--C'est là justement le défaut de la fonte: elle se brise trop

aisément et n'a pas la solidité du fer pur. Pour changer cette fonte

que tu vois en un fer pur, il faudra la remettre dans d'autres

fourneaux, puis la _marteler_. Mais on peut employer la fonte, telle

que tu la vois ici, à la fabrication d'une foule d'objets pour

lesquels elle suffit.

[Illustration: OUVRIERS COULANT LA FONTE DANS UN MOULE.--Cet

énorme vase en tôle qui est suspendu à une _grue_, et que manient

à grand'peine deux ouvriers, peut contenir des milliers de

kilogrammes de métal fondu. On verse le métal dans une ouverture

qui communique avec un moule creux placé sous la terre. Ainsi se

fondent les cloches, les canons et tous les gros objets en fer ou

en fonte.]

Nos trois amis continuèrent leur promenade à travers la fonderie.

Partout la fonte en fusion coulait dans les rigoles ou tombait dans de

grands vases, et des ouvriers la versaient ensuite dans les moules; en

se refroidissant, elle prenait la forme qu'on voulait lui donner: ici,

on fondait des marmites, des chenets, des plaques pour l'âtre des

cheminées; là, des corps de pompe, ailleurs des balustrades et des

grilles.

--C'est d'une façon semblable, dit M. Gertal, mais avec un mélange ou

_alliage_ de plusieurs métaux qu'on fond les canons, les cloches

d'airain, les statues de bronze.

--Que je suis content, dit Julien, de savoir comment se fabriquent

toutes ces choses et d'en avoir vu faire sous mes yeux! Mais,

ajouta-t-il en soupirant, que de peine tout cela coûte! quel mal pour

avoir seulement un pauvre morceau de fer! Quand je pense que les

petits clous qui sont sous la semelle de mes souliers ont été tirés

d'abord de la terre, puis fondus dans les hauts-fourneaux, puis

martelés et façonnés! Que c'est étonnant tout de même, monsieur

Gertal!

--Oui, Julien, répondit le patron. On ne se figure pas combien les

moindres objets dont nous nous servons ont coûté de travail et même de

science; car les ingénieurs qui dirigent les ouvriers dans ces usines

ont dû faire de longues et pénibles études, pour savoir se reconnaître

au milieu de toutes ces inventions et de ces machines si compliquées.

Que serait la force de l'homme sans la science?

L.--Les forges du Creuzot.--Les grands marteaux-pilons à vapeur.--Une

surprise faite à Julien. Les mines du Creuzot; la ville souterraine.

Quelle sympathie nous devons à tant d'ouvriers courageux qui se

livrent aux plus durs et aux plus pénibles travaux!

Quand on eut bien admiré la fonderie, on passa dans les grandes

forges.

Là, Julien et André furent de nouveau bien étonnés.

La plupart des ouvriers qui allaient et venaient avaient la figure

garnie d'un masque en treillis métallique; de grandes bottes leur

montaient jusqu'au genou; leur poitrine et leurs bras étaient garnis

d'une sorte de cuirasse de tôle; ils étaient armés comme pour un

combat; et en effet, c'est une véritable lutte que ces robustes et

courageux ouvriers ont à soutenir contre le feu qui jaillit de toutes

parts, contre les éclaboussures et les étincelles du fer rouge.

[Illustration: LE MARTEAU-PILON A VAPEUR.--On emploie maintenant,

pour la construction des ponts en fer ou des grandes machines, des

pièces de métal tellement grosses, qu'aucun marteau mû par une

main d'homme ne pourrait les façonner. Pour les forger, on a

inventé l'énorme marteau-pilon que la vapeur met en mouvement et

qui peut frapper depuis deux cents jusqu'à cinq cents coups par

minute.]

Saisissant de longues tenailles, ils retiraient des fours les masses

de fer rouge; puis, les plaçant dans des chariots qu'ils poussaient

devant eux, ils les amenaient en face d'énormes enclumes pour être

frappées par le marteau.

Mais ce marteau ne ressemblait en rien aux marteaux ordinaires que

manient les serruriers ou les forgerons des villages; c'était un lourd

bloc de fer qui, soulevé par la vapeur entre deux colonnes, montait

jusqu'au plafond, puis retombait droit de tout son poids sur

l'enclume.

--Regarde bien, Julien, dit M. Gertal: voici une des merveilles de

l'industrie. C'est ce qu'on appelle le marteau-pilon à vapeur, qui a

été fabriqué et employé pour la première fois dans l'usine du Creuzot

où nous sommes. Ce marteau pèse de 3,000 à 5,000 kilogrammes: tu te

figures la violence des coups qu'il peut donner.

Au même moment, comme poussée par une force invincible, l'énorme masse

se souleva; l'ouvrier venait de placer sur l'enclume son bloc de fer

rouge: il fit un signe, et le marteau-pilon, s'abaissant tout à coup,

aplatit le fer en en faisant jaillir une nuée d'étincelles si

éblouissantes que Julien, tout éloigné qu'il était, fut obligé de

fermer les yeux.

--Vous voyez, dit M. Gertal, quelle est la force de ce marteau; eh

bien, ce qu'il y a de plus merveilleux encore, c'est la précision et

la délicatesse avec laquelle il peut frapper. Cette même masse que

vous venez de voir broyer un bloc de fer, peut donner des coups aussi

faibles qu'on le veut: elle peut casser la coque d'une noix sans

toucher à la noix même.

--Est-ce possible? Monsieur Gertal.

--Mais oui, dit un ouvrier qui connaissait M. Gertal et qui regardait

avec plaisir la gentille figure de Julien. Tenez, petit, j'ai fini mon

travail, et je vais vous faire voir quelque chose de curieux.

L'ouvrier prit dans un coin sa bouteille de vin, plaça dessus le

bouchon sans l'enfoncer, mit la bouteille sur l'enclume, et dit deux

mots à celui qui faisait manoeuvrer le marteau. La lourde masse se

dressa, et Julien croyait que la bouteille allait être brisée en mille

morceaux; mais le marteau s'abaissa tout doucement, vint toucher le

bouchon, et l'enfonça délicatement au ras du goulot.

Julien battit des mains.

Bien d'autres choses émerveillèrent encore nos jeunes amis. Là, le fer

rouge passait entre des rouleaux et sortait aplati en lames semblables

à de longues bandes de feu; ailleurs, des ciseaux d'acier, mis en

mouvement par la vapeur, tranchaient des barres de fer comme si c'eût

été du carton; plus loin, des rabots d'acier, mus encore par la

vapeur, rabotaient le fer comme du bois et en arrachaient de vrais

copeaux.

Julien ne se lassait pas de regarder ces grands travaux accomplis si

rapidement par la vapeur, et qui lui faisaient songer aux fées de la

mère Gertrude. On parcourut les ateliers de construction où se font

chaque année plus de quatre-vingts locomotives, des quantités

considérables de rails, des coques de bateaux à vapeur, des ponts en

fer, des engins de toute sorte pour les frégates et les vaisseaux de

ligne.

* * * * *

--Voyons maintenant les mines de houille, dit M. Gertal.

--Des mines? dit Julien. Il y a des mines aussi!

--Oui, mon enfant; tout le bruit, tout le mouvement que tu vois ici

est l'image du bruit et du mouvement qui se font également sous nos

pieds dans la vaste mine de houille. Sous la terre où nous marchons,

sous cette ville de travail où nous sommes, il y en a une autre non

moins active, mais sombre comme la nuit. On y descend par dix puits

différents. Viens, nous allons voir l'entrée d'un de ces puits.

Quand André et Julien arrivèrent, c'était le moment où des ouvriers,

munis de leurs lampes, allaient descendre dans le souterrain. Julien

les vit s'installer dans la cage, au-dessus du grand trou noir, que le

jeune garçon regardait avec épouvante. Puis on donna le signal de la

descente, une machine à vapeur siffla, et la cage s'enfonça dans le

trou avec les mineurs qu'elle portait.

--Est-ce que ce puits est bien profond? demanda Julien.

--Il a 200 mètres environ, et on le creuse de plus en plus. Tout le

long du puits on rencontre des galeries sur lesquelles il donne accès.

Cette ville souterraine renferme des rues, des places, des rails où

roulent des chariots de charbon que les mineurs ont arraché à coups de

pic et de pioche. C'est ce charbon qui alimentera les grands fourneaux

que tu as vus, c'est lui qui mettra en mouvement ces machines qui

sifflent, tournent et travaillent sans repos. Puis, quand à l'aide de

ce charbon on aura fabriqué toutes les choses que tu as vues, on les

expédiera par le canal du Centre sur tous les points de la France.

--Oh! monsieur Gertal, s'écria le petit Julien, je vois que la

Bourgogne travaille fameusement, elle aussi! et je réfléchis en

moi-même que, si la France est une grande nation, c'est que dans

toutes ses provinces on se donne bien du mal; c'est à qui fera le plus

de besogne.

--Oui, petit Julien, l'honneur de la France, c'est le travail et

l'économie. C'est parce que le peuple français est économe et

laborieux qu'il résiste aux plus dures épreuves, et, qu'en ce moment

même, il répare rapidement ses désastres. Ne l'oublions jamais, mes

enfants, et faisons-nous gloire, nous aussi, d'être toujours laborieux

et économes.

LI.--Le Nivernais et les bois du Morvan.--Les principaux arbres de nos

forêts.--Le flottage des bois sur les rivières.--Le Berry et le

Bourbonnais.--Vichy. Richesse de la France en eaux minérales.

Les arbres nous donnent leur ombre, leurs fruits, leur bois; ils

purifient l'air, retiennent la terre par leurs racines et la

rendent plus fertile en empêchant la sécheresse.

On partit du Creuzot le lendemain matin. Bientôt même, on quitta le

département de Saône-et-Loire. On avait vendu au Creuzot les

marchandises qui étaient dans la voiture, et Pierrot, allégé de sa

charge, trottait plus rapidement.

--Qu'est-ce donc que ces montagnes si boisées que nous voyons à

présent? demanda Julien; est-ce encore la côte d'Or?

--A quoi penses-tu donc, Julien? répondit le patron. Tu sais bien que

la côte d'Or est couverte de vignes. Nous avons quitté la Bourgogne:

nous voici dans le Nivernais; les monts boisés que tu vois sont les

collines du Morvan.

--C'est un pays qui doit produire beaucoup de bois, à ce qu'il me

semble, dit André.

[Illustration: CARTE DU NIVERNAIS, DU BERRY, DU BOURBONNAIS ET DE

LA MARCHE.--Ces provinces sont parfois couvertes de landes et de

marécages, comme dans le Berry. Le Nivernais et le Bourbonnais ont

à la fois une agriculture et une industrie très actives: le Berry

est moins avancé sous ce rapport. Dans la Marche se trouvent de

petites villes industrieuses, comme Guéret et Aubusson, dont les

tapis sont renommés.]

--Oui, la richesse du département de la Nièvre, ce sont surtout ses

forêts. Il y a beaucoup de cours d'eau, au moyen desquels on expédie

les bois en les faisant flotter. N'as-tu pas déjà remarqué, Julien,

le long de notre route, ces bois et ces grosses bûches qui descendent

tout seuls les rivières?

--Oui, oui: il y a sur le rivage des ouvriers armés de crocs qui

empêchent les bûches de s'arrêter en chemin.

[Illustration: FLOTTAGE DES BOIS DANS LA NIÈVRE.--Pour transporter

sans frais les bois abattus, on les amène jusqu'au bord des

rivières ou des ruisseaux, et on les y jette pêle-mêle, bûche à

bûche. Quand les bois sont descendus jusqu'à l'endroit où la

rivière s'élargit et devient navigable, on les arrête et on les

dispose en forme de radeaux dits _trains de bois_, sur lesquels

montent les mariniers pour les diriger.]

[Illustration: Chêne. Châtaignier. Orme. Pin. LES ARBRES DE NOS

FORETS.--Le _chêne_ est un arbre magnifique qui vit communément

100 ou 150 ans et qui dépasse parfois 500 ans. Son bois est un des

plus durs: son écorce, appelée _tan_, sert au tannage des cuirs:

ses _glands_ servent à nourrir les porcs.--La France possède aussi

de grandes forêts de châtaigniers, qui se trouvent surtout dans le

Limousin, l'Auvergne, les Cévennes, etc. Les châtaignes forment un

des principaux aliments des montagnards de ces pays.--L'orme, qui

sert à ombrager la plupart de nos grandes routes et de nos

promenades, est aussi un très bel arbre donnant d'excellent bois

de charpente et de chauffage.--Les pins, qui nous donnent la

résine, croissent en grand nombre dans la Gascogne et la

Provence.]

--Eh bien, c'est un homme de la Nièvre, Jean Rouvet, qui a eu le

premier, il y a déjà quatre cents ans, la bonne idée de faire flotter

les bois de cette manière en les abandonnant au cours de l'eau. Ainsi

arrivent jusqu'à Paris et dans les autres villes les bois qui servent

à chauffer les habitants ou à construire les maisons.

--Tiens, dit Julien, voilà justement des bûcherons qui abattent là-bas

de grands chênes. Partout où on regarde, on ne voit rien que des

chênes.

--C'est que le chêne est le principal de nos arbres; il couvrait

autrefois presque toute la France. Mais nous avons aussi le

châtaignier, l'orme, le hêtre, les pins et les sapins.

--Oh! pour les pins et les sapins, nous les connaissons bien, dit

André: il y en a assez dans les Vosges.

--Ici, dans la Nièvre, c'est le chêne qui domine.

--Le chef-lieu de la Nièvre, c'est Nevers, se mit à dire le petit

Julien tout fier, car il cherchait cela depuis deux minutes; et Nevers

est sur la Nièvre.

--Eh bien, savant petit Julien, dit le patron, tu te rappelleras qu'il

y a à Nevers une importante fonderie de canons pour la marine, où l'on

fond les canons en coulant le métal dans des moules, comme nous avons

vu faire au Creuzot. Un peu plus loin, à Bourges, se trouve aussi une

fonderie d'armes.

--Bourges, c'est l'ancienne capitale du Berry et le chef-lieu du Cher,

n'est-ce pas, monsieur? dit André.

--Précisément. Et toi, Julien, n'as-tu jamais entendu parler du Berry?

--Oh! si, monsieur Gertal, car on parle toujours des moutons du Berry,

ce qui me fait penser qu'il doit y avoir de beaux moutons dans ce

pays-là.

--Tu ne te trompes pas, et les laines du Berry sont renommées.

--Est-ce que nous allons encore voir Bourges et le Berry, monsieur

Gertal?

--Comme tu y vas, Julien! Nous ne voyageons pas pour notre plaisir,

mais pour nos affaires, et nous ne pouvons visiter toutes les villes

de France. Nous n'avons point d'affaires dans le Berry. C'est dans le

Bourbonnais que nous allons bientôt entrer. Le Bourbonnais a formé le

département de l'Allier.

[Illustration: MOULE D'UN CANON.--Ce moule se trouve placé sous

terre. On verse dedans le métal fondu; ensuite, quand le métal est

refroidi, on brise le moule: le métal a pris la forme d'un canon.]

--Julien, dit André, quel est le chef-lieu du département de l'Allier?

Le sais-tu aussi bien que celui de la Nièvre?

--L'Allier, dit Julien en cherchant, l'Allier... chef-lieu... Eh bien,

ne voilà-t-il pas que je ne me rappelle point du tout!

--Et le petit garçon baissa la tête tout honteux.

--Chef-lieu, Moulins, dit M. Gertal. Allons, Julien, nous passerons

demain à Moulins; cela fait que tu connaîtras cette ville, et tu ne

l'oublieras plus.

--Mais dites-moi, monsieur Gertal, qu'y a-t-il donc à se rappeler dans

le département de l'Allier?

--C'est, je crois, dans l'Allier que se trouve Vichy, le grand

établissement d'eaux minérales, dit André.

[Illustration: LA BUVETTE DES EAUX MINÉRALES A VICHY.--Dans les

établissements d'eaux minérales, on voit l'eau de la source sortir

de la terre ou du rocher, bouillante, tiède, ou froide. C'est là

que viennent boire les malades, et cet endroit s'appelle la

buvette.]

--Justement, dit le patron.

--Moi, je sais ce que c'est que les établissements d'eaux pour les

malades, dit Julien. En Lorraine, il y a Plombières, et Mme Gertrude

m'a raconté cela; et puis j'ai vu Plombières dans des images.

--Eh bien, Vichy est le plus grand établissement d'eaux minérales du

monde entier: il s'y est rendu, en certaines années, jusqu'à cent

mille personnes. Tous ces gens venaient pour remettre leur santé, pour

boire l'eau chargée de divers sels qui jaillit toute chaude de terre,

ou pour prendre des bains dans cette eau. C'est que, vois-tu, petit

Julien, les eaux minérales sont encore au nombre des principales

richesses de la France: nul pays ne possède autant de sources célèbres

pour la guérison des maladies.

LII.--La probité.--André et le jeune commis.

Honneur et probité, voilà la vraie noblesse.

--André, dit un jour M. Gertal, voici un énorme paquet de marchandises

que je viens de vendre. Il est trop lourd pour Julien; charge-le sur

ton épaule et va le porter à son adresse. Voici la facture, mets-la

dans ta poche: elle s'élève à deux cents francs. Si on te paie tout de

suite, tu diminueras six francs: cela engagera le client à payer

comptant une autre fois.

André chargea aussitôt le paquet sur son dos et partit. C'était dans

un faubourg éloigné de Moulins qu'il se rendait, et il était assez

fatigué en arrivant. Un jeune commis le reçut, car le maître de la

maison venait de sortir et avait laissé l'argent à son commis pour

payer à sa place.

Le jeune homme dit à André qu'il avait là les deux cents francs tout

prêts.

--Puisque votre patron paie tout de suite, dit André en comptant

l'argent, M. Gertal m'a dit de rabattre six francs sur la facture. Les

voici; vous les remettrez à votre maître.

--Certainement, certainement, répondit le commis en traînant sur les

mots d'un air narquois. A vrai dire, ce seront six francs qui ne

profiteront guère: mon maître n'y compte pas, et ils seraient bien

mieux placés moitié dans votre poche, moitié dans la mienne.

En disant cela, il riait d'un gros rire en dessous et il tournait

entre ses doigts les six pièces d'un franc, regardant André de côté

pour voir ce qu'il dirait.

André, trop honnête pour supposer que ce fût sérieux, n'en rougit pas

moins jusqu'aux oreilles, tant cette manière de parler lui déplaisait.

Cependant il se tut par politesse pour le commis et prit la plume pour

acquitter la facture.

Le jeune homme, en voyant André rougir, s'imagina que c'était par

timidité et que ce silence était de l'indécision; il reprit donc,

pensant le décider.

--Hélas! par le temps qui court l'argent est dur à gagner pour les

employés. On les exténue de fatigue, on les paie mal, et pourtant les

maîtres regorgent d'argent. Mais, Dieu merci, avec un peu d'adresse on

peut suppléer à l'avarice des patrons... Tenez, ajouta-t-il en

baissant la voix et en présentant trois francs à André, partageons

l'aubaine; nous nous arrangerons et personne ne le saura.

André cette fois fut si indigné qu'il ne se contint pas.

--Malheureux, s'écria-t-il, vous ne m'avez donc pas regardé en face,

que vous me croyez capable de mettre dans ma poche l'argent d'autrui?

En même temps, avec la rapidité de pensée qui lui était naturelle, il

arracha des doigts du commis la facture qu'il venait d'acquitter, et

d'une main que l'émotion rendait tremblante il reprit la plume, puis

marqua en grosses lettres qu'il avait fait au nom de M. Gertal un

rabais de six francs.

--A présent, dit-il en posant la plume et la facture sur la table,

vous serez bien forcé de rendre à votre maître exactement ce qui lui

est dû.

Et tournant le dos avec mépris, il s'en alla.

Comme il traversait la cour, l'employé le rejoignit en courant:--Vous

êtes un honnête garçon, lui dit-il d'un ton doucereux, mais vous

entendez mal la plaisanterie, je ne voulais que rire un peu. Ne parlez

pas de ce qui vient de se passer, je vous en prie: cela n'était pas

sérieux, vous me feriez du tort, j'ai ma vieille mère à soutenir...

--Taisez-vous, menteur, interrompit une voix par derrière; et en même

temps la figure courroucée du maître de la maison se dressa devant le

commis infidèle. Taisez-vous, reprit-il, et n'essayez pas d'attendrir

cet honnête garçon par un double mensonge: car vous n'avez pas de mère

à soutenir et vous ne plaisantiez pas tout à l'heure, quand vous

vouliez entraîner ce brave enfant à manquer de probité comme vous.

J'ai tout entendu du cabinet voisin, car il y a longtemps que je vous

soupçonne et que je vous guette pour vous prendre la main dans le sac.

A présent, je sais à quoi m'en tenir sur votre compte. Quant à vous,

mon jeune ami, dit-il en se tournant vers André, voici les six francs

que votre probité voulait me conserver, je vous les donne.

--Non, monsieur, dit simplement André, je n'ai fait que mon devoir

tout juste; je rougirais d'être récompensé pour cela.

Et après avoir salué poliment, il s'éloigna sans vouloir rien

accepter.

Et il marchait d'un pas allègre, pensant en lui-même:

--Allons donc! est-ce que l'honneur doit se payer? L'honneur ne se

paie pas plus qu'il ne se vend: mon vieux père nous a dit cela cent

fois à Julien et à moi, et je ne l'oublierai jamais.

LIII.--Les monts d'Auvergne.--Le puy de Dôme.--Aurillac.--Un orage au

sommet du Cantal.

Il y a peu de pays aussi variés que la France: elle a tous les

aspects, tous les climats, presque toutes les productions.

Peu de temps après cette aventure, nos voyageurs quittèrent le

Bourbonnais et entrèrent en Auvergne. On se rendait à Clermont-Ferrand.

Il faisait une belle journée d'automne, le soleil brillait dans un

ciel sans nuages. Comme la route montait beaucoup, nos amis étaient

descendus et ils gravissaient la côte à pied tous les trois, afin de

soulager un peu Pierrot. Julien se dégourdissait les jambes en sautant

de çà de là, tout joyeux du beau temps qu'il faisait. Bientôt pourtant

il se rapprocha de M. Gertal et d'André, et du haut d'une grande côte

d'où la vue dominait l'horizon, il leur montra une chaîne de montagnes

ensoleillée.

[Illustration: AUVERGNE ET LIMOUSIN.--L'Auvergne est une contrée

très montagneuse, avec une population laborieuse et pauvre. Les

vallées sont très fertiles et charmantes d'aspect. Outre Clermont

(65,000 hab.), Aurillac et Thiers, il y a un assez grand nombre de

petites villes industrieuses, telles que Riom, Ambert, Issoire et

Saint-Flour.--Le _Limousin_ est comme l'Auvergne couvert de

montagnes, mais moins élevées. Le département de la Haute-Vienne

renferme la grande ville de Limoges (63,000 hab.); dans la Corrèze

se trouvent Tulle, qui a donné son nom à un tissu de coton très

léger et transparent, et Brives-la-Gaillarde, dont le nom seul

indique la prospérité.]

--Qu'est-ce donc, je vous prie, demanda-t-il, que ces monts qui sont

là tout entassés les uns auprès des autres? Voyez! il y en a qui

ressemblent à de grands dômes; d'autres sont fendus, d'autres

s'ouvrent par en haut comme des gueules béantes. Voilà des montagnes

qui ne sont point du tout pareilles aux autres que nous avons vues.

--Julien, ce sont les _dômes_ et les _puys_ d'Auvergne. Le plus élevé

que tu aperçois là-bas, c'est le puy de Dôme.

--Tiens, s'écria l'enfant, j'ai vu à l'école dans mon livre de lecture

une image qui montre les volcans éteints de l'Auvergne; alors les

voilà donc devant nous, monsieur Gertal?

--Justement, mon enfant, toutes ces montagnes ont été autrefois

d'anciens volcans.

--Oh! monsieur Gertal, cela devait être bien beau, mais aussi bien

effrayant à voir, quand toutes ces grandes bouches lançaient du feu et

de la fumée. L'Auvergne devait ressembler à un enfer. C'est égal, je

préfère que ces volcans-là soient éteints, et qu'il y ait de belle

herbe verte au pied.

[Illustration: PUYS D'AUVERGNE.--On nomme _puy_ en Auvergne

d'anciens volcans éteints dont on voit encore le cratère ouvert au

sommet. Le _puy de Dôme_ a donné son nom à un département. Il y a

aussi une ville qui s'appelle le Puy, et qui est le chef-lieu de

la Haute-Loire, dans le Languedoc.]

--Petit Julien, regarde bien à ta gauche, à présent. Vois-tu cette

plaine qui s'étend à perte de vue? C'est la fertile Limagne, la terre

la plus féconde de France. Elle est arrosée par de nombreux cours

d'eau et produit en abondance le blé, le seigle, l'huile, les fruits.

--Alors, monsieur Gertal, l'Auvergne est donc, comme la Côte-d'Or,

bien riche?

--Petit Julien, la Limagne ne couvre pas tout le territoire de

l'Auvergne; elle n'occupe que vingt-quatre lieues carrées. En revanche

la montagne ne produit que des pâturages et des bois; l'hiver y est

bien long et rigoureux.

--Oui, oui, dit l'enfant; c'est comme dans le Jura et la Savoie. Y

a-t-il aussi bien des troupeaux par là?

[Illustration: BOEUF DE SALERS (Auvergne).--La race de Salers,

d'une couleur rouge acajou, est la meilleure pour le travail; elle

est intelligente, docile, infatigable au labeur, et s'acclimate

partout; mais sa viande n'est pas très estimée.]

--Certainement; dans le département voisin, le Cantal, il y a même une

race de boeufs très renommés, la race de Salers, et l'on fait de

bons fromages dans le Cantal.

--Le chef-lieu du Cantal, c'est Aurillac, n'est-ce pas, monsieur

Gertal.

Le tour de la France par deux enfants Devoir et Patrie · 第 9 / 25 段