terre de grandes masses de _sel_; tantôt ces masses de sel sont
dures comme le roc, et on se sert pour les briser du pic et de la
pioche; tantôt elles sont fondues dans des sources souterraines.
Alors on puise l'eau salée avec des _pompes_ et on la fait
évaporer dans de larges _chaudières_ ou dans des _réservoirs_;
quand l'eau est évaporée, on retrouve le sel au fond des
réservoirs.]
En quittant Lons-le-Saulnier, M. Gertal mit le cheval au pas.--Voici
une rude journée pour Pierrot, dit-il, car nous allons monter sans
cesse. Le village des Rousses, où nous nous rendons, est en pleines
montagnes, sur la frontière suisse.
En effet, la route ondulait continuellement en côtes et en descentes
rapides. Par moments on apercevait les hautes cimes du Jura montrant
au loin leurs premières neiges, et de noirs sapins poudrés de givre
s'étalaient sur les flancs escarpés de la montagne.
--Regarde, Julien, dit André: voilà un pays qui ressemble aux Vosges.
--Oui, dit l'enfant, cela me fait songer au jour où nous avons
traversé la montagne pour passer en France.
--Le Jura, en effet, a plus d'un rapport avec les Vosges, dit le
patron; mais il a des cimes plus élevées.
--Eh oui, mon ami; aussi nous ne nous attarderons pas longtemps dans
ce pays: d'ici à quinze jours, il y aura sans doute des neiges partout
où nous sommes.
[Illustration: CARTE DE LA FRANCHE-COMTÉ.--La Franche-Comté est un
pays très montagneux: les sommets du Jura y atteignent jusqu'à
1,700 mètres. Il est arrosé par de nombreux cours d'eau. Là où le
sol est pauvre et pierreux, les habitants suppléent par
l'industrie à l'insuffisance de l'agriculture. C'est une
population intelligente, pleine d'ordre et d'économie.]
Lorsqu'on arriva au bourg des Rousses, le soleil venait de se coucher;
c'était l'heure où les vaches descendaient toutes à la fois des
pâturages de la montagne pour rentrer aux étables. On arrêta Pierrot,
afin de ne pas effaroucher les bonnes bêtes; celles-ci s'en revenaient
tranquillement, faisant sonner leurs clochettes dont le bruit rustique
emplissait la vallée.
Julien n'avait jamais été à pareille fête, car il n'avait pas encore
vu un si nombreux troupeau; aussi il s'agitait de plaisir dans la
voiture.
--Regarde bien, Julien, s'écria M. Gertal, et observe ce qui va se
passer.
--Oh! dit Julien, je regarde si bien toutes ces belles vaches que je
suis en train de les compter; mais il y en a tant que c'est
impossible.
[Illustration: PATRE COMMUNAL FAISANT RENTRER LES VACHES DANS LE
JURA.--Toutes les vaches d'une commune dans le Jura, sont souvent
conduites par un seul pâtre, et tous les cultivateurs s'entendent
pour le payer: de cette façon cela coûte moins cher, et les
enfants de la commune ont le temps d'aller à l'école et de
s'instruire.]
--Ce sont toutes les vaches de la commune réunies en un seul troupeau,
dit M. Gertal, et il n'y a pour les conduire qu'un pâtre, appelé le
pâtre communal.
--Tiens! s'écria Julien, qui regardait avec plus d'attention que
jamais; les unes s'en vont à droite, les autres à gauche, celles-là
devant; voilà tout le troupeau divisé, et le pâtre qui ne bouge pas
pour les rappeler: à quoi pense-t-il?
--N'as-tu pas entendu qu'il a sonné de la trompe? Eh bien, dans le
bourg chacun est prévenu par ce son de trompe: on a ouvert les portes
des étables, et si le troupeau se divise, c'est parce que chacune des
vaches prend le chemin de son étable et s'en va tranquillement à sa
crèche.
--Oh! vraiment, monsieur Gertal, vous croyez qu'elles ne se tromperont
pas?
--Jamais elles ne se trompent; elles rentrent ainsi tous les soirs; et
tous les matins, à l'heure du départ, il suffit encore au pâtre
communal de sonner de la trompe: aussitôt, dans le village, chacun
ouvre les portes de son étable; les vaches sortent et vont se réunir
toutes à un seul et même endroit, où le pâtre les attend pour les
conduire dans les belles prairies que nous avons vues le long du
chemin.
--Oh! que voilà des vaches intelligentes! dit André.
--Oui, certes, reprit Julien; mais il y a autre chose à remarquer que
l'intelligence du troupeau; c'est celle des habitants du pays, qui
s'entendent de bonne amitié pour mettre leurs troupeaux en commun et
ne payer qu'un seul pâtre, au lieu de payer autant de pâtres qu'il y a
de fermes et de troupeaux.
--Tiens, c'est vrai, cela, dit André; c'est une bonne économie de
temps et d'argent pour chacun. Mais pourquoi n'en fait-on pas autant
partout, monsieur Gertal?
--Ce n'est pas partout facile. De plus tout le monde ne comprend pas
le bienfait qu'il y a à s'entendre et à s'associer ensemble. Chacun
veut tout faire seul, et tous y perdent. Pour moi, ajouta M. Gertal,
je suis fier d'être Jurassien, car c'est dans mon pays que, pour la
première fois en France, cette grande idée de s'associer a été mise en
exécution par les cultivateurs.
XXXVI.--Les grands fromages de gruyère.--Visite de Julien à une
fromagerie.--Les associations des paysans jurassiens pour la
fabrication des fromages.
Le pays le plus heureux sera celui où il y aura le plus d'accord
et d'union entre les habitants.
Le lendemain on se leva de bonne heure. M. Gertal avait acheté la
veille au soir des marchandises qu'il s'agissait de charger dans la
voiture. Il y avait de ces énormes fromages dits de _gruyère_ qu'on
fait dans le Jura, et Julien était tout étonné à la vue de ces meules
de fromages pesant vingt-cinq kilogrammes, qu'il n'aurait pas pu
soulever. Il regardait avec admiration André les mettre dans la
voiture.
En allant faire une commission pour le patron, Julien fut introduit
dans une fromagerie où se trouvait le _fruitier_ auquel il devait
parler: on appelle fruitier, dans le Jura, celui qui fait les
fromages. Le fruitier était aimable; en voyant Julien ouvrir de grands
yeux surpris pour regarder la fromagerie, il lui demanda ce qui
l'étonnait tant que cela.
--Oh! dit Julien, c'est cette grande chaudière que je vois là sur le
feu. Elle est aussi grande qu'une barrique et elle a l'air pleine de
lait.
--Tout juste, enfant; il y a là trois cents litres de lait à chauffer
pour faire du fromage.
--Mais, monsieur, dit le petit Julien, j'ai appris d'une fermière de
Lorraine que souvent une vache ne donne pas plus de deux cents litres
de lait en un mois; vous avez donc bien des vaches, vous, monsieur,
pour avoir ainsi trois cents litres de lait à la fois!
[Illustration: UNE FROMAGERIE DANS LE JURA.--Dans la Franche-Comté
comme en Suisse, on fabrique une grande quantité de fromages,
surtout de _Gruyère_. On verse le lait dans de vastes
_chaudières_, on l'y fait chauffer, on le fait _cailler_ avec la
_présure_: puis on le retire du feu et on le verse dans un grand
_moule_. Ensuite on le presse pour en faire sortir toute l'eau; on
le sale, et, après l'avoir laissé quatre ou cinq mois dans la
cave, on l'expédie dans tous les pays.]
--Moi, dit le fruitier, je n'en ai pas une. Et dans tout le bourg il
n'y a personne assez riche pour en avoir, à lui seul, une quantité
capable d'alimenter la fromagerie. Mais les fermiers s'associent
ensemble: ils m'apportent leur lait tous les jours, de façon que je
puisse emplir ma grande chaudière. Alors je mesure le lait de chacun,
et je marque sur une coche le nombre de litres qu'il a donnés. Quand
les fromages sont faits et vendus, on me paie pour ma peine, et les
fermiers partagent entre eux le reste de l'argent avec justice,
suivant la quantité de lait que chacun a fournie.
--Alors celui qui n'a qu'une vache peut aussi apporter du lait et
avoir sa part?
--Pourquoi pas, mon petit homme? Il est aussi content, et il a plus
besoin qu'un autre de voir son lait bien employé.
--Cela doit donner bien des fromages dans une année, toutes les vaches
que j'ai vues dans la montagne!
--Je crois bien; notre seul département du Jura possède plus de
cinquante mille vaches et fabrique par an plus de quatre millions de
kilogrammes de fromages. Et nous faisons tout cela on nous associant,
riches comme pauvres, d'un bon accord; car, voyez-vous, enfant, en
apportant chacun sa pierre, la maison se fait sans peine.
--Oh! dit Julien, que j'aime votre pays, où tout le monde sait si bien
s'entendre! Mais comment peut-il n'y avoir jamais d'erreur dans le
partage et dans les comptes?
--Quand tout le monde veut la justice, chacun y veille, enfant. Chez
nous, tout se passe honnêtement, parce que tout se fait au grand jour,
sous la surveillance de tous et avec l'avis de tous.
Le petit Julien, pour rattraper le temps qu'il avait passé à écouter
le fruitier, s'en revint en courant de la fromagerie. Tout en marchant
vite, il songeait à ce qu'avait dit la veille M. Gertal sur les
associations du Jura, et arrangeant tout cela dans sa petite tête, il
se disait:--Quelle bonne chose de s'entendre et de s'aider les uns les
autres!
XXXVII.--Le travail du soir dans une ferme du Jura.--Les ressorts
d'horlogerie.--Les métiers à tricoter.--L'étude du dessin.--Utilité de
l'instruction.
Instruisez-vous quand vous êtes jeunes; plus tard, quelque métier
que vous embrassiez, cette instruction vous y rendra plus habile.
Ce n'était point à une auberge qu'on était descendu, mais chez un
cultivateur des Rousses, ami de M. Gertal.
Le patron passa une partie de la soirée à faire ses affaires chez ses
clients, et les deux enfants restèrent dans la ferme située non loin
du fort des Rousses qui défend la frontière; car les Rousses sont le
dernier bourg de France sur la frontière suisse.
Lorsque la nuit fut tout à fait venue, la fermière alluma deux lampes.
Près de l'une les deux fils aînés s'établirent. Ils avaient devant eux
toute sorte d'outils, une petite enclume, des marteaux, des tenailles,
des limes, de la poudre à polir. Ils saisirent entre leurs doigts de
légers rubans d'acier qu'ils enroulaient en forme de spirale après les
avoir battus sur l'enclume.
[Illustration: Ressort de montre.]
André s'approcha d'eux tout surpris; leur travail, qui lui rappelait
un peu la fine serrurerie, l'intéressait vivement.
--Que faites-vous là? demanda-t-il.
--Voyez, nous faisons des ressorts de montre. Dans nos montagnes on
fabrique les différentes pièces des montres, de sorte qu'à Besançon on
n'a plus qu'à les assembler pour faire la montre même. Moi, je
fabrique des ressorts, d'autres font les petites roues, les petites
chaînes qui se trouvent à l'intérieur, d'autres les cadrans émaillés
où les heures sont peintes, d'autres les aiguilles qui marqueront
l'heure; d'autres enfin façonnent les boîtiers en argent ou en or.
--Que tout cela est délicat, dit André, et quelle attention il vous
faut prendre pour manier cet acier entre vos doigts! Je m'en fais une
idée, moi qui suis serrurier.
[Illustration: LE TRAVAIL DU SOIR DANS UNE FERME DU JURA.--C'est
dans les fermes du Jura que se fabriquent en grande quantité les
ressorts de montre les plus délicats. En passant près des fermes,
il est rare qu'on n'y entende pas le bruit du marteau ou de la
lime.--Le _métier à bas_, auquel travaille la fermière de droite,
a été inventé par un Français, un ouvrier serrurier des environs
de Caen. Avec ce métier on fabrique bien plus vite qu'avec la
main, des bas presque aussi solides.]
--C'est assez délicat, en effet: soupesez ce ressort et voyez comme il
est léger. Avec une livre de fer, on peut en fabriquer jusqu'à 80,000,
et quand ils sont bien réussis, ils valent jusqu'à 10 francs chacun.
--10 francs chaque ressort! dit André. S'il y en a 80,000, cela fait
800,000 francs, et tout cela peut se tirer d'une livre de fer qui
coûte si peu! Mon patron serrurier avait bien raison de dire que ce
qui donne du prix aux choses, c'est surtout le travail et
l'intelligence de l'ouvrier.
Tandis que les deux jeunes ouvriers en horlogerie causaient ainsi avec
André, la fermière s'était assise avec sa fille auprès de l'autre
lampe. Elle avait un métier à faire les bas et travaillait avec
activité. Pendant ce temps, le plus jeune des enfants faisait son
devoir pour l'école du lendemain.
--Oh! pensa Julien, qui n'avait rien perdu de tout ce que l'on faisait
et disait, je vois qu'il n'y a pas que la Lorraine où l'on sache bien
travailler. C'est égal, je n'aurais jamais cru que ce fut dans les
fermes que l'on fit les choses délicates de l'horlogerie.
Julien, tout en réfléchissant ainsi, s'approcha du jeune enfant qui
travaillait à ses devoirs. Il fut surpris de voir qu'il dessinait, et
que son cahier était couvert de rosaces et d'étoiles, de fleurs,
d'animaux, de jolies figures d'ornementation qu'il avait tracées
lui-même.
--Quoi! lui dit-il, vous avez appris le dessin, déjà?
--Il faut bien, dit l'enfant; le dessin est si utile aux ouvriers! Il
nous sert beaucoup pour tous les travaux que nous faisons pendant
l'hiver.
[Illustration: DESSIN D'ORNEMENTATION.--Les dessins
d'ornementation imitent avec art les formes des plantes et des
animaux, ainsi que des figures géométriques les plus élégantes,
cercle, ovale, spirale, etc.]
--Oui, reprit la fermière; nous avons huit mois d'hiver sur la
montagne; durant ces longs mois, la neige couvre tout, et il faut
rester chez soi auprès du feu. Il y a même des villages où l'on est si
enveloppé par les neiges de toutes parts, qu'on ne peut plus
communiquer avec le reste du pays. La terre ne nous donnerait pas de
quoi vivre si nous ne travaillions beaucoup et si nous restions
ignorants. Mais nous avons de bonnes écoles, où on apprend même le
dessin et les travaux d'horlogerie. Quand on est bien instruit, on
gagne mieux sa vie.
Le petit Julien trouva tout cela fort sage; il se rappela que la mère
Gertrude lui avait dit que la France ouvre de jour en jour plus
d'écoles pour instruire ses enfants.
--Moi qui veux bien travailler quand je serai grand, pensa-t-il, je ne
perdrai pas mon temps à l'école. La fermière a raison; pour faire des
choses difficiles, il faut être instruit.
XXXVIII.--La Suisse et la Savoie.--Le lac de Genève.--Le mont
Blanc.--Les avalanches.--Le lever du soleil sur les Alpes.--La prière
du matin.
Les beautés de la nature doivent élever notre pensée vers Dieu.
Le lendemain, on quitta les Rousses dès trois heures du matin, car le
patron voulait arriver à temps pour le marché de Gex, une des
principales villes du département de l'Ain.
André enveloppa soigneusement le petit Julien dans son manteau:
l'enfant, bercé par le balancement de la voiture et par le bruit
cadencé des grelots sonores de Pierrot, ne tarda pas à dormir aussi
bien que dans son lit.
Le clair de lune était splendide, la route lumineuse comme en plein
jour; mais l'air était froid, car il gelait sur ces hauteurs, et les
noirs sapins avaient sur toutes leurs branches de grandes aiguilles de
glace qui brillaient comme des diamants.
Après plusieurs heures de marche sur une route toujours montante, on
traversa un dernier défilé entre deux montagnes.--Vous savez sans
doute, mes enfants, dit alors M. Gertal, que nous sommes ici à deux
pas de la Suisse, et nous arriverons bientôt au haut d'un col d'où
l'on découvre toute la Suisse, la Savoie et les Alpes. Descendons de
voiture, et nous regarderons le soleil se lever sur les montagnes: le
temps est pur, ce sera magnifique.
Le petit Julien en un clin d'oeil fut éveillé, il se hâta de sauter
sur la route et courut en avant. Mais André l'avait devancé, et
lorsqu'il fut au sommet du col:--Oh! Julien, s'écria-t-il, viens
voir.--L'enfant arriva vite.
Les deux frères se trouvaient placés au haut de la chaîne du Jura
comme sur une muraille énorme, presque droite. A leurs pieds s'ouvrait
un vaste horizon: la Suisse était devant eux. Tout en bas, dans la
plaine, s'étalait, à perte de vue, le grand lac de Genève, le plus
beau de l'Europe, dominé de toutes parts par des montagnes blanches de
neige.
[Illustration: LE LAC DE GENÈVE, ou _lac Léman_, a 34 lieues de
tour. Il est entouré par le Jura et par les Alpes. Dans sa partie
sud, il touche à la France. A certains endroits sa profondeur est
de 300 mètres. Il est parfois sujet, comme la mer, à des tempêtes
redoutable.--Sur ses bords se trouve la ville suisse de Genève
commerçante et industrielle, peuplée de 50,000 habitants.]
--Comme ce lac brille sous les rayons de la lune! dit Julien; moi je
l'aurais pris volontiers pour la mer, tant je le trouve grand. Mais
dis-moi, André, comment s'appellent ces montagnes là-bas, si hautes,
si hautes, qui enferment le lac comme dans une grande muraille?
[Illustration: LE MONT BLANC ET LA MER DE GLACE.--Le mont Blanc
(4,800 mètres) est la montagne la plus élevée de l'Europe.]
--Ce sont les Alpes de la Savoie, dit M. Gertal qui arrivait. A nos
pieds est la Suisse, mais à droite, c'est encore la France qui se
continue, bornée par les Alpes. Dans la Savoie, en France, se trouvent
les plus hautes montagnes de notre Europe. Ces neiges qui couvrent
leurs sommets sont des neiges éternelles. Vois-tu, en face de nous,
sur la droite, ce grand mont dont la cime blanche s'élève par dessus
toutes les autres? C'est le mont Blanc. Il y a sûrement sur sa cime
glacée des neiges qui sont tombées depuis des siècles et que nul rayon
du chaud soleil d'été n'a pu fondre.
--Quoi! vraiment? dit Julien, d'un air réfléchi, en poussant un soupir
d'étonnement.
--Oui, continua M. Gertal, chaque hiver de nouvelles neiges recouvrent
les anciennes. Aussi, aux endroits où la montagne en est trop chargée,
il suffit d'un coup de vent, du pas d'un chamois, d'une pelote de
neige qui grossit en roulant, pour ébranler des blocs de neige et de
glace entassés; ces blocs s'écroulent alors avec un bruit effroyable,
écrasent tout sur leur passage, ensevelissent les troupeaux, les
maisons, parfois des villages entiers. C'est ce qu'on appelle les
avalanches.
--Que cela fait peur! dit Julien: et cependant la montagne est si
belle à regarder!
[Illustration: AVALANCHE DANS LES ALPES.--L'avalanche est une
masse de neige qui roule du sommet des montagnes, entraînant avec
elle les arbres et les rochers. C'est surtout en Suisse, en Suède
et en Norvège que les avalanches sont terribles.]
Au même instant, levant encore une fois la tête vers le vaste cirque
de montagnes, il poussa un cri de surprise:--Voyez, voyez, dit-il, la
jolie couleur de feu qui brille sur le mont Blanc: les neiges sont
toutes roses; qu'est-ce donc?
--C'est l'aurore du soleil levant, petit Julien; le soleil commence
toujours par éclairer les plus hauts sommets; aussi, dans tout ce
pays, c'est le mont Blanc qui reçoit chaque matin les premiers rayons
du soleil. Regarde encore.
--Oh! mais voici tous les sommets des autres montagnes qui
s'illuminent à leur tour; il y a, sur les neiges, toutes les couleurs
de l'arc-en-ciel: les unes sont violettes ou bleues, les autres lilas
ou roses. On dirait une grande fête qui se prépare entre le ciel et la
terre.
--Julien, c'est le jour qui commence. Vois: le soleil monte à
l'horizon, rouge comme un globe de flamme; devant lui, les étoiles
s'effacent, et voici la lune qui pâlit à son tour.
--O mon Dieu, mon Dieu! dit l'enfant en joignant ses petites mains,
comme cela est beau!
--Oui, Julien, dit gravement M. Gertal, tu as raison, mon enfant:
joins les mains à la vue de ces merveilles. En voyant l'une après
l'autre toutes ces montagnes sortir de la nuit et paraître à la
lumière, nous avons assisté comme à une nouvelle création. Que ces
grandes oeuvres de Dieu te rappellent le Père qui est aux cieux, et
que les premiers instants de cette journée lui appartiennent.
Et tous les trois, se recueillant en face du vaste horizon des Alpes
silencieuses, qui étincelaient maintenant sous les pleins rayons du
soleil, élevèrent dans une même prière leurs âmes jusqu'à Dieu.
XXXIX.--L'ascension du mont Blanc.--Les glaciers.--Effets de la rareté
de l'air dans les hautes montagnes.--Un savant courageux: de Saussure.
C'est l'amour de la science et le courage des savants qui ont
fait faire de nos jours tant de progrès à l'humanité.
Lorsqu'on remonta en voiture, Julien était encore tout ému; il ne
cessait de regarder du côté du mont Blanc pour revoir ces neiges
éternelles dont on lui avait tant parlé.
--Est-ce que nous allons passer par la Savoie, monsieur Gertal?
demanda-t-il.
--Point du tout, mon ami. Une fois notre marché fait dans la petite
ville de Gex, nous tournerons le dos à la Savoie.
--C'est grand dommage, fit l'enfant: ce doit être bien beau à voir un
pays pareil. Y êtes-vous allé, monsieur Gertal?
--Oui, petit Julien, plusieurs fois.
--Est-ce que vous êtes monté au mont Blanc?
--Oh! pour cela non, mon ami. C'est plus difficile à faire que tu ne
l'imagines, l'ascension du mont Blanc.
--Pourquoi donc, monsieur Gertal?
--D'abord, il faut marcher deux journées, toujours en montant, comme
bien tu penses, et la marche n'est pas facile. Ces hautes montagnes
ont sur leurs flancs de vastes champs de glace et de neige durcie
qu'on appelle _glaciers_. L'un des glaciers qui sont au pied du mont
Blanc a deux lieues de large sur six lieues de long: c'est une vaste
_mer de glace_, tantôt unie comme un miroir, tantôt bouleversée comme
les flots de la mer dans la tempête. Quand on marche sur ces glaciers
aux pentes rapides, il faut des souliers ferrés exprès pour ne pas
glisser, des bâtons ferrés pour se retenir. On arrive souvent devant
des murs de glace qui barrent le chemin: alors il faut creuser à coups
de hache dans la glace une sorte d'escalier où l'on puisse poser le
pied. Puis il y a des _crevasses_ plus profondes que des puits; la
neige glacée les recouvre, mais, si on s'aventure par mégarde sur
cette neige trop peu épaisse, elle craque, se brise, et on tombe au
fond du gouffre.
[Illustration: ASCENSION DU MONT BLANC ET PASSAGE DES
GLACIERS.--Il y a des montagnes tellement hautes ou difficiles à
gravir que nul pied humain n'est jamais parvenu jusqu'au sommet.
Le mont Blanc est resté de ce nombre jusqu'au siècle dernier.
Maintenant que les chemins sont très connus, il faut encore
dix-sept heures pour y monter et huit pour en descendre.]
--J'ai entendu dire, fit André, que l'on s'attachait avec une même
corde plusieurs ensemble, de façon que, si l'un tombe, les autres le
retiennent; est-ce vrai, monsieur Gertal?
--Certainement, répondit le patron; c'est ce que j'allais raconter;
mais quelquefois la chute de l'un entraîne les autres. Puis, on est
exposé aux avalanches qui se détachent du haut de la montagne et qui
peuvent vous engloutir. En outre, le froid devient tel, à mesure qu'on
s'élève, qu'il faut s'envelopper le visage d'un masque en gaze pour
que la peau ne se fendille pas jusqu'au sang. Enfin, la difficulté de
respirer sur ces hauteurs est si grande, qu'on peut à peine se
traîner; des hommes très robustes ne peuvent marcher plus de
vingt-cinq pas sans s'arrêter pour se reposer et respirer.
--C'est étonnant, cela, dit Julien: moi, je trouve l'air si pur sur
les hauteurs, qu'il me semble qu'on y respire mieux.
--Oui, dit le patron, quand on n'est pas trop haut; mais à mesure
qu'on s'élève, l'air devient plus rare, l'air vous manque; André doit
savoir cela?
--Oui, monsieur; j'ai même appris à l'école que, si on pouvait
s'élever à quinze lieues au-dessus de la terre, il n'y aurait plus
d'air du tout, et on ne pourrait respirer ni vivre.
--Eh bien, sur le sommet du mont Blanc, il y a déjà deux fois moins
d'air que dans la plaine; aussi est-on obligé de respirer deux fois
plus vite pour avoir sa quantité d'air. Alors le coeur se met à
battre aussi moitié plus vite, on a la fièvre, on sent ses forces s'en
aller, on est pris d'une soif ardente et en même temps d'un invincible
besoin de dormir, et le tout au milieu d'un froid rigoureux. Si l'on
se laisse aller à dormir, c'est fini, le froid vous engourdit et on
meurt sans pouvoir se réveiller.
--Oh! oh! dit Julien, je comprends qu'il n'y ait pas grand monde à se
risquer jusque-là; mais qui donc a jamais osé monter le premier au
mont Blanc?