sud-est, et on passa du Lyonnais dans le Dauphiné.
LXVII.--André et Julien quittent M. Gertal.--Pensées tristes de
Julien.--Le regret de la maison paternelle.
Combien sont heureux ceux qui ont un père, une mère, un foyer
auquel viennent s'asseoir, après le travail, tous les membres de
la famille unis par la même affection!
C'était à Valence, chef-lieu du département de la Drôme, dans le
Dauphiné, que nos trois amis devaient se quitter.
M. Gertal y acheta diverses marchandises, y compris des objets de
mégisserie, gants, maroquinerie et peaux fines, qu'on travaille à
Valence, à Annonay et dans toute cette contrée de la France. Ensuite
M. Gertal se prépara à repartir.
Après six semaines de fatigue et de voyage, il avait hâte de retourner
vers le Jura, où sa femme et son fils l'attendaient. Les enfants,
d'autre part, avaient encore soixante lieues à faire avant d'arriver à
Marseille.
Ce fut sur la jolie promenade d'où l'on découvre d'un côté les
rochers à pic qui dominent le Rhône, de l'autre côté les Alpes du
Dauphiné, que nos amis se dirent adieu.
--André, dit M. Gertal, quand tu m'as demandé quelque chose comme
salaire à Besançon, je n'ai rien voulu te promettre, car je ne te
connaissais pas; mais depuis ce jour tu t'es montré si laborieux, si
courageux, et tu m'as donné si bonne aide en toute chose, que je veux
t'en montrer ma reconnaissance. J'ai fait l'autre jour à Julien le
cadeau que je lui avais promis; voici maintenant quelque chose pour
toi, André.
Et il tendit au jeune garçon un porte-monnaie tout neuf, où il y avait
trois petites pièces de cinq francs en or.
[Illustration: MÉGISSIER TRAVAILLANT A ASSOUPLIR UNE
PEAU.--Lorsque le cuir a été tanné et qu'il a subi les premières
préparations, il reste à le rendre doux et souple. Pour cela,
l'ouvrier l'étend sur une table et le frotte avec un instrument en
bois cannelé qu'on nomme _marguerite_.--On appelle _mégissiers_
les ouvriers qui travaillent les peaux fines, et _corroyeurs_ ceux
qui travaillent les peaux plus grossières.]
--Avec vos autres économies, dit M. Gertal, cela vous fera à présent
cent francs juste. J'ai aussi tenu à mentionner sur un certificat ma
bonne opinion de toi et l'excellent service que tu as fait pour mon
compte depuis six semaines. Le maire de Valence a légalisé ma
signature et mis à côté le sceau de la mairie. Voilà également ton
livret bien en ordre. Dieu veuille à présent, mes enfants, vous
accorder un bon voyage.
Et le Jurassien, sans laisser à André le temps de le remercier,
l'attira dans ses bras ainsi que le petit Julien.
Il était ému de les quitter tous les deux. Au moment de se séparer, il
se souvenait des jours passés avec eux, du travail qu'on avait fait
ensemble, et aussi des plaisirs et des anxiétés éprouvés en commun. Il
songeait à cette nuit d'angoisse en Auvergne pendant l'incendie, et,
par la pensée, il revoyait André emportant dans ses bras le pauvre
Jean-Joseph. A demi-voix, le coeur gros, il dit aux enfants en leur
donnant le baiser d'adieu:
--Le ciel vous bénisse, enfants, et que Dieu vous rende le bien que
vous avez fait au petit orphelin d'Auvergne.
Une heure après, les deux enfants, leur paquet sur l'épaule, suivaient
la grande route de Valence à Marseille, qui longe le cours du Rhône.
Le petit Julien était sérieux; par moments, il poussait un gros
soupir; ses yeux baissés étaient humides comme ceux d'un enfant qui a
grande envie de pleurer. Ce nouveau départ lui rappelait les départs
précédents. Il songeait à Phalsbourg, à la bonne mère Étienne, à Mme
Gertrude, et aussi au pauvre Jean-Joseph qui, en le quittant, lui
avait dit:--Que j'ai de peine, Julien, de penser qu'ici-bas nous ne
nous verrons peut-être jamais plus!
[Illustration: LE DAUPHINÉ, baigné par le Rhône et dominé par les
Alpes, est habité par une population énergique. Outre la ville de
Grenoble (45,000 hab.), renommée pour ses gants et ses liqueurs,
Vienne est connue pour ses manufactures de draps et ses tanneries,
Valence et Montélimar[*] pour leurs soies et leurs nougats. Gap est
une petite ville située dans les montagnes, qui fait le commerce
des bestiaux. Briançon, place forte, est la ville la plus élevée
de France; elle est à 1,300 mètres au-dessus du niveau de la mer.]
Et en remuant tous ces souvenirs dans sa petite tête, l'enfant se
sentit si désolé que le voyage lui parut devenu la chose la plus
pénible du monde. Lui, si gai d'ordinaire, ne regardait même pas la
grande route, tant elle lui paraissait longue, et triste, et
solitaire. Le cadeau de M. Gertal, qui l'avait tant ravi au premier
moment, ne l'occupait guère: il portait son parapluie neuf d'un air
fatigué sur l'épaule. Il ne put s'empêcher de dire à André:
--Mon Dieu! que c'est donc triste de quitter sans cesse comme cela les
gens qui vous aiment et de n'avoir plus de famille à soi, d'amis avec
qui l'on vive toujours, ni de maison, ni de ville, ni rien! André,
voilà que j'ai de la peine à présent, d'être toujours en voyage.
Et Julien s'arrêta, car sa petite voix était tremblante comme celle
d'un enfant qui a les larmes dans les yeux.
André le regarda doucement:--Du courage, mon Julien, lui dit-il. Tu
sais bien que nous faisons la volonté de notre père, que nous faisons
notre devoir, que nous voulons rejoindre notre oncle et rester
Français, coûte que coûte. Marchons donc courageusement, et au lieu de
nous plaindre, remercions Dieu au contraire de nous avoir rendu si
douces les premières étapes de notre longue route. Combien chacun de
nous serait plus à plaindre s'il était absolument seul au monde comme
Jean-Joseph! O mon petit Julien, puisque nous n'avons plus ni père ni
mère, aimons-nous chaque jour davantage tous les deux, afin de ne pas
sentir notre isolement.
--Oui, dit l'enfant en se jetant dans les bras d'André. Et puis, sans
doute aussi le bon Dieu permettra que nous retrouvions notre oncle, et
alors nous l'aimerons tant, quoique nous ne le connaissions point
encore, qu'il faudra bien qu'il nous aime aussi, n'est-ce pas, André?
LXVIII.--Les mûriers et les magnaneries du Dauphiné.
Que de richesses dues à un simple petit insecte! Le ver à soie
occupe et fait vivre des provinces entières de la France.
Pour achever de distraire Julien de ses pensées tristes, André lui fit
remarquer le pays qu'ils parcouraient. Il faisait un beau soleil
d'automne et les oiseaux chantaient encore comme au printemps, dans
les arbres du chemin.
--Ne remarques-tu pas comme il fait chaud, dit André; le soleil a bien
plus de force dans ce pays-ci: c'est que nous approchons du midi.
Vois, il y a encore des buissons de roses dans les jardins.
L'enfant, jusqu'alors plongé dans ses réflexions, avait marché sans
rien observer de ce qui l'entourait. Il leva les yeux sur la route, et
il remarqua à son tour que presque tous les arbres plantés dans la
campagne avaient leurs feuilles arrachées, sauf un ou deux. Sur
ceux-ci des jeunes gens étaient montés, qui cueillaient une à une les
feuilles vertes et les déposaient précieusement dans un grand sac. Ils
le refermaient ensuite et le remportaient sur leurs épaules.
--Tiens! dit l'enfant, l'étrange chose! Pourquoi donc cueille-t-on les
feuilles de ces beaux arbres? Serait-ce pour donner à manger aux
vaches?
--Mais non, Julien; réfléchis, tu vas trouver ce que l'on veut faire
quand tu sauras que ce sont là des mûriers.
--Des mûriers?... reprit Julien. Oh! mais oui, je sais à présent. On
nourrit les vers à soie avec les feuilles de mûrier.
[Illustration: VER A SOIE SUR UNE FEUILLE DE MURIER.--Le ver à
soie a environ 0m06 de long; il est blanc avec une petite tête. Le
_mûrier blanc_, dont il se nourrit, est originaire de la Chine. On
a pu l'acclimater dans le midi de la France et même dans certains
points du centre comme la Touraine. Cet arbre s'élève de 8 à 10
mètres dans nos climats, et jusqu'à 20 mètres dans les climats
chauds.]
--Justement, dit André. C'est dans la vallée du Rhône, dans le
Dauphiné et dans le Languedoc, qu'on élève les vers, pour tisser plus
tard leur soie à Lyon et à Saint-Étienne. Comme nous suivrons le Rhône
à travers le Dauphiné et la Provence jusqu'à Marseille, nous verrons
dans la campagne des mûriers presque tout le temps.
--Et ce sont les vers à soie qui mangent ces sacs de feuilles? Mon
Dieu, faut-il qu'il y en ait de ces vers!
[Illustration: UNE MAGNANERIE DANS LE DAUPHINÉ.--Les magnaneries
sont des chambres dans lesquelles on a installé les unes au dessus
des autres, des claies de roseaux. Les oeufs des vers à soie sont
placés sur ces claies, et pour qu'ils puissent éclore, on chauffe
ces chambres. Souvent les magnaneries sont mal tenues et trop
petites pour le nombre de vers qu'on y entasse; ce qui a amené
dans les dernières années une dégénérescence des vers à soie.]
--Il s'est trouvé des années, m'a dit M. Gertal, où on a récolté dans
la vallée du Rhône jusqu'à vingt-huit millions de kilogrammes de
cocons de soie; et un cocon, qui est le travail d'un seul ver, pèse si
peu, qu'il avait fallu pour produire tous ces cocons plus de vingt
milliards de vers à soie.
--Qu'est-ce qui élève tout cela, sais-tu, André?
Ce sont ordinairement les femmes et les filles des cultivateurs. Les
chambres où on élève les vers à soie s'appellent des _magnaneries_,
parce que, dans le patois provençal, on appelle les vers des
_magnans_. Il paraît que dans ces contrées chaque ferme, chaque maison
a sa magnanerie, petite ou grande. Les vers sont là par centaines et
par milliers, se nourrissant avec les feuilles qu'on leur apporte.
--André, nous verrons peut-être des magnaneries là où nous coucherons?
--C'est bien probable, répondit André.
Quand le soir fut venu, les enfants demandèrent à coucher dans une
sorte de petite auberge, moitié ferme et moitié hôtellerie, comme il
s'en rencontre dans les villages. Ils firent le prix à l'avance, et
s'assirent ensuite auprès de la cheminée pendant que la soupe cuisait.
Julien regardait de tous les côtés, espérant à chaque porte qui
s'ouvrait entrevoir dans le lointain la chambre des vers à soie, mais
ce fut en vain.
L'hôtelière était une bonne vieille, qui paraissait si avenante
qu'André, pour faire plaisir à Julien, se hasarda à l'interroger, mais
elle ne comprenait que quelques phrases françaises, car elle parlait à
l'ordinaire, comme beaucoup de vieilles gens du lieu, le patois du
midi.
André et Julien, qui s'étaient levés poliment, se rassirent tout
désappointés.
Les gens qui entraient parlaient tous patois entre eux; les deux
enfants, assis à l'écart et ne comprenant pas un mot à ce qui se
disait, se sentaient bien isolés dans cette ferme étrangère. Le petit
Julien finit par quitter sa chaise, et s'approchant d'André, vint se
planter debout entre les jambes de son frère. Il s'assit à moitié sur
ses genoux, et le regardant d'un air d'affection un peu triste, il lui
dit tout bas:--Pourquoi donc tous les gens de ce pays-ci ne
parlent-ils pas français?
--C'est que tous n'ont pas pu aller à l'école. Mais dans un certain
nombre d'années il n'en sera plus ainsi, et par toute la France on
saura parler la langue de la patrie.
En ce moment, la porte d'en face s'ouvrit de nouveau: c'étaient les
enfants de l'hôtelière qui revenaient de l'école.
--André, s'écria Julien, ces enfants doivent savoir le français,
puisqu'ils vont à l'école. Quel bonheur! nous pourrons causer
ensemble.
LXIX.--La dévideuse de cocons. Les fils de soie.--Les chrysalides et
la mort du ver à soie.--Comment les vers à soie ont été apportés dans
le Comtat-Venaissin.
Le ver à soie nous a été apporté de Chine, le coton nous vient
d'Amérique; toutes les parties du monde contribuent à nous donner
les choses dont nous avons besoin.
Les enfants qui venaient d'entrer échangèrent quelques mots avec leur
mère, puis ils s'approchèrent d'André et de Julien. André leur répéta
la question qu'il avait adressée à l'hôtesse:--Est-ce que vous avez
des vers à soie dans la maison, et pourrait-on en voir?
--La saison est trop avancée, dit l'aîné des enfants; les _éducations
de magnans_ sont finies presque partout.
--Ah! bien, fit le plus jeune, si on ne peut vous montrer les vers,
on peut vous faire voir leur ouvrage. Venez avec moi: ma soeur aînée
est ici tout près, en train de dévider les cocons de la récolte! vous
la verrez faire.
André et Julien passèrent dans une pièce voisine. Auprès de la fenêtre
une femme était assise devant un métier à dévider.--Approchez-vous,
dit-elle aux deux enfants avec affabilité et en bon français, car elle
ne manquait point d'instruction. Tenez, mon petit garçon, prenez, dans
votre main ce cocon et regardez-le bien. C'est le travail de nos vers
à soie.
--Quoi! dit Julien, cela n'est pas plus gros qu'un oeuf de pigeon,
et c'est doux à toucher comme un duvet.
--A présent, reprit l'agile dévideuse, regardez-moi faire. Il s'agit
de dévider les cocons, et ce n'est pas facile, car le fil de soie est
si fin, si fin, qu'il en faudrait une demi-douzaine réunis pour égaler
la grosseur d'un de vos cheveux. N'importe, il faut tâcher d'être
adroite.
[Illustration: COCON.--Le cocon est une enveloppe soyeuse que se
filent la plupart des chenilles et où elles s'endorment. En
secouant le cocon on entend dedans le ver endormi.]
En disant cela la dévideuse, qui avait en effet l'adresse d'une fée,
battait avec un petit balai de bruyère les cocons, qu'elle avait
placés dans une bassine d'eau bouillante afin de décoller les fils. Le
premier fil une fois trouvé, elle le posait sur le bord de la bassine
tout prêt à prendre. Ensuite elle en réunissait quatre ou cinq afin
d'obtenir un fil plus gros et plus solide; puis elle imprimait le
mouvement au métier, et la soie se trouvait dévidée en écheveaux.
[Illustration: OUVRIÈRE DU DAUPHINÉ FILANT LA SOIE DES COCONS.--A
mesure que les fils de soie se déroulent des cocons, ils
s'enfilent par deux trous que l'on voit à droite et à gauche, puis
ils passent sur deux crochets au-dessus de la tête de la
dévideuse, et de là vont s'enrouler sur un dévidoir qu'on ne voit
pas dans la gravure. Ce dévidoir est mis en mouvement par les
pieds de la fileuse ou par l'aide d'une autre personne.]
Julien suivait des yeux les cocons, qui sautaient dans la bassine,
comme auraient pu faire de petits pelotons qu'on aurait été en train
de dépelotonner. A mesure que le métier tournait, les cocons se
dévidaient et diminuaient de grosseur. Bientôt la fin du fil arriva,
et Julien vit, de chaque cocon fini, quelque chose de noir s'échapper
dans l'eau.
--Qu'est-ce que cela? fit-il.
--Ce sont les chrysalides, dit la fileuse. On appelle ainsi les vers
qui se sont transformés. Vous savez bien, mon enfant, que le cocon
filé par le ver à soie est une sorte de nid où il se retire comme pour
s'endormir.
--Oui, madame, dit Julien, j'en ai même vu l'image en classe dans mon
livre de lecture; mais le livre dit aussi que le ver à soie s'éveille
par la suite, qu'il perce le cocon et sort alors changé en papillon.
--Oui, dit la fileuse, quand on le laisse faire; mais nous ne le
laissons pas s'éveiller; car, s'il perçait le cocon, adieu la soie. Il
ne resterait plus que mille petits brins brisés, au lieu de ce joli
fil long de trois cent cinquante mètres.
--Comment l'empêche-t-on de sortir? dit Julien.
--On ramasse les cocons dans une armoire chauffée par la vapeur d'une
chaudière: la vapeur étouffe les chrysalides, et elles restent mortes
à l'intérieur de leurs cocons avant d'avoir eu la force de briser la
soie. Ce sont les chrysalides que vous voyez flotter sur l'eau.
--Quoi? Madame, vous tuez ainsi tous vos pauvres vers?
[Illustration: CHRYSALIDE.--Tous les insectes du genre de la
chenille, avant de devenir papillons, restent pendant un temps
plus ou moins long dans l'immobilité la plus complète, et sans
prendre aucune nourriture. L'insecte dans cet état se nomme
chrysalide.]
--Non; pas tous. Nous en laissons quelques-uns percer leur prison et
s'envoler. Aussitôt sortis, ils se hâtent de pondre de petits oeufs.
On recueille précieusement ces oeufs, cette _graine_; on la ramasse,
et au mois de mai prochain, de ces graines sortiront de jeunes vers à
soie. Nous les soignerons comme il faut, et ils nous donneront en
échange de nouveaux cocons.
--Qui donc a songé à élever les premiers vers à soie? est-ce quelqu'un
de votre pays?
--Les vers à soie ne sont point un insecte de nos pays, mon enfant:
ils sont originaires de la Chine. En Chine, on les élève en plein air
sur les arbres, et non dans les chambres comme chez nous où il fait
plus froid.
--La Chine, dit Julien, c'est en Asie.
--Oui, mon enfant, des moines voyageurs, en grand secret, ont rapporté
le ver à soie de Chine en Europe. Comme les Chinois voulaient garder
pour eux cette industrie précieuse, ils défendaient sous des peines
sévères de la faire connaître aux étrangers; mais les moines cachèrent
des oeufs de ver à soie dans des cannes creuses, et ils les
emportèrent en Europe avec des plants de mûrier. Plus tard, ce fut un
pape qui dota la France de l'industrie des vers à soie.
--Et comment cela? demanda Julien.
--Vous connaissez bien le comtat d'Avignon, qui est tout près d'ici? A
cette époque, le comtat appartenait aux papes. Grégoire X y fit
planter des mûriers et éleva des vers à soie. Bientôt on imita dans
toute la vallée du Rhône les gens d'Avignon, et à présent on élève des
milliards de vers chaque année.
Julien remercia beaucoup la fileuse de tout ce qu'elle venait de lui
apprendre, et on alla se mettre à table.
LXX.--Le mistral et la vallée du Rhône.--Le canal de Lyon à
Marseille.--Un accident arrivé aux enfants.--Premiers soins donnés à
Julien.
C'est surtout quand le malheur arrive, qu'on est heureux d'avoir
une petite épargne.
Le lendemain, pour continuer leur voyage, les enfants purent profiter
de l'occasion d'un char-à-bancs. La route se fit d'abord le plus
gaîment du monde. Le ciel était d'un bleu éblouissant; toutefois,
depuis la veille, un grand vent froid du nord-ouest s'était levé et
soufflait à tout rompre. C'était ce vent de la vallée du Rhône que les
gens du pays appellent _mistral_, d'un mot qui veut dire _le maître_,
car c'est le plus puissant des vents, et il a une telle force qu'il a
pu faire dérailler des trains de chemins de fer en marche.
Julien s'étonnait de voir, malgré cela, l'air si lumineux et la
campagne si riante.
[Illustration: CANAL D'IRRIGATION.--Les canaux d'irrigation
destinés à répandre l'eau dans les champs sont absolument
nécessaires dans les départements du midi, où les plantes
souffrent surtout de la sécheresse. La vallée du Rhône, si aride,
verra ses terrains doubler et tripler de valeur lorsque le canal
d'irrigation actuellement projeté répandra dans la campagne les
eaux fertilisantes qu'il aura empruntées au Rhône. Ce canal
servira en même temps à la navigation et permettra aux bateaux de
remonter plus facilement de Marseille jusqu'à Lyon.]
--Oh! dit le conducteur de la voiture, si nous n'avions pas ce
mistral, quel pays merveilleux ce serait que le Dauphiné et la
Provence! Mais ce vent froid et desséchant est un fléau. Malgré cela,
la terre est si fertile que, partout où on peut arroser nos champs,
les moissons se succèdent avec une fécondité surprenante.
--Comment? dit André, on arrose les champs, chez vous!
--Je crois bien! Partout où on peut faire couler l'eau, la culture
triple de bénéfice dans le midi. Malheureusement l'eau est rare; mais
on nous promet que bientôt on fera le long du Rhône, depuis Lyon
jusqu'à Marseille, un superbe canal au moyen duquel on pourra arroser
tout notre pays et le transformer en un vrai jardin.
Pendant qu'on devisait ainsi, la voiture avançait bon train: le vent
la poussait par derrière et ajoutait sa force à celle du cheval. Mais,
à un détour de la route, qui descendait en pente rapide, le vent
souffla si fort que la voiture se trouva précipitée en avant avec une
violence sans pareille.
Le cheval n'eut pas la force de se maintenir, et il s'abattit
brusquement. La secousse fut telle que les voyageurs se trouvèrent
lancés tous les quatre hors de la voiture.
Chacun se releva plus ou moins contusionné, mais sans blessure grave.
Seul, le petit Julien avait le pied droit et le poignet tellement
meurtris et engourdis qu'il ne pouvait appuyer dessus. Quand il voulut
se relever et marcher, la douleur l'obligea de s'arrêter aussitôt. En
même temps, il se sentait la tête toute lourde et le front brûlant; il
se retenait à grand'peine de pleurer.
André était bien inquiet, craignant que l'enfant n'eût quelque chose
de brisé dans la jambe et dans le bras.
Le conducteur, fort inquiet lui-même, s'approcha de Julien; il lui fit
remuer les doigts de la main et ceux du pied blessé, et voyant que le
petit garçon pouvait remuer les doigts:--Il n'y a probablement rien de
brisé, dit-il; c'est sans doute une simple entorse au pied et à la
main.
Puis, s'adressant à André:--Jeune homme, prenez votre mouchoir et
celui de l'enfant; mouillez-les avec l'eau du fossé: appliquez ces
mouchoirs mouillés en compresses, l'un au pied, l'autre au poignet de
votre frère. L'eau froide est le meilleur remède au commencement d'une
entorse ou de toute espèce de blessure; elle empêche l'enflure et
l'irritation.
Pendant qu'André s'empressait de soigner son petit frère et lui
appliquait les compresses d'eau froide, le conducteur releva le
cheval, qui n'avait pas de mal; mais les brancards de la voiture
étaient brisés. Il était impossible de remonter dans le char-à-bancs,
et il fallut aller chercher de l'aide pour le traîner jusque chez le
charron du plus prochain village.
Julien ne pouvait marcher, et il se plaignait de plus en plus d'un
violent mal de tête.
André le prit dans ses bras et, le coeur tout triste, il fit ainsi
une demi-lieue de chemin en portant le petit garçon qui se désolait.
André, disait le pauvre enfant, qu'allons-nous devenir à présent que
je ne puis plus marcher? Comment ferons-nous pour aller jusqu'à
Marseille?
--Ne te tourmente pas, mon Julien. N'avons-nous pas cent francs à
nous? Nous profiterons de ces économies que nous avons eu le bonheur
de faire, et nous prendrons le chemin de fer d'ici à Marseille. Oh!
Julien, quelle joie d'avoir une petite épargne, quand le malheur
arrive!
--Mais cela coûtera bien cher, André. Il ne nous restera plus rien une
fois à Marseille. Et si nous ne trouvons pas notre oncle, que
deviendrons-nous? O mon Dieu, que nous sommes donc malheureux!
--Mais non, mon Julien; le voyage ne coûtera pas aussi cher que tu
crois: une trentaine de francs, peut-être même pas. Tu vois bien que
nous ne sommes pas trop à plaindre.
--Oh! j'ai bien du chagrin tout de même! dit l'enfant en soupirant. Je
vais être un embarras.
--Ne parle pas ainsi, Julien, dit André en serrant l'enfant sur son
coeur. Si tu as du courage, si tu ne te désoles pas, tout se passera
mieux que tu ne penses. N'avons-nous pas traversé déjà bien des
épreuves, et la bonté de Dieu nous a-t-elle jamais fait défaut? Compte
encore sur elle, mon Julien, et restons calmes en face d'un malheur
qu'il n'a pas dépendu de nous d'éviter.
Du bras qu'il avait de libre l'enfant entoura le cou de son frère, et
l'embrassant il répondit entre deux soupirs:
--Je vais tâcher d'être raisonnable, André, et je vais prier Dieu pour
qu'il me donne du courage.
LXXI.--La visite du médecin.--Les soins d'André.
L'affection et l'intelligence de celui qui soigne un malade ne
contribuent pas moins à sa guérison que la science du médecin.
En arrivant au bourg voisin de l'accident, les deux enfants furent
installés chez une excellente femme du lieu.
Le petit Julien souffrait de plus en plus. Il portait sans cesse la
main à son front: la tête, disait-il, lui faisait bien plus de mal que
tout le reste.
On le coucha pour le reposer, mais il ne put dormir. La fièvre l'avait
pris, une de ces fièvres brûlantes qui sont le principal danger des
chutes.