--Oh! les entendez-vous? dit Julien. Les voilà toutes qui se répondent

les unes aux autres.

Julien riait de plaisir; mais ce joli bruit champêtre s'éteignit,

étouffé par le bruit du trot de Pierrot qui courait vers Lyon à toutes

jambes.

LXII.--Lyon vu le soir.--Le Rhône, son cours et sa source.

Les fleuves sont comme de grandes routes creusées des montagnes à

la mer.

C'était déjà le soir quand nos voyageurs arrivèrent près de Lyon.

Devant eux se dressaient les hautes collines couronnées par les

dix-sept forts de Lyon et par l'église de Fourvières, qui dominent la

grande cité. Ces collines étaient encore éclairées par les derniers

rayons du crépuscule tandis que la ville se couvrait de la brume du

soir. Mais bientôt tous les becs de gaz s'allumèrent comme autant

d'étoiles qui, perçant la brume de leur blanche lueur, illuminaient la

ville tout entière et renvoyaient des reflets jusque sur les campagnes

environnantes.

--Que c'est joli! disait Julien; je n'avais jamais vu pareille

illumination.

Bientôt nos amis arrivèrent sur les magnifiques quais du Rhône qui,

avec ceux de la Saône, se développent sur une longueur de 40

kilomètres. A leurs pieds coulait en grondant le fleuve, que

remontaient et descendaient des bateaux à vapeur.

--Oh! le grand fleuve! disait Julien. J'avais bien vu dans ma

géographie que le Rhône est l'un des plus beaux fleuves de France,

mais je ne me le figurais point comme cela.

[Illustration: SOURCE DU RHONE DANS UN GLACIER DES ALPES.--Les

grands fleuves prennent souvent naissance dans les glaciers. Ces

amas de glaces, en effet, fondent lentement par en-dessous à la

chaleur de la terre. Ainsi se forment, sous les glaciers, des

torrents, des ponts de glace, des cavernes. La gravure représente

une caverne de ce genre, d'où sort le torrent qui deviendra plus

tard le Rhône.]

--J'ai lu aussi, monsieur Gertal, dit André, que le Rhône est sujet à

des débordements terribles. Il est pourtant bien bas en ce moment, et

au milieu s'étendent de grandes îles de sable.

--Oui, mon ami, il est bas; mais ce qui le fait grossir si rapidement

au printemps, c'est la fonte des neiges. Vous savez qu'il prend sa

source au milieu des montagnes neigeuses de la Suisse, dans un vaste

glacier, d'où il s'échappe par une grotte de glace. De là, il descend

vers Genève. Vous rappelez-vous ce beau lac de Genève que nous avons

vu ensemble du haut du Jura?

--Oh! oui, monsieur Gertal, je me le rappelle, dit Julien; les Alpes

l'entourent comme de grandes forteresses, et tout au loin on aperçoit

le haut du mont Blanc.

--Eh bien, le Rhône entre par un bout du lac et le traverse tout

entier; mais le Rhône a un cours si rapide qu'il ne mêle point ses

eaux à celles du lac. On le voit qui dessine au travers un large ruban

de seize lieues de long. Puis il sort du lac, entre en France par le

département de l'Ain et arrive jusqu'ici sans s'attarder en route, car

c'est le plus impétueux de nos fleuves. Seulement, aux premières

journées du printemps, quand les neiges fondent sur toutes les

montagnes à la fois et que les torrents se précipitent de toutes

parts, il reçoit tant d'eau que son vaste lit ne peut plus la

contenir. Aussi la ville de Lyon a-t-elle été bien souvent ravagée par

les inondations; d'autant plus que la Saône se met souvent aussi à

déborder. En 1856, tous les quartiers qui avoisinent le Rhône ont été

couverts d'eau et dévastés. Des maisons pauvres et mal bâties étaient

emportées par le fleuve, et leurs habitants périssaient dans les eaux,

ou, si l'on parvenait à les sauver, ils se trouvaient sans abri et

réduits à la dernière misère.

--Oh! dit Julien, ceux qui habitent près de ce fleuve doivent avoir

peur quand ils le voient grossir. A Phalsbourg, c'est bien plus

commode: on n'a point du tout à craindre d'inondation, car on est sur

une colline, bien loin de la rivière.

On sourit de la réflexion du petit Julien.

Bientôt on arriva à la maison où l'on devait passer la nuit, et Julien

s'endormit en voyant encore en rêve la grande ville, ses longs quais,

ses ponts et son fleuve bruyant.

LXIII.--Les fatigues de Julien.--La position de Lyon et son

importance.--Les tisserands et les soieries.

L'industrie des habitants fait la prospérité des villes.

--Oh! monsieur Gertal, quelle grande ville que ce Lyon! s'écria le

petit Julien, qui n'en pouvait plus de fatigue un matin qu'il revenait

de porter un paquet chez un client. J'ai cru que je marcherais tout

le jour sans arriver, tant il y a de rues à suivre et de ponts à

passer!

--Allons, assieds-toi et dîne avec moi, dit M. Gertal; cela te

reposera. André gardera l'étalage pendant ce temps. Quand nous aurons

mangé, nous irons le remplacer au travail et il viendra dîner à son

tour; car, dans le commerce, il faut savoir bien disposer son temps.

Julien s'assit, et pendant que le patron lui servait le potage, il

s'écria encore:

--Mon Dieu! que c'est grand, cette ville de Lyon!

--Mais, dit le patron, tu sais bien que c'est la seconde ville de

France, petit Julien.

--Tiens, c'est vrai, cela. Mais, monsieur Gertal, qu'est-ce qui fait

donc que certaines villes deviennent de si grandes villes, tandis que

les autres ne le deviennent point?

[Illustration: LE LYONNAIS est une petite province dont

l'intelligence des habitants a fait une des plus importantes de

France. Outre les grandes villes industrieuses de Lyon et de

Saint-Étienne, d'autres, comme Tarare, Roanne, Montbrison, filent

le coton et fabriquent la mousseline. Givors et Rive-de-Gier sont

de grands entrepôts de charbons; Villefranche et Beaujeu font le

commerce des vins.]

--Cela tient presque toujours à l'industrie des habitants et à la

place que les villes occupent, petit Julien. Tu as une carte de France

dans le livre qu'on t'a donné à Mâcon, et puisque tu as toujours ce

cher livre dans ta poche, ouvre-le et regarde la position de Lyon sur

ta carte! Vois, Lyon est situé à la fois sur la Saône et sur le Rhône.

Par la Saône il communique avec la Bourgogne et l'Alsace; par le

Rhône, avec la Suisse d'un côté et avec la Méditerranée de l'autre.

Par le canal de Bourgogne et les autres canaux, il communique avec

Paris et la plupart des grandes villes de France. Six lignes de

chemins de fer aboutissent à Lyon, et ses deux grandes gares sont sans

cesse chargées de marchandises. N'est-ce pas là une magnifique

position pour le commerce d'une ville, Julien?

--Oui, dit Julien, dont le petit doigt avait suivi sur la carte les

chemins indiqués par M. Gertal; je connais déjà une partie de ces

pays-là. Je comprends très bien maintenant ce que vous me dites,

monsieur Gertal: pour qu'une ville prospère, il faut qu'elle soit bien

placée et qu'il y ait bien des chemins qui y aboutissent.

--Justement; mais ce n'est pas le tout: il faut encore que la ville où

toutes ces routes aboutissent soit industrieuse et que ses habitants

sachent travailler. C'est là la gloire de Lyon, cité active et

intelligente entre toutes, cité de travail qui a su, depuis plusieurs

siècles, maintenir au premier rang dans le monde une de nos plus

grandes industries nationales: la soierie. Il y a à Lyon 120,000

ouvriers qui travaillent la soie, petit Julien, et dans les campagnes

environnantes 120,000 y travaillent aussi: en tout 240,000.

--240,000! fit Julien, mais, monsieur Gertal, cela fait comme s'il y

avait douze villes d'Épinal occupées tout entières à la soie!

[Illustration: OUVRIER DE LYON TISSANT LA SOIE A L'AIDE DU MÉTIER

JACQUARD.--La plupart des ouvriers de Lyon travaillent chez eux

avec des métiers qu'ils possèdent ou qu'on leur prête. D'autres

travaillent dans de grands ateliers où les métiers sont mus par la

vapeur. Du haut des métiers on voit se dérouler toutes faites les

pièces de soieries ou de rubans.]

--Oui, Julien. As-tu vu, en passant dans les faubourgs de la ville,

ces hautes maisons d'aspect pauvre, d'où l'on entend sortir le bruit

actif des métiers? C'est là qu'habite la nombreuse population

ouvrière. Chacun a là son petit logement ou son atelier, souvent

perché au cinquième ou sixième étage, souvent aussi enfoncé sous le

sol, et il y travaille toute la journée à lancer la navette entre les

fils de soie. De ces obscurs logements sortent les étoffes brillantes,

aux couleurs et aux dessins de toute sorte, qui se répandent ensuite

dans le monde entier. Il se vend chaque année à Lyon pour plus de 500

millions de francs de soieries. Du reste, le travail de la soie n'est

pas le seul à occuper les Lyonnais. Ils tiennent encore un beau rang

dans cent autres industries.

--Monsieur Gertal, j'ai vu sur une place, en faisant ma commission, la

statue d'un grand homme, et on m'a dit que c'était celle de Jacquard,

un ouvrier de Lyon. Je vais ouvrir encore mon livre pour voir si on y

a mis ce grand homme-là.

Julien feuilleta son livre et ne tarda pas à voir la vie de

Jacquard.--Le voilà tout justement! Eh bien, je la lirai quand nous

aurons quitté Lyon et que nous serons en voiture sans avoir rien à

faire; car à présent nous avons trop à travailler pour y songer.

--Tu as raison, Julien, il faut que chaque occupation vienne à sa

place. L'ordre dans les occupations et dans le travail est encore plus

beau que l'ordre dans nos vêtements et dans notre extérieur.

M. Gertal se leva de table, car tout en causant on avait bien

dîné.--Il faut se remettre au travail, dit-il; il est l'heure.

Retournons à notre étalage et venons retrouver André.

LXIV.--Le petit étalage d'André et de Julien à Lyon.--Bénéfices du

commerce.--L'activité et l'économie, premières qualités de tout

travailleur.

Etre actif, c'est économiser le temps.

C'était plaisir de voir avec quel soin nos trois amis arrangeaient

chaque jour, sur une des places de Lyon les plus fréquentées, leur

petit étalage de marchandises.

Il y en avait là pour tous les goûts. Dans un coin, c'étaient les

beaux fruits de l'Auvergne, les pâtes et vermicelles fins de Clermont:

dans un autre, l'excellente coutellerie achetée à Thiers s'étalait

reluisante; puis, au-dessus, les dentelles d'Auvergne se déployaient

en draperies ornementales, à côté des bas au métier achetés dans le

Jura. Enfin, sous une vitrine à cet usage, brillaient dans tout leur

éclat quelques montres de Besançon avec chaînes et breloques, et des

boucles d'oreilles fabriquées en Franche-Comté; puis des objets

sculptés dans les montagnes du Jura, anneaux de serviettes,

tabatières, peignes et autres, complétaient l'assortiment.

André debout à un coin, M. Gertal à l'autre, s'occupaient à la vente.

Julien, assis sur un tabouret, se reposait après chaque commission

pour se préparer à en faire d'autres.

Du coin de l'oeil il suivait, avec un vif intérêt, le petit tas de

coutellerie et le paquet de dentelles qui représentaient leurs

économies. Souvent, parmi les passants affairés de la grande ville,

quelques-uns s'arrêtaient devant l'étalage, frappés du bon marché et

de la belle qualité des objets, et aussi de l'air avenant des

marchands. A mesure que le tas diminuait et que le paquet arrivait à

sa fin, la figure de Julien s'épanouissait d'aise.

Un soir enfin, André vendit à une dame son dernier mètre de dentelle

et à un collégien son dernier couteau. Les enfants comptèrent leur

argent, qu'André avait mis soigneusement à part, et, à leur grande

joie, ils virent qu'ils avaient 85 fr.

--85 fr.! disait le petit Julien en frappant de joie dans ses mains.

Quoi! nous avons plus du double d'argent que nous n'avions en quittant

Phalsbourg!

--C'est que, dit M. Gertal, ni les uns ni les autres nous n'avons

perdu de temps ni regretté notre peine.

--C'est vrai, dit André, et vous nous avez donné l'exemple, monsieur

Gertal.

--Voyez-vous, mes enfants, reprit le patron, quand on a sa vie à

gagner et qu'on veut se tirer d'affaire, il n'y a qu'un moyen qui

vaille: c'est d'être actif comme nous l'avons été tous. Regardez

autour de nous, dans cette grande ville de Lyon, quelle activité il y

a! L'homme actif ne perd pas une minute, et à la fin de la journée il

se trouve que chaque heure lui a produit quelque chose. Le négligent,

au contraire, remet toujours la peine à un autre moment: il s'endort

et s'oublie partout, aussi bien au lit qu'à table et à la

conversation; le jour arrive à sa fin, il n'a rien fait; les mois et

les années s'écoulent, la vieillesse vient, il en est encore au même

point. C'est au moment où il ne peut plus travailler qu'il s'aperçoit,

mais trop tard, de tout le temps qu'il a perdu. Pour vous, enfants,

qui êtes jeunes, prenez dès à présent, pour ne la perdre jamais, la

bonne habitude de l'activité et de la diligence.

--Oui certes, pensait le petit Julien, je veux être actif comme M.

Gertal, qui trouve le temps de faire tant d'ouvrage dans un jour. Tous

les marchands ne lui ressemblent pas. J'en vois beaucoup le long de

notre route qui ne se donnent pas tant de peine; mais il me semble que

ceux-là pourront bien être obligés de travailler alors qu'ils n'en

auront plus la force, tandis que M. Gertal aura gagné de quoi se

reposer sur ses vieux jours.

[Illustration: LA RUE DE LA RÉPUBLIQUE, A LYON.--Les grandes rues

ne servent pas seulement à charmer les yeux par la régularité et

par la beauté de leurs maisons ou de leurs magasins; elles

assainissent les villes en permettant à l'air d'y circuler plus

librement.]

--C'est égal, reprit André pendant qu'on suivait la longue rue de la

République, la plus belle et la plus large de la ville, nous aurions

eu beau prendre de la peine, sans votre aide, monsieur Gertal, nous

n'aurions pu réussir. C'est à vous que nous devons tout cet argent

gagné. Que vous avez été bon de nous aider ainsi à nous tirer

d'affaire!

--Mes enfants, c'est un service qui m'a peu coûté: vous avez profité

des frais que je fais pour mon commerce à moi-même. Que cela vous soit

une leçon pour plus tard: n'oubliez jamais ce que nous avons fait

ensemble et ce que font tous les jours les paysans du Jura dans leurs

associations. Si tous les hommes associaient ainsi leurs efforts, ils

arriveraient vite à triompher de leurs misères.

LXV.--Deux hommes illustres de Lyon.--L'ouvrier Jacquard. Le botaniste

Bernard de Jussieu. L'union dans la famille.--Le cèdre du Jardin des

Plantes.

Ce que la patrie admire dans ses grands hommes, ce n'est pas

seulement leur génie, c'est encore leur travail et leur vertu.

Quand on eut quitté Lyon et ses dernières maisons, tandis que la

voiture courait à travers les campagnes fertiles et les beaux

vignobles du Lyonnais, Julien prit son livre et, profitant de la

première côte que Pierrot monta au pas, fit la lecture à haute voix.

I. A Lyon est né un homme qu'on a proposé depuis longtemps comme

modèle à tous les travailleurs. Jacquard était fils d'un pauvre

ouvrier tisseur et d'une ouvrière en soie. Dès l'enfance, il

connut par lui-même les souffrances que les ouvriers de cette

époque avaient à endurer pour tisser la soie. La loi d'alors

permettait d'employer les enfants aux travaux les plus fatigants:

ils y devenaient aveugles, bossus, bancals, et mouraient de bonne

heure.

[Illustration: JACQUARD, né à Lyon en 1752, mort en 1834 à

Oullains (Rhône).]

Le jeune Jacquard, mis à ce dur métier, tomba lui-même malade.

Ses parents, pour lui sauver la vie, durent lui donner une autre

occupation; ils le placèrent chez un relieur, et ce fut un grand

bonheur pour l'enfant, car, une fois dans l'atelier de reliure,

il ne se borna pas à cartonner les livres qu'on lui apportait: à

ses moments de loisir, il lisait ces livres, et il acquit ainsi

l'instruction élémentaire qu'on n'avait pu lui donner.

Une fois instruit, le studieux ouvrier sentit s'éveiller en lui

le goût de la mécanique, et il conçut l'idée d'une machine qui

accomplirait à elle seule le pénible travail qu'il avait lui-même

accompli jadis. Mais de tristes événements vinrent interrompre

ses recherches: c'était le moment des guerres de la Révolution,

où les citoyens combattaient les uns contre les autres en même

temps que contre les ennemis de la France. Il se fit soldat et

alla combattre, lui aussi, pour la patrie.

Pendant qu'il était sur le champ de bataille, son fils unique

mourut à Lyon. Sa femme était dans la misère, tressant, pour

vivre, des chapeaux de paille. C'est alors qu'il revint de

l'armée, et ce fut au milieu de cette tristesse et de cette

misère générale qu'il finit par construire la machine à laquelle

il a donné son nom.

Mais que de temps il fallut pour que cette merveilleuse machine

fût estimée à son vrai prix! Les ouvriers mêmes dont elle devait

soulager le travail, la voyaient de mauvais oeil. Un jour, on la

brisa sur la place publique, et le grand homme qui l'avait

inventée eut lui-même à souffrir les mauvais traitements

d'ouvriers ignorants.

Enfin, au bout de douze ans d'efforts, son métier fut

généralement adopté et fit la richesse de Lyon.

Les ouvriers, qui craignaient que la machine nouvelle ne leur

nuisît et ne leur enlevât du travail, virent, au contraire, leur

nombre augmenter chaque jour: il y a maintenant à Lyon plus de

cent mille ouvriers en soieries. Et partout on a adopté le métier

de Jacquard, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Amérique

et jusqu'en Chine. Chaque ville manufacturière invitait Jacquard

à venir organiser chez elle les ateliers de tissage. La ville de

Manchester en Angleterre lui offrit même dans ce but beaucoup

d'argent; mais Jacquard, voulant conserver toutes ses forces et

tout son travail pour sa patrie bien-aimée, refusa.

La ville de Lyon, reconnaissante envers cet homme qui a fait sa

prospérité, lui a élevé une statue sur une de ses places.

Parmi les hommes célèbres que Lyon a produits, on peut citer

encore BERNARD DE JUSSIEU, né dans les dernières années du

dix-septième siècle. Il s'adonna à l'étude des plantes; cette

étude s'appelle la _botanique_. C'est Bernard de Jussieu qui

trouva le moyen de bien classer les milliers de plantes que

produit la nature, de les distinguer les unes des autres et de

savoir les reconnaître. Il avait tant travaillé que, sur la fin

de sa vie, il devint presque aveugle; il ne pouvait plus ni lire,

ni écrire, ni surtout distinguer ses chères plantes; mais son

neveu, auquel il avait communiqué son savoir, l'aida de ses yeux

et de son intelligence: le neveu voyait à la place de l'oncle, et

il lui disait tout ce qu'il voyait. L'oeuvre de Jussieu put donc

être continuée, et ne fut pas même interrompue par sa mort.

[Illustration: LE CÈDRE DU JARDIN DES PLANTES.--Le cèdre est

célèbre depuis les temps les plus reculés par la beauté et

l'incorruptibilité de son bois. C'est en bois de cèdre que Salomon

fit construire les lambris du temple de Jérusalem. Jadis le cèdre

couvrait les hautes montagnes du Liban. Le premier cèdre planté en

France fut apporté en 1734 au Jardin des Plantes de Paris par

Jussieu.]

Ainsi, dans une famille unie, chaque membre aide les autres et

les remplace au besoin dans leur travail.

Quand on se promène à Paris, au Jardin des Plantes, on voit un

grand arbre, un magnifique cèdre, qui rappelle Bernard de

Jussieu. C'est, en effet, ce dernier qui l'a rapporté dans son

chapeau et planté en cet endroit, alors que le grand arbre

n'était encore qu'une petite plante.

LXVI.--Une ville nouvelle au milieu des mines de houille:

Saint-Étienne.--Ses manufactures d'armes et de rubans.--La trempe de

l'acier.

Les richesses d'un pays ne sont pas seulement à la surface de son

sol: il y en a d'incalculables enfouies dans la terre et que la

pioche du mineur en retire.

Après avoir traversé un joli pays, verdoyant et bien cultivé, nos

voyageurs virent de loin monter dans le ciel un grand nuage de fumée.

En approchant, Julien distingua bientôt de hautes cheminées qui

s'élevaient dans les airs à une soixantaine de mètres.--Oh! dit

Julien, on dirait que nous revenons au Creuzot, mais c'est bien plus

grand encore. Combien voilà de cheminées!

--C'est Saint-Étienne, dit M. Gertal. Et Saint-Étienne a en effet plus

d'un rapport avec le Creuzot, car, là aussi, on travaille le fer,

l'acier; on y fait la plus grande partie des outils de toute sorte qui

servent aux différents métiers.

--Je me souviens, dit André, que l'enclume sur laquelle je travaillais

portait la marque de Saint-Étienne.

--Toutes ces usines-là, mes amis, ne sont pas aussi vieilles que moi.

Parmi les grandes villes de la France, Saint-Étienne est la plus

récente. Il y a cent ans c'était plutôt un bourg qu'une ville, car

elle n'avait que six mille habitants; aujourd'hui elle en a cent

trente mille.

--Vraiment, monsieur Gertal? et quand vous l'avez vue pour la première

fois, elle n'était point comme à présent?

[Illustration: VUE DE SAINT-ÉTIENNE.--C'est après Lyon la plus

grande ville du Lyonnais. Autrefois sous-préfecture, elle est

devenue le chef-lieu du département de la Loire. C'est aux

environs de cette ville que le premier des chemins de fer français

a été construit par l'ingénieur Séguin. Aujourd'hui Saint-Étienne

a trois lignes de chemins de fer pour desservir son industrie, et

compte 130,000 habitants.]

--Non certes, petit Julien; et je suis sûr que cette année encore je

vais y voir bien des maisons nouvelles, des rues tout entières que je

ne connaissais point.

--Mais pourquoi Saint-Étienne s'agrandit-il comme cela?

--Vois-tu, mon ami, ce qui fait la prospérité de cette ville, c'est

qu'elle est tout entourée de mines de houille. Ces mines lui donnent

du charbon tant qu'elle en veut pour faire marcher ses machines.

A ce moment, on entrait dans Saint-Étienne et on y voyait de grandes

rues bordées de belles maisons, mais tout cela était noirci par la

fumée des usines; la terre elle-même était noire de charbon de terre,

et quand le vent venait à souffler, il soulevait des tourbillons de

poussière noire.

La voiture se dirigea vers une hôtellerie que connaissait M. Gertal et

qui était située non loin de la grande Manufacture nationale d'armes.

Quand on arriva, il était déjà tard et le travail venait de cesser à

la Manufacture. Alors, à un signal donné, on vit tous les ouvriers

sortir à la fois: c'était une grande foule, et Julien les regardait

passer avec surprise, en se demandant comment on pouvait occuper tant

de travailleurs.

--Et tous les fusils dont la France a besoin pour ses soldats! lui dit

André; ne crois-tu pas qu'il y ait là de quoi donner de la besogne?

Sans compter les sabres, les épées, les baïonnettes: la plus grande

partie de tout cela se fait à Saint-Étienne. C'est dans la petite

rivière qui coule ici, et qui s'appelle le Furens, qu'on _trempe_

l'acier des sabres et des épées, pour les rendre plus durs et plus

flexibles.

[Illustration: OUVRIER TREMPANT L'ACIER.--Pour donner de la dureté

et de l'élasticité à l'acier (par exemple, aux lames de sabres et

d'épées), on le fait rougir, puis on le _trempe_ tout à coup dans

l'eau froide.]

--Oui, mes amis, dit M. Gertal, Saint-Étienne est la ville du fer et

de l'acier. Cependant l'industrie du fer n'occupe encore que la moitié

de ses nombreux ouvriers. Ce ne sont point des objets de quincaillerie

que je vais acheter ici; ce sont des soieries, des rubans, des

velours. Il y a à Saint-Étienne plus de 40,000 ouvriers occupés à

tisser la soie. Ici encore on trouve ces métiers inventés par Jacquard

qui fabriquent jusqu'à trente-six pièces de rubans à la fois.

En disant ces mots, M. Gertal sortit avec les deux enfants pour aller

faire des achats. Il se rendit chez plusieurs fabricants de rubans et

de soieries, où l'on entendait encore, malgré l'heure tardive, le

bruit monotone des métiers.

M. Gertal devait rester un jour seulement à Saint-Étienne. Le

surlendemain, au moment du départ, il dit à Julien:

--Mon ami, le temps approche ou nous allons nous quitter. Te

rappelles-tu la promesse que je t'ai faite à Besançon? Je ne l'ai pas

oubliée, moi. Voici le petit cadeau que tu désirais.

En même temps, M. Gertal atteignit un parapluie soigneusement renfermé

dans un fourreau en toile cirée.--Je te l'ai acheté ici même, dit-il.

--Oh! merci, monsieur Gertal, s'écria Julien en ouvrant le parapluie.

Mais, ajouta-t-il, il est en soie, vraiment! Oh! qu'il est grand et

beau! voyez, monsieur Gertal, comme André et moi nous serons bien

garantis là-dessous! Et avec cela il est léger comme un jonc. Que vous

êtes bon, monsieur Gertal!

Puis, passant le parapluie à André, qui le remit dans son étui,

l'enfant courut aussitôt embrasser le patron.

Le tour de la France par deux enfants Devoir et Patrie · 第 12 / 25 段