--Quand je vous le disais! s'écria la femme du marin avec

admiration.--En même temps, le petit Julien faisait un saut de plaisir

sur sa chaise, et André poussait un soupir de soulagement.

Jérôme reprit:--Avez-vous peur de la mer?

--Oh! monsieur, dirent à la fois les deux enfants, depuis si longtemps

nous désirons la voir! Nous n'avons pas pu encore aller sur le port

depuis que nous sommes à Marseille, car nous sommes venus droit chez

vous; mais je vous réponds que nous n'aurons pas peur de la mer.

--A la bonne heure, reprit le marin. Eh bien, mon bateau vous mènera à

Cette, un joli port du département de l'Hérault: je mets à la voile

après-demain. Une fois à Cette, j'interrogerai les uns et les autres

sur Volden: nous autres mariniers nous nous connaissons tous, et déjà,

à mon dernier voyage, j'avais chargé un camarade qui partait vers

Bordeaux par le canal du Midi de prendre des informations sur

l'adresse de Volden. Nous aurons donc, je l'espère, des nouvelles de

votre oncle à Cette. Aussitôt on le préviendra de votre arrivée, et je

vous confierai à un marinier qui vous conduira par le canal jusqu'à

Bordeaux.

--Mais, monsieur, dit le petit Julien, les bateaux, ce sera peut-être

encore trop cher pour notre bourse.

--Mon petit homme, vous avez un frère courageux qui ne craint point le

travail: j'ai vu cela sur ses certificats. S'il veut faire comme je

lui dirai et nous aider à charger ou décharger nos marchandises, non

seulement le bateau ne lui coûtera rien, mais il gagnera votre

nourriture à tous les deux et quelques pièces de cinq francs le long

du chemin. Il aura du mal, c'est vrai, mais ici-bas rien sans peine.

--Comment donc! s'écria André avec joie, je ne demande qu'à

travailler. C'est ainsi que nous avons fait avec M. Gertal depuis

Besançon jusqu'à Valence.

--Mon Dieu, fit Julien, quel malheur que je ne puisse marcher!

J'aurais fait les commissions, moi aussi, comme je faisais pour M.

Gertal, et même je sais vendre un peu au besoin, allez, monsieur

Jérôme.

Le patron Jérôme sourit à l'enfant:

--Vous avez raison, petit Julien, répondit-il, d'aimer à vous rendre

utile; faites toujours ainsi, mon enfant. Dans la famille, voyez-vous,

quand tout le monde travaille, la moisson arrive et personne ne pâtit.

Mais en ce moment il ne faut songer qu'au repos, afin de vous guérir

au plus vite.

Pendant qu'André et Julien remerciaient Jérôme, sa femme se mit à

préparer pour les enfants l'ancienne chambre où couchait leur oncle.

Cette chambre n'avait pas été louée depuis le départ de Frantz Volden.

Les enfants, dès le soir même, y furent installés. C'était un petit

cabinet haut perché sur une colline et qui dominait les toits de la

ville.

Quand André ouvrit la fenêtre, il poussa un cri de surprise:--Oh!

Julien, dit-il, que c'est beau!

Et, prenant Julien dans ses bras, il le porta jusqu'à la fenêtre.--La

mer, la mer! s'écria Julien.

De la fenêtre, en effet, on découvrait à perte de vue la mer, d'un

bleu plus foncé encore que le ciel; on apercevait aussi les ports de

Marseille et les navires innombrables dont les mâts se pressaient les

uns contre les autres, agitant aux tourbillons du mistral leurs

pavillons de toutes les couleurs. Les derniers rayons du soleil

couchant emplissaient l'horizon d'une lumière d'or. Les deux enfants,

serrés l'un contre l'autre, regardaient tour à tour l'immensité du

ciel et celle de la mer, puis les trois ports pleins de navires et la

grande ville qui s'étendait au-dessous d'eux. Devant ce spectacle si

nouveau, ils étaient tout émus.

[Illustration: MARSEILLE ET SES PORTS.--Marseille, le premier port

de France, est une ville excessivement commerçante et industrielle

de 360,000 habitants. Dans ses ports, que protègent de longues

jetées, se rendent par milliers des vaisseaux venus de tous les

points du globe. Elle fait un très important commerce avec

l'Algérie et la Tunisie. Enfin ses ateliers produisent une grande

quantité d'objets de toute sorte: ses seules savonneries donnent

plus de 60 millions de kilogrammes de savon par an.]

En même temps ils pensaient avec joie aux bonnes paroles de

Jérôme.--Je suis bien content, dit André, d'avoir entendu parler de

notre oncle: il me semble que je le connais à présent, et je l'aime

déjà, notre oncle Frantz!

--Et moi aussi, dit Julien. Quelle bonne idée il a de vouloir acheter

un bout de champ! C'est justement tout à fait mon goût. Ce serait si

bon d'avoir un champ à cultiver, des vaches à soigner: Oh! André, je

traverserais toutes les mers du monde rien que pour cela.

André sourit à l'enfant.--Allons, dit-il, je vois que mon Julien a la

vocation de la culture, et que l'oncle Frantz et lui feront vite une

paire d'amis. En attendant, il faut se reposer, afin d'avoir bien des

forces pour le voyage.

La nuit venue, avant de s'endormir, Julien dit à André:

--Nous allons remercier Dieu de tout notre coeur.

--Et aussi, ajouta André, lui demander la persévérance, afin de ne

plus nous décourager à chaque traverse nouvelle, afin d'apprendre à

être toujours contents de notre sort.

Et joignant les mains en face du ciel étoilé que reflétait la mer, les

deux orphelins firent à haute voix la prière du soir.

LXXVI.--Promenade au port de Marseille.--Visite à un grand

paquebot.--Les cabines des passagers, les hamacs des matelots; les

étables, la cuisine, la salle à manger du navire.

La première embarcation des hommes a été un tronc d'arbre. Que de

progrès accomplis depuis ce jour! Le simple tronc d'arbre est

devenu une vraie ville flottante.

Dès le lendemain, André commença à se rendre utile au patron, voulant

le dédommager de la nourriture et du coucher qu'il leur donnait. Le

jeune garçon descendit donc de bonne heure, vêtu de ses habits de

travail, et suivit le marin au port, où l'on devait achever le

chargement du bateau.

Le bateau de Jérôme faisait le petit cabotage de la Méditerranée,

c'est-à-dire la navigation sur les côtes, transportant d'un port à

l'autre les marchandises. En ce moment, c'était un chargement de

sapins du nord, qu'il s'agissait de transporter à Cette pour faire des

mâts de navire. André aida de tout son courage au chargement.

Le petit Julien, resté à la maison, gardait les enfants de la femme du

marin, pendant que celle-ci, profitant de cette aide, était allée

laver un gros paquet de linge.

A l'heure du dîner, André mangea rapidement, puis il prit Julien dans

ses bras:--Comme tu dois t'ennuyer immobile ainsi! lui dit-il. J'ai

une bonne heure de repos devant moi, et je vais en profiter pour te

montrer quelque chose de bien intéressant. Nous allons voir le port et

les grands navires qui traversent l'océan; j'ai obtenu d'un matelot

la permission de visiter l'intérieur d'un magnifique bateau à vapeur.

Julien tout joyeux passa un bras autour du cou de son frère, et un

quart d'heure après ils étaient sur le quai.

--Oh! mon Dieu, mon Dieu, dit Julien, que de navires! Il y en a de

toutes les grandeurs.

--Et ils viennent de tous les pays, dit André. Regarde celui-ci, qui

est un des plus beaux du port en ce moment; c'est celui que nous

allons voir. C'est le _Sindh_, qui fait la traversée de la Chine en

France: il est arrivé ici avant-hier.

André, tenant Julien avec précaution, descendit dans une barque, et le

batelier les conduisit en ramant auprès du grand navire, peint en noir

et orné de dorures, qui s'élevait bien au-dessus d'eux comme un

édifice porté par l'eau.

[Illustration: PONT SUPÉRIEUR D'UN PAQUEBOT A VAPEUR.--A droite,

se trouve la roue à l'aide de laquelle on manie le gouvernail.

Près de là, on voit les cabines du capitaine et des officiers. A

gauche, sont les cages des animaux. Les passagers logent

au-dessous, à l'étage plus bas: les petits trous que l'on voit le

long du vaisseau sont les fenêtres de leurs cabines.]

Ils montèrent avec précaution l'escalier mobile qui est attaché au

flanc du bâtiment, et bientôt tous les deux se trouvèrent sur le

_pont_, c'est-à-dire sur le plancher supérieur; car les grands

vaisseaux sont comme des maisons flottantes à plusieurs étages, et

chacun de ces étages s'appelle un pont.

Le marin auquel André avait parlé à l'avance les attendait. Il leur

fit faire tout le tour de la vaste plate-forme. Il leur montra à un

des bouts le grand tourniquet avec lequel on manoeuvre le

gouvernail; la cabine du capitaine était près de là, mais il était

défendu d'y entrer sans permission. De chaque côté du navire étaient

suspendus en l'air des chaloupes et canots, que l'on peut faire

glisser dans la mer, et qui servent aux marins à quitter ou à regagner

le navire.

--Voyez ces petites embarcations, dit le matelot; si par malheur le

paquebot venait à être incendié ou à sombrer en pleine mer, c'est dans

ces chaloupes ou ces canots que nous nous réfugierions, marins et

passagers.

[Illustration: Race blanche. Race rouge. Race jaune. Race Noire.

LES QUATRE RACES D'HOMMES.--La race blanche, la plus parfaite des

races humaines, habite surtout l'Europe, l'ouest de l'Asie, le

nord de l'Afrique, et l'Amérique. Elle se reconnaît à sa tête

ovale, à une bouche peu fendue, à des lèvres peu épaisses.

D'ailleurs son teint peut varier.--La race jaune occupe

principalement l'Asie orientale, la Chine et le Japon: visage

plat, pommettes saillantes, nez aplati, paupières bridées, yeux en

amandes, peu de cheveux et peu de barbe.--La race rouge, qui

habitait autrefois toute l'Amérique, a une peau rougeâtre, les

yeux enfoncés, le nez long et arqué, le front très fuyant.--La

race noire, qui occupe surtout l'Afrique et le sud de l'Océanie, a

la peau très noire, les cheveux crépus, le nez écrasé, les lèvres

épaisses, les bras très longs.]

--Sont-elles petites, dit Julien, en comparaison du grand navire! on

dirait des coques de noix.

--Dieu merci, de tels accidents sont rares, dit le marin. Le vaisseau

est solide; il est presque tout en fer.

Pendant ce temps, des matelots chargés du service des cuisines ou du

transport des marchandises allaient et venaient autour des enfants. Il

y en avait de tous les pays et presque de toutes les races d'hommes,

les uns jaunes, les autres noirs. A quelques pas, un jeune Chinois au

teint olive, la tête ornée d'une longue queue, les pieds nus dans des

sandales pointues, pompait de l'eau.--Quoi! dit Julien, il y a une

pompe ici comme dans une cour.

--Certes oui, dit le marin: nous avons dans le fond du navire un

réservoir d'eau douce: comment ferions-nous sans eau bonne à boire

pendant une traversée qui dure trois mois?... Voulez-vous voir à

présent notre étable?

--Votre étable! répondit Julien avec étonnement.

--Mais oui, dit le marin, en montrant des espèces de grandes cages

d'une propreté exquise, dans lesquelles il y avait une vache, des

veaux et des moutons. Voici un agneau qui est à bord du navire; c'est

le favori du capitaine: on le laisse de temps en temps se promener en

liberté sur le pont. A côté, voilà les poules qui nous donnent de bons

oeufs frais pour les malades.

[Illustration: CABINES DE PASSAGERS A BORD D'UN NAVIRE.--Les

cabines des passagers sont si basses d'étage, qu'on touche presque

le plafond de la tête; ordinairement on met plusieurs lits l'un

sur l'autre pour ménager mieux la place. Les petites fenêtres sont

protégées par des serrures solides, afin qu'on puisse les fermer

hermétiquement pendant les tempêtes, car sans cette précaution les

vagues jailliraient dans les cabines.]

Julien n'en pouvait croire ses yeux. Ce qui le surprenait le plus,

c'était l'ordre admirable et la propreté qui régnaient à bord.

--Songez donc, mon petit, dit le marin, que sans la propreté il n'y a

de santé pour personne, surtout pour le matelot.

Après avoir visité le pont, on descendit par un escalier en bois à

l'étage inférieur.--Je vais vous montrer, dit le marin, les chambres

ou cabines où couchent les passagers.

Il ouvrit une des portes, et Julien vit une chambrette fort propre

avec une table, des chaises, des fauteuils. Pour ménager la place,

plusieurs petits lits étaient placés les uns au-dessus des autres.

--Quand on veut monter dans le second lit, dit le marin, on prend une

chaise, et on se trouve au-dessus de son voisin.

Au fond était une petite fenêtre, hermétiquement close pour empêcher

l'eau des vagues de pénétrer à l'intérieur.

Puis ce furent les salles de bains qu'on visita avec leurs jolies

baignoires, la salle à manger avec sa longue table; on regarda les

buffets, où les verres et les assiettes étaient fixés pour éviter que

le mouvement du navire ne les brisât. Au-dessus de la table pendait

une toile tendue:--Voyez-vous? dit le marin, quand les passagers

dînent et que la chaleur est trop forte, par exemple sur la mer Rouge

ou sous l'Équateur, un Chinois placé près de la porte agite cette

toile avec une corde: la toile se remue alors comme un grand éventail,

et donne de l'air aux passagers... Ce piano, qui est au fond de la

salle, sert à égayer les longues soirées à bord du navire.

--Comme tout est prévu! disait Julien; ce navire est une vraie ville

qui se promène sur l'eau.

--Mais où couchent donc les matelots? demanda André.

--Venez, venez, dit le marin.--Et on entra dans une grande salle

basse.--Voici notre dortoir, dit-il.

--Comment cela? reprit Julien, je ne vois pas un lit.

--Patience, j'en vais faire un pour vous montrer.

Et en moins de rien le marin saisit au plafond un paquet qu'il

déroula. C'était une natte de forte toile, longue et étroite. Il

accrocha une des extrémités à un crochet fixé au plafond, l'autre à un

second crochet placé à deux mètres de distance; puis, se tenant des

deux mains à l'un des crochets, il s'enleva de terre et bondit dans

cette couchette suspendue en l'air.

[Illustration: HAMACS DES MATELOTS.--Dans les navires, où l'on a

si peu de place, il faut que des centaines d'hommes couchent dans

un très petit espace: les matelots ne se servent point de lits.

Ils ont de petites couchettes qu'on ramasse le jour et qu'on

suspend le soir.]

--Voici, dit-il, le lit fait et votre serviteur dedans. J'ai de plus

une couverture pour m'envelopper. C'est tout ce qu'il faut au matelot

pour dormir à l'aise dans son hamac, bercé par la mer au bruit des

vagues.

--Alors, dit Julien, tous les crochets que je vois servent pour les

lits de tous les matelots?

--Justement, mon petit. Et voyez, chaque crochet a un numéro d'ordre,

chaque hamac aussi. Il y a quarante numéros, nous couchons ici

quarante hommes, et nous avons chacun le nôtre.

On visita aussi les cuisines avec leurs grands fourneaux que chauffe

la machine à vapeur du navire, puis la boulangerie et le four. Enfin

on allait, on venait, montant et descendant les différents étages, et

chemin faisant on rencontrait des Chinois aux larges pantalons jaunes,

ou des Arabes aux yeux brillants et sauvages, car une partie des

hommes de peine du navire est composée de Chinois et d'Algériens.

Lorsqu'on eut bien tout examiné, on remercia le marin et on s'en alla

vite; car André ne voulait pas être en retard pour l'heure du travail.

--Que tu es bon de te donner tant de peine pour moi, mon frère! dit

Julien, pendant qu'André l'emportait dans ses bras. Cela doit bien te

fatiguer de me soutenir toujours.

--Non, mon Julien, dit André; j'ai une bonne santé et je suis fort; ne

crains pas de me fatiguer. C'est à ceux qui sont plus forts d'aider

les plus faibles, et je ne suis jamais si heureux que quand nous

partageons un plaisir ensemble.

LXXVII.--La côte de Provence.--Toulon.--Nice.--La Corse.--Discussion

entre les matelots; quelle est la plus belle province de France.

Comment André les met d'accord.

Ayons tous un même coeur pour aimer la France.

Après avoir ramené son frère à la maison, André continua d'aider toute

la journée Jérôme à charger le bateau, auquel le patron avait donné le

nom de la _Ville d'Aix_ en souvenir de son pays natal.

Le lendemain ce bateau, aussi modeste et pauvre que le paquebot à

vapeur était superbe, mit de bonne heure à la voile.--Le vent est

favorable, disait Jérôme, il faut en profiter.

On sortit du port, et on passa devant les forts qui le protègent,

devant les murailles qui s'avancent en mer pour le défendre contre la

violence des vagues. Enfin on vit s'ouvrir l'horizon sans limite de la

pleine mer, qui semblait dans le lointain se confondre avec le ciel.

Julien ne pouvait se lasser de regarder cette grande nappe bleue sur

laquelle le bateau bondissait si légèrement; le vent enflait les

voiles et on marchait vite. André observait la manoeuvre avec

attention pour apprendre ce qu'il y avait à faire. La mer était bonne,

et les deux jeunes Lorrains n'éprouvèrent pas le mal de mer, ce

malaise suivi de vomissements dont sont pris souvent ceux qui vont sur

mer sans y être habitués.

[Illustration: NOTRE-DAME DE LA GARDE A MARSEILLE.--Cette église,

très vénérée des marins, est bâtie sur une hauteur et domine toute

la ville. On aperçoit de loin en mer sa tour aiguë et la statue de

la Vierge qui la surmonte.--A gauche se trouve un _sémaphore_,

c'est-à-dire un poste d'où l'on fait des signaux aux navires qui

passent en mer.]

Le long du chemin le patron et les deux hommes d'équipage, lorsqu'ils

se trouvaient à portée de Julien, lui adressaient la parole et lui

montraient les divers points de la côte.

Du bateau, on put apercevoir longtemps la ville de Marseille, dont les

innombrables maisons se pressaient au bord de la mer, le clocher de

Notre-Dame de la Garde surmonté d'une statue colossale qui brillait de

loin au soleil, enfin la ceinture de hautes collines qui s'élevaient

de chaque côté de la ville, baignant leur pied jusque dans la mer.

--Comme elle est belle, cette côte de Provence! dit Julien. Elle est

toute découpée en caps arrondis. Comment donc s'appellent ces

montagnes qui ondulent, là-bas, à droite?

--Ce sont les montagnes qui entourent Toulon, répondit le père Jérôme.

Toulon est là-bas tout au fond. Voilà encore un port superbe!

Seulement ce ne sont plus guère des navires de commerce qui s'y

abritent, comme à Marseille: ce sont des vaisseaux de guerre, car

Toulon est notre grand port de guerre sur la Méditerranée. Les navires

de guerre ne sont pas moins curieux à voir que les paquebots de

passagers. Là, tout est bardé de cuivre ou de fer, tout est cuirassé

pour résister aux boulets ennemis, et, de chaque côté du pont, on voit

les gueules menaçantes des canons.

--C'est dommage que nous ne passions pas par Toulon.

--Merci, petit! cela allongerait un peu trop notre route. Nous allons

tout droit à Cette sans perdre de temps.

Le bateau allait vite en effet, et parfois la poussière humide des

vagues arrivait jusque sur la figure de Julien. Celui-ci voyait

toujours se succéder devant lui les côtes et les golfes de Provence,

bordés de montagnes.

[Illustration: UN VAISSEAU CUIRASSÉ.--On appelle de ce nom des

vaisseaux tout entourés d'une épaisse cuirasse de fer sur laquelle

les boulets glissent sans pouvoir s'enfoncer: ce sont comme des

forteresses flottant sur l'eau. Les vaisseaux de premier rang ont

3 ponts et 120 canons. Notre flotte française, la plus forte après

celle de l'Angleterre, compte 50 vaisseaux à vapeur cuirassés et

en tout 430 bâtiments de guerre.]

--Quelle superbe contrée, disait le patron Jérôme, que cette Provence

toute couverte d'oliviers, de pins et d'herbes odorantes! C'est mon

pays, ajouta-t-il, fièrement, et vois-tu, petit, à mon avis, c'est le

plus beau du monde.

--Patron, dit l'un des marins, le lieu où l'on est né est toujours le

premier du monde. Ainsi, moi qui vous parle, je ne connais rien qui me

rie au coeur comme le joli comté de Nice; car je suis né là sur la

côte, dans une petite maison entourée d'orangers et de citronniers qui

toute l'année sont couverts de fleurs et de fruits. Ma mère était sans

cesse occupée à cueillir les citrons ou les oranges pour les porter à

Nice sur sa tête dans une grande corbeille. Nulle part je ne vois rien

qui me paraisse charmant comme nos bois toujours verts d'orangers, de

citronniers et d'oliviers, qui descendent des hauteurs de la montagne

jusqu'au bord de la mer. Tout vient si bien dans notre chaud pays! Il

y a autant de fleurs en hiver qu'au printemps; pendant que la neige

couvre les contrées du nord, les étrangers malades viennent chercher

chez nous le soleil et la santé.

[Illustration: BOIS D'ORANGERS AUX ENVIRONS DE NICE.--L'oranger,

ce bel arbre aux fleurs si suaves et aux fruits d'or, fut apporté

dans nos pays pendant les croisades.--Ses fruits mûrissent au

printemps. Il ne peut vivre en pleine terre que sous les chauds

climats de la Provence, du comté de Nice et du Roussillon.]

--Et la Corse, donc, s'écria l'autre marin. Quel pays, quelle

fertilité! Elle a en raccourci tous les climats. Sur la côte, du côté

d'Ajaccio, c'est la douceur du midi; notre campagne est pleine aussi

d'orangers, de lauriers et de myrtes, comme votre pays de Nice,

camarade. Nos oliviers sont dix fois hauts comme ceux de votre

Provence, patron. Et le cotonnier, le palmier peuvent croître chez

nous comme en Algérie. Cela n'empêche pas qu'on trouve sur nos hautes

montagnes neuf mois d'hiver, de neige et de glace, et de grands pins

qui se moquent de l'avalanche.

--Oui, dit le patron; mais vous n'avez pas de bras chez vous; la Corse

est dépeuplée et vos terres sont incultes.

--Patron, c'est vrai. Nous tenons plus volontiers un fusil que la

charrue. Mais patience, nos enfants s'instruiront, et ils comprendront

alors le parti qu'ils peuvent tirer des richesses du sol. En

attendant, la France nous doit le plus habile capitaine du monde,

Napoléon Ier.

--Eh bien, moi, dit le petit Julien qui était content aussi de donner

son avis, je vous assure que la Lorraine vaut toutes les autres

provinces. Il n'y a point d'orangers chez nous, ni d'oliviers; mais on

sait joliment travailler en Lorraine, les femmes comme les hommes, et

l'on a su s'y battre aussi; car nous avons eu Jeanne Darc et de grands

généraux.

--Alors, pour nous mettre d'accord, dit André en souriant à l'enfant,

disons donc que la France entière, la patrie, est pour nous tout ce

qu'il y a de plus cher au monde.

--Bravo! vive la France, dit d'une même voix le petit équipage.

--Vive la patrie française! reprit le patron Jérôme; quand il s'agit

de l'aimer ou de la défendre, tous ses enfants ne font qu'un coeur.

[Illustration: PALMIER.--Les palmiers sont une famille d'arbres de

haute taille couronnés à leur sommet par un faisceau de larges

feuilles dites _palmes_. Le plus important des palmiers est le

_dattier_, qui produit les fruits sucrés appelés dattes.]

LXXVIII.--Une gloire de Marseille: le plus grand des sculpteurs

français, Pierre Puget.--Un grand orateur et un législateur nés en

Provence.--Le code français.

«Nul bien sans peine.» (PIERRE PUGET.)

Pendant que le patron de la _Ville d'Aix_ s'éloignait pour donner des

ordres, Julien atteignit son fidèle compagnon de voyage, son livre sur

les grands hommes de la France.

--Voyons donc, se dit-il, pendant que tout le monde est occupé, moi je

m'en vais faire connaissance avec quelques-uns des noms célèbres de la

Provence.

Et il se mit à lire avec attention.

I. A Marseille, naquit un grand homme qui fut à la fois

sculpteur, peintre et architecte, PIERRE PUGET. La sculpture est

l'art de tailler dans la pierre, le marbre ou le bois, des

hommes, des animaux ou d'autres objets; par exemple, les statues

qui ornent les places publiques sont l'oeuvre des sculpteurs.

Le jeune Puget travailla d'abord chez un constructeur de navires

et, à l'âge de seize ans, il se fit remarquer pour un superbe

navire qu'il avait orné de dessins et de sculptures en bois. A

cette époque, on avait coutume d'orner le devant des navires de

statues, d'anges aux ailes déployées, de guirlandes dorées qui

étincelaient au soleil, et on s'adressait pour tous ces ornements

à des sculpteurs habiles.

[Illustration: PIERRE PUGET SCULPTANT UNE STATUE.--Pour sculpter,

l'artiste applique sur le bloc de marbre un ciseau et frappe

dessus avec un marteau. Ainsi il pratique avec adresse des creux

et des saillies dans le marbre, qui prend sous le ciseau la forme

des êtres vivants.--Un des chefs-d'oeuvre de Pierre Puget est son

_martyre de saint Sébastien_ qui périt percé de flèches.]

Le tour de la France par deux enfants Devoir et Patrie · 第 15 / 25 段