--Madame, s'écria-t-il tout essoufflé en arrivant à la maison, voici

un franc de trop que vous m'avez donné par erreur.

La dame regarda l'honnête petit garçon qui, malgré sa fatigue, lui

souriait courageusement; elle le fit asseoir et se mit à l'interroger

sur son âge, son pays, sa famille.

Il lui répondit gentiment et avec politesse.

En apprenant qu'il était orphelin et venait de l'Alsace-Lorraine, la

dame se sentit tout émue. Elle ouvrit son armoire, et lui présentant

un livre qui était sur une planche:

--Tenez, mon enfant, lui dit-elle, je vous donne ce livre: il parle de

la France que vous aimez et des grands hommes qu'elle a produits.

Lisez-le: il est à votre portée; il y a des histoires et des images

qui vous instruiront et vous donneront, à vous aussi, l'envie d'être

un jour utile à votre patrie.

Les yeux de Julien brillèrent de plaisir: il remercia la dame de tout

son coeur et s'en retourna, son livre sous le bras, en mangeant pour

se reposer une grappe de bon raisin de la Bourgogne que la dame lui

avait offerte.

Le soir, les deux frères comptèrent la somme d'argent que la vente

leur avait rapportée. Ils avaient gagné dans cette journée près de

onze francs. Les orphelins ne savaient comment remercier M. Gertal;

André lui offrit de rester plus longtemps à son service s'il avait

besoin d'eux.

--Eh bien, mes jeunes associés, répondit M. Gertal, j'accepte votre

offre. J'ai fait moi aussi de meilleures affaires que je ne

l'espérais, et je songe à agrandir ma clientèle; si vous pouvez rester

dix jours de plus avec moi, nous ferons une tournée par le Bourbonnais

et l'Auvergne avant d'aller à Lyon. Chemin faisant, je vous aiderai

encore à augmenter par des ventes avantageuses votre petit pécule.

André accepta de grand coeur, et il fut convenu qu'on allait soigner

mieux que jamais le brave Pierrot, dont les jambes auraient tant de

chemin à faire. Julien, lui, s'était déjà mis dans un coin à

feuilleter son livre.--Comment as-tu donc eu ce livre, Julien?

demanda M. Gertal.

Quand Julien eut raconté son histoire, M. Gertal l'approuva fort de

s'être montré scrupuleusement honnête et consciencieux:--Etre

consciencieux, lui dit-il, c'est le moyen d'avoir le coeur content,

et c'est aussi le secret pour se faire estimer et aimer de tout le

monde.

XLVI.--Les vignes de la Bourgogne.--La fabrication du vin.--La

richesse de la France en vignobles.

«L'agriculture, voilà pour la France, disait Sully, les vraies

mines et trésors du Pérou.»

On quitta Mâcon de grand matin, et chemin faisant nos trois amis, de

la voiture même, assistèrent aux travaux de vendange. Sur le flanc des

collines on ne voyait que vendangeurs et vendangeuses allant et

venant, la hotte pleine de raisin. Tout ce monde avait l'air réjoui,

car la récolte était abondante, et les raisins de belle qualité.

Ailleurs, on apercevait de grandes cuves où les vignerons piétinaient

le raisin qu'on venait de cueillir. Ils dansaient gaiement en foulant

les grappes; et parfois même un violon, pour les animer au travail,

leur jouait des airs.

[Illustration: LA FABRICATION DU VIN.--Les vignerons _foulent_ le

raisin pour en faire sortir le jus. On verse ensuite ce jus dans

les grandes cuves de gauche et on l'y laisse fermenter. Quand le

jus fermentera dans la cuve, il se produira alors un gaz malsain

appelé _acide carbonique_. Les vignerons ne doivent donc entrer

dans un cellier, et surtout dans une cuve, qu'avec les plus

grandes précautions, sous peine de tomber asphyxiés.]

--Voyez-vous ces hommes? dit M. Gertal; ils sont en train de faire ce

qu'on nomme le _foulage_ des raisins. Ils laisseront ensuite tout ce

jus fermenter pendant plusieurs jours. Puis on le tirera par le fond

des cuves pour le faire couler dans des tonneaux. Alors il sera

devenu clair. Ce sera le vin doux. En as-tu jamais bu, du vin doux,

Julien?

--Oui, monsieur, c'est bien sucré.

--C'est sucré sans doute, mais moins sain que le vin fait; et plus le

vin est vieux, meilleur il est.

--Monsieur Gertal, est-ce que partout on écrase ainsi le raisin avec

les pieds pour faire le vin?

--Non, mon ami; il y a d'autres endroits où on se sert d'un fouloir,

ce qui vaut mieux.

Pendant qu'on causait, le chemin s'allongeait sous les pas de Pierrot,

mais on ne voyait toujours devant soi que des collines et encore des

collines, toutes chargées de vignes.

--Comment se nomment donc ces collines-là? demanda Julien en montrant

du doigt les nombreuses côtes qui ondulaient au soleil levant.

--Ce sont les monts du Charolais; ils se continuent tout chargés de

raisins à travers la Bourgogne. Un peu plus haut, ils prennent le nom

de côte d'Or. Devines-tu pourquoi?

Julien réfléchit.

[Illustration: LA BOURGOGNE.--Cette riche province se trouve

arrosée à la fois par le Rhône, la Saône, la Seine et la Loire. On

y a élevé de nos jours de nombreuses usines y compris celle du

Creuzot. La plus grande ville de la Bourgogne est _Dijon_, 50,000

hab., qui est entourée de crus de vins célèbres. _Auxerre_ et

_Mâcon_ font aussi un grand commerce de vins.]

--Je crois bien que oui, fit-il en parcourant des yeux la campagne

ensoleillée; regardez, monsieur Gertal, ces côtes couvertes de vignes:

elles ont sous ce beau soleil la couleur de l'or, à cause de leurs

feuillages jaunis par l'automne.

--C'est vrai, petit Julien; mais ne penses-tu pas aussi que toutes ces

hottes pleines de raisin sont une fortune, et que les belles vignes

couleur d'or sont pour la France une richesse, une mine d'or?

--Ah oui, c'est vrai encore, cela. A l'école de Phalsbourg on m'a dit

que la France produit les premiers vins du monde.

--Oui certes, et les vignes de notre pays rapportent à leurs

propriétaires plus d'un demi-milliard chaque année.

--Que d'argent cela fait! Je comprends maintenant ce qu'on m'a encore

dit: que la Bourgogne est une des plus riches provinces de France.

--C'est très juste, petit Julien, et il faut ainsi tâcher de ne pas

oublier tout ce que tu as appris à l'école.

--Oh! je ne l'oublie pas, monsieur Gertal, allez! Même que je me

répétais tout à l'heure les quatre départements de la Bourgogne avec

leurs chefs-lieux: Auxerre, Dijon, Mâcon, et Bourg. Je vais savoir ma

France à présent sans hésiter. Et puis, dans le livre que m'a donné

hier la dame de Mâcon, il y a beaucoup d'histoires sur les grands

hommes de la France; je les lirai toutes, et comme cela je deviendrai

plus savant sur les choses de mon pays. Voyez, monsieur Gertal, comme

il est beau, mon livre, avec ses images!

Le patron feuilleta le livre avec intérêt, tandis que Pierrot montait

tranquillement la côte au pas.

--Il est très beau, en effet, ce livre, dit M. Gertal; c'est un

magnifique cadeau qu'on t'a fait là. Eh bien, Julien, fais-nous part

de tes richesses. Je vois ici en titre: «Les grands hommes de la

Bourgogne,» avec les portraits de Vauban, de Buffon, de Bossuet;

lis-nous cela, mon garçon; nous en profiterons tous les trois, et la

route nous semblera moins longue. Quand Pierrot marche au pas, c'est

bien facile de lire sans se fatiguer; voyons, commence.

Julien, tout fier d'être érigé en lecteur, prit son livre et commença

d'une voix claire le chapitre suivant.

XLVII.--Les grands hommes de la Bourgogne: saint Bernard, Bossuet,

Vauban, Monge et Buffon. Niepce et la photographie.

Quand un enfant grandit, il préfère l'histoire de sa patrie et

des hommes qui l'honorent aux historiettes du jeune âge.

Toutes les provinces de France ont fourni des hommes remarquables

par leur talent ou par leur grande âme, qui ont rendu des

services à leur patrie et à l'humanité; mais peu de provinces ont

produit autant d'hommes illustres que la Bourgogne, et ces

grands hommes ont été pour la plupart de grands patriotes.

I. Parlons d'abord d'une des gloires de l'Église de France, saint

BERNARD. Il naquit près de Dijon, d'une famille noble, au onzième

siècle. Dès l'âge de vingt-deux ans, son ardente piété lui fit

embrasser la vie monastique. Il fut l'homme le plus éloquent de

son époque.

[Illustration: SAINT BERNARD, né près de Dijon en 1091, mort en

1153. Il prêcha en 1146 la seconde croisade, qui devait échouer.]

C'est lui qui prêcha la seconde croisade pour délivrer Jérusalem:

lui-même raconte dans ses lettres qu'il entraînait tout le peuple

derrière lui et changeait en déserts les villes et les châteaux.

En Allemagne, où l'on n'entendait point sa langue et où l'on ne

pouvait comprendre ce qu'il disait, les populations étaient

cependant émues et persuadées par son accent et par ses gestes.

Comme on voulait massacrer les juifs pour se préparer à

l'expédition, saint Bernard empêcha cet odieux massacre. Il

mourut en 1153.

[Illustration: BOSSUET, né à Dijon en 1627, mort à Paris en 1704.

Ses principaux ouvrages sont le _Discours sur l'histoire

universelle_ et les _Oraisons funèbres_.]

II. Cinq siècles après, la Bourgogne devait encore produire un

grand prélat, qu'on a comparé plus d'une fois à saint Bernard

pour son éloquence et ses travaux. BOSSUET, né à Dijon, se fit

d'abord remarquer de tous ses camarades de classe par son

assiduité et son ardeur au travail. Les autres écoliers disaient

en parlant de lui, qu'il travaillait avec le courage et le calme

du boeuf à la charrue. Dès l'âge de seize ans, Bossuet est

célèbre dans tout Paris par son éloquence. Il devint évêque de

Condom, puis de Meaux, et précepteur du fils du roi. Sa vie fut

remplie par des travaux de toute sorte.

III. Au même siècle que Bossuet, dans la Bourgogne, naquit le

jeune VAUBAN. Dès l'âge de dix-sept ans il s'engagea comme

soldat, et se fit tout de suite remarquer par son courage. Un

jour, au siège d'une petite ville dont les murs étaient entourés

par une rivière, il se jeta à la nage et, montant sur les

remparts, entra le premier dans la place.

Cependant, si Vauban n'avait été que brave, son nom eût pu être

oublié dans un pays où la bravoure est si peu rare; mais Vauban

était studieux, et tous les loisirs que lui laissait le métier de

soldat, il les consacrait à l'étude. Il s'occupait des sciences;

il lisait au milieu des camps des livres de géométrie. Il obtint

le grade d'ingénieur, et ce fut comme ingénieur qu'il montra son

génie. Le roi Louis XIV le chargea de fortifier nos principales

places de guerre. Toute la ceinture de places fortes qui défend

la France est son oeuvre: Dunkerque, Lille, Metz, Strasbourg,

Phalsbourg, Besançon et plus de trois cents autres.

[Illustration: VAUBAN, né en 1632, près de Saulnier (Yonne), mort

en 1707.]

--Quoi! s'écria le petit Julien, c'est Vauban qui a fortifié

Phalsbourg, où je suis né, et Besançon, dont j'ai si bien regardé les

murailles! Voilà un grand homme dont je n'oublierai pas le nom à

présent. Puis il reprit sa lecture.

Au milieu de tous ses travaux, Vauban était sans cesse préoccupé

de la prospérité de son pays et des moyens de soulager la misère

du peuple. Dans la guerre, il donnait toujours au roi les

conseils les plus humains, et il s'efforçait d'épargner le sang

des soldats. Pendant les nombreux sièges qu'il conduisit, on le

voyait s'exposer lui-même au danger: il s'avançait jusque sous

les murs ennemis pour bien connaître les abords de la place, et

cherchait les endroits par où on pourrait l'attaquer sans

sacrifier beaucoup d'hommes; quand on s'efforçait de le retenir:

«Ne vaut-il pas mieux, répondait-il, qu'un seul s'expose pour

épargner le sang de tous les autres?»

Dans la paix, il pensait encore au peuple de France, si

malheureux alors au milieu des guerres et de la famine qui se

succédaient; il chercha un moyen de diminuer les impôts dont le

peuple était accablé, et il écrivit à ce sujet un bel ouvrage

qu'il adressa au roi. Mais le roi Louis XIV se crut à tort

offensé par les justes plaintes de Vauban. Il fit condamner et

détruire son livre. Vauban, frappé au coeur, en mourut de

douleur peu de temps après.

Mais on devait lui rendre justice de nos jours et même de son

temps: c'est pour lui qu'on a inventé et employé pour la première

fois le beau mot de _patriote_, qui sert maintenant à désigner

les hommes attachés à leur patrie et toujours prêts à se dévouer

pour elle. Vauban fut surnommé «le patriote.»

--J'aime tout à fait ce grand homme-là! dit Julien, et il fait bien

honneur à la Bourgogne.

--Oui certes, dit André, car il a travaillé pour le bien de son pays.

[Illustration: MONGE, né à Beaune en 1741, mort en 1818. Il y a à

Paris une école qui porte son nom.]

--Mais tu n'as pas fini ta lecture, petit Julien, dit M. Gertal; il y

a eu aussi en Bourgogne d'autres grands hommes qui ont bien aimé leur

patrie.

Julien reprit son livre avec une nouvelle curiosité.

[Illustration: L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE.--Cette grande école située à

Paris, et dont le nom signifie _école où l'on apprend beaucoup

d'arts_, fut fondée par la Convention nationale sur la proposition

de Monge. Elle est destinée à former des élèves pour l'artillerie

et le génie militaire, les mines, la marine, etc.]

IV. Quarante ans après la mort de Vauban, un rémouleur en plein

vent de la petite ville de Beaune, dans la Côte-d'Or, eut un fils

qu'il éleva à force de travail, et qu'il envoya, une fois grand,

faire ses études au collège de sa ville natale. Le jeune Gaspard

MONGE ne devait pas avoir moins de génie que Vauban, il ne devait

pas être moins utile à sa patrie. C'est une des plus grandes

gloires de la science dans notre pays. Il inventa presque une

nouvelle branche de la géométrie.

En 1792, Monge avait quarante-six ans. A cette époque, la

France était attaquée par tous les peuples de l'Europe à la fois;

Monge fut chargé d'organiser la défense de la patrie. Il se mit à

cette oeuvre avec toute l'ardeur de son génie. Il passait ses

journées à visiter les fonderies de canons; pendant les nuits, il

écrivait des traités pour apprendre aux ouvriers à bien fabriquer

l'acier et à fondre les armes. Il était aidé par un autre homme

illustre, né aussi en Bourgogne, Carnot, qui travaillait avec

Monge à défendre la France, et qui indiquait à nos armées les

mouvements à faire pour s'assurer la victoire. Ces deux hommes

réussirent dans leur oeuvre. Quand la France eut en effet

repoussé l'ennemi, Monge redevint professeur de géométrie: c'est

lui qui organisa notre grande _École polytechnique_, où se

forment nos ingénieurs pour l'armée et pour les travaux publics,

ainsi que nos meilleurs officiers. On lui a élevé une statue à

Beaune.

V. La Bourgogne a donné le jour à un autre grand savant que tous

les enfants connaissent: c'est BUFFON.

Oh! je le connais en effet, s'écria Julien; c'est lui que a si bien

décrit tous les animaux.

[Illustration: BUFFON, né à Montbard (Côte d'Or) en 1707, mort en

1788. Il fit, avec l'aide d'un autre Bourguignon, Daubenton, son

grand ouvrage sur l'_Histoire de la nature_, travail immense qui

comprend trente-six volumes.]

--Oui, dit André, je sais que c'était un grand _naturaliste_,

c'est-à-dire qu'il a étudié la nature et tous les animaux ou plantes

qu'elle renferme.

BUFFON est né au château de Montbard, dans la Côte-d'Or. Malgré

sa fortune, il ne se crut pas dispensé du travail. Il conçut la

grande pensée d'écrire l'histoire et la description de la nature

entière: il médita et étudia pendant dix ans, puis commença à

publier une série de volumes qui illustrèrent son nom. Ses

ouvrages furent traduits dans toutes les langues. Avant de

mourir, il vit sa statue élevée à Paris, au Jardin des Plantes,

avec cette inscription: «Son génie a la majesté de la nature!»

VI. A Châlon-sur-Saône naquit, en 1765, JOSEPH NIEPCE. Il fit

d'abord comme lieutenant une partie de la campagne d'Italie. Plus

tard, retiré dans sa ville natale, il s'occupa de sciences,

d'arts et d'industrie.

Il y avait un problème qui le tourmentait et dont il cherchait

sans cesse la solution. En étudiant la physique, il avait appris

que si, dans une boîte obscure fermée de toutes parts, on

pratique un petit trou par lequel passe un rayon de soleil, on

voit se peindre renversés sur le fond de la boîte les objets qui

sont en face. C'est ce qu'on appelle la _chambre obscure_.

--Si je pouvais, disait Niepce, fixer sur du métal ou du papier

cette image qui vient se peindre dans le fond de la boîte,

j'aurais un dessin fait par le soleil, et d'une merveilleuse

fidélité. Mais comment faire? Il faudrait, pour cela, frotter le

métal ou le papier avec une chose qui aurait la propriété de

noircir sous les rayons du soleil. Alors, quand les rayons

entreraient dans la boîte, ils noirciraient le métal ou le

papier, et reproduiraient les objets, les personnes, les

paysages...

Mais Niepce cherchait sans pouvoir trouver rien qui le satisfît

entièrement.

[Illustration: LA BOITE DES PHOTOGRAPHES.--C'est une boîte fermée

de tous côtés, où la lumière n'entre que par un petit _tube_.

L'image des objets placés devant la boîte se projette sur le fond,

mais renversée. Le photographe introduit au fond de la boîte une

plaque qui a la propriété de noircir à la lumière; il laisse

ensuite pénétrer un rayon lumineux, et bientôt les objets se

trouvent dessinés sur la plaque. C'est comme si on parvenait à

fixer sur un miroir l'image de celui qui s'y regarde.]

Or, il y avait à pareille époque un autre homme, Daguerre, qui

cherchait le même problème. C'était un peintre fort habile, qui

se disait, lui aussi:--Le soleil pourrait dessiner les objets en

un clin d'oeil si on réussissait à fixer l'image de la chambre

obscure.

Il apprit qu'un inventeur habile, à Châlon, avait déjà trouvé

quelque chose de ce genre. Il vint voir Niepce à Châlon et lui

dit:

--Voulez-vous que nous partagions nos idées et que nous nous

mettions à travailler tous les deux?

Niepce accepta. Dix ans après, en 1830, on annonçait à l'Académie

des sciences une découverte qui devait faire honneur à la France

et se répandre dans le monde entier: les principes de la

photographie étaient inventés par Niepce et Daguerre.

Ainsi, ce qu'un seul de ces deux hommes n'aurait sans doute pu

découvrir, tous deux l'avaient trouvé en s'associant. C'est un

exemple nouveau des bienfaits de l'association: pour

l'intelligence comme pour tout le reste, l'union fait la force.

Niepce était mort en 1833. La Chambre des Députés accorda une

pension de six mille francs, comme récompense nationale, à

Daguerre et au fils de Niepce.

XLVIII.--La plus grande usine de l'Europe: le Creuzot.--Les

hauts-fourneaux pour fondre le fer.

La puissance de l'industrie et de ses machines est si grande

qu'elle effraie au premier abord; mais c'est une puissance

bienfaisante qui travaille pour l'humanité.

Après une longue journée de marche, la nuit était venue, et déjà

depuis quelque temps on avait allumé les lanternes de la voiture;

malgré cela il faisait si noir qu'à peine y voyait-on à quelques pas

devant soi.

Tout à coup le petit Julien tendit les bras en avant:

--Oh! voyez, monsieur Gertal; regarde, André; là-bas on dirait un

grand incendie; qu'est-ce qu'il y a donc?

--En effet, dit André, c'est comme une immense fournaise.

M. Gertal arrêta Pierrot:--Prêtez l'oreille, dit-il aux enfants; nous

sommes assez près pour entendre.

Tous écoutèrent immobiles. Dans le grand silence de la nuit on

entendait comme des sifflements, des plaintes haletantes, des

grondements formidables. Julien était de plus en plus inquiet:--Mon

Dieu, monsieur Gertal, qu'y a-t-il donc ici? Bien sûr il arrive là de

grands malheurs.

--Non, petit Julien. Seulement nous sommes en face du Creuzot, la plus

grande usine de France et peut-être d'Europe. Il y a ici quantité de

machines et de fourneaux, et plus de seize mille ouvriers qui

travaillent nuit et jour pour donner à la France une partie du fer

qu'elle emploie. C'est de ces machines et de ces énormes fourneaux

chauffés à blanc continuellement que partent les lueurs et les

grondements qui nous arrivent.

--Mon Dieu, dit Julien, quel travail!

[Illustration: LE CREUZOT est ainsi appelé parce qu'il est situé

dans le creux d'une vallée. Là, s'est établie une des plus grandes

usines de l'Europe, dont on voit dans la gravure les cheminées

fumer. Autour de l'usine, s'est bientôt groupée toute une

population d'ouvriers: une ville s'est ainsi formée, qui compte

maintenant 31,000 habitants et s'accroît sans cesse.]

--Oh! monsieur Gertal, s'écria André, si vous voulez me permettre

demain d'aller un peu voir cette usine, je serai bien content. Vous ne

savez pas comme cela m'intéresserait de voir préparer ce fer que nous

autres serruriers nous façonnons.

--Nous irons tous les trois, enfants, quand la besogne sera faite: en

nous levant de grand matin nous aurons du temps de reste.

Le lendemain avant le jour nos trois amis étaient debout; on se

diligenta si bel et si bien que les affaires furent faites de bonne

heure, et on se dirigea vers l'usine. Julien, que son frère tenait par

la main, était tout fier d'être de la partie.

--Il y a trois grandes usines distinctes dans l'établissement du

Creuzot, dit le patron qui le connaissait de longue date: fonderie,

ateliers de construction et mines; mais voyez, ajouta-t-il en montrant

des voies ferrées sur lesquelles passaient des locomotives et des

wagons pleins de houille, chacune des parties de l'usine est reliée à

l'autre par des chemins de fer; c'est un va-et-vient perpétuel.

--Mais, dit Julien, c'est comme une ville, cette usine-là. Quel grand

bruit cela fait! et puis tous ces mille feux qui passent devant les

yeux, cela éblouit. Un peu plus, on aurait grand'peur.

[Illustration: UN HAUT-FOURNEAU.--Les hauts-fourneaux sont des

espèces de tours solides qu'on remplit par en haut de _minerai_ de

fer. Une fois que le haut-fourneau est allumé, on le remplit jour

et nuit sans interruption pour avoir la plus grande chaleur

possible, jusqu'à ce que les murs usés se fendent et éclatent. A

mesure que le fer se fond, il tombe en dessous, dans un

réservoir.]

--A présent que nous entrons, dit André, ne me lâche pas la main,

Julien, crainte de te faire blesser.

--Oh! je n'ai garde, dit le petit garçon; il y a trop de machines qui

se remuent autour de nous et au-dessous de nous. Il me semble que nous

allons être broyés là-dedans.

--Non, petit Julien; vois, il y a là des enfants qui ne sont pas

beaucoup plus âgés que toi et qui travaillent de tout leur coeur;

mais ils sont obligés de faire attention.

--C'est vrai, dit le petit garçon en se redressant et en dominant son

émotion. Comme ils sont courageux! Monsieur Gertal, je ne vais plus

penser à avoir peur, mais je vais vous écouter et bien regarder pour

comprendre.

--Eh bien, examine d'abord, en face de toi, ces hautes tours de quinze

à vingt mètres: ce sont les hauts-fourneaux que nous voyions briller

la nuit comme des brasiers. Il y en a dix-sept au Creuzot. Une fois

allumés, on y entretient jour et nuit sans discontinuer un feu

d'enfer.

--Mais pourquoi a-t-on besoin d'un si ardent brasier?

--C'est pour fondre le _minerai_ de fer. Quand le fer vient d'être

retiré de la terre par les mineurs, il renferme de la rouille et une

foule de choses, de la pierre, de la terre; pour séparer tout cela et

avoir le fer plus pur, il faut bien faire fondre le minerai. Mais

songe quelle chaleur il faut pour le fondre et le rendre fluide comme

de l'huile! A cette chaleur énorme, le fer et les pierres deviennent

liquides, mais le fer, qui est plus lourd, se sépare des pierres et

tombe dans un réservoir situé au bas du haut-fourneau. Les dix-sept

hauts-fourneaux du Creuzot produisent ainsi chaque jour 500,000

kilogrammes de fer fondu ou _fonte_.

XLIX.--La fonderie, la fonte et les objets en fonte.

N'ignorons pas l'origine et l'histoire des objets dont nous nous

servons.

--Regarde! regarde! s'écria André; on ouvre en ce moment le réservoir

du haut-fourneau. Voilà le fer fondu qui coule dans des rigoles

pratiquées sur le sol.

--Oh! fit Julien en frappant dans ses mains d'admiration, on dirait un

ruisseau de feu qui coule. Oh! oh! comme il y en a! Quel brasier!

Quand je pense que c'est là du fer!

--Ce n'est pas du fer pur, Julien, dit M. Gertal; c'est du fer encore

mêlé de charbon et qu'on appelle la _fonte_. Tu en as vu bien souvent:

rappelle-toi les poêles de fonte et les marmites.

--Qui se brisent quand on les laisse tomber, interrompit le petit

Julien; je ne le sais que trop!

Le tour de la France par deux enfants Devoir et Patrie · 第 8 / 25 段