--C'est un hardi montagnard nommé Joseph Balmat; il y est allé seul

une première fois, puis, il a aidé un grand savant nommé de Saussure à

y monter. C'est de Saussure qui a observé au sommet du mont ce que je

vous disais tout à l'heure sur la rareté de l'air. Il a fait beaucoup

d'autres expériences; par exemple, il a allumé du feu, mais son feu

avait la plus grande peine à brûler à cause du manque d'air; il a

déchargé un pistolet, mais ce pistolet ne fit pas plus de bruit qu'un

simple pétard de confiseur, car c'est l'ébranlement de l'air qui

produit le son, et là où il y a moins d'air, tout son devient plus

faible. De Saussure fut bien surpris aussi de voir, du haut du mont,

le ciel presque noir et d'apercevoir des étoiles en plein jour; cette

couleur sombre du ciel est produite encore par la rareté de l'air, car

c'est l'air qui, quand il est en grande masse, donne au ciel sa belle

couleur bleue. Toutes ces expériences et bien d'autres encore ont été

très utiles pour le progrès de la science; mais à combien de dangers

il a fallu s'exposer d'abord pour les faire!

Tu vois, petit Julien, comme l'amour de la science est une belle

chose, puisqu'il donne le courage de risquer sa vie pour s'instruire

et pour instruire les autres.

XL.--Les troupeaux de la Savoie et de la Suisse.--L'orage dans la

montagne.--Les animaux sauvages des Alpes.--Les ressources des

Savoisiens.

Plus un pays est pauvre, plus il a besoin d'instruction; car

l'instruction rend industrieux et apprend à tirer parti de tout.

Tout en causant on continuait la route. A chaque détour du chemin les

montagnes disparaissaient, mais on ne tardait pas à les revoir, plus

lumineuses à mesure que le soleil montait.

--C'est le moment, dit M. Gertal, où les pâtres et les troupeaux se

réveillent dans la montagne. Ne voyez-vous pas sur les pentes les plus

voisines de petits points blancs qui se remuent? ce sont les vaches et

les moutons.

--Mais, dit Julien, est-ce qu'il y a aussi des troupeaux sur le mont

Blanc et sur les autres grandes montagnes?

--Certainement; les troupeaux sont la grande richesse de la Suisse et

de la Savoie, comme du Jura. C'est en les gardant là-haut, tout l'été,

que les montagnards acquièrent leur vigueur et leur agilité

proverbiales.

--Y a-t-il donc tant besoin d'agilité pour garder les vaches dans la

montagne? s'écria Julien. Cela m'a l'air bien facile, à moi.

--Eh, eh! petit Julien, je voudrais bien t'y voir, lorsque tout à coup

un orage s'élève. J'ai vu cela, moi qui te parle, et je ne l'oublierai

jamais. Les vaches, dans les prairies de la montagne, couchent dehors,

paisiblement, sous la garde des chiens. Mais si l'orage arrive, elles

s'éveillent en sursaut; en voyant les éclairs leur passer devant les

yeux, les voilà folles de terreur; elles bondissent à travers le

premier sentier qui se présente dans la direction du vent. Elles

courent sans s'arrêter, redoublant de vitesse à mesure que les échos

de la montagne s'ébranlent aux roulements du tonnerre. Les pâtres

alors, pour ramener le troupeau, le suivent dans toutes les

directions, à la lueur des éclairs, en dépit de l'ouragan qui déracine

les arbres, au-dessus des abîmes. Ils appellent chaque vache par son

nom pour la calmer, et souvent, malgré leurs efforts, quand le matin

arrive, plus d'une manque à l'appel: la tourmente les a jetées dans

les précipices.

--Comment? dit Julien, les vaches, qui ont un air si tranquille, sont

si peu raisonnables que cela? Mais alors, les pâtres doivent avoir

grand'peur de l'orage.

--Certes, mon enfant, ils le redoutent; aussi, quand ils en prévoient

un, ils ne se couchent pas; ils restent toute la nuit auprès de leurs

vaches; ils leur parlent tant que dure la tempête, ils les flattent de

la main tour à tour, les appelant chacune par leur nom. Cela suffit

pour tranquilliser ces bonnes bêtes. La présence et la voix de leur

gardien les rassure; elles ne bougent pas.

--Bon, dit Julien, les vaches sont comme les petits enfants; elles ont

peur quand elles se croient seules, et alors il n'est pas facile de

les garder. C'est égal, monsieur Gertal, c'est bien intéressant,

toutes ces histoires de la montagne.

Le patron sourit.--As-tu quelquefois entendu parler des chasses au

chamois, Julien? reprit-il.

[Illustration: LE CHAMOIS.--Le _chamois_ vit en troupes dans les

Alpes et aussi dans les Pyrénées, où on lui a donné le nom

d'_isard_.]

--Oh! point du tout, je ne sais même pas ce que c'est qu'un chamois.

Et vous, monsieur Gertal, en avez-vous vu?

--Oui, j'en ai vu plusieurs. C'est un bel animal, qui vit sur les

hautes montagnes. Il est grand comme une chèvre, et d'une agilité

merveilleuse: d'un bond il saute par dessus les abîmes et disparaît

avec la rapidité d'une flèche. Pour lui faire la chasse, il faut avoir

soi-même une agilité bien grande; les hommes les plus hardis grimpent

aux endroits escarpés où ils ont remarqué les traces des chamois;

cachés derrière quelque rocher, ils les attendent au passage pendant

des heures, tirent dessus, et parfois les poursuivent à la course de

rocher en rocher.

--Qu'est-ce que cela mange, les chamois?

--L'herbe rase des prairies de la montagne. Dans les grandes forêts de

sapins, dans les lieux les plus sauvages, il y a d'autres animaux: on

rencontre dans les Alpes des ours bruns.

--Des ours! fit Julien; oh, oh! cela ne vaut pas les gentils chamois.

Nous en avons pourtant vu un l'autre jour à Lons-le-Saulnier, qui

était apprivoisé et qui dansait sur ses pattes de derrière au son de

la musique.

--Il avait été pris sans doute encore jeune dans les Alpes. Un autre

animal des montagnes, c'est l'aigle; on peut le voir sur la cime des

rochers, voler à son aire. Les aigles se jettent parfois sur les

troupeaux, saisissent dans leurs serres les jeunes agneaux qu'ils

peuvent attraper, et les enlèvent en l'air; on en a vu emporter

jusqu'à de jeunes enfants. Aussi les montagnards font une chasse

continuelle à ces bêtes malfaisantes: ils les poursuivent dans le

creux des rochers; ils luttent contre elles, et de jour en jour,

aigles et ours deviennent plus rares.

[Illustration: L'AIGLE.--L'aigle, le plus fort et le plus féroce

des oiseaux, a la vue perçante, les pieds robustes, armés d'ongles

aigus. Ses ailes étendues ont près de 3 mètres de largeur. Son nid

(ou _aire_) est placé dans les rochers les plus sauvages, au

milieu des montagnes et des précipices. C'est là qu'il transporte,

pour nourrir ses petits, les animaux qu'il a pris ou enlevés dans

ses serres.]

--Je vois à présent, monsieur Gertal, que les montagnards sont bien

braves. Aussi, j'aime les montagnards; mais je voudrais savoir si,

dans leur pays, en Suisse et en Savoie, on sait travailler comme dans

la Franche-Comté et la Lorraine.

[Illustration: CARTE DE LA SAVOIE.--Cette province est couverte

des plus hautes montagnes de l'Europe. On y trouve des mines de

plomb, de cuivre, de fer, des carrières de marbre et de granit,

quelques rivières charrient de l'or en petite quantité.

_Chambéry_, l'ancienne capitale de la Savoie (22,000 hab.),

fabrique des gazes de soie renommées. _Annecy_ (15,000 h.), située

au bord d'un beau lac, tisse le coton et la soie.]

--Certainement, petit Julien. Depuis que la Savoie est française, les

progrès ont été très rapides dans cette contrée. On y a fait un grand

nombre de routes, ce qui permet de transporter facilement les produits

de la terre et les marchandises. Et puis, les Savoisiens sont très

intelligents et comprennent l'importance de l'instruction. Les écoles

se multiplient chez eux. Quand tout le monde sera instruit dans ce

beau pays, on verra, de plus en plus, la Savoie changer de face;

l'agriculture, mieux entendue, enrichira les cultivateurs, l'industrie

fera prospérer les villes; car vois-tu, petit Julien, il faut toujours

en revenir à l'instruction: les esprits cultivés sont comme les terres

bien labourées, qui paient par d'amples moissons les soins qu'on leur

donne.

XLI.--Arrivée en Bourgogne.--L'Ain.--Les volailles de Bresse.--André

et Julien devenus marchands.

Ce n'est pas tout d'économiser, il faut savoir faire fructifier

ses économies.

Nos voyageurs, tout en causant, avaient depuis longtemps quitté le

département du Jura; ils étaient maintenant en Bourgogne, dans le

département de l'Ain.

De la voiture, on apercevait déjà le clocher de la petite ville de

Gex, connue par les fromages qui portent son nom.

--Enfants, dit le patron, nous voici arrivés à Gex; il s'agit à

présent de travailler ferme. Nous aurons une journée de fatigue

aujourd'hui, et pas une minute à perdre.

Nos trois amis furent en effet si occupés toute la journée qu'ils

n'eurent pas le temps de manger autre chose qu'un petit pain de deux

sous en courant; mais personne ne songea à s'en plaindre. La vente

était bonne, le patron radieux, et les enfants enchantés comme s'il se

fût agi de leurs propres intérêts.

Tout en se hâtant de faire les commissions, Julien regardait le pays

tant qu'il pouvait. De la ville de Gex, on aperçoit encore le lac de

Genève et les belles Alpes de Savoie. Julien tournait souvent les yeux

de ce côté: ne pouvant aller en Savoie, il voulait du moins emporter

dans son souvenir l'aspect de ce beau pays.--Comme cela, disait-il, je

vais finir par savoir ma géographie de la France sur le bout du doigt.

Quand je retournerai à l'école, je serai sûrement le premier, et je

serai bien content.

Deux jours après, on traversa, sans s'y arrêter, la ville de Bourg,

située dans la plaine fertile de la Bresse.

--Mes enfants, dit alors M. Gertal, je suis content de vous, vous

travaillez avec courage. Cela m'engage à vous venir en aide. Vous avez

emporté d'Épinal quelques petites économies, je veux vous montrer à

les faire fructifier. Tout en travaillant pour moi, vous travaillerez

pour vous: ce sera une sorte d'association que nous ferons ensemble.

Écoutez-moi. La Bresse est connue partout pour ses excellentes

volailles. Je vais acheter avec votre argent, dans une ferme des

environs, une vingtaine de belles poulardes, que vous vendrez au

marché de Mâcon, où nous allons nous rendre. Si peu que vous gagniez

sur chaque poularde, cela vous fera sur le tout une somme assez ronde.

Ne serez-vous pas contents?

--Oh! fit Julien, je crois bien, monsieur Gertal. Vous êtes bien bon

pour nous, et je vais joliment m'appliquer à vendre, allez!

--Oui, dit André, nous vous en serons bien reconnaissants, monsieur

Gertal, car souvent je songe avec inquiétude au terme de notre voyage.

J'ai peur de ne point retrouver notre oncle à Marseille, ou bien je

crains qu'il ne soit obligé de retourner en Alsace pour obtenir que

nous soyons Français. Si nous pouvions arriver là-bas avec quelques

économies, je serais moins tourmenté.

--Il ne faut pas t'inquiéter comme cela, mon garçon. Avec du courage

et de la persévérance, on vient à bout des choses les plus difficiles.

Celui qui veut absolument se tirer d'affaire, y arrive. L'aide de Dieu

ne fait défaut qu'aux paresseux.

XLII.--Une ferme bien tenue.--Hygiène de l'habitation.--Les

fermes-écoles.

Sans air pur et sans soleil, point d'habitation saine; sans

habitation saine, point d'homme qui puisse conserver sa vigueur

et sa santé.

--Julien, dit M. Gertal lorsqu'on eut bien dîné, viens avec moi à la

ferme où je dois acheter nos poulardes de Bresse; tu aimes

l'agriculture, tu vas voir une ferme bien tenue.

Julien enchanté se leva de table avec André.

On arriva dans une cour de belle apparence. A l'entrée deux grands

arbres, un prunier et un cerisier, donnaient en été leur ombrage et

leurs fruits. Un banc en pierre sous une tonnelle indiquait que le

soir on venait souvent s'y reposer des travaux de la journée.--Oh! la

belle cour, monsieur Gertal! comme elle est grande! dit Julien. C'est

égal, il y a une chose qui m'étonne, c'est de ne point voir, au

milieu, ces beaux grands tas de fumier qui indiquent qu'il y a bien

des bêtes à la ferme. Pourquoi donc?

[Illustration: Tonnelle.]

--Oh! oh! petit Julien, dit le patron en souriant, ne devines-tu pas

que ces beaux grands tas de fumier dont tu parles empestent l'air et

peuvent même causer des maladies pendant l'été? Sans compter que le

meilleur du fumier, le _purin_, se trouve ainsi perdu, s'écoulant en

ruisseaux infects le long de la cour et corrompant l'eau des mares où

boivent les bêtes. Au lieu de cela, vois quelle jolie cour bien

nivelée!

--C'est vrai, monsieur Gertal, dit Julien: la cour et la ferme ont si

bon air que cela donne envie de vivre ici.

--Elles n'étaient pas ainsi autrefois; c'est le fermier lui-même qui a

planté ces arbres, aplani le terrain de la cour en y apportant des

tombereaux de terre et du cailloutage. C'est un homme avisé et

instruit: il a été élevé dans une de nos grandes _fermes-écoles_,

celle de la Saussaye, qui n'est pas loin d'ici. Il connaît ce que

réclame l'hygiène de l'habitation; aussi a-t-il eu soin de creuser la

fosse à fumier loin de la maison; dans une autre fosse, couverte et

cimentée, se rend, par des canaux, le purin des étables, le plus

précieux des engrais. Chaque jour on conduit dans les prairies

quelques tonneaux de ce purin étendu d'eau, qui sert à les arroser; il

suffit à lui seul à fumer un hectare entier.

On entra dans la ferme, et Julien, tout en souhaitant le bonjour à la

fermière, s'émerveilla de trouver la maison si claire et si gaie. Par

deux fenêtres ouvertes au sud, les rayons du soleil pénétraient

librement dans la pièce.

--Vois, dit M. Gertal, la lumière entre à plein ici. Autrefois, il n'y

avait qu'une fenêtre au nord; elle a été murée, et le fermier en a

percé deux autres au midi.

--C'est donc malsain, les fenêtres au nord, M. Gertal?

--Ce qui est malsain, Julien, ce sont les maisons froides et humides,

et elles sont plus malsaines encore pour le travailleur que pour tout

autre: quand il a sué et peiné au grand soleil, s'il rentre dans une

maison fraîche, il se refroidit brusquement et s'expose aux fluxions

de poitrine ou aux douleurs. Or une maison est toujours froide, humide

et sombre, quand elle n'a d'ouverture que par le nord. Celle-là était

ainsi naguère, et encore les fermiers n'ouvraient même pas la seule

fenêtre qui pût leur donner de l'air; à présent le soleil éclaire,

réchauffe et dessèche la maison. En hiver, chacun s'en réjouit; en

été, la vigne, qui s'avance en tonnelle au-dessus des fenêtres et de

la porte fait un peu d'ombre qui agrée. Avec la lumière et le bon air,

c'est la santé qui entre dans une maison.

XLIII.--Une ferme bien tenue (_suite_).--La porcherie et le

poulailler.

Dans la culture, le travail n'est pas tout; il faut

l'intelligence.

Tandis que la fermière allait choisir les volailles au poulailler, M.

Gertal continua de faire avec nos amis le tour de la ferme. On visita

les étables spacieuses; on admira l'écurie proprement tenue. En

passant devant la porcherie, où dormaient de beaux porcs de Bresse,

race perfectionnée, Julien fut bien surpris de voir l'habitation des

porcs non moins soignée et propre que le reste de la ferme.

--Tout de même, dit-il, c'est se donner de la peine à plaisir que de

tenir si proprement des bêtes que chacun sait aimer la saleté.

--Vraiment, Julien, tu crois cela? dit M. Gertal.

--Dame, monsieur Gertal, on dit toujours: sale comme un porc. C'est

bien sans doute parce que les porcs aiment le fumier.

[Illustration: UNE PORCHERIE DANS LA BRESSE.--Quand le porc est

d'une belle race, il donne de grands profits à l'éleveur. Les plus

belles races de France sont celles de Bresse, de Craon (Mayenne),

la race _augeronne_ (Normandie), la race _périgourdine_ et la race

_pyrénéenne_. La race commune, trop répandue, est tardive et d'un

mauvais rapport.]

--Eh bien, petit Julien, c'est une erreur. De tous les animaux, c'est

le seul qui prenne le soin de ne pas salir sa litière quand on la lui

tient propre. Il adopte alors un coin écarté où il va déposer ses

ordures, tant il craint de gâter sa litière.

--Quoi, c'est vrai, cela, monsieur Gertal? dit Julien avec surprise.

Eh bien, je vous assure que je ne l'aurais jamais cru.

--Mais, dit André, il n'en est pas moins certain que les porcs se

vautrent dans la boue tant qu'ils peuvent.

--Les porcs mal soignés, André, ceux qu'on ne mène pas se baigner

chaque jour.

--Comment, dit Julien, on mène les porcs se baigner?

--Oui, mon ami, ceux qui veulent tirer un bon revenu du porc ne

manquent point de le conduire chaque jour à quelque ruisseau quand ils

n'ont point chez eux d'eau suffisamment propre; car le porc est sujet

aux maladies de peau, et la propreté l'en exempte toujours.

--Est-ce que c'est un bon profit d'élever des porcs?

--C'est un des meilleurs quand on s'y prend bien; seulement, là comme

partout, il faut du soin. Quand une fermière n'est pas propre,

soigneuse, intelligente, elle ne gagne rien là où une autre

s'enrichit. Si la valeur de l'homme fait celle du champ, rappelle-toi,

Julien, que c'est celle de la femme qui fait la prospérité du logis.

De la porcherie, on alla rejoindre la fermière au poulailler; les

enfants s'étonnèrent de voir combien toutes les bestioles de la

fermière étaient peu sauvages. Les petits poulets couraient au devant

de la ménagère, le coq lui-même s'empressait autour d'elle, poussant

un _cocorico_ joyeux pour appeler toutes les poules:--Voyez-vous, dit

la fermière, ce sont des gourmandes, et je les gâte un peu, car il est

impossible de bien élever la volaille si elle est trop sauvage.

[Illustration: COQ ET POULES DE BRESSE.--Cette race est une des

meilleures pour l'engraissement.]

En même temps, elle leur jeta une poignée de graines et toute la

troupe se précipita pour en faire son profit.

C'était plaisir de se promener dans la cour du poulailler, tant elle

était bien tenue.--Mais aussi, dit la fermière, tous les jours, sans

en excepter un seul, la cour est balayée avec soin ainsi que le

poulailler. Les nids et les perchoirs sont nettoyés, l'eau est

renouvelée dans l'abreuvoir: c'est pour cela que tout ce petit peuple

se porte bien et prospère. Écoutez comme mes pondeuses chantent

joliment.

On entendait en effet tout un gai ramage à côté des nids: le coq de

loin faisait la basse, et la voix aiguë des jeunes poulettes lançait à

plein gosier ce joyeux chant de triomphe qui fait que la venue d'un

oeuf est une fête pour tout le poulailler.

La fermière choisit vingt et une poulardes parmi les plus fines: elle

était bien aise d'en vendre d'un seul coup une si belle quantité, et

elle les laissa à un prix avantageux. Tout allait donc bien; aussi

notre ami Julien, en partant pour Mâcon, faisait des rêves d'or.

XLIV.--Mâcon. André et Julien paient l'entrée de leurs marchandises.

Les octrois.--Les conseils municipaux.

Les routes, les fontaines, l'éclairage sont des choses dont

chacun profite: il est donc juste que chacun les paie pour sa

part.

Quand on arriva aux abords de la ville de Mâcon, le patron dit à

André:--Vois-tu l'octroi et la bascule où une charrette est arrêtée

pour se faire peser? Va toi-même payer à l'employé les droits d'entrée

pour vos poulardes.

André prit le peu d'argent qui lui restait et paya ce qu'il fallait.

Le patron, de son côté, solda ce qu'il devait pour ses propres

marchandises, et on se mit en route.

[Illustration: OCTROI ET BASCULE.--Aux portes de toutes les villes

sont des _bureaux d'octroi_ où l'on doit payer les droits d'entrée

sur les marchandises.--Pour peser les voitures et fixer le poids

des marchandises qu'elles portent, on les fait passer sur la

plate-forme d'une _bascule_. Cette plate-forme, à l'aide d'un

levier, soulève le _fléau_ d'une balance qui se trouve à

l'intérieur du bureau d'octroi, et l'employé lit, sur le _bras de

fer_, le nombre de kilogrammes.]

Julien avait vu bien des fois le patron payer ainsi à l'entrée des

villes; mais il n'y avait pas fait grande attention. Cette fois, comme

c'était avec leurs petites économies à eux qu'il avait fallu payer,

cela fit réfléchir le jeune garçon:

--Tiens, dit-il, pourquoi donc fait-on donner comme cela tant d'argent

aux pauvres marchands qui ont déjà bien de la peine à gagner leur vie?

Je trouve cela bien ennuyeux, moi.

--Mais, Julien, dit M. Gertal, à quoi penses-tu donc? Que

deviendraient les pauvres marchands dont tu parles, si l'on manquait

en France de ces bonnes routes bien entretenues où Pierrot traîne si

lestement sa charge de mille kilogrammes? Et si ces routes n'étaient

pas bien gardées, si des malfaiteurs détroussaient les marchands et

nous avaient attaqués à travers les montagnes, que dirais-tu? Tu

ouvres de grands yeux, mon garçon; c'est pourtant bien simple. Pour

payer les gendarmes, le cantonnier, le gaz qui nous éclaire dans les

rues de la ville, pour bâtir les écoles où s'instruisent les enfants,

ne faut-il pas de l'argent? Les octrois y pourvoient, les autres

impôts aussi; moi, je trouve cela parfaitement sage, petit Julien.

--Tiens, dit l'enfant, je n'avais pas encore songé à ces choses-là.

Mais comment sait-on que l'argent qu'on donne est bien employé à faire

tout ce que vous dites, monsieur Gertal.

--Voyons, Julien, n'as-tu jamais entendu parler du conseil municipal?

--Mais si, monsieur Gertal; seulement je ne sais pas du tout ce que

c'est.

--Eh bien, écoute, je vais te le dire. Dans chaque ville ou village,

tous les habitants choisissent entre eux les hommes les plus capables

de s'occuper des intérêts de leur commune, et ils les chargent de

faire les affaires de la ville à leur place pendant cinq ans. Ce sont

ces hommes, appelés conseillers municipaux, qui décident des

embellissements utiles à faire dans les villes: par exemple les

fontaines, les lavoirs, le gaz. Ils surveillent toutes les dépenses et

toutes les recettes de la ville, et ainsi il ne peut y avoir d'argent

employé autrement que par leurs avis. M'as-tu écouté, Julien, et te

rappelleras-tu ce que je t'ai dit?

[Illustration: LE TONNELIER.--Pour rendre plus flexibles les

douves qu'il veut recourber et assembler, le tonnelier allume

dessous un feu de copeaux. Ensuite il les entoure de cercles en

bois ou en fer.]

--Oh! oui, monsieur Gertal, et même je suis tout à fait content

d'avoir appris cela; maintenant je ne regrette plus l'argent que nous

avons donné à l'octroi. Je vois qu'il sera employé pour l'avantage de

tout le monde, et il faut bien payer sa petite part des avantages dont

on profite.

Tout en parlant ainsi, on était entré dans la ville commerçante de

Mâcon, chef-lieu du département de Saône-et-Loire. La Saône passe le

long de la ville, et cette belle rivière était sillonnée de nombreux

bateaux qui apportent à Mâcon les denrées et produits des départements

voisins. Mâcon fait un grand commerce de vins; aussi, en maint

endroit dans les rues on entendait le maillet sonore des tonneliers

frappant sur les barriques.

XLV.--André et Julien sur le marché de Mâcon.--Les profits de la

vente. L'honnêteté dans le commerce.

Le meilleur moyen de réussir dans le commerce, c'est d'être

consciencieux.

Le lendemain M. Gertal, en parcourant le marché de Mâcon, vit qu'il y

avait peu de volaille sur la place.

--Enfants, dit-il à Julien et à André, tout le monde est si occupé de

la vendange en ce moment, que peu de fermières ont eu le temps de

venir en ville apporter leurs poulardes. Aussi la volaille est très

chère; je me suis enquis des prix: ne cédez pas la vôtre à moins de

cinquante centimes de bénéfice par pièce; elle sera encore meilleur

marché que par toute la place.

André et Julien se le tinrent pour dit; ils se montrèrent

inébranlables sur leurs prix, sans les exagérer comme font les

marchands peu consciencieux, mais aussi sans rien rabattre de la somme

convenable.

Après bien des paroles et bien du mal, les vingt et une poulardes se

vendirent enfin. Le petit Julien fit autant de tours qu'il fallut pour

les porter chez les acheteurs. A la dernière, il était si las qu'il

n'en pouvait plus; mais il était content de penser que par sa peine et

ses soins il allait avoir, lui aussi, contribué à gagner quelque

argent.--Ce sera le premier que je gagne, pensait-il.--Et cette pensée

le rendait tout fier et lui donnait du courage. Néanmoins il avait

bien de la peine à suivre la dame qui avait acheté la poularde. Arrivé

chez elle, cette dame le paya, et Julien s'en retourna vite pour

rejoindre André.

Il avait déjà fait les trois quarts du chemin, quand il se rappela

qu'il avait oublié de compter en le recevant l'argent que la dame lui

avait donné.

Aussitôt il vérifia sa monnaie et il s'aperçut que la dame s'était

trompée et lui avait remis un franc de trop.

--Oh! se dit-il, M. Gertal a bien raison quand il me recommande de

compter l'argent tout de suite. Si c'était un franc de moins qu'il y

aurait, je n'oserais jamais aller le réclamer à présent: la dame

croirait que je l'ai perdu; par bonheur ce franc est en trop, je

n'aurai que le plaisir de le rendre.

En pensant cela, il poussa un gros soupir, car il était bien fatigué

et ses petites jambes demandaient grâce.

--N'importe! se dit-il, profiter d'une erreur, ce serait un vol. Tant

pis pour mes jambes. Oh! j'aimerais mieux n'importe quoi que de voler

quelque chose, ne fût-ce qu'un sou.

Et sans hésiter il revint sur ses pas.

Le tour de la France par deux enfants Devoir et Patrie · 第 7 / 25 段