, dit-il à André, mais le _Perpignan_ est un bateau bien

installé. Vous y serez mieux couché et mieux nourri que sur bien

d'autres. Le patron, un marin du Roussillon, est un parfait honnête

homme. Rappelez-vous seulement qu'il est vif comme la poudre et soyez

patient.

André et Julien, après avoir remercié Jérôme, reprirent encore une

fois leur petit paquet de voyage. Mais Julien voulut absolument

essayer ses forces: en s'appuyant beaucoup sur le bras d'André et à

peine sur son pied malade, il arriva à faire quelques pas, ce qui le

transporta de joie.

--Oh! s'écria-t-il en battant des mains de plaisir, je marcherai avant

un mois, tu verras, André.

André était lui-même tout heureux, mais il ne voulut pas que l'enfant

se fatiguât. De plus, il avait hâte d'arriver pour ne pas faire

attendre le nouveau patron. Il reprit donc Julien sur son bras et

suivit le plus vite qu'il put une partie des quais de Cette, jusqu'à

ce qu'il aperçût le _Perpignan_. Mais il eut beau se hâter, il arriva

en retard.

Le patron était à bord, fort impatient, car il n'attendait qu'André

pour donner le signal du départ; ce qui lui fit accueillir les enfants

avec la plus grande brusquerie: il se repentait déjà, disait-il, de

s'être chargé d'eux, et il le leur répéta devant tous les marins.

André s'excusa aussi poliment qu'il put, et Julien, tout interdit, se

blottit en silence sur un coin du pont, entre deux sacs de garance

d'Avignon, où le patron d'un geste avait fait signe de le déposer.

[Illustration: PONT TOURNANT SUR LE CANAL DU MIDI A CETTE.--Les

canaux ne sont pas toujours assez profondément creusés pour que

les bateaux puissent passer sous les arches des ponts. Afin que

les bateaux ne soient pas arrêtés au passage, on a inventé les

ponts tournants qui s'ouvrent par la moitié ou tournent tout

entiers sur eux-mêmes.--Cette, qui par son canal du Midi

communique avec l'océan, est, après Marseille, notre port le plus

important sur la Méditerranée. Elle fait un grand commerce de vins

et eaux-de-vie et compte 30,000 hab.]

Le bateau se mit en marche. Julien n'était pas gai, mais il fut

heureusement tiré de ses réflexions en voyant une chose qu'il n'avait

jamais vue. Au moment où le bateau arriva devant un pont qui

traversait le canal, on s'arrêta: le pont était en effet trop bas pour

que le bateau pût passer dessous. Mais tout d'un coup, à un signal

donné, le pont, qui était en fer, se mit lui-même en mouvement, et

tournant comme le battant d'une porte, laissa passage au bateau. Le

_Perpignan_ continua fièrement sa route.

Julien fut émerveillé. Il aurait bien voulu questionner quelqu'un,

mais il n'osait pas: chacun était à son poste, fort occupé. André,

appuyé sur une longue perche à crochets de fer qu'il plongeait dans

l'eau et retirait tour à tour, poussait comme les autres le bateau,

qui s'avançait ainsi lentement.

Julien prit alors le parti de réfléchir tout seul à ce qu'il voyait,

puis de lire dans son livre.

Il ouvrit le chapitre sur les grands hommes du Languedoc.

--Tiens, dit-il, voici justement qu'il s'agit du canal du Midi, où

nous sommes à cette heure.

Et il commença l'histoire de Riquet.

LXXXI.--Un grand ingénieur du Languedoc, Riquet.--Un grand navigateur,

la Pérouse.

Celui qui accomplit une oeuvre utile ne doit point se laisser

décourager par la jalousie: tôt ou tard, on lui rendra justice.

I. RIQUET naquit au commencement du dix-septième siècle, à Béziers.

L'idée qui le préoccupa pendant toute sa vie fut celle d'établir

un canal entre l'Océan et la Méditerranée, et d'unir ainsi les

deux mers. Mais, entre l'Océan et la Méditerranée, on rencontre

une chaîne de montagne qui s'élève comme une haute muraille: les

Cévennes ou Montagnes-Noires. Comment faire franchir cette chaîne

de montagnes par un canal? Tel était le problème que Riquet se

posait depuis longtemps.

Un jour, dit-on, il était dans la montagne, sur le col de

Naurouze qui sépare le versant de l'Océan et le versant de la

Méditerranée. Là, regardant les plaines qui s'étendaient à sa

droite et à sa gauche, il pensait encore à ses projets. Tout d'un

coup un ruisseau qui coulait à ses pieds vers l'Océan,

rencontrant un obstacle, se trouva refoulé en arrière et se mit à

descendre du côté opposé, vers la Méditerranée. Cette vue frappa

l'esprit de Riquet comme un trait de lumière.--Oh! se dit-il,

c'est ici la ligne de partage des eaux; si je pouvais amener

assez d'eau à cet endroit où je suis, je pourrais ainsi alimenter

à la fois les deux côtés d'un canal allant par ici à l'Océan, et

par là à la Méditerranée.

[Illustration: INGÉNIEURS DES PONTS-ET-CHAUSSÉES LEVANT UN

PLAN.--L'ingénieur placé à droite mesure l'élévation du terrain à

l'aide d'un instrument appelé _niveau d'eau_. Pour cela, il

regarde à travers cet instrument la mire que tient l'homme placé

dans le fond. Celui qui est penché vers la terre mesure la

superficie du terrain à l'aide d'une longue chaîne dite _chaîne

d'arpenteur_.]

Alors Riquet se mit à l'oeuvre. Il explora les montagnes de tous

côtés, découvrit des sources qui coulaient sous les rochers, fit

des plans de toute sorte et enfin trouva la quantité d'eau

nécessaire pour alimenter le canal qu'il projetait.

Il alla proposer ses plans au grand homme qui était alors

ministre, Colbert, dont on vous parlera plus tard. Colbert

comprit l'importance de l'idée de Riquet. Avec son aide, Riquet

commença cette entreprise qui, pour l'époque, était gigantesque.

Mais que d'obstacles il eut à surmonter! Il n'avait pas les

titres d'ingénieur et il était l'objet de la jalousie des

ingénieurs en titre. Sans cesse il rencontrait leur opposition;

il fut même forcé de faire percer secrètement une montagne que

ces derniers avaient déclarée impossible à percer.

[Illustration: RÉSERVOIR D'EAU POUR LE CANAL DU MIDI.--Pour

retenir l'eau et la distribuer avec mesure, on a imaginé depuis

longtemps de construire de grands réservoirs. Dans le canal du

Midi, on a fermé des vallées par de larges murailles; l'eau se

trouve ainsi emprisonnée entre la montagne et le mur; en

s'écoulant par une cascade ou par de grands robinets, elle

alimente le canal été comme hiver.]

Il fit aussi construire de vastes réservoirs où vient s'accumuler

l'eau de la montagne: pour cela, il barra avec un mur énorme un

vallon où vont de toutes parts se rendre les eaux. De ces

réservoirs l'eau jaillit avec un bruit de tonnerre. Elle arrive

ensuite au col de Naurouze, et de là, elle redescend doucement

vers les deux mers, retenue tout le long de son chemin par des

écluses qu'on ouvre et qu'on referme pour laisser passer les

bateaux.

Riquet, fatigué par son immense travail et par toutes les

contrariétés qu'il avait subies, mourut six mois avant

l'achèvement de son entreprise; mais elle fut continuée et menée

à bonne fin par ses deux fils. Plus tard, la France a su rendre

justice à Paul Riquet, et on a chargé le célèbre sculpteur David

d'Angers de lui élever une statue dans sa ville natale.

[Illustration: LA PÉROUSE, né à Alby en 1741, mourut vers l'année

1788, aux environs des Iles Vanikoro.]

Julien avait lu avec attention la vie de Riquet.

--Oh! pensa-t-il, je suis content de savoir l'histoire de ce beau

canal qui a été si difficile à creuser et où notre bateau passe si

facilement aujourd'hui! Je m'en vais, pendant notre voyage, regarder

ces grands travaux-là tout le long de la route... Voyons maintenant ce

qui vient à la suite.

II. C'est aussi dans le Languedoc, à Alby, qu'est né un des plus

grands navigateurs, dont le nom est connu de tous, La Pérouse.

Tout jeune encore, ayant lu le récit des longs voyages sur mer et

des découvertes de pays nouveaux, il fut pris du désir d'être

marin, entra à l'école de marine, puis dans la marine royale.

Après de nombreuses expéditions sur mer, où il s'était distingué

par son habileté et son courage, le roi Louis XVI le chargea de

faire un grand voyage autour du monde en cherchant des terres

nouvelles ou de nouvelles routes pour les navigateurs.

Dans sa lettre à la Pérouse, Louis XVI lui disait ces belles

paroles: «Que des peuples dont l'existence nous est encore

inconnue apprennent de vous à respecter la France; qu'ils

apprennent surtout à la chérir... Je regarderai comme un des

succès les plus heureux de l'expédition qu'elle puisse être

terminée sans qu'il en ait coûté la vie à un seul homme.»

Pendant trois ans la Pérouse voyagea de pays en pays, de mers en

mers. Il envoyait de ses nouvelles par les vaisseaux qu'il

rencontrait ou par les côtes habitées où il relâchait.

[Illustration: SAUVAGES DE L'OCÉANIE.--Une grande partie des îles

de l'Océanie est peuplée par des sauvages de race malaise. Ils ont

le teint d'un rouge de brique foncé, le nez court et gros, la

bouche très large, les yeux bridés, les cheveux noirs. Ils sont

habiles marins et se hasardent au loin sur leurs pirogues

d'écorce: ils assaillent et pillent les vaisseaux que la tempête

jette sur leurs côtes; plusieurs tribus sont anthropophages.]

Puis tout à coup on ne reçut plus de lui ni de ses compagnons

aucun message. Toutes les nations de l'Europe, qui suivaient de

loin avec intérêt le grand navigateur français, commencèrent à

s'émouvoir. On envoya des navires à sa recherche. Avait-il fait

naufrage, était-il enfermé dans quelque île déserte ou prisonnier

chez des peuples sauvages, on ne le savait, et pendant longtemps

on ignora ce qu'il était devenu.

Enfin, en 1828, un autre navigateur non moins célèbre, Dumont

d'Urville, né en Normandie, découvrit après bien des recherches,

dans une île de l'Océanie, les débris de deux navires

naufragés, des ferrures, des instruments, de la vaisselle, des

canons roulés par les flots. Il retrouva la montre même de la

Pérouse entre les mains des indigènes; il interrogea ces

derniers, qui lui répondirent qu'autrefois une tempête furieuse

avait brisé deux navires, la nuit, sur les rochers de l'île.

D'après les réponses embarrassées des sauvages qui firent ce

récit, Dumont d'Urville soupçonna que la tempête n'avait

peut-être pas fait périr tout l'équipage; peut-être plusieurs

naufragés et la Pérouse lui-même avaient-ils pu gagner l'île,

mais là ils s'étaient trouvés chez des tribus barbares qui

avaient dû leur faire subir de mauvais traitements.

D'Urville éleva, sur le rivage désert de l'île bordée d'écueils,

un mausolée qui rappelle le souvenir du malheureux la Pérouse.

LXXXII.--Brusquerie et douceur.--Le patron du bateau «le Perpignan» et

Julien.

Il n'est point de coeur que la douceur d'un enfant ne puisse

gagner.

Pendant que Julien lisait attentivement dans son livre, le patron du

_Perpignan_ l'observait du coin de l'oeil.

--Voilà un petit bonhomme qui jusqu'à présent n'est pas bien

embarrassant, pensa-t-il. Quant à l'autre, il a l'air adroit de ses

mains et intelligent, et il ne craint pas sa peine. Allons, cela ira

mieux que je ne croyais.

Et comme il était brave homme au fond, il se repentit de la bourrade

par laquelle il avait salué les enfants à leur arrivée. Il s'approcha

de Julien et lui passant sa grosse main sur la joue:--Eh bien, dit-il,

nous sommes donc savants, nous autres? Qu'est-ce que nous lisons là?

Le conte du Petit-Poucet ou celui du Chaperon-Rouge?

Julien releva la tête, et fixant sur le patron des yeux étonnés, qui

étaient restés un peu tristes depuis sa maladie:--Des contes, fit-il,

oh! que non pas, patron; ce sont de belles histoires, allez. Et même

les images du livre aussi sont vraies. Tenez, voyez: cela, c'est le

portrait de la Pérouse, un grand navigateur qui est né à Alby. Je

crois que notre bateau ne passera pas à Alby, mais cela ne fait rien:

je me rappellerai Alby à présent.

Le patron sourit.

--Alors, dit-il, tu vas être sage comme cela tout le temps du voyage,

et apprendre comme si tu étais en classe?

--Oui, patron, dit Julien doucement; j'ai promis à André de ne pas

trop vous embarrasser.

--Mais c'est très bien, cela! Allons, faisons la paix.

Et il saisit la petite main gauche de Julien qui se trouvait être la

plus près de lui; puis, familièrement, il la secoua entre les siennes

en signe d'amitié.

Par malheur cela se trouvait être la main blessée de Julien. L'enfant

devint tout pâle, il étouffa un petit cri.

--Quoi donc! dit brusquement le patron d'un air agacé. Eh bien, es-tu

en sucre, par hasard, et suffit-il de te toucher pour te casser?

--C'est que..., répondit Julien en soupirant, cette main-là est comme

ma jambe, elle a une entorse.

--Allons, bon, tu n'as pas de chance avec moi, petit, dit le patron

d'un ton radouci.

Julien le regarda moitié ému, moitié souriant:

--Oh! que si, dit-il, puisque vous n'êtes plus fâché, la poignée de

main est bonne tout de même.

Le bourru se dérida complètement:--Tu es un gentil enfant, dit-il.

Il se pencha vers Julien, et posant ses deux mains d'Hercule sous les

bras du petit garçon:

--As-tu encore des entorses par là? dit-il.

--Non, non, patron, dit Julien en riant.

--Alors, viens m'embrasser.

Et il souleva l'enfant comme une plume, l'enleva en l'air jusqu'à la

hauteur de sa grosse barbe, et posant un baiser retentissant sur

chacune de ses joues:

--Voilà! nous sommes une paire d'amis à présent.

Les bateliers regardaient leur patron avec surprise, et pendant que,

délicatement, il remettait le petit garçon entre les deux sacs qui lui

servaient de fauteuil, André les entendit dire:--Ce bambin ne sera pas

trop malheureux ici.

Le tour de la France par deux enfants Devoir et Patrie · 第 16 / 25 段