ruisseaux d'eau courante. Le Cantal est un département pauvre; ses
habitants sont souvent obligés d'émigrer, comme on fait en Savoie,
pour aller gagner leur vie ailleurs: ils se font portefaix,
charbonniers, et souvent chaudronniers. Le métier de chaudronnier est
un de ceux que les Auvergnats préfèrent, et Aurillac est un des grands
centres de la chaudronnerie. Mais, petit Julien, puisque tu es savant
en géographie, sais-tu ce que c'est que le Cantal?
--Oh! dame, monsieur Gertal, je ne sais pas tant de choses, moi; mais
je pense que cela doit être une rivière, comme l'Allier que j'ai vu à
Moulins.
--Allons donc! c'est une montagne. Le Plomb du Cantal a près de 1,900
mètres de hauteur, il y a de la neige sur le sommet une bonne partie
de l'année. Pour moi, je n'oublierai jamais le Cantal, vois-tu, parce
que j'y suis monté.
--Vraiment, monsieur Gertal? Est-ce que c'est difficile d'aller là
comme au mont Blanc?
[Illustration: CHAUDRONNERIE D'AURILLAC.--La chaudronnerie est
l'art de fabriquer tous les ustensiles en métal qui servent à
faire chauffer l'eau et les aliments. La petite chaudronnerie
fabrique les chaudrons de cuisine, les casseroles, les poêlons,
etc. La grosse chaudronnerie fabrique les énormes chaudières des
locomotives ou des bateaux à vapeur, les cuves des teinturiers,
etc. L'Auvergne et la Normandie sont les centres de la
chaudronnerie.]
--Oh! non, certes; seulement l'orage nous prit au haut: il pleuvait à
verse, il soufflait un vent effroyable, et il n'y avait qu'un petit
bout de rocher abrupt pour tout abri; l'orage dura quatre heures, et
nous avons grelotté tout le temps sur ce sommet, mes amis et moi.
--Oh! dit Julien, moi, je serais descendu bien vite en courant pour me
réchauffer.
--Toi, petit, tu aurais dû faire comme les camarades, attendre. Quand
un brouillard ou une pluie couvre les montagnes du Cantal, si l'on est
au sommet, il faut bon gré mal gré y rester jusqu'à la fin, ou risquer
des chutes dangereuses. On voit au-dessous de ses pieds une mer de
nuages noirs sillonnés par la foudre; ce n'est pas le moment de
descendre.
--Certes, dit André, je comprends cela. Et Julien a-t-il donc déjà
oublié combien les brouillards sont terribles sur la montagne?
--Non, mon frère, dit le petit garçon. Je me rappellerai toujours les
Vosges, et cette nuit où tu m'as réchauffé dans tes bras et où je me
suis endormi en priant Dieu d'avoir pitié des deux orphelins à
l'abandon.
--Et Dieu t'a exaucé, enfant, dit le patron, puisque vous voilà à
moitié de votre long voyage et en bon chemin.
LIV.--Julien parcourt Clermont-Ferrand--Les maisons en lave.--Pâtes
alimentaires et fruits confits de la Limagne.--Réflexions sur le
métier de marchand.
Le vrai bonheur est dans la maison de la famille.
Quand le petit Julien arriva à Clermont et qu'il eut parcouru les rues
de la ville pour faire les commissions du patron, il fut tout
désappointé.
--Oh! André, dit-il au retour pendant le dîner, que c'est triste,
cette ville-là! les maisons sont si hautes, et toutes les pierres
noires comme de l'ardoise! on dirait une prison; pourquoi donc,
monsieur Gertal?
--C'est qu'ici, presque tout est construit en lave.
--En lave? ce n'est pas beau, la lave; qu'est-ce que c'est donc?
--Julien, dit André, tu réponds trop vite; cela fait que tu parles
sans réfléchir. Voyons, qu'est-ce qui sort des volcans?
[Illustration: UNE COULÉE DE LAVE LE LONG D'UNE RIVIÈRE.--Lorsque
la lave des volcans coulait liquide et brûlante sur leurs flancs,
elle s'amassait là où elle rencontrait des obstacles, et en se
refroidissant elle forma ainsi des sortes de murs. Plus tard, ces
murs se sont fendus et divisés régulièrement. La coulée de lave
représentée ici a l'aspect d'une rangée de tuyaux d'orgue.]
Cette fois, Julien réfléchit un moment et dit:
--Je me rappelle, à présent: il sort des volcans une sorte de boue
brûlante appelée lave. Il y a beaucoup d'anciens volcans en Auvergne,
il doit y avoir de la lave; mais on fait donc des maisons avec la
lave des volcans?
--Oui, Julien, reprit M. Gertal, la lave refroidie a la couleur de
l'ardoise, ce qui est sombre, c'est vrai; mais la lave a une dureté et
une solidité égales à celles du marbre. Il y a en Auvergne des masses
de lave considérables qu'on appelle des _coulées_ parce qu'elles ont
coulé des volcans; on en rencontre parfois qui bordent le lit des
rivières comme une longue rangée de tuyaux d'orgue; il y a aussi dans
la lave des trous, des colonnades, des grottes curieuses ayant toute
sorte de formes. Depuis cinq siècles on exploite en Auvergne des
carrières de lave, et on en a retiré de quoi bâtir toutes les maisons
de la Limagne, et des pays voisins.
[Illustration: UNE GROTTE DE LAVE.--Dans la lave sortie autrefois
des volcans se creusent des grottes avec des colonnes, dont
quelques-unes ont des formes les plus curieuses.]
--Tout de même, dit le petit Julien, c'est bien singulier de penser
que les volcans nous ont donné la maison où nous voilà!
--Ils ont aussi donné à la Limagne sa richesse. Généralement les
terrains volcaniques sont plus fertiles. C'est avec les blés abondants
de la Limagne que Clermont fait les excellentes pâtes alimentaires,
les vermicelles, les semoules dont j'ai acheté une grande quantité et
que nous chargerons demain dans la voiture. Les fruits secs et confits
que Clermont prépare si bien et à bon marché ont aussi mûri dans la
Limagne.
--Est-ce que vous en avez acheté, monsieur Gertal?
--Oui, dit le patron, et j'en trouverai une vente certaine, car ils
sont renommés. En même temps, il chercha dans sa poche et atteignit un
petit sac:--Voici des échantillons; goûtez cette marchandise, enfants.
Il y avait des abricots, des cerises, des prunes. Julien fut d'avis
que la Limagne était un pays superbe, puisqu'il donne des fruits si
parfaits, et que les habitants étaient fort industrieux de savoir si
bien les conserver.
M. Gertal reprit alors:--Pour votre vente à vous, enfants, je vous
achèterai des dentelles du pays: à Lyon, vous les vendrez à merveille.
--Des dentelles! s'écria Julien; mais, monsieur Gertal, est-ce que
nous saurons vendre cela?...Comment voulez-vous?...--Et l'enfant
regardait le patron d'un air penaud.
--Bah! pourquoi non, petit Julien? Je te montrerai. Il est bon de
s'habituer à travailler en tout genre quand on a sa vie à gagner. Un
paquet de dentelles sera moins lourd à porter chez les acheteurs que
deux poulardes.
--Pour ça, c'est vrai, reprit gaîment le petit garçon; les poulardes
étaient pesantes, monsieur Gertal: vous les aviez joliment choisies.
Mais, dites-moi, en Auvergne, les femmes font donc de la dentelle et
des broderies, comme dans mon pays de Lorraine?
[Illustration: DENTELLIÈRE D'AUVERGNE.--La dentelle se fait sur un
métier portatif, sorte de coussin, au milieu duquel se trouve une
petite roue percée de trous qui correspondent au dessin de la
dentelle. Les dentellières ont souvent le tort de tenir leur
métier sur leur genoux, au lieu de le placer sur une table; elles
peuvent ainsi devenir contrefaites et même, à la longue, elles
s'exposent aux paralysies, à cause de la position immobile
qu'elles gardent pour ne pas ébranler leur métier.]
--Elles font des dentelles à très bas prix et solides. Il y a
soixante-dix mille ouvrières qui travaillent à cela dans l'Auvergne et
dans le département voisin, la Haute-Loire, chef-lieu le Puy. Comme la
vie est à bon marché dans tous ces pays, et que les populations sont
sobres, économes et consciencieuses, elles fabriquent à bon compte
d'excellente marchandise, et le marchand qui la revend n'a point de
reproches à craindre.
--C'est un métier bien amusant d'être marchand, dit le petit Julien;
on voyage comme si on avait des rentes, et on gagne l'argent aisément.
--Petit Julien, répondit M. Gertal, je m'aperçois que tu parles
souvent à présent sans réflexion. En ce moment-ci, il se trouve que la
vente est bonne et qu'on gagne sa vie, c'est agréable; mais tu oublies
qu'il y a des mois et quelquefois des années où on ne vend pas de quoi
vivre, et petit à petit on mange tout ce qu'on avait amassé. Et puis,
tu crois donc que moi, qui ai vu cent fois ces pays nouveaux pour
toi, je n'aimerais pas mieux, à cette heure, être au coin de mon feu,
assis auprès de ma femme avec mon fils sur les genoux, au lieu d'errer
sur toutes les grandes routes en songeant à ma petite famille et en
m'inquiétant de tout ce qui peut lui arriver pendant mon absence?
--Oh! c'est vrai, monsieur Gertal; voilà que je deviens étourdi tout
de même! Je parle comme cela, du premier coup, sans réfléchir; ce
n'est pas beau, et je vais tâcher de me corriger. Je comprends bien,
allez, que, pour celui qui a une famille, rien ne vaut sa maison, son
pays.
LV.--La ville de Thiers et les couteliers.--Limoges et la
porcelaine.--Un grand médecin né dans le Limousin, Dupuytren.
Ce qu'il y a de plus heureux dans la richesse, c'est qu'elle
permet de soulager la misère d'autrui.
Ce fut à la petite pointe du jour qu'on quitta Clermont; aussi on
arriva de bonne heure à Thiers. Cette ville toute noire, aux rues
escarpées, aux maisons entassées sur le penchant d'une montagne, est
très industrieuse et s'accroît tous les jours. Elle occupe vingt mille
ouvriers, et c'est aujourd'hui la plus importante ville de France pour
la coutellerie.
[Illustration: ATELIER DE COUTELLERIE A THIERS.--La coutellerie
fabrique tous les couteaux, grands et petits, dont nous nous
servons, ainsi que les canifs, grattoirs, etc. Les ouvriers
représentés préparent les lames. D'autres, pendant ce temps, ont
préparé les manches des couteaux, et il n'y aura plus qu'à les
emmancher. Le grand soufflet qui sert à exciter le feu de la forge
est mis en mouvement par un chien qui tourne dans une sorte de
cage ronde comme font les écureuils.]
Pendant que Pierrot dînait, nos amis dînèrent eux-mêmes, puis on se
diligenta pour faire les affaires rapidement, car le patron ne voulait
pas coucher à Thiers.
M. Gertal emmena les enfants avec lui, et ils achetèrent un paquet
d'excellente coutellerie à bon marché, pour une valeur de 35 fr.; la
veille, on avait déjà employé à Clermont les 35 autres francs en
achats de dentelles.
Quand on fut en route, tandis que Pierrot gravissait pas à pas le
chemin montant, Julien dit à M. Gertal:
--Avez-vous vu, monsieur, les jolies assiettes ornées de dessins et de
fleurs dans lesquelles on nous a servi le dessert à Thiers? Moi, j'ai
regardé par derrière, et j'ai vu qu'il y avait dessus: _Limoges_. Je
pense que cela veut dire qu'on les a faites à Limoges. Limoges n'est
donc pas loin d'ici?
--Ce n'est pas très près, répondit M. Gertal. Cependant le Limousin
touche à l'Auvergne. C'est un pays du même genre, un peu moins
montagneux et beaucoup plus humide.
[Illustration: OUVRIERS FABRIQUANT DE LA PORCELAINE.--La
porcelaine se fabrique avec une terre très fine, le _kaolin_,
qu'on réduit en pâte. Ensuite on divise cette pâte en feuilles
blanches comme des feuilles de papier. L'ouvrier de droite tient
une de ces feuilles entre ses mains et va l'appliquer sur le moule
pour en faire un saladier. En même temps il faut tourner le moule.
L'ouvrier de gauche est plus avancé en besogne. Sa feuille a déjà
la forme du moule et il achève de l'appliquer avec une éponge. Il
n'y a plus ensuite qu'à faire cuire au four les objets fabriqués.]
--Je vois, reprit Julien, que dans ce pays-là on fabrique beaucoup
d'assiettes, puisqu'il y en a jusque par ici.
--Oh! petit Julien, il y en a par toute la France, des porcelaines et
des faïences de Limoges. Non loin de cette dernière ville, à
Saint-Yrieix, on a découvert une terre fine et blanche: c'est cette
terre que les ouvriers pétrissent et façonnent sur des tours pour en
faire de la porcelaine. Il y a à Limoges une des plus grandes
manufactures de porcelaine de la France. Limoges est du reste une
ville peuplée, commerçante et très industrieuse.
André était à côté de Julien.
--Eh bien, lui dit-il, puisque nous parlons de Limoges et du Limousin,
où nous ne devons point passer, cherche dans ton livre: il y a sans
doute des grands hommes nés dans cette province. Tu nous feras la
lecture, et ce sera pour nous comme un petit voyage en imagination.
Julien s'empressa de prendre son livre et lut la vie de Dupuytren.
Vers la fin du siècle dernier naquit, de parents très pauvres, le
jeune Guillaume DUPUYTREN. Son père s'imposa de dures privations
pour le faire instruire. L'enfant profita si bien des leçons de
ses maîtres, et ses progrès furent si rapides que, dès l'âge de
dix-huit ans, il fut nommé à un poste important de l'École de
médecine de Paris: car Guillaume voulait être médecin-chirurgien.
Il le fut bientôt en effet, et ne tarda pas à devenir illustre.
On le demandait partout à la fois, chez les riches comme chez les
pauvres; mais lui, qui se souvenait d'avoir été pauvre,
prodiguait également ses soins aux uns et aux autres. Il
partageait en deux sa journée: le matin soignant les pauvres, qui
ne le payaient point, le soir allant visiter les riches, qui lui
donnaient leur or. Il mourut comblé de richesses et d'honneur, et
il légua deux cent mille francs à l'École de médecine pour faire
avancer la science à laquelle il a consacré sa vie.
[Illustration: DUPUYTREN, un des plus grands chirurgiens du
dix-neuvième siècle, est né à Pierre-Buffières (Haute-Vienne), en
1777; il est mort en 1835.]
LVI.--Une ferme dans les montagnes d'Auvergne.--Julien et le jeune
vannier Jean-Joseph.--La veillée.
Enfants, si par la pensée vous vous mettiez à la place de ceux
qui ont perdu leurs parents, combien les vôtres vous
deviendraient plus chers?
Nos trois voyageurs arrivèrent à un hameau situé dans la montagne au
milieu des «bois noirs,» comme on les appelle, à une dizaine de
kilomètres de Thiers. On descendit chez un fermier du hameau que le
patron connaissait. Puis M. Gertal, qui ne perdait jamais une minute,
courut la campagne pour acheter des fromages d'Auvergne. Il les fit
porter dans sa voiture, afin qu'on fût prêt à repartir le lendemain.
Pendant ce temps, Julien et André étaient restés chez la fermière et
passaient la veillée en famille. Les femmes, réunies autour de la
lampe, étaient occupées à faire de la dentelle; les hommes, rudes
bûcherons de la montagne, aux épaules athlétiques, reposaient non loin
du feu leurs membres fatigués, tandis que la ménagère préparait la
soupe pour tout le monde.
Dans un coin voisin du foyer, un petit garçon de l'âge de Julien,
assis par terre, tressait des paniers d'osier.
Julien s'approcha de lui, portant sous son bras le précieux livre
d'histoires et d'images que lui avait donné la dame de Mâcon; puis il
s'assit à côté de l'enfant.
Le jeune vannier se rangea pour faire place à Julien, et sans rien
dire le regarda avec de grands yeux timides et étonnés; puis il reprit
son travail en silence.
[Illustration: LE VANNIER.--C'est l'ouvrier qui fabrique des vans,
des corbeilles et des paniers, avec des brins d'osier, de saule et
autres tiges flexibles qu'il entrelace adroitement. Les vanniers
ne doivent pas tenir serrées entre leurs lèvres les baguettes
d'osier dont ils veulent se servir ni les mâcher entre leurs
dents: cette mauvaise habitude entraîne des maladies de la
bouche.]
Ce silence ne faisait pas l'affaire de notre ami Julien, qui
s'empressa de le rompre.
--Comment vous appelez-vous? dit-il avec un sourire expansif. Moi,
j'ai bientôt huit ans, et je m'appelle Julien Volden.
--Je m'appelle Jean-Joseph, dit timidement le petit vannier, et j'ai
huit ans aussi.
--Moi, j'ai été à l'école à Phalsbourg et à Épinal, dit Julien, et
j'ai là un livre où il y a de belles images; voulez-vous les voir,
Jean-Joseph?
Jean-Joseph ne leva pas les yeux.
--Non, dit-il, avec un soupir de regret; je n'ai pas le temps: ce
n'est pas dimanche aujourd'hui et j'ai à travailler.
--Si je vous aidais? dit aussitôt le petit Julien, avec son obligeance
habituelle; cela n'a pas l'air trop difficile, et vous auriez plus
vite fini votre tâche.
--Je n'ai pas de tâche, dit Jean-Joseph. Je travaille tant que la
journée dure, et j'en fais le plus possible pour contenter mes
maîtres.
--Vos maîtres! dit Julien surpris; les fermiers d'ici ne sont donc pas
vos parents?
--Non, dit tristement le petit garçon; je ne suis ici que depuis deux
jours: j'arrive de l'hospice, je n'ai pas de parents.
Le gentil visage de Julien s'assombrit:
--Jean-Joseph, moi non plus je n'ai pas de parents.
Jean-Joseph secoua la tête:--Vous avez un grand frère, vous; mais moi,
je n'ai personne du tout.
--Personne! répéta Julien lentement comme si cela lui paraissait
impossible à comprendre. Pauvre Jean-Joseph!
Et les deux enfants se regardèrent en silence. Près d'eux, André
debout les observait. Il n'avait pas perdu un mot de leur
conversation, et malgré lui le visage triste du petit Jean-Joseph lui
serra le coeur: il songea combien son cher Julien était heureux
d'avoir un _grand frère_ pour l'aimer et veiller sur lui.
Cependant Julien rompit de nouveau le silence:--Jean-Joseph, dit-il,
aimez-vous les histoires?
--Je crois bien, répondit le jeune vannier; c'est tout ce qui m'amuse
le plus au monde.
Et il jeta un regard d'envie sur le livre de Julien.
--Eh bien, dit Julien, voilà ce que nous allons faire. Je vous lirai
une histoire de mon livre; je lirai tout bas; cela ne dérangera
personne et cela nous amusera tous les deux sans vous faire perdre de
temps.
Le visage de Jean-Joseph s'épanouit à son tour en un joyeux
sourire:--Oui, oui, lisez, Julien. Quel bonheur! vous êtes bien
aimable de partager avec moi votre récréation.
Julien tout heureux ouvrit son livre.
--Ces histoires-là, dit-il, ce ne sont pas des contes du tout, c'est
arrivé pour tout de bon, Jean-Joseph. Ce sont les histoires des hommes
illustres de la France; il y en a eu dans toutes les provinces, car la
France est une grande nation; mais nous lirons l'histoire des hommes
célèbres de l'Auvergne, puisque vous êtes né en Auvergne, Jean-Joseph.
--C'est cela, dit Jean-Joseph; voyons les grands hommes de l'Auvergne.
Julien commença à voix basse, mais distinctement.
LVII.--Les grands hommes de l'Auvergne.--Vercingétorix et l'ancienne
Gaule.
Il y a eu parmi nos pères et nos mères dans le passé des hommes
et des femmes héroïques; le récit de ce qu'ils ont fait de grand
élève le coeur et excite à les imiter.
La France, notre patrie, était, il y a bien longtemps de cela,
presque entièrement couverte de grandes forêts. Il y avait peu de
villes, et la moindre ferme de votre village, enfants, eût
semblé un palais. La France s'appelait alors la Gaule, et les
hommes à demi sauvages qui l'habitaient étaient les Gaulois.
Nos ancêtres, les Gaulois, étaient grands et robustes, avec une
peau blanche comme le lait, des yeux bleus et de longs cheveux
blonds ou roux qu'ils laissaient flotter sur leurs épaules.
Ils estimaient avant toutes choses le courage et la liberté. Ils
se riaient de la mort, ils se paraient pour le combat comme pour
une fête.
Leurs femmes, les Gauloises, nos mères dans le passé, ne leur
cédaient en rien pour le courage. Elles suivaient leurs époux à
la guerre; des chariots traînaient les enfants et les bagages;
d'énormes chiens féroces escortaient les chars.
--Regardez un peu, Jean-Joseph, l'image des chariots de guerre.
Jean-Joseph jeta un coup d'oeil rapide et Julien reprit:
L'histoire de ce qui s'est passé en ce temps-là dans la Gaule,
notre patrie, est émouvante.
Il y a bientôt deux mille ans, un grand général romain, Jules
César, qui aurait voulu avoir le monde entier sous sa domination,
résolut de conquérir la Gaule.
[Illustration: CHARIOT DE GUERRE DES GAULOIS.--Nos ancêtres de la
Gaule aimaient beaucoup la guerre et les voyages. Ils
s'assemblaient par grandes multitudes: les uns montaient sur des
chars, les autres allaient à pied, et ils partaient ainsi à la
conquête de lointains pays. Dans les batailles, ils lançaient des
flèches et des javelines du haut des chars comme du haut de tours
roulantes.]
Nos pères se défendirent vaillamment, si vaillamment que les
armées de César, composées des meilleurs soldats du monde, furent
sept ans avant de soumettre notre patrie.
Mais enfin la Gaule, couverte du sang de ses enfants, épuisée par
la misère, se rendit.
Un jeune Gaulois, né dans l'Auvergne, résolut alors de chasser
les Romains du sol de la patrie.
Il parla si éloquemment de son projet à ses compagnons que tous
jurèrent de mourir plutôt que de subir le joug romain. En même
temps, ils mirent à leur tête le jeune guerrier et lui donnèrent
le titre de _Vercingétorix_, qui veut dire _chef_.
Bientôt Vercingétorix envoya en secret dans toutes les parties de
la Gaule des hommes chargés d'exciter les Gaulois à se soulever.
On se réunissait la nuit sous l'ombre impénétrable des grandes
forêts, auprès des énormes pierres qui servaient d'autels; on
parlait de la liberté, on parlait de la patrie, et l'on
promettait de donner sa vie pour elle.
[Illustration: UN AUTEL DES ANCIENS GAULOIS.--On trouve dans
certaines contrées de la France, et surtout en Bretagne, des
sortes de grandes tables de pierre qui, construites depuis les
temps les plus reculés, servaient d'autels aux Gaulois, nos
ancêtres. C'est sur ces tables qu'ils sacrifiaient leurs victimes,
et ces victimes étaient parfois des hommes, des prisonniers de
guerre, des esclaves. On appelle ces monuments de pierre des
_dolmens_.]
Julien s'interrompit encore pour montrer à Jean-Joseph un autel des
anciens Gaulois, puis il reprit sa lecture:
Au jour désigné d'avance, la Gaule entière se souleva d'un seul
coup, et ce fut un réveil si terrible que, sur plusieurs points,
les légions romaines furent exterminées.
César, qui se préparait alors à quitter la Gaule, fut forcé de
revenir en toute hâte, pour combattre Vercingétorix et les
Gaulois révoltés. Mais Vercingétorix vainquit César à Gergovie.
--Gergovie, dit Jean-Joseph, c'est un endroit à côté de Clermont, j'en
ai entendu parler plus d'une fois. Continuez, Julien; j'aime ce
Vercingétorix.
Six mois durant, Vercingétorix tint tête à César, tantôt
vainqueur, tantôt vaincu.
Enfin César réussit à enfermer Vercingétorix dans la ville
d'Alésia, où celui-ci s'était retiré avec soixante mille hommes.
Alésia, assiégée et cernée par les Romains, comme notre grand
Paris l'a été de nos jours par les Prussiens, ne tarda pas à
ressentir les horreurs de la famine.
--Oh! dit Julien, un siège, je sais ce que c'est: c'est comme à
Phalsbourg, où je suis né et où j'étais quand les Allemands l'ont
investi. J'ai vu les boulets mettre le feu aux maisons, Jean-Joseph;
papa, qui était charpentier et pompier, a été blessé à la jambe en
éteignant un incendie et en sauvant un enfant qui serait mort dans le
feu sans lui.
--Il était brave, votre père, dit Jean-Joseph avec admiration.
--Oui, dit Julien, et nous tâcherons de lui ressembler, André et moi.
Mais voyons la fin de l'histoire:
La ville, où les habitants mouraient de faim, songeait à la
nécessité de se rendre, lorsqu'une armée de secours venue de tous
les autres points de la Gaule se présenta sous les murs d'Alésia.
Une grande bataille eut lieu; les Gaulois furent d'abord
vainqueurs, et César, pour exciter ses troupes, dut combattre en
personne. On le reconnaissait à travers la mêlée à la pourpre de
son vêtement. Les Romains reprirent l'avantage; ils enveloppèrent
l'armée gauloise. Ce fut un désastre épouvantable.
Dans la nuit qui suivit cette funeste journée, Vercingétorix,
voyant la cause de la patrie perdue, prit une résolution sublime.
Pour sauver la vie de ses frères d'armes, il songea à donner la
sienne. Il savait combien César le haïssait; il savait que plus
d'une fois, dès le commencement de la guerre, César avait cherché
à se faire livrer Vercingétorix par ses compagnons d'armes,
promettant à ce prix de pardonner aux révoltés. Le noble coeur de
Vercingétorix n'hésita point: il résolut de se livrer lui-même.
Au matin, il rassembla le conseil de la ville et y annonça ce
qu'il avait résolu. On envoya des parlementaires porter ses
propositions à César. Alors, se parant pour son sacrifice
héroïque comme pour une fête, Vercingétorix, revêtu de sa plus
riche armure, monta sur son cheval de bataille. Il fit ouvrir les
portes de la ville, puis s'élança au galop jusqu'à la tente de
César.