plus pour eux d'amis; il fallut payer pour le lit et la nuit, entamer
la petite réserve pour acheter à déjeuner, et ne plus compter que sur
ses jambes pour faire la route.
Malgré cela, après avoir dormi une bonne nuit, les enfants le
lendemain partirent gaîment de Vesoul et prirent la grande route de
Besançon. Le soleil brillait: de petits nuages flottaient en l'air à
une grande hauteur.
--Nous aurons beau temps! dit Julien.
--Oui, répondit André, si ces nuages se maintiennent aussi hauts
qu'ils le sont à présent.
Les deux enfants espéraient coucher à moitié chemin et arriver à
Besançon le lendemain soir. Malheureusement, après quelques kilomètres
de marche, ils virent le ciel se couvrir de nuages, André s'arrêta un
instant pour observer l'horizon.
Les nuages avaient grossi et s'étaient arrondis comme des balles de
coton; quelques-uns étaient bas et noirâtres.
--Hâtons le pas, Julien, dit André, car les nuages semblent annoncer
la pluie.
Bientôt, en effet, les deux enfants sentirent de grosses gouttes.
Apercevant un hangar abandonné qui se trouvait au bord de la route,
ils s'y abritèrent et attendirent patiemment que la pluie cessât.
Plusieurs heures se passèrent; mais la pluie tombait toujours avec
violence.
--Quel malheur! pensait André, voilà un jour de retard. Il nous faudra
aller coucher au petit village que j'aperçois d'ici. Et s'il pleut
encore demain!...
A ce moment, Julien vit passer sur la route une carriole qui s'en
allait dans la direction de Besançon. C'était un boisselier de
Besançon qui revenait d'une foire où il était allé vendre des
boisseaux, des litres en bois de chêne, des seaux, soufflets et tamis.
Il avait aussi dans sa voiture des objets de vannerie, paniers et
corbeilles de toute sorte. Il allait vite, car sa marchandise n'était
pas lourde.
[Illustration: FORMES DES NUAGES ANNONÇANT LE BEAU TEMPS OU LA
PLUIE.--Ces petits nuages déliés et transparents qui se trouvent à
gauche tout en haut de la gravure annoncent presque toujours le
beau temps. Il n'en est pas ainsi de ceux qui sont placés
au-dessous et qui ressemblent à des _balles de coton_; lorsqu'ils
se maintiennent après le coucher du soleil et deviennent plus
nombreux, on doit s'attendre à la pluie ou à l'orage. Déjà, à
droite, dans les gros nuages noirs, la pluie a commencé.]
--Mon Dieu! André, s'écria Julien, si nous demandions à ce voiturier
de nous prendre avec lui en payant quelque chose: cela ne vaudrait-il
pas mieux?--Essayons, dit André.
Ils coururent et poliment expliquèrent au conducteur l'embarras où la
pluie les mettait. Le voiturier avait l'air souriant, le visage fort
enluminé, les manières joviales, mais un peu grossières.
--Montez, mes gaillards, dit-il, et donnez-moi quinze sous; vous serez
ce soir à Besançon.
André hésita un instant.
--Est-il bien sage, pensait-il, de nous confier à un homme que nous ne
connaissons pas et dont les manières n'inspirent pas grand respect?
Mais au même moment la pluie et le vent redoublèrent, et la carriole
protégée par une bonne toile cirée promettait aux enfants un abri bien
agréable. André se décida à tenter l'aventure. Il donna ses quinze
sous, non sans un peu d'inquiétude, et s'installa avec Julien au fond
de la carriole, parmi les boisseaux et les corbeilles. Le cocher
fouetta son cheval hardiment, et l'on arriva bientôt à un village: on
le traversa au bruit retentissant des _clic clac_, et en galopant si
fort que la carriole allait de droite et de gauche avec mille cahots.
[Illustration: BOISSELLERIE ET VANNERIE.--La _boissellerie_ est
l'art de fabriquer des _boisseaux_ ou mesures de décalitres et
toutes les autres mesures en bois de _chêne_, les seaux,
soufflets, tamis, enfin une foule d'autres menus ouvrages.--La
_vannerie_ est l'art de fabriquer des _vans_, des _corbeilles_,
des _paniers_, des _hottes_ et tous les ouvrages qui se font avec
des brins d'osier, de saule et autres tiges flexibles.]
Julien était ravi:--Comme on marche vite! dit-il tout bas à André;
nous serons ce soir de bonne heure à Besançon. Cela vaut bien quinze
sous, vraiment.
Mais l'enthousiasme du cocher et l'ardeur du cheval tombèrent
subitement devant la dernière maison du village, qui était une
auberge. Là, des buveurs attablés chantaient bruyamment.
--Eh! eh! les enfants, dit le joyeux voiturier, il faut se rafraîchir
un peu... Ici le vin est bon... Une bouteille de vin ne fait jamais de
mal.
--Merci, monsieur, dit André tout interdit, car il s'aperçut que leur
conducteur, en sautant par terre, avait chancelé comme un homme qui a
bu déjà, et il commençait à soupçonner que les belles couleurs du
jovial cocher tenaient sans doute à la boisson.
--Mon Dieu! dit-il tout bas à Julien, nous avons agi comme des
étourdis et des imprudents en nous adressant au premier venu et en
lui donnant notre argent. Je crains bien que nous n'ayons à nous en
repentir. Cet homme a l'air pris de vin.
Le petit Julien confus garda le silence.
XXX.--Le cabaret.--L'ivrognerie.
Les ivrognes sont un fléau pour leur pays, pour leur famille et
pour tous ceux qui les entourent.
Le voiturier avait attaché son cheval à la porte de l'auberge, et sans
plus s'occuper des enfants restés dans la carriole, il était allé
s'attabler avec les gens qui buvaient. Bientôt, on entendit sa grosse
voix se mêler aux cris et aux rires des ivrognes. Dans le cabaret,
empesté par les vapeurs du vin et la fumée du tabac, c'était un
tumulte assourdissant. A mesure que les verres se vidaient, les chants
et les rires firent place aux disputes, et l'on voyait, à travers les
carreaux blanchis, s'agiter en gesticulant les ombres des buveurs.
--Que mon père avait raison, s'écria André, de fuir les cabarets comme
la peste! Certes, notre conducteur serait bien mieux chez lui à cette
heure, avec sa femme et ses enfants, que dans ce cabaret enfumé où il
est en train de dépenser nos quinze sous.
--Et nous donc, ajouta Julien, nous serions bien mieux à Besançon!
--Le temps passait; les bouteilles de vin se succédaient sur la table,
et le voiturier ne sortait point de l'auberge: on eût dit qu'il se
croyait au but de son voyage.
La pluie tombait à verse et coulait en ruisseaux bruyants sur la toile
cirée de la voiture et sur les harnais du cheval. Le pauvre animal, de
temps à autre, se secouait patiemment comme un être habitué depuis
longtemps à tout subir.
André n'y tint plus. Il sortit de la carriole et, entrant dans
l'auberge, il rappela au voiturier poliment, mais avec fermeté,
l'heure qu'il était.
--Eh bien! dit l'homme d'une voix avinée, si vous êtes plus pressé que
moi, partez devant, vagabond.
André allait riposter avec énergie, mais l'aubergiste le tira par le
bras.
--Taisez-vous, dit-il, cet homme est, à jeun, le plus doux du monde;
mais, quand il a bu, il n'y a pas de brute pareille: il assomme son
cheval de coups, et il en ferait autant du premier venu qui le
contredirait.
--Mais, dit André, je l'ai payé d'avance pour nous emmener ce soir à
Besançon.
--Vous avez eu tort, dit sèchement l'aubergiste. Pourquoi payez-vous
d'avance des gens que vous ne connaissez pas? Et maintenant vous aurez
tort de nouveau si vous voulez raisonner avec un homme qui n'a plus sa
raison.
André, tout pensif, retourna trouver Julien au fond de la carriole.
Les deux enfants, bien désolés, décidèrent qu'il fallait reprendre
leurs paquets sur leur dos et se remettre en marche malgré la pluie,
pour faire à pied les seize kilomètres qui leur restaient, plutôt que
de continuer la route avec un homme ivre et brutal.
Au même moment le charretier sortit de l'auberge, sa pipe à la main,
jurant comme un forcené contre la pluie, contre son cheval, contre les
deux enfants, contre lui-même. Il monta dans sa carriole avant que les
enfants surpris eussent eu le temps d'en descendre, et sangla son
cheval d'un coup de fouet. La carriole se remit en marche au grand
galop, vacillant par bonds d'un côté, puis de l'autre, tant le cheval
excité à force de coups marchait vite.
Le petit Julien était transi de peur: il eût voulu être à cent lieues
de là. André lui-même, prévenu par l'aubergiste, n'était pas rassuré
et n'osait souffler mot. Les deux enfants, se serrant l'un contre
l'autre au fond de la voiture, n'avaient qu'un désir: se faire oublier
de l'ivrogne, qui ne cessait de vociférer comme un furieux. A chaque
passant qu'on rencontrait il adressait des injures et des menaces; il
jurait d'une voix chevrotante qu'il ferait un mauvais coup parce qu'un
vaurien l'avait insulté à l'auberge.
Plus d'une heure se passa ainsi. Les deux enfants épouvantés et
silencieux réfléchissaient tristement.--«Mon Dieu! pensait André, que
l'ivresse est un vice horrible et honteux!»
Pour le petit Julien, il était si désolé de se voir en cette vilaine
compagnie, que tout lui eût paru préférable à ce supplice. Il se
rappelait presque avec regret la nuit passée sur la montagne au milieu
du brouillard sous la conduite de son frère, et elle lui semblait plus
douce mille fois que ce voyage en la société d'un homme devenu pareil
à une brute.
Il pensait aussi à leur petite maison de Phalsbourg, où ils
retrouvaient leur père le soir après la journée de travail, et il se
disait:
--Oh! combien sont heureux ceux qui ont une famille, une maison où on
les aime, et qui ne sont pas forcés de voyager sans cesse avec des
gens qu'ils ne connaissent point.
XXXI.--L'ivrogne endormi.--Une louable action des deux enfants.--La
fraternité humaine.
Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous
fît. Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît.
Une grande heure se passa ainsi dans l'anxiété. Le cheval allait comme
le vent, car les coups pleuvaient sur lui plus drus que grêle.
Enfin à la longue l'ivrogne, appesanti par le vin, cessa de jurer et
de fouetter; il se renversa en arrière sur son siège et finit par
s'endormir du lourd sommeil de l'ivresse. Aussitôt le cheval, de
lui-même, comme s'il devinait cet incident prévu, ralentit le pas peu
à peu: bientôt même il s'arrêta tout à fait, heureux sans doute de
souffler à l'aise après la course folle qu'il venait d'exécuter.
L'ivrogne ne bougea point: il ronflait à poings fermés.
Alors nos enfants, pris d'une même idée tous les deux, se levèrent
sans bruit, saisissant leurs petits paquets de voyageurs et leurs
bâtons. Ils enjambèrent doucement par dessus le voiturier, et d'un
saut s'élancèrent sur la grande route, courant à coeur joie, tout
aises d'être enfin en liberté.
--Oh! André, s'écria Julien, j'aimerais mieux marcher à pied toute ma
vie, par les montagnes et les grands bois, que d'être en compagnie
d'un ivrogne, eût-il une calèche de prince.
--Sois tranquille, Julien, nous profiterons de la leçon désormais, et
nous ne nous remettrons plus aux mains du premier venu.
Pendant ce temps le cheval, surpris en entendant sauter les enfants,
s'était mis à marcher et les avait devancés. Comme le voiturier
dormait toujours, la voiture s'en allait au hasard, effleurant les
fossés et les arbres de la route.
Par un moment, une des roues passa sur un tas de pierres; la carriole
chancela prête à verser dans le fossé, qui, à cet endroit, était
profond.
--Mon Dieu! dit André, il va arriver malheur à cet homme.
--Tant pis pour lui, dit Julien, qui gardait rancune à l'ivrogne; il
n'aura que ce qu'il mérite.
André reprit doucement:--Peut-être sa femme et ses enfants
l'attendent-ils en ce moment, Julien; peut-être, si nous l'abandonnons
ainsi, le verront-ils rapporter chez eux blessé, sanglant, comme
l'était notre père.
En entendant ces paroles, Julien se jeta au cou de son frère:--Tu es
meilleur que moi, André, s'écria-t-il; mais comment faire?
--Marchons à côté du cheval, nous le tiendrons par la bride. Si le
voiturier s'éveille, nous nous sauverons.
--Et s'il ne s'éveille point?
--Nous verrons alors ce qu'il y a de mieux à faire. En tout cas, nous
avons commis une étourderie ce matin en nous liant avec lui si
rapidement; ne faisons pas ce soir une mauvaise action en
l'abandonnant sur la grande route. Un honnête homme ne laisse point
sans secours un autre homme en danger, quel qu'il soit. Nous sommes
tous frères.
XXXII.--Une rencontre sur la route.--Les gendarmes.--Loi Grammont,
protectrice des animaux.
Quand on n'a rien à se reprocher, on n'a point sujet d'avoir
peur.
Les deux enfants hâtèrent le pas et rejoignirent le cheval; ils
marchèrent auprès de lui, le dirigeant et l'empêchant de heurter la
voiture aux tas de pierres.
Ils allèrent ainsi longtemps, et l'ivrogne ne s'éveillait point.
Julien était exténué de fatigue, car le pas du cheval était difficile
à suivre pour ses petites jambes, mais il avait repris son courage
habituel.--Ce que nous faisons est bien, pensait-il, il faut donc
marcher bravement.
Enfin nos enfants aperçurent deux gendarmes qui arrivaient à cheval
derrière eux. André, aussitôt, s'avança à leur rencontre, et
simplement il leur raconta ce qui était arrivé, leur demandant conseil
sur ce qu'il y avait de mieux à faire.
Les gendarmes, d'un ton sévère, commencèrent par dire à André de
montrer ses papiers. Il les leur présenta aussitôt. Lorsqu'ils les
eurent vérifiés, ils se radoucirent.
--Allons, dit l'un d'eux, qui avait un fort accent alsacien, vous
êtes de braves enfants, et j'en suis bien aise, car je suis du pays
moi aussi.
Les gendarmes descendirent de cheval et secouèrent l'ivrogne; mais ils
ne purent le réveiller.--Il est ivre-mort, dirent-ils.
--Enfants, reprit l'Alsacien, nous allons ramener l'homme, ne vous en
inquiétez pas; nous savons qui il est, nous lui avons déjà fait un
procès pour la brutalité avec laquelle il traite son cheval, car la
loi défend de maltraiter les animaux. Mais vous, où allez-vous
coucher?
--Je ne sais pas, monsieur, dit André; nous nous arrêterons au premier
village.
--Parbleu! s'écria l'autre gendarme, puisque les enfants ont payé pour
aller à Besançon et que nous ramenons la carriole jusque-là, qu'ils
remontent; nous ferons route ensemble, et si l'ivrogne s'éveillait,
nous sommes là pour le surveiller: ils n'ont rien à craindre.
Les gendarmes poussèrent l'ivrogne tout au fond de la carriole. André
et Julien s'assirent devant sur le banc du cocher.
--Prenez les guides, mon garçon, dit à André le gendarme alsacien, et
conduisez; nous remontons à cheval et nous vous suivrons.
[Illustration: VUE DE BESANÇON.--Besançon a 60,000 habitants. La
principale industrie de cette ville très commerçante est
l'horlogerie. Elle produit par an près de 100,000 montres, sans
compter les grosses horloges. C'est Besançon et la Franche-Comté
qui donnent l'heure à une bonne partie de la France.]
André ne savait guère conduire; mais le gendarme lui expliqua comment
faire, et il s'appliqua si bien que tout alla à merveille. On arriva à
Besançon le plus gaîment du monde. Julien remarqua que cette ville est
une place forte et qu'elle est tout entourée par le Doubs, sauf d'un
côté; mais, de ce côté-là, la citadelle se dresse sur une grande masse
de rochers pour défendre la ville. Julien, quoique bien jeune, avait
déjà assisté au siège de Phalsbourg: aussi les places fortes
l'intéressaient. Il admira beaucoup Besançon, et, en lui-même, il
était content de voir que la France avait l'air bien protégée de ce
côté.
Le gendarme alsacien recommanda ses jeunes compatriotes chez une brave
femme qui leur donna un lit à bon marché.
--Oh! André, s'écria alors naïvement le petit Julien, je ne me serais
pas douté combien ces deux gendarmes devaient être bons pour nous;
j'aurais plutôt eu peur d'eux.
--Julien, répondit doucement André, quand on fait ce qu'on doit et
qu'on n'a rien à se reprocher, on n'a jamais sujet d'avoir peur, et on
peut être sûr d'avoir tout le monde pour soi.
XXXIII.--Une proposition de travail faite à André.--Le parapluie de
Julien.
Celui qui se fait reconnaître pour un honnête garçon trouve aide
et sympathie partout où il passe.
Le lendemain, au moment où les enfants achevaient de s'habiller, leur
hôtesse entr'ouvrit la porte.
--Jeunes gens, leur dit-elle, vous allez, paraît-il, jusqu'à
Marseille; peut-être seriez-vous bien aises d'avoir une occasion de
faire la route jusqu'à Saint-Étienne, sans qu'il vous en coûtât rien
que la peine de travailler pendant un mois. Il y a soixante lieues
d'ici à Saint-Étienne: c'est un fameux bout de chemin.
--Madame, dit André, pourvu que ce soit en compagnie de braves gens,
nous ne demandons qu'à travailler.
--Soyez tranquilles, dit l'hôtesse; celui qui vous emploiera est un
ami des gendarmes qui vous ont recommandés à moi hier soir. C'est un
bien honnête homme, mais proche de ses intérêts. Descendez, vous lui
parlerez.
André et Julien descendirent dans la cuisine et se trouvèrent en face
d'un grand montagnard jurassien qui, le dos à la cheminée, se
chauffait debout, vis-à-vis de la porte par où arrivaient les enfants.
Il les regarda rapidement et parut satisfait de son examen.
--Voici ce qu'il y a, dit-il à André. Tous les ans, à cette époque, je
faisais avec ma femme une tournée de Besançon à Saint-Étienne pour
vendre et transporter les marchandises du pays; mais cette année-ci ma
femme est malade: elle vient de me donner un fils, et je vais avoir de
la peine à faire mes affaires tout seul. Pourtant ce n'est pas le
moment de se reposer, puisque j'ai une bouche de plus à nourrir. Si
vous voulez tous les deux travailler avec moi de bonne volonté, je me
charge de vous pour quinze jours. Au bout de ces quinze jours vous
serez à Saint-Étienne. Je vous coucherai et je vous nourrirai tout le
long du chemin, mais je ne puis vous payer.
Le petit Julien ouvrait de grands yeux et souriait à l'étranger.
--Monsieur, dit André en montrant Julien, mon frère n'a pas huit ans,
il ne peut guère faire autre chose que des commissions.
--Justement, dit le Jurassien, il ne fera pas autre chose. Vous qui
êtes grand et fort, vous m'aiderez à charger ma voiture, à soigner le
cheval et à vendre.
--Volontiers, dit André; mais si vous pouviez ajouter quelque chose,
ne fût-ce que cinq francs, nous serions bien aises.
--Pas un centime, dit l'homme, c'est à prendre ou à laisser.
Julien sourit gentiment:--Oh! fit-il, vous me donnerez bien un
parapluie, n'est-ce pas? si je vous contente bien: cela fait que nous
pourrons voyager après cela même par la pluie.
Le marchand ne put s'empêcher de rire à cette demande de
l'enfant.--Allons, dit-il, mon petit homme, tu auras ton parapluie si
les affaires marchent bien.
XXXIV.--Le cheval.--Qualités d'un bon cheval.--Soins à donner aux
chevaux.
Un bon animal ne coûte pas plus à nourrir qu'un mauvais et
rapporte beaucoup plus.
Le lendemain de bon matin M. Gertal (c'était le nom du Jurassien)
éveilla les deux enfants. André mit ses habits de travail.--Venez avec
moi, dit M. Gertal, je vais vous montrer à soigner mon cheval Pierrot;
je tiens à ce qu'il soit bien soigné, car il me coûte cher et me rend
de grands services, et puis c'est pour moi un compagnon fidèle.
André descendit à l'écurie avec son nouveau patron, et Julien, qui
aimait les animaux, ne manqua pas de le suivre.
Pierrot était un bel et bon animal; sa robe bai brun, signe de
vivacité et de courage, son oeil grand, sa tête assez petite et ses
reins solides indiquaient que M. Gertal l'avait choisi en connaisseur.
Pierrot n'avait jamais été maltraité; aussi était-il doux et Julien
lui-même pouvait en approcher sans danger.
Le cheval fut étrillé et brossé avec soin.
[Illustration: LE CHEVAL DE TRAIT.--La France est le pays qui
possède les races de chevaux les plus belles et les plus variées.
La meilleure race pour traîner les lourds chariots est la race
_boulonnaise_; la meilleure pour traîner plus rapidement des
fardeaux moins lourds est la race _percheronne_; mais la plus
élégante et la plus rapide à la course est la race _normande_
(Calvados).]
--Voyez-vous, mes enfants, disait M. Gertal, la propreté est pour les
animaux ce qu'elle est pour l'homme, le meilleur moyen d'entretenir la
santé.--Tout en parlant ainsi, M. Gertal dirigeait l'étrille et la
brosse avec courage, et on voyait à chaque coup de l'étrille la
poussière tomber abondante par terre, tandis que le poil devenait plus
luisant.
--Vraiment, dit le petit Julien, Pierrot comprend sans doute que c'est
pour son bien, car il a l'air trop content.
--Oui certes, cela le soulage, et il le sent bien. Vois-tu, Julien,
la peau des animaux, comme celle de l'homme, est percée d'une
multitude de petits trous appelés pores, par lesquels s'échappe la
sueur, et la sueur sert à purifier le sang. Quand la poussière et la
malpropreté bouchent ces milliers de petits trous, le sang se vicie et
la santé s'altère chez les animaux comme chez l'homme. Il y a un vieux
proverbe qui dit: «Le jeu de l'étrille équivaut à un picotin d'avoine;
la main engraisse autant que la nourriture.»
La toilette de Pierrot finie, on le conduisit à l'abreuvoir.
--André, dit M. Gertal, tu le ramèneras au pas et non en le faisant
trotter comme font tant de garçons étourdis. Un cheval qui revient de
l'abreuvoir doit toujours être ramené tranquillement, pour bien
digérer l'eau qu'il a bue.
Lorsque Pierrot revint de l'abreuvoir, on lui donna sa ration
d'avoine.
--Tiens! dit Julien, on a fait boire Pierrot avant de lui donner à
manger.
--Oui certes, on doit faire boire le cheval avant de lui donner
l'avoine; retiens cela, petit, car c'est une chose importante que bien
des gens ignorent. Si au contraire le cheval boit après avoir mangé
l'avoine, l'eau entraîne les grains hors de l'estomac avant qu'ils
soient digérés complètement, et l'animal est mal nourri. Remarque-le
aussi, je ne vais atteler Pierrot qu'une heure après son dîner, parce
que je le ferai trotter et qu'on ne doit pas faire trotter un cheval
qui vient de manger, si on veut qu'il digère bien sa nourriture.
--Est-ce que tout le monde prend ces précautions, monsieur Gertal?
--Non, et il y en a bien d'autres encore que l'on néglige. Les uns
remettent sur le cheval le harnais mouillé, qui le refroidit; d'autres
négligent de jeter sur son dos une couverture de laine quand ils sont
forcés de le faire arrêter et qu'il est en sueur; d'autres le mènent
boire quand il est en transpiration, ou lui donnent de l'eau trop
fraîche. Tous ceux qui font ainsi agissent contre leurs intérêts. Un
cheval mal soigné ne tarde pas à perdre sa vigueur et à tomber malade:
c'est une grosse perte, surtout pour les petits marchands comme moi.
En toutes choses, le chemin de la ruine, mes enfants, c'est la
négligence.
XXXV.--Les montagnes du Jura.--Les salines.--Les grands troupeaux des
communes conduits par un seul pâtre.--Associations des paysans
jurassiens.
Que de peines nous nous épargnerions les uns aux autres, si nous
savions toujours nous entendre et nous associer dans le travail!
Après déjeuner, on quitta Besançon. Pierrot marchait bon train comme
un animal vigoureux et bien soigné. Julien et André regardaient avec
grand plaisir le pays montagneux de la Franche-Comté, car ils étaient
assis tous les deux à côté du patron sur le devant de la voiture, d'où
ils découvraient l'horizon.
A chaque étape du voyage, on déchargeait la voiture, et chacun,
suivant ses forces, le patron aussi, allait porter dans les divers
magasins les marchandises qu'on avait amenées. Il fallait faire bien
des courses fatigantes, et souvent assez tard dans la soirée; mais le
patron était juste: il nourrissait bien les enfants, et on dormait
dans de bons lits. Nos deux orphelins étaient si heureux de gagner
leur nourriture et leur voyage qu'ils en oubliaient la fatigue.
On s'arrêta à Lons-le-Saulnier et à Salins, qui doivent leurs noms et
leur prospérité à leurs puits de sel. Les enfants purent voir en
passant ces grands puits d'où on tire sans cesse l'eau salée, pour la
faire évaporer dans des chaudières.