était absent et ne devait rentrer que dans la soirée. André l'attendit
avec anxiété, assis auprès du lit de son frère, dont il aurait tant
voulu apaiser la souffrance. Les yeux fixés avec tendresse sur le
visage accablé de Julien, il se sentait pris d'une tristesse
indicible; il eut voulu souffrir mille fois à la place de l'enfant; il
demandait à Dieu de lui donner à lui toutes les peines et de guérir
son cher Julien.
Le petit garçon avait fini par ne plus se plaindre: il semblait plongé
dans un rêve plein d'angoisse; il avait le délire et murmurait tout
bas des mots sans suite.
--Que demandes-tu, mon Julien? dit André en se penchant vers l'enfant.
Julien le regarda tristement comme s'il ne reconnaissait plus son
frère, et d'une voix lente, accablée:
--Je voudrais retourner à ma maison, dit-il.
--Pauvre petit! pensa André, le chagrin qu'il avait hier ne l'a pas
quitté. Ce long voyage semble maintenant au-dessus de ses forces. O
mon Dieu, comment donc faire pour lui redonner du courage?
--Mon Julien, répondit André doucement, nous aurons bientôt une maison
à nous, chez notre oncle à Marseille.
--A Marseille!... fit l'enfant avec l'air effrayé que donne le délire.
C'est trop loin, Marseille... Puis il laissa tomber sa petite tête
avec accablement en répétant plus fort:--C'est trop loin, c'est trop
loin.
--Qu'est-ce qui est trop loin, mon ami? dit la voix tranquille du
médecin qui venait d'entrer.
Julien releva la tête, mais il ne semblait plus voir personne. Puis,
d'un air triste, lentement et traînant sur les mots:--Tout le monde a
sa maison, reprit-il; moi aussi, j'avais une maison, et je n'en ai
plus. Oh! que je voudrais bien y retourner!
--Où souffres-tu, mon enfant? dit le médecin en prenant la main de
Julien dans la sienne.
Julien ne répondit pas, mais il se mit à pleurer et à se plaindre par
mots entrecoupés.
André alors expliqua leur accident de voiture, puis l'entorse au pied
et au poignet.
--L'entorse ne sera pas grave, dit le médecin après examen; mais cet
enfant a une forte fièvre et un délire qui m'inquiète. Qu'est-ce que
cette maison qu'il demande?
André expliqua la mort de leur père, leur départ d'Alsace-Lorraine,
leur long voyage; comment Julien avait été courageux tout le temps et
même gai; mais qu'à chaque nouvelle séparation, et surtout à la
dernière, il avait eu grand'peine à se consoler.
«Pauvres orphelins, pauvres enfants de l'Alsace-Lorraine!» pensait le
médecin en écoutant André; «si jeunes, et obligés à déployer une
énergie plus grande que celle de bien des hommes!»
André se tut, attendant l'avis du médecin: il était tout pâle
d'anxiété sur l'état de son frère, et deux grosses larmes brillaient
dans ses yeux.
--Allons, dit le docteur, j'espère que cette fièvre et ce délire
n'auront pas de suite: vous avez fait ce qu'il faut toujours faire
dans les maladies, vous avez appelé le médecin à temps. Ne vous
couchez pas, mon ami; de demi-heure en demi-heure vous ferez prendre à
votre frère une potion calmante que je vais vous écrire; veillez-le
avec soin. S'il peut s'endormir d'un bon sommeil, il sera hors de
danger. Je reviendrai demain matin.
André resta toute la nuit au chevet de Julien, veillant l'enfant comme
eût fait la plus tendre des mères, le calmant par des mots pleins de
tendresse, ne cessant de demander à Dieu, dans la tristesse de son
coeur, aide et protection.
--Seigneur! s'écriait-il, redonnez à mon Julien la santé, l'énergie et
le courage, afin que nous puissions accomplir la volonté de notre
père.
Julien était toujours dans une agitation extrême. La nuit touchait à
sa fin, et l'inquiétude d'André allait croissant.
Enfin Julien épuisé de fatigue resta immobile; puis, peu à peu, il
garda le silence, ses yeux se fermèrent; il s'endormit, sa petite main
dans celle de son frère.
André, immobile, n'osait remuer dans la crainte d'éveiller l'enfant.
En voyant quel calme sommeil succédait au délire, il sentit
l'espérance remplir son coeur; il remercia Dieu. Il songea à son
pauvre père qui, bien sûr, lui aussi, les protégeait par delà la
tombe, et de nouveau il s'adressa à lui, le priant de veiller sur son
cher petit Julien.
Enfin, brisé de fatigue et d'émotion, il finit par s'endormir lui-même
à son tour, la tête appuyée sur le bois du lit où Julien reposait, la
main immobile dans celle de l'enfant.
LXXII.--La guérison de Julien.--Le chemin de fer.--Grenoble et les
Alpes du Dauphiné.
La maladie nous fait mieux sentir combien les nôtres nous aiment,
en nous montrant le dévouement dont ils sont capables.
Heureusement les prévisions du médecin se réalisèrent. Quand Julien
s'éveilla, il était beaucoup mieux: le délire avait disparu et la
fièvre était presque tombée.
Deux jours de repos achevèrent de le remettre.
Le médecin permit alors aux deux jeunes Lorrains de partir pour
Marseille, mais il prit André à part et lui recommanda de ne pas
laisser le petit garçon se fatiguer.
--L'entorse du pied, dit-il, ne permettra pas à votre frère de marcher
facilement avant un mois. D'ici là, il faut distraire cet enfant et ne
pas le laisser s'attrister tout seul, de crainte que la fièvre
nerveuse dont il vient d'avoir un accès ne reparaisse.
André remercia le médecin de ses bons avis; il ne savait comment lui
montrer sa reconnaissance, car le docteur, loin de vouloir être payé,
avait fait cadeau à son petit malade d'une pantoufle de voyage pour le
pied blessé.
[Illustration: GARE DE CHEMIN DE FER.--Les gares sont des abris
sous lesquels les trains s'arrêtent; c'est là que descendent et
montent les voyageurs, c'est là qu'on charge et décharge les
marchandises. Les gares des grandes villes, surtout celles de
Paris, sont de véritables monuments.]
La gaîté de Julien revenait peu à peu: il voulut aider lui-même, de
son lit, à faire le paquet de voyage, et il n'oublia pas de mettre
dans sa poche son livre sur les grands hommes, afin, disait-il, de
bien s'amuser à lire dans le chemin de fer.
Lorsque les préparatifs furent achevés, André régla partout les
dépenses qu'il avait faites; puis il prit le petit Julien dans ses
bras. Julien portait de sa main valide le paquet de voyage attaché au
fameux parapluie. Quoique bien embarrassés ainsi, les deux enfants se
rendirent néanmoins à la gare, qui n'était éloignée que d'un quart
d'heure.
Une demi-heure après, les deux enfants étaient assis l'un près de
l'autre dans un wagon de 3e classe. Au bout d'un instant la
locomotive siffla et le train partit à toute vitesse.
Julien n'avait encore jamais voyagé en chemin de fer: il s'amusa
beaucoup la première heure, il regardait sans cesse par la portière,
émerveillé d'aller si rapidement et de voir les arbres de la route qui
semblaient courir comme le vent.
Derrière eux, les belles cimes des Alpes du Dauphiné montraient leurs
têtes blanches de neige que le soleil faisait reluire.--Vois-tu,
Julien, cette chaîne de montagnes que nous laissons derrière nous?
C'est par là qu'est Grenoble, la capitale du Dauphiné.
--Oh! que ce doit être beau, Grenoble, si c'est au milieu des monts!
[Illustration: GRENOBLE.--Cette ville de 45,000 âmes est divisée
en deux parties par l'Isère, sur laquelle elle a de magnifiques
quais. Elle est renommée, ainsi que Valence et Vienne, pour ses
fabriques de gants et de peaux délicates. C'est près de Grenoble
que se trouve le couvent de la Grande-Chartreuse, situé dans un
site superbe, et où se vend la liqueur connue sous ce nom.]
--J'ai lu en effet dans ma géographie que c'est une des villes de
France qui ont les plus belles vues sur les montagnes. Elle est dans
la vallée du Graisivaudan, dominée par des forts qui la rendent
presque imprenable.
Julien, malgré son pied malade, ne pouvait s'empêcher de se traîner
sans cesse du banc à la portière. Enfin, pour se reposer, il ouvrit
son livre d'histoires.
--André, dit-il, voilà longtemps que je n'ai lu la vie des grands
hommes de la France; puisque nous passons en ce moment dans le
Dauphiné, je veux connaître les grands hommes de cette province.
André s'approcha de Julien, et tous les deux tenant le livre d'une
main lurent tout bas la même histoire, celle de Bayard, le chevalier
sans peur et sans reproche.
LXXIII.--Une des gloires de la chevalerie française. Bayard.
«Enfant, faites que votre père et votre mère, avant leur mort,
aient à se réjouir de vous avoir pour fils.» (LA MÈRE DE BAYARD.)
A quelques lieues de Grenoble, au milieu des superbes montagnes
du Dauphiné, on trouve les ruines d'un vieux château à moitié
détruit par le temps: c'est là que naquit, au quinzième siècle,
le jeune Bayard, qui par son courage et sa loyauté mérita d'être
appelé «le chevalier sans peur et sans reproche.»
Son père avait été lui-même un brave homme de guerre. Peu de
temps avant sa mort, il appela ses enfants, au nombre desquels
était Bayard, alors âgé de treize ans. Il demanda à chacun d'eux
ce qu'il voulait devenir.
--Moi, dit l'aîné, je ne veux jamais quitter nos montagnes et
notre maison, et je veux servir mon père jusqu'à la fin de ses
jours.
--Eh bien, Georges, dit le vieillard, puisque tu aimes la maison,
tu resteras ici à combattre les ours de la montagne.
Pendant ce temps-là, le jeune Bayard se tenait sans rien dire à
côté de son père, le regardant avec un visage riant et éveillé.
--Et toi, Pierre, de quel état veux-tu être? lui demanda son
père.
[Illustration: BAYARD, né au château de Bayard (Isère) en 1476.
C'est lui qui arma le roi François Ier chevalier après la
victoire de Marignan (1515). Il défendit victorieusement Mézières
contre toute une armée de Charles-Quint (1521). Il mourut en
Italie en 1524.]
--Monseigneur mon père, je vous ai entendu tant de fois raconter
les belles actions accomplies par vous et par les nobles hommes
du temps passé, que je voudrais vous ressembler et suivre la
carrière des armes. J'espère, Dieu aidant, ne vous point faire
déshonneur.
--Mon enfant, répondit le bon vieillard en pleurant, Dieu t'en
donne la grâce.--Et il avisa au moyen de satisfaire le désir de
Bayard.
Quelques jours après, le jeune homme était dans la cour du
château, vêtu de beaux habits neufs en velours et en satin, sur
un cheval caparaçonné: il était prêt à partir chez le duc de
Savoie, où il devait faire l'apprentissage du métier de
chevalerie. Vous savez, enfants, que les chevaliers étaient de
nobles guerriers qui juraient solennellement de consacrer leur
vie et leur épée à la défense des veuves, des orphelins, des
faibles et des opprimés.
La mère de Bayard, du haut d'une des tourelles du château,
contemplait son fils les larmes aux yeux, toute triste de le voir
partir, toute fière de la bonne grâce avec laquelle le jeune
homme se tenait en selle et faisait caracoler son cheval. Elle
descendit par derrière la tour, et le faisant venir auprès
d'elle, elle lui adressa gravement ces paroles:
--Pierre, mon ami, je vous fais de toutes mes forces ces trois
commandements: le premier, c'est que par dessus tout vous aimiez
Dieu et le serviez fidèlement; le second, c'est que vous soyez
doux et courtois, ennemi du mensonge, sobre et toujours loyal; le
troisième, c'est que vous soyez charitable: donner pour l'amour
de Dieu n'appauvrit jamais personne.
Le jeune Bayard tint parole à sa mère. A vingt et un ans, il fut
armé chevalier. Pour cela, il fit ce qu'on appelait la _veillée
des armes_; il passa toute une nuit en prières; puis le lendemain
matin un chevalier, le frappant du plat de son épée, lui dit:--Au
nom de Dieu, je te fais chevalier.
[Illustration: ARMEMENT D'UN CHEVALIER.--C'était seulement à 21
ans qu'on pouvait être armé chevalier. Après s'être baigné et
avoir passé la veillée en prières à l'église, le futur chevalier
était présenté au seigneur qui devait l'armer.]
Les grandes actions de Bayard sont bien connues; il serait trop
long de les raconter toutes ici. Un jour, il sauva l'armée
française au pont de Carigliano, en Italie; les ennemis allaient
s'emparer de ce pont pour se jeter par là à l'improviste sur nos
soldats. Bayard, qui les vit, dit à son compagnon:--Allez vite
chercher du secours, ou notre armée est perdue. Quant aux
ennemis, je tâcherai de les _amuser_ jusqu'à votre retour.
En disant ces mots, le bon chevalier, la lance au poing, alla se
poster au bout du pont. Déjà les ennemis allaient passer, mais,
comme un lion furieux, Bayard s'élance, frappe à droite et à
gauche et en précipite une partie dans la rivière. Ensuite, il
s'adosse à la barrière du pont, de peur d'être attaqué par
derrière, et se défend si bien que les ennemis, dit l'histoire du
temps, se demandaient si c'était bien un homme. Il combattit
ainsi jusqu'à l'arrivée du secours. Les ennemis furent chassés et
notre armée fut sauvée.
Après une vie remplie de hauts faits, Bayard reçut dans une
bataille un coup d'arquebuse au moment où il protégeait la
retraite de notre armée. Il faillit tomber de son cheval, mais il
eut l'énergie de se retenir, et appelant son écuyer:--«Aidez-moi,
dit-il, à descendre, et appuyez-moi contre cet arbre, le visage
tourné vers les ennemis: jamais je ne leur ai montré le dos, je
ne veux pas commencer en mourant.»
Tous ces compagnons d'armes l'entouraient en pleurant, mais lui,
leur montrant les Espagnols qui arrivaient, leur dit de
l'abandonner et de continuer leur retraite.
Bientôt en effet, les ennemis arrivèrent; mais tous avaient un
tel respect pour Bayard qu'ils descendaient de cheval pour le
saluer.
A ce moment un prince français, Charles de Bourbon, qui avait
trahi son pays et servait contre la France dans l'armée
espagnole, s'approcha comme les autres de Bayard:--Eh! capitaine
Bayard, dit-il, vous que j'ai toujours aimé pour votre grande
bravoure et votre loyauté, que j'ai grand'pitié de vous voir en
cet état!
--Ah! pour Dieu, Monseigneur, répondit Bayard, n'ayez point pitié
de moi, mais plutôt de vous-même, qui êtes passé dans les rangs
des ennemis et qui combattez à présent votre patrie, au lieu de
la servir. Moi, c'est pour ma patrie que je meurs.
Le duc de Bourbon, confus, s'éloigna sans répliquer.
Peu de temps après, Bayard adressait tout haut à Dieu une
dernière prière. La voix expira sur ses lèvres: il était mort.
Les ennemis, emportant son corps, lui firent un solennel service
qui dura deux jours, puis le renvoyèrent en France.
--André, dit le petit Julien avec émotion, voilà un grand homme que
j'aime beaucoup.
Et il ajouta tout bas en s'approchant de son aîné, d'un petit air
contrit:--Sais-tu, André? je n'ai pas été bien courageux quand nous
avons quitté M. Gertal. J'étais si las et si triste que volontiers, au
lieu d'aller plus loin, j'aurais voulu retourner à Phalsbourg; il me
semblait que je ne me souciais plus de rien que de vivre tranquille
comme autrefois, mais j'ai eu bien honte de moi tout à l'heure en
lisant la vie de Bayard. O André, j'ai dû te faire de la peine; mais
je vais tâcher à présent d'être plus raisonnable, tu vas voir.
André embrassa l'enfant:
--A la bonne heure, mon Julien, lui dit-il, nous ne sommes que de
pauvres enfants, c'est vrai, mais néanmoins nous pouvons prendre
ensemble la résolution d'être toujours courageux nous aussi et
d'aimer, comme le grand Bayard, Dieu et notre chère France par dessus
toutes choses.
LXXIV.--Avignon et le château des papes.--La Provence et la
Crau.--Arrivée d'André et de Julien à Marseille.--Un nouveau sujet
d'anxiété.
Le pauvre peut aider le pauvre aussi bien et souvent mieux que le
riche.
Au bout de trois heures, le train s'arrêta à la gare d'Avignon. Du
chemin de fer on voyait la ville, et André montra en passant à Julien
un grand monument situé sur le penchant d'un rocher, et qui, avec ses
vieux créneaux, ressemble à une forteresse. C'était l'ancien château
où les papes résidaient lorsqu'ils habitaient le Comtat-Venaissin,
enclavé dans la Provence.
Pendant ce temps le train s'était remis en marche. On traversa sur un
beau pont la Durance, ce torrent terrible par ses inondations, qui
descend en courant des montagnes, et dont les eaux, amenées par un
long aqueduc, alimentent la ville de Marseille.
[Illustration: AVIGNON ET LE CHATEAU DES PAPES.--Avignon (40,000
hab.), ancienne capitale du Comtat-Venaissin, sur le Rhône, servit
autrefois de résidence aux papes. On y voit encore leur palais,
majestueux monument du quatorzième siècle.]
Bientôt la campagne de la Provence, qui avait été jusqu'alors couverte
de cultures et où on apercevait le feuillage gris des oliviers, devint
stérile, sans herbe et sans arbres. Les enfants étaient entrés dans
les plaines de la Crau, puis de la Camargue, desséchées par le souffle
du mistral, couvertes de cailloux, et qui ressemblent à un désert de
l'Afrique transporté dans notre France. Là paissent en liberté de
nombreux troupeaux de boeufs noirs et de chevaux demi-sauvages,
semblables aux chevaux arabes.
Puis on entra sous un grand tunnel, celui de la Nerthe, qui a plus
d'une lieue de long. Peu de temps après, on arrivait dans la vaste
gare de Marseille, et les deux enfants sortirent de wagon au milieu
du va-et-vient des voyageurs. Ils se sentaient tout étourdis du voyage
et assourdis par les sifflets des locomotives, par le fracas des
wagons sur le fer, par les cris des employés et des conducteurs de
voitures.
[Illustration: LA PROVENCE, LE COMTAT-VENAISSIN ET LE COMTÉ DE
NICE.--Ces provinces ont été de tout temps célèbres par leur climat
délicieux, leurs fruits exquis, leur ciel bleu. Outre la ville
d'Avignon, centre du commerce de la garance, outre les grands
ports de Marseille (360,000 hab.), de Toulon (80,000 hab.), et de
Nice (70,000 hab.), on remarque les villes d'Aix et d'Arles, où se
fabrique une huile très renommée; Draguignan, chef-lieu du Var;
Digne, chef-lieu des Basses-Alpes, Hyères, Grasse, Cannes, Nice et
Menton sont des villes célèbres par la douceur de leur hiver.]
André s'informa avec soin du chemin à suivre pour se rendre à
l'adresse de son oncle. Puis, courageusement, il reprit Julien entre
ses bras et, à travers la foule qui allait et venait dans la grande
ville, il s'achemina tout ému.
--Quoi! pensait-il, nous voilà donc enfin au terme de notre voyage!
Mon Dieu! pourvu que nous trouvions notre oncle et qu'il se montre
content de nous voir!
[Illustration: AQUEDUC DE ROQUEFAVOUR AMENANT A MARSEILLE LES EAUX
DE LA DURANCE.--Depuis longtemps la grande ville de Marseille
manquait d'eau, ce qui la rendait malsaine. On a eu l'idée d'y
amener les eaux de la Durance à l'aide d'un grand canal long de
120 kilomètres et qui a coûté 40 millions de francs. Cette eau
fraîche vivifie la ville et la banlieue. Le canal passe sur les
arches d'un _aqueduc_ près de Roquefavour.]
Le petit Julien n'était pas moins ému qu'André; il faisait les mêmes
réflexions sans oser le dire. En même temps, il admirait le courage
de son aîné, dont le calme et la douceur ne se démentaient jamais.
Enfin on atteignit la rue tant désirée; avec un grand battement de
coeur on frappa à la porte et on demanda Frantz Volden.
Un marin d'une quarantaine d'années vint ouvrir et répondit:--Frantz
Volden n'est plus ici, voilà tantôt cinq mois qu'il est parti.
[Illustration: CHEVAUX SAUVAGES DE LA CAMARGUE.--La Camargue est
une grande île formée par le Rhône, qui se divise, comme le Nil,
en plusieurs bras avant de se jeter dans la mer. Elle se compose
de vastes plaines rarement défrichées, où paissent en liberté et
presque à l'état sauvage de nombreux troupeaux de boeufs noirs et
de chevaux. Ces derniers descendent, dit-on, des chevaux arabes
amenés autrefois dans le pays par les invasions des Sarrasins.]
--Mon Dieu! s'écria André avec anxiété; et il devint tout pâle comme
s'il allait tomber. Mais bientôt, surmontant son trouble, il reprit:
--Où est-il allé? savez-vous, monsieur?
[Illustration: TUNNEL DE LA NERTHE, PRÈS DE MARSEILLE.--Un
_tunnel_ est un passage pratiqué sous terre ou à travers une
montagne, dans lequel s'engagent les trains de chemin de fer. Le
plus grand tunnel de France a été longtemps celui de la Nerthe,
qui a près de 5 kilomètres de longueur. Un autre tunnel, plus
grand encore, a été construit récemment pour mettre en
communication la France et l'Italie: c'est celui du mont Cenis,
dont la longueur dépasse 12 kilomètres.]
--Parbleu, jeune homme, dit celui qui avait ouvert la porte, entrez
vous reposer: Frantz Volden est mon ami; nous causerons mieux de lui
dans la maison que sur la porte. Le mistral n'est pas chaud ce soir:
on voit que nous arrivons à la fin de novembre.
Et le brave homme, montrant le chemin aux enfants, marcha devant eux
dans un corridor étroit et sombre. André suivait, portant Julien sur
ses bras. Le petit garçon était bien désolé, mais il se rappela fort à
point les résolutions de courage qu'il venait de prendre après avoir
lu la vie du chevalier sans peur et sans reproche: il voulut donc
faire aussi bonne figure devant cette déception nouvelle que le grand
Bayard eût pu faire en face des ennemis.
On arriva dans une chambre où la femme du marin préparait le souper.
Trois enfants en bas âge jouaient dans un coin. André s'assit près de
la fenêtre et le marin en face de lui.
--Voici ce qui en est, reprit le marin. Ce pauvre Volden avait en
Alsace-Lorraine un frère aîné à l'égard duquel il a eu des torts
jadis, ce qui fait qu'ils ne s'écrivaient point. Depuis la dernière
guerre, Frantz songeait souvent au pays. Il se disait tous les jours:
«Mon aîné doit être bien malheureux là-bas, car il a subi les misères
de la guerre et des sièges; mais moi, j'ai quelques économies et je
lui dirai:--Oublie mes torts, Michel. Viens-t'en en France avec moi,
nous achèterons un petit bout de terre, et nous ferons valoir cela à
nous deux.» Mais auparavant Frantz avait des affaires à régler à
Bordeaux, et il est parti par Cette pour s'y rendre, travaillant le
long de son chemin à son métier de charpentier de marine, afin de se
défrayer du voyage.
--Hélas! dit André tristement, nous venons, nous, jusque
d'Alsace-Lorraine pour le trouver. Nous sommes les fils de ce frère
qu'il voulait revoir, et qui est mort; mais en mourant, notre père
nous avait fait promettre d'aller rejoindre notre oncle, et nous
sommes venus. Nous avions d'abord écrit trois lettres, mais on ne nous
a pas répondu.
--Je le crois bien, dit le marin en ouvrant son armoire et en montrant
les trois lettres précieusement enveloppées: elles sont arrivées après
le départ de Frantz. J'attendais à avoir son adresse pour les lui
envoyer; mais depuis cinq mois il ne m'a pas donné signe de vie.
André réfléchissait tristement.--Comment allons-nous faire? dit-il
enfin. Nous ne savons pas l'adresse de notre oncle à Bordeaux; et
d'ailleurs nous ne pourrions aller jusque-là: mon jeune frère ne peut
plus marcher, il est au bout de ses forces. D'autre part, nous n'avons
plus assez d'argent pour prendre le chemin de fer jusqu'à Bordeaux.
--Allons, allons, ne vous désolez pas à l'avance, dit le marin. Les
pauvres gens sont au monde pour s'entr'aider. Nous ne sommes pas
riches non plus, nous autres; mais à cause de cela on sait compatir au
malheur d'autrui.
--Eh! oui, dit la femme du marin, nous nous aiderons tous, et le bon
Dieu fera le reste. Voyons, mettons-nous à table. Mon mari est un
homme de bon conseil: en mangeant, il va débrouiller votre affaire,
n'est-ce pas, Jérôme?
En même temps l'excellente femme avait attiré la table dans le milieu
de la chambre. Bon gré mal gré, elle plaça André à sa droite et Julien
à sa gauche. Elle mit ses deux fils aînés, deux beaux jumeaux de
quatre ans, de chaque côté de leur père: puis elle plaça sur ses
genoux sa petite fille la dernière née, et le sourire sur les lèvres,
elle servit à chacun une bonne assiette de soupe au poisson qui est le
mets favori de la Provence.
LXXV.--L'idée du patron Jérôme.--La mer.--Les ports de Marseille.--Ce
qu'André et Julien demandent à Dieu.
La prière nous donne le courage et l'espoir.
Pendant le dîner, André raconta leur voyage de point en point, puis il
chercha son livret d'ouvrier et ses certificats pour les montrer à
Jérôme.
Jérôme avait écouté le récit d'André avec une grande attention; il
feuilleta de même son livret avec soin; ensuite il réfléchit assez
longtemps sans rien dire. Sa femme l'observait avec confiance. De
temps à autre elle clignait de l'oeil en regardant André et Julien
comme pour leur dire:--Soyez tranquilles, enfants, Jérôme va tout
arranger.
Jérôme, en effet, sur la fin du dîner, sortit de ses réflexions
silencieuses.--Je crois, dit-il, qu'il y aurait un moyen de vous tirer
d'embarras, mes enfants.