cheval, d'un bond saute à terre, jette aux pieds du vainqueur ses
armes étincelantes d'or, et fièrement, sans un seul mot, il
attend immobile qu'on le charge de chaînes.
Vercingétorix avait un beau et noble visage; sa taille superbe,
son attitude altière, sa jeunesse produisirent un moment
d'émotion dans le camp de César. Mais celui-ci, insensible au
dévouement du jeune chef, le fit enchaîner, le traîna derrière
son char de triomphe en rentrant à Rome, et enfin le jeta dans un
cachot.
Six ans Vercingétorix languit à Rome dans ce cachot noir et
infect. Puis César, comme s'il redoutait encore son rival vaincu,
le fit étrangler.
[Illustration: VERCINGÉTORIX, de la tribu des Arvernes (habitants
de l'Auvergne), vivait au dernier siècle avant J.-C.]
--Hélas! dit Jean-Joseph avec amertume, il était bien cruel ce César.
--Ce n'est pas tout, Jean-Joseph, écoutez:
Enfants, réfléchissez en votre coeur, et demandez-vous lequel de
ces deux hommes, dans cette lutte, fut le plus grand.
Laquelle voudriez-vous avoir en vous, de l'âme héroïque du jeune
Gaulois, défenseur de vos ancêtres, ou de l'âme ambitieuse et
insensible du conquérant romain?
--Oh! s'écria Julien tout ému de sa lecture, je n'hésiterais pas, moi,
et j'aimerais encore mieux souffrir tout ce qu'a souffert
Vercingétorix que d'être cruel comme César.
--Et moi aussi, dit Jean-Joseph. Ah! je suis content d'être né en
Auvergne comme Vercingétorix.
On garda un instant le silence. Chacun songeait en lui-même à ce que
Julien venait de lire. Puis le jeune garçon, reprenant son livre,
continua sa lecture.
LVIII.--Michel de l'Hôpital.--Desaix.--Le courage civil et le courage
militaire.
I. Enfants, voici encore une belle histoire, l'histoire d'un
magistrat français qui ne connut jamais dans la vie d'autre
chemin que celui du devoir, et qui se montra aussi courageux dans
les fonctions civiles que d'autres dans le métier des armes.
Michel de l'Hôpital naquit, en Auvergne, au seizième siècle. Son
travail assidu, ses études savantes et son grand talent le firent
arriver à un poste des plus élevés: il fut chargé d'administrer
les finances de l'État.
Bien d'autres, avant lui, s'étaient, à ce poste, enrichis
rapidement, en gaspillant sans scrupule les trésors de la France.
Michel, qui avait la plus sévère honnêteté, réforma les abus et
donna l'exemple d'un entier désintéressement. Pauvre il était
arrivé aux finances, pauvre il en sortit; tellement que le roi
fut obligé de donner une dot à la fille de Michel de l'Hôpital
pour qu'elle pût se marier.
[Illustration: MICHEL DE L'HOPITAL, né à Aigueperse
(Puy-de-Dôme), en 1505, mort en 1573.]
La probité que Michel avait montrée dans l'administration des
finances lui valut d'être nommé à un poste plus important encore.
Cette fois, ce n'étaient plus les trésors de l'État qu'il avait
entre les mains, c'était l'administration de la justice qui lui
était confiée: il fut nommé grand chancelier du royaume.
Dès le début, on voulut lui arracher une injustice, et obtenir
qu'il signât un arrêt de mort immérité. On le menaçait lui-même
de le mettre à mort, s'il ne signait cet arrêt. La réponse de
Michel de l'Hôpital fut telle, qu'il serait à souhaiter que tout
Français l'apprit par coeur:
--Je sais mourir, dit-il, mais je ne sais point me déshonorer.
Et Michel ne signa pas.
Pendant plusieurs années il occupa son poste de chancelier sans
qu'il fût possible à personne de le corrompre, ni par des
présents ni par des menaces.
Enfin, cette franchise courageuse et cette probité déplurent. De
plus, il voulait empêcher, au sein de la France, ces dissensions
entre Français, ces guerres civiles et religieuses qui la
désolaient alors. La reine Catherine de Médicis lui enleva sa
charge, et Michel se retira sans regret à sa campagne.
Peu de temps après, on vint lui apprendre qu'un grand massacre se
faisait dans le royaume par ordre du roi Charles IX, le massacre
de la Saint-Barthélemy. On lui dit que le nom de Michel de
l'Hôpital était sur la liste des victimes et que les assassins
allaient arriver. Michel ne se troubla point et commanda qu'au
lieu de fermer les portes on les ouvrît toutes grandes.
A ce moment, un messager de la cour, envoyé en toute hâte, vint
lui annoncer que le roi lui faisait grâce. Michel répondit
fièrement:
--J'ignorais que j'eusse mérité ni la mort ni le pardon.
Quelle que fût l'énergie de Michel de l'Hôpital, son grand coeur
ne put supporter la vue des malheurs dont la patrie était alors
accablée. Sa vie fut abrégée par la tristesse. Il mourut six mois
après la Saint-Barthélemy, dans une pauvreté voisine de la
misère.
Enfants, vous le voyez, il n'y a pas seulement de belles pages
dans l'histoire de notre France; hélas! il y en a qui attristent
le coeur, comme les massacres commandés par Charles IX, et qu'on
voudrait pouvoir effacer à jamais. Enfants, c'est le juste
châtiment de ceux qui ont fait le mal, que leurs actions soient
haïes dans le passé comme elles l'ont été dans le présent, et que
leur souvenir indigne les coeurs honnêtes.
Quand Charles IX eut inondé la France sous des flots de sang, il
ne put étouffer la voix de sa conscience. A son lit de mort, il
fut poursuivi par d'horribles visions: il croyait apercevoir ses
victimes devant lui. L'étrange maladie dont il mourut redoublait
ses terreurs; il avait des sueurs de sang et son agonie fut
affreuse.
Enfants, comparez en votre coeur le roi Charles IX et Michel de
l'Hôpital. L'un mourut pauvre après avoir vécu esclave de la
justice et de l'honneur, n'ayant qu'une crainte au monde, la
crainte de faillir à son devoir: son nom est resté pour tous
comme le souvenir de la loyauté vivante, chacun de nous voudrait
lui ressembler. L'autre vécut entouré des splendeurs royales;
mais, au milieu des plaisirs et des fêtes, ce coeur misérable ne
put trouver le repos. Objet de mépris pour lui-même, il l'était
aussi pour ceux qui l'approchaient, et il le sera toujours pour
ceux qui liront son histoire.
Enfants, n'oubliez jamais ce que Michel de l'Hôpital aimait à
répéter:--Hors du devoir, il n'y a ni honneur ni bonheur durable.
II. C'est encore l'Auvergne qui a vu naître, l'an 1768, un homme
de guerre également célèbre par son courage et par son honnêteté:
DESAIX.
--Oh! oh! Jean-Joseph, vous devez être content. Les hommes courageux
ne manquent pas dans votre pays. Voyons la suite:
Desaix à l'âge de vingt-six ans était déjà général. Il prit part
aux grandes guerres de la Révolution française contre l'Europe
coalisée.
Desaix était d'une extrême probité. Quand on frappait les ennemis
d'une contribution de guerre, il ne prenait jamais rien pour lui,
et cependant il était lui-même pauvre; «mais, disait-il, ce qu'on
peut excuser chez les autres n'est pas permis à ceux qui
commandent des soldats.» Aussi était-il admiré de tous et estimé
de ses ennemis. En Allemagne, où il fit longtemps la guerre, les
paysans allemands l'appelaient le _bon général_. En Orient, dans
la guerre d'Égypte où il suivit Bonaparte, les musulmans qui
habitent le pays l'avaient surnommé le _sultan juste_,
c'est-à-dire le chef juste.
En 1800, se livra dans le Piémont, près de Marengo, une grande
bataille. Nos troupes, qui avaient traversé les Alpes par le mont
Saint-Bernard pour surprendre les Autrichiens, se trouvèrent
attaquées par eux. Après une résistance héroïque, nos soldats
pliaient et commençaient à s'enfuir. Tout à coup, Desaix arriva
en toute hâte à la tête de la cavalerie française; il se jeta au
milieu de la mêlée, donnant l'exemple à tous et guidant ses
soldats à travers les bataillons autrichiens, qui furent bientôt
bouleversés. Mais une balle ennemie le blessa à mort et il tomba
de son cheval; au moment d'expirer, il vit les ennemis en fuite:
il avait par son courage décidé la victoire. «Je meurs content,
dit-il, puisque je meurs pour la patrie.»
[Illustration: DESAIX, né en 1768, près de Riom (Puy-de-Dôme),
mourut, en 1800, à la bataille de Marengo, au moment où il
venait de décider la victoire.]
Ses soldats lui élevèrent un monument sur le champ même de la
bataille. Plus tard, sa statue fut érigée à Clermont-Ferrand.
Vercingétorix et Desaix furent des modèles du courage militaire;
Michel de l'Hôpital fut un modèle de courage civique, non moins
difficile parfois et aussi glorieux que l'autre. Partout et
toujours, dans la paix comme dans la guerre, faire ce qu'on doit,
advienne que pourra, voilà le vrai courage et le véritable
honneur.
--Faire ce qu'on doit, advienne que pourra, répéta Jean-Joseph, je
veux me rappeler cela toujours, Julien.
--Moi aussi, dit Julien, je veux faire mon devoir toujours, quoi qu'il
puisse arriver.
André, tout en causant avec les bûcherons, avait continué de prêter
attention à la conversation des deux enfants; la dernière phrase le
frappa, et lui aussi, sérieux, réfléchi, se disait en lui-même:
--Faire ce qu'on doit, advienne que pourra, c'est une belle pensée que
je veux retenir!
LIX.--Le réveil imprévu.--La présence d'esprit et l'initiative en face
du danger.
Ne pas se laisser troubler par un danger, c'est l'avoir à moitié
vaincu.
Lorsque M. Gertal rentra, on se mit à table tous ensemble, et le
Jurassien, désignant Jean-Joseph:--Tiens, dit-il au fermier, où
avez-vous donc pris ce jeune garçon que je ne vous connaissais point?
il a l'air intelligent.
--Pour cela, oui, dit le cultivateur, il est intelligent et il me
rendra service s'il continue. J'avais besoin d'un enfant de cet âge
pour garder les bêtes: je suis allé le chercher à l'hospice; on aime
assez à placer les orphelins aux champs chez de braves gens; on me l'a
confié. Il est encore si timide et étonné, il fait si peu de bruit,
qu'à tout moment on oublie qu'il existe; mais cela ne m'inquiète pas,
monsieur Gertal, il ne se dégourdira que trop à la longue.
--D'autant que vous êtes le meilleur des hommes, dit M. Gertal, et que
vous aimez les enfants.
Après le repas, la veillée ne se prolongea guère: chacun se coucha de
bonne heure. André et Julien furent conduits dans un petit cabinet
servant de décharge; Jean-Joseph monta au second sous les combles, où
il y avait une étroite mansarde, et M. Gertal eut, au premier étage,
le meilleur lit.
--Tenez-vous tout prêts dès ce soir, dit le patron aux enfants: nous
partirons demain de bonne heure; la voiture est chargée, il n'y a que
Pierrot à atteler et je vais boucler ma valise avant de me mettre au
lit.
--Oui, oui, soyez tranquille, monsieur Gertal, dirent les enfants.--Et
avant de se coucher, ils bouclèrent aussi toute prête la courroie de
leur paquet.
Depuis longtemps chacun dormait dans la ferme lorsque André se
réveilla tout suffoquant et mal à l'aise.
Il était si gêné qu'il put à peine, au premier moment, se rendre
compte de ce qu'il éprouvait. Il sauta hors de son lit sans trop
savoir ce qu'il faisait et il ouvrit la fenêtre pour avoir de l'air.
Le vent froid de la montagne s'engouffra aussitôt en tourbillonnant
dans la pièce et ouvrit la porte mal fermée. Alors une fumée épaisse
entra dans le cabinet, puis un crépitement suivit, comme celui d'un
brasier qui s'allume. André pris de terreur courut au lit où dormait
Julien; il le secoua avec épouvante.--Lève-toi, Julien, le feu est à
la ferme.
L'enfant s'éveilla brusquement, sachant à peine où il en était, mais
André ne lui laissa pas le temps de se reconnaître. Il lui mit sur le
bras leurs vêtements; lui-même saisit, d'une main, sur la chaise, le
paquet de voyage bouclé la veille; de l'autre, il prit la main de
Julien, et l'entraînant avec lui, il courut à travers la fumée
réveiller M. Gertal et jeter l'alarme dans la ferme.
--André, cria le patron, je te suis, éveille tout le monde; puis cours
vite à Pierrot, attèle-le, fais-lui enlever la voiture hors de danger;
après cela nous aiderons le fermier à se tirer d'affaire.
André, toujours tenant Julien, s'élança au plus vite. Quand il arriva
aux étables, la flamme tournoyait déjà au-dessus, car il y avait des
fourrages dans le grenier, et des étincelles avaient embrasé la
toiture en chaume.
--Habille-toi, dit André à Julien, qui claquait des dents au vent de
la nuit.
Lui-même, à la hâte, passa une partie de ses vêtements, et prenant le
reste, il jeta le tout dans la voiture.
Bientôt M. Gertal arriva, ainsi que les gens de la ferme. C'était un
brouhaha et un effroi indescriptibles. On n'entendait que des cris de
détresse, auxquels se mêlaient le mugissement des vaches qu'on
essayait de chasser de leur étable et le bêlement des moutons qui se
pressaient effarés sans vouloir sortir.
Au milieu de ce désordre général, à travers la fumée aveuglante, André
et le patron réussirent pourtant à atteler Pierrot à la voiture. On
mit Julien dedans, et André, d'un vigoureux coup de fouet, entraîna le
tout dans le chemin éclairé par les lueurs rouges de l'incendie.
Quand la voiture fut hors de danger, André attacha le cheval à un
arbre et dit à son frère.
--Petit Julien, tâche de sortir de ton étonnement afin de te rendre
utile. Voyons, éveille-toi; cherche des pierres pour caler les roues
de la voiture; moi, je cours aider les braves gens de la ferme qui
sont dans l'embarras: quand tu auras fini, tu viendras me rejoindre.
--Oui, dit Julien, d'une voix qu'il essaya de rendre assurée, va,
André.
Et il sauta hors de la voiture, pendant qu'André courait comme une
flèche rejoindre M. Gertal près de la maison en feu.
LX.--L'incendie.--Jean-Joseph dans sa mansarde.--Une belle action.
Puisque tous les hommes sont frères, ils doivent toujours être
prêts à se dévouer les uns pour les autres.
L'incendie avait fait des progrès effrayants. Les flammes tournoyaient
dans les airs au gré de l'ouragan; la toiture en chaume tantôt
s'effondrait, tantôt tourbillonnait en rafales étincelantes; mais on
ne pouvait songer à éteindre l'incendie, car il n'y avait point de
pompes à feu dans le hameau. On essayait seulement d'arracher aux
flammes le plus de choses possibles: les bestiaux d'abord, la récolte
ensuite. Chacun travaillait avec énergie. Le fermier n'avait
malheureusement pas assuré sa maison, bien qu'on le lui eût cent fois
conseillé. En voyant ainsi le fruit de trente années de labeur
opiniâtre dévoré par les flammes, le malheureux était comme fou de
désespoir et ne savait plus ce qu'il faisait.
Cependant le petit Julien avait repris son calme, et bientôt il arriva
à son tour.
Sa première pensée fut de chercher Jean-Joseph à travers la foule;
personne ne songeait à Jean-Joseph et ne savait où il était.
--Bien sûr, dit le petit garçon avec effroi, Jean-Joseph est resté
dans sa mansarde; je cours le chercher.
Il partit en toute hâte, mais déjà il n'y avait plus moyen de monter
jusque-là: l'escalier s'était effondré et les flammes tourbillonnaient
à l'entrée.
Julien revint dans la cour: la lucarne de la mansarde était
hermétiquement close par son petit volet. A coup sûr Jean-Joseph
dormait encore sans se douter du danger.
Julien saisit une pierre ronde assez grosse, et avec habileté il la
lança dans le volet de toutes ses forces. Ce volet, qui s'ouvrait en
dedans et ne tenait que par un mauvais crochet, céda aussitôt: au
milieu du crépitement de l'incendie, on distingua le bruit de la
pierre roulant dans la mansarde, tandis que la petite voix de Julien
criait:--Jean-Joseph! Jean-Joseph!
L'instant d'après, le visage épouvanté de Jean-Joseph se montra à la
lucarne. Le pauvre enfant dressait au-dessus de sa tête ses deux
petites mains jointes dans un geste désespéré; le vent poussait des
traînées de flammes au-dessus de la lucarne, et à leur clarté sinistre
on voyait de grosses larmes couler sur les joues pâles de l'enfant,
tandis que sa voix appelait:--Au secours! au secours!
André, qui s'était absenté un instant avec M. Gertal, revint alors,
traînant une échelle: on l'appliqua sous la lucarne. Elle était trop
courte de près de deux mètres.
--N'importe, dit M. Gertal, je monterai au dernier échelon: je suis
très grand, l'enfant descendra sur mes épaules. André, tiens bien
l'échelle.
M. Gertal monta, mais il était pesant, l'échelle mauvaise; un barreau
vermoulu se brisa et le brave Jurassien roula par terre.
--C'est impossible, dit-il en se relevant.
--C'est impossible, répéta chacun, et quelques-uns détournaient la
tête pour ne pas voir la toiture prête à s'écrouler sur l'enfant.
Alors André, sans dire un mot, avec une rapidité de pensée
merveilleuse, saisit un grand fouet de roulier qui dans le désarroi
général traînait par terre. Il prit son couteau, coupa la lanière en
cuir du fouet, s'en servit pour lier solidement le gros bout du fouet
contre le dernier barreau de l'échelle afin d'en faire un appui
solide; puis, avec dextérité, il appliqua de nouveau l'échelle contre
la muraille:
--A votre tour, monsieur Gertal, dit-il, tenez-moi l'échelle: je suis
moins pesant que vous, et j'ai dans le haut un barreau solide.
En même temps André s'élança légèrement sur les barreaux, qui pliaient
sous son poids. Arrivé au dernier, celui qu'il avait consolidé, il se
retourna doucement sans trop appuyer, présentant le dos à la muraille
et se soutenant contre, puis, levant ses deux bras jusqu'à la hauteur
de la lucarne:
--Aide-toi de mes bras, Jean-Joseph, dit-il d'une voix calme; descends
sur mes épaules et n'aie pas peur.
Jean-Joseph s'assit sur la lucarne, puis se laissa glisser le long du
mur jusqu'à ce que ses pieds touchassent le dos d'André. Une pluie
d'étincelles jaillissait autour d'eux, le barreau consolidé
fléchissait encore sous son double poids; la position était si
périlleuse que les spectateurs de cette scène fermèrent un instant les
yeux d'épouvante.--Mon Dieu! disait le petit Julien agenouillé à
quelques pas et joignant les mains avec angoisse, mon Dieu!
sauvez-les.
Quand André sentit Jean-Joseph sur ses épaules, il le fit glisser dans
ses bras, par devant lui; puis il le posa sur le second barreau de
l'échelle:--Descends devant à présent, lui dit-il, et prends garde au
barreau cassé dans le milieu.
Jean-Joseph descendit rapidement, André à sa suite. Ils arrivaient à
peine au dernier tiers de l'échelle qu'un bruit se fit entendre. Une
partie du toit s'effondrait; des pierres détachées du mur roulèrent et
vinrent heurter l'échelle, qui s'affaissa lourdement.
Un cri de stupeur s'échappa de toutes les bouches; mais, avant même
qu'on eût eu le temps de s'élancer, André était debout. Il n'avait que
de légères contusions, et il relevait le petit Jean-Joseph, qui
s'était évanoui dans l'émotion de la chute.
* * * * *
Quand l'enfant revint à lui, il était encore dans les bras d'André.
Celui-ci, épuisé lui-même, s'était assis à l'écart sur une botte de
paille.
Le premier mouvement du petit garçon fut d'entourer de ses deux bras
le cou du brave André, et le regardant de ses grands yeux effrayés qui
semblaient revenir de la tombe, il lui dit doucement:--Que vous êtes
bon!
Puis il s'arrêta, cherchant quel autre merci dire encore à son sauveur
et quoi lui offrir; mais il songea qu'il ne possédait rien, qu'il
n'avait personne au monde, ni père, ni mère, ni frère, qui pût
remercier André avec lui, et il soupira tristement.
--Jean-Joseph, dit André, comme s'il devinait l'embarras de
l'orphelin, c'est parce que je sais que tu es si seul au monde que
j'ai trouvé le courage de te sauver. A ton tour, quand tu seras grand
et fort, il faudra aider ceux qui, comme toi, n'ont que le bon Dieu
pour père ici-bas.
--Oui, reprit Jean-Joseph du fond de son coeur, quand je serai
grand, je vous ressemblerai, je serai bon, je serai courageux!
--Et moi aussi, et moi aussi, reprit la petite voix tendre de Julien,
qui accourait avec un paquet de vêtements qu'on lui avait donnés pour
vêtir Jean-Joseph, car le pauvre enfant à moitié nu frissonnait sous
le vent froid de la montagne.
Lorsque cette nuit pénible fut achevée, le lendemain, au moment de
partir, M. Gertal prit le fermier à part:
--Mon brave ami, lui dit-il, je vous vois plus désespéré qu'il ne
faut. Voyons, du courage, avec le temps on répare tout. Tenez, les
affaires ont été bonnes pour moi cette année, Dieu merci; cela fait
que je puis vous prêter quelque chose. Voici cinquante francs; vous me
les rendrez quand vous pourrez: je sais que vous êtes un homme actif;
seulement promettez-moi de ne pas vous laisser aller au découragement.
Le fermier, ému jusqu'aux larmes, serra la main du Jurassien, et on se
quitta le coeur gros de part et d'autre.
Une fois en voiture avec les deux enfants, M. Gertal posa la main sur
l'épaule d'André; il le regardait avec une sorte de fierté et de
tendresse.
--Tu n'es plus un enfant, André, lui dit-il, car tu t'es conduit comme
un homme. Tout le monde perdait la tête; toi, tu as gardé ta présence
d'esprit; aussi je ne sais ce qu'il faut le plus louer, ou du courage
que tu as montré ou de l'intelligence si prompte et si nette dont tu
as fait preuve.
Il se tourna ensuite vers Julien.
--Et toi aussi, mon petit Julien, tu as eu la bonne pensée de songer à
Jean-Joseph quand tout le monde l'oubliait; tu l'as éveillé avec la
pierre que tu as lancée dans le volet, et c'est à toi qu'il doit
d'exister encore, puisque personne ne pensait à lui. Vous êtes deux
braves enfants tous les deux, et je vous aime de tout mon coeur.
Continuez toujours ainsi, car il ne suffit pas dans le péril d'avoir
un coeur courageux: il faut encore savoir conserver un esprit calme
et précis, qui sache diriger le coeur et qui l'aide à triompher du
danger par la réflexion.
LXI.--Les chèvres du mont d'Or.--Ce que peut rapporter une chèvre
bien soignée.
Le bétail bien logé et bien nourri rapporte le double.
On quitta l'Auvergne et on entra dans le Lyonnais. M. Gertal fit
remarquer aux enfants qu'on était dans l'un des départements les plus
industrieux de la France, celui du Rhône. Aux environs de Lyon, nos
trois amis firent un détour et passèrent au milieu de villages animés;
Julien demanda le nom de cet endroit.--C'est le mont d'Or, dit M.
Gertal; un joli nom, comme tu vois. Ne le confonds pas avec la
montagne que nous avons vue en Auvergne, non loin de Clermont, et qui
s'appelle le mont Dore. Sais-tu qu'est-ce qui fait la richesse de ces
villages où nous sommes? Ce sont des chèvres que les cultivateurs
élèvent en grande quantité. Dans aucun lieu de la France il n'y a
autant de chèvres sur une si petite étendue de terrain. On en compte
18,000.
[Illustration: CHÈVRES EN STABULATION.--La chèvre est un des
animaux qui s'accommodent le mieux du séjour de l'étable, quand
l'étable est bien propre, bien tenue et point humide. On a calculé
que vingt-quatre chèvres et un bouc peuvent rapporter par année,
en lait ou en jeunes chevreaux, jusqu'à 1,200 francs de bénéfice
net.]
--18,000 chèvres! dit Julien, mais je n'en vois pas une. Nous en avons
vu tant au contraire, en Auvergne, galoper sur les montagnes! Elles
étaient bien jolies.
--Elles étaient fort jolies en effet, mais le cultivateur n'élève
point les chèvres seulement pour leur gentillesse: c'est surtout pour
le lait et les jeunes chevreaux qu'elles donnent. Eh bien, pour donner
du lait, les chèvres n'ont pas un besoin absolu de galoper sur les
montagnes. Quand on les place dans des étables bien propres et bien
soignées et qu'on les nourrit convenablement, elles s'accommodent à ce
genre de vie qui consiste à garder l'étable et qu'on appelle la
_stabulation_. C'est ce qui arrive ici où nous sommes. Les 18,000
chèvres dont je te parle sont toutes enfermées dans des étables. De
cette manière elles ne nuisent point à la culture des champs et ne
vont point dévorer à tort et à travers les jeunes pousses des arbres.
D'autre part, chacune donne jusqu'à six cents litres de lait par an.
On fait avec ce lait un fromage estimé, si bien que chaque chèvre
rapporte chaque année aux habitants 125 fr. par tête: il y a, sur ces
125 francs à déduire la nourriture; mais elle est peu coûteuse.
--125 fr. par tête, dit Julien, et 18,000 chèvres! cela fait bien de
l'argent. Je n'aurais jamais cru que les chèvres fussent des animaux
si utiles. Est-ce singulier à penser, que toutes ces chèvres sont
renfermées et que nous n'en voyons pas une!
Au même moment, comme ils passaient près d'une ferme, on entendit un
petit bêlement auquel bien vite répondirent de droite et de gauche
d'autres bêlements semblables.