--Mon enfant, tout cela se fabrique ici même, à Épinal. Le papier

qu'André a vu faire sera peut-être recouvert de ces dessins coloriés,

qui s'en iront ensuite par toute la France pour amuser les enfants.

Nos papeteries, nos imageries, nos fabriques de papiers peints pour

tapisseries sont connues partout. Nous avons aussi dans notre

département la petite ville de Mirecourt, où se fabrique une très

grande quantité d'instruments de musique, des violons, des flûtes, des

clarinettes, des orgues de Barbarie comme celui qui joue là-bas sur un

coin de la place.

--Madame Gertrude, je connais tous ces instruments de musique, car il

y a eu à Phalsbourg un concours d'orphéons et de fanfares, et je suis

allé entendre les musiciens. C'était très beau, je vous assure. Quand

nous serons plus grands, André et moi, nous ferons partie d'un

orphéon.

[Illustration: Violon. Basson. Trombone. Cor. Piano. Cornet à

Piston. Clarinette. Flûte. Harpe.

LES PRINCIPAUX INSTRUMENTS DE MUSIQUE.]

--Vous aurez raison, mes enfants; la musique est une distraction

intelligente: elle élève nos coeurs en exprimant les grands

sentiments de l'âme, l'amour de la famille, de la patrie et de Dieu;

aussi est-il bien à désirer qu'elle se répande de plus en plus dans

notre pays.

XXV.--Le travail des femmes lorraines.--Les broderies.--Les fleurs

artificielles de Nancy.

Que chaque habitant et chaque province de la France travaillent,

selon leurs forces, à la prospérité de la patrie.

--Julien, continua Mme Gertrude, les hommes ne sont pas seuls à bien

travailler en Lorraine.

--Oui, dit Julien, les femmes lorraines savent faire de jolies

broderies, et j'en ai vu à bien des étalages aujourd'hui; mais je

n'entends rien à cela, moi.

--D'autres que vous s'y entendent, Julien; les broderies de Nancy,

d'Épinal et de toute la Lorraine se vendent dans le monde entier. Les

navires en emportent des cargaisons jusque dans les Indes; c'est le

travail de nos paysannes, de nos filles du peuple qu'on se dispute

ainsi. Nous avons 35,000 brodeuses en Lorraine. Mais, si vous ne

regardez pas volontiers les broderies et les dentelles, je vous ai vu

pourtant vous arrêter fort en admiration devant une vitrine de fleurs

artificielles.

--Oh! c'est vrai, dit Julien, il y a un rosier dans un pot qui

ressemble si bien à un rosier pour de bon, que je n'aurais jamais

voulu croire qu'il fût en papier, si ce n'était vous, Madame Gertrude,

qui me l'avez assuré.

--D'où viennent ces fleurs, Julien?

--Je n'en sais rien du tout, mais elles sont bien jolies.

--Elles viennent de l'ancienne capitale de la Lorraine, de Nancy, une

grande et belle ville de soixante mille âmes. Nancy est la seule ville

de France qui rivalise avec Paris pour les fleurs artificielles. Vous

le voyez, Julien, les femmes de Lorraine sont laborieuses, et leur bon

goût est renommé. Du reste, elles sont instruites: presque toutes

savent lire et écrire. Les trois départements de la Lorraine sont

parmi les plus instruits et les plus industrieux de la France.

[Illustration: FEMME DE LA LORRAINE BRODANT.--On appelle broderie

un dessin tracé en relief sur un tissu avec du fil de soie, de

coton, de laine, d'or ou d'argent.--Le métier de brodeuse est très

fatigant pour la vue; l'immobilité qu'il exige et la position

assise sont également fâcheuses pour la santé. Il serait bon que

les brodeuses eussent toutes un second état qui leur permit de

temps à autre de se délasser du premier.]

--Mais, dit le petit garçon, on fait bien d'autres choses en Lorraine

que des glaces, des fleurs et des broderies.

--Oh! certainement, Julien; mais je n'ai voulu vous parler que des

industries où nous tenons le premier rang en France et en Europe.

Travailler est déjà bien, mon enfant; mais travailler avec tant d'art

et de conscience que notre patrie puisse tenir le premier rang au

milieu des autres nations, c'est un honneur dont on peut être fier,

n'est-ce pas, Julien?

--Oh! oui, dit l'enfant, et je suis content de savoir qu'il en est

ainsi de notre Lorraine.

XXVI.--La modestie.--Histoire du peintre Claude le Lorrain.

«Voulez-vous qu'on pense et qu'on dise du bien de vous, n'en

dites point vous-même.»

Un jour Julien arriva de l'école bien satisfait, car il avait été le

premier de sa classe, et il avait beaucoup de bons points.

--Puisque vous avez si joliment travaillé, Julien, dit Mme Gertrude,

venez vous distraire avec moi. Je vais chercher de l'ouvrage au

magasin qui me donne des coutures; il fait beau temps, nous suivrons

les promenades d'Épinal.

Julien tout joyeux s'empressa de poser son carton d'écolier à sa

place; Mme Gertrude mit son châle, on ferma la porte à clef et on

partit.

Chemin faisant, Julien, bien fier d'avoir été le premier, se

redressait de toute sa petite taille. Il ne manqua point de dire à

Mme Gertrude que pourtant il était parmi les plus jeunes de sa

division. Il raconta même, en passant devant la maison d'un camarade,

que le petit garçon qui demeurait là et qui avait deux ans de plus que

lui n'en était pas moins le dernier de la classe.

Enfin, je ne sais comment cela se fit (c'était sans doute

l'enthousiasme du succès), mais Julien sortit de son naturel aimable

et modeste jusqu'à se moquer du jeune camarade en question, et il le

déclara tout à fait sot.

--Eh mais, Julien, dit Mme Gertrude, est-ce que vous seriez vaniteux,

par hasard? Je ne vous connaissais pas ce défaut-là, mon enfant, et

j'aurais bien du chagrin de vous le voir prendre.

--Mon Dieu, Madame Gertrude, quand on est le premier à l'école, est-ce

qu'on ne doit pas en être fier?

--Mon enfant, vous pouvez être content d'avoir le premier rang en

classe sans pour cela vous moquer des autres. Songez d'ailleurs que,

si vous êtes moins sot qu'un autre, ce n'est pas une raison d'en tirer

vanité: avez-vous oublié, Julien, que ce n'est point vous qui vous

êtes fait ce que vous êtes? Et d'ailleurs, mon garçon, rien ne me

prouve que le camarade dont vous vous moquez n'ait pas cent fois plus

d'esprit que vous-même. Tenez, je veux vous dire une histoire qui

rabaissera peut-être votre vanité d'écolier.

En même temps, la bonne dame Gertrude fit arrêter Julien en face d'une

statue devant laquelle ils passaient tous les deux.

--Voyez-vous cette statue, Julien? dit-elle; eh bien, regardez-la

comme il faut: c'est celle du plus grand peintre de paysages qui ait

jamais existé. Il s'appelait Claude Gelée, et on l'a surnommé le

Lorrain en l'honneur de son pays, car il est né dans ce département

et en est une des gloires. Ce petit Claude était fils de simples

domestiques. Dans son enfance on le croyait presque imbécile, tant son

intelligence était lente et tant il avait de peine à apprendre. Ses

camarades d'école se moquaient alors de lui, comme vous faisiez tout à

l'heure, Julien, et cependant leur nom à tous est resté inconnu,

tandis que celui du petit Claude est devenu célèbre dans le monde

entier. Que cela vous apprenne, mon ami, à ne plus vous moquer de

personne et à ne pas vous croire au-dessus de vos camarades.

Julien rougit un peu embarrassé, et la bonne vieille reprit:

--Le pauvre enfant qui était si mal partagé de la nature eut encore le

malheur de perdre son père et sa mère dès l'âge de douze ans. Resté

orphelin, on le mit en apprentissage chez un pâtissier, mais il ne put

jamais apprendre à faire de bonne pâtisserie. Son frère aîné, qui

était dessinateur, voulut lui enseigner le dessin: il ne put y

réussir.

Enfin un parent du jeune Claude l'emmena à Rome.

C'était en Italie et à Rome que se trouvaient alors les plus grands

peintres. Le petit Claude fut placé à Rome au service d'un peintre

pour apprêter ses repas et aussi pour broyer ses couleurs. Il était là

broyant sur du marbre du blanc, du bleu, du rouge, et il voyait

ensuite, grâce au pinceau de son maître, toutes ces couleurs s'étendre

sur la toile et former de magnifiques tableaux.

Peu à peu il prit goût à la peinture, et son maître lui donna quelques

leçons.

Lorsque Claude venait à sortir de la ville et qu'il parcourait la

campagne, il restait des heures entières à regarder les paysages, les

arbres, les prairies, le soleil qui s'élevait ou se couchait sur les

montagnes. Il se rappelait les paysages de sa chère Lorraine, qu'il

avait tant de fois regardés des heures entières sans mot dire, alors

que ses camarades d'école jouaient étourdiment sans rien remarquer des

belles choses de la nature et se moquaient de son air endormi.

Claude était maintenant sorti de ce long sommeil où s'était écoulée

son enfance. Il essaya de transporter sur les tableaux les paysages

qui le frappaient, et il y réussit si bien que, dès l'âge de

vingt-cinq ans, il s'était rendu illustre. Il travailla beaucoup et

devint très riche, car ses tableaux se vendaient à des prix fort

élevés. De nos jours, leur valeur n'a fait qu'augmenter avec le temps,

et on estime à un demi-million quatre tableaux de Claude le Lorrain

qui ornent aujourd'hui le palais de Saint-Pétersbourg. Ceux que nous

avons à Paris, au musée du Louvre, sont d'un prix inestimable. Eh

bien, Julien, que pensez-vous de ce récit?

--Oh! Madame Gertrude, répondit l'enfant, qui avait honte de sa faute,

embrassez-moi, je vous en prie, et oubliez les sottises que j'ai dites

tout à l'heure. Jamais plus, je vous le promets, je ne me moquerai de

personne.

[Illustration: CLAUDE LE LORRAIN PEIGNANT UN TABLEAU.--La petite

tablette qu'il tient de sa main gauche s'appelle la _palette_;

c'est sur la palette que sont étendues les couleurs, le bleu, le

blanc, le noir, le rouge, etc. De sa main droite, il tient le

_pinceau_. Près de lui, un jeune aide est occupé à broyer les

couleurs, que le peintre étendra ensuite sur sa palette.]

--A la bonne heure, petit Julien! et quand vous serez tenté de le

faire, rappelez-vous notre grand peintre de Lorraine, et que son

souvenir vous rende modeste.

XXVII.--Les grands hommes de guerre de la Lorraine.--Histoire de

Jeanne Darc.[*]

«N'attaquez pas les premiers; mais si on vient vous attaquer,

défendez-vous hardiment, et vous serez les maîtres.» JEANNE DARC.

Le samedi suivant, Julien fut encore le premier; il était si content,

qu'il sautait de plaisir en revenant de l'école.

Mme Gertrude était assise à sa fenêtre devant sa machine à coudre. La

fenêtre était ouverte, car il faisait beau temps.

En relevant la tête Mme Gertrude aperçut de loin le petit garçon: à

son air satisfait elle devina vite qu'il avait de bonnes nouvelles;

elle lui sourit donc; l'enfant aussitôt éleva en l'air ses bons points

et accourut à toutes jambes pour les lui mettre dans la main. Cette

fois il ne dit rien pour se glorifier, mais le coeur lui battait

d'émotion.

--Vous êtes un brave enfant, Julien; embrassez-moi, et dites-moi ce

qui vous ferait le plus de plaisir, car je veux vous récompenser.

Julien rougit, et lorsqu'il eut embrassé la bonne dame:

--Peut-être bien, Madame Gertrude, qu'en cherchant dans votre mémoire

vous y retrouveriez encore une histoire à me raconter, comme celle de

Claude le Lorrain.

--Mon Dieu, Julien, puisque vous aimez tant la Lorraine et que j'ai

commencé à vous parler des grands hommes qu'elle a donnés à la patrie,

je veux bien continuer.

Julien approcha sa petite chaise pour mieux entendre; car la machine à

coudre faisait du bruit et il ne voulait pas perdre une parole.

[Illustration: DROUOT.--Il naquit à Nancy en 1774 et mourut en

1847. Homme de guerre et de science tout à la fois, il fit la

campagne d'Égypte sous Bonaparte et s'illustra plus tard dans

toutes les campagnes du premier empire, surtout dans les batailles

de Wagram, de la Moscowa, de Lutzen, où il décida la victoire.

Après Waterloo, il rallia les débris de l'armée et les conduisit

au-delà de la Loire. Il se retira ensuite à Nancy, où il mourut.]

--Vous saurez d'abord, Julien, que, toutes les fois qu'il s'est agi de

défendre la France, la Lorraine a fourni des hommes résolus et de

grands capitaines. Vous vous rappelez que la Lorraine est placée sur

la frontière française: nous sommes donc, nous autres Lorrains, comme

l'avant-garde vigilante de la patrie, et nous n'avons pas manqué à

notre rôle: nous avons donné à la France de grands généraux pour la

défendre. Nancy a vu naître Drouot, fils d'un pauvre boulanger,

célèbre par ses vertus privées comme par ses vertus militaires, et que

Napoléon Ier appelait _le sage_. Bar-le-Duc, le chef-lieu du

département de la Meuse, nous a donné Oudinot, qui fut blessé

trente-cinq fois dans les batailles, et Exelmans, autre modèle de

bravoure. Le général Chevert, de Verdun, défendit une ville avec

quelques centaines d'hommes seulement et donna l'exemple d'une valeur

inflexible. Et votre ville de Phalsbourg, petit Julien, elle a vu

naître le maréchal Lobeau, encore le fils d'un boulanger, qui devint

un de nos meilleurs généraux et dont on disait: «il est invariable

comme le devoir.»

Mais si les hommes, en Lorraine, se sont illustrés à défendre la

patrie, sachez qu'une femme de la Lorraine, une jeune fille du peuple,

Jeanne Darc s'est rendue encore plus célèbre. Écoutez son histoire.

I. Jeanne Darc était née à Domremy, dans le département des

Vosges où nous sommes, et elle n'avait jamais quitté son village.

Bien souvent, tandis que ses doigts agiles dévidaient la

quenouille de lin, elle avait entendu dans la maison de son père

raconter la grande misère qui régnait alors au pays de France.

Depuis quatre-vingts ans la guerre et la famine duraient. Les

Anglais étaient maîtres de presque toute la France; ils s'étaient

avancés jusqu'à Orléans et avaient mis le siège devant cette

ville; ils pillaient et rançonnaient le pauvre monde. Les

ouvriers n'avaient point de travail, les maisons abandonnées

s'effondraient, et les campagnes désertes étaient parcourues par

les brigands. Le roi Charles VII, trop indifférent aux misères de

son peuple, fuyait devant l'ennemi, oubliant dans les plaisirs et

les fêtes la honte de l'invasion.

[Illustration: LA MAISON DE JEANNE DARC.--C'est à Domremy, en

1409, que naquit Jeanne Darc. On montre encore aujourd'hui cette

maison, qu'un Anglais voulut acheter en 1814 à un prix élevé, mais

que le propriétaire ne voulut pas lui vendre. Près de la maison,

en l'honneur de Jeanne Darc, on a fondé une école gratuite pour

les jeunes filles du pays.]

Lorsque la simple fille songeait à ces tristes choses, une grande

pitié la prenait. Elle pleurait, priant de tout son coeur Dieu

et les saintes du paradis de venir en aide à ce peuple de France

que tout semblait avoir abandonné.

Un jour, à l'heure de midi, tandis qu'elle priait dans le jardin

de son père, elle crut entendre une voix s'élever:--Jeanne, va

trouver le roi de France; demande-lui une armée, et tu délivreras

Orléans.

Jeanne était timide et douce; elle se mit à fondre en larmes.

Mais d'autres voix continuèrent à lui ordonner de partir, lui

promettant qu'elle chasserait les Anglais.

Persuadée enfin que Dieu l'avait choisie pour délivrer la patrie

elle se résolut à partir.

Tout d'abord elle fut traitée de folle, mais la ferme douceur de

ses réponses parvint à convaincre les plus incrédules. Le roi

lui-même finit par croire à la mission de Jeanne, et lui confia

une armée.

A ce moment les Anglais étaient encore devant Orléans, et toute

la France avait les yeux fixés sur la malheureuse ville, qui

résistait avec courage, mais qui allait bientôt manquer de

vivres. Jeanne, à la tête de sa petite armée, pénétra dans

Orléans malgré les Anglais. Elle amenait avec elle un convoi de

vivres et de munitions.

Les courages se ranimèrent. Alors Jeanne, entraînant le peuple à

sa suite, sortit de la ville pour attaquer les Anglais.

[Illustration: STATUE DE JEANNE DARC A ORLÉANS.--Les habitants

d'Orléans, reconnaissants envers Jeanne Darc qui avait sauvé leur

ville, lui ont élevé une statue. Cette statue est sur une des

principales places d'Orléans, cité de 50,000 âmes, d'un bel

aspect, située sur les bords de la Loire et du canal d'Orléans.]

Dès la première rencontre, elle fut blessée et tomba de cheval.

Déjà le peuple, la croyant morte, prenait la fuite: mais elle,

arrachant courageusement la flèche restée dans la plaie et

remontant à cheval, courut vers les retranchements des Anglais.

Elle marchait au premier rang et enflammait ses soldats par son

intrépidité: toute l'armée la suivit, et les Anglais furent

chassés. Peu de jours après, ils étaient forcés de lever le

siège.

Après Orléans, Jeanne se dirigea vers Reims, où elle voulait

faire sacrer le roi. D'Orléans à Reims la route était longue,

couverte d'ennemis. Jeanne les battit à chaque rencontre, et son

armée entra victorieuse à Reims, où le roi fut sacré dans la

grande cathédrale.

Jeanne déclara alors que sa mission était finie et qu'elle devait

retourner à la maison de son père. Mais le roi n'y voulut pas

consentir et la retint en lui laissant le commandement de

l'armée.

II. Bientôt Jeanne fut blessée à Compiègne, prise par trahison et

vendue aux Anglais qui l'achetèrent dix mille livres. Puis les

Anglais la conduisirent à Rouen, où ils l'emprisonnèrent.

Le procès dura longtemps. Les juges faisaient tout ce qu'ils

pouvaient pour embarrasser Jeanne, pour la faire se contredire et

se condamner elle-même. Mais elle, répondant toujours avec

droiture et sans détours, savait éviter leurs embûches.

--Est-ce que Dieu hait les Anglais? lui demandait-on.--Je n'en

sais rien, répondit-elle; ce que je sais, c'est qu'ils seront

tous mis hors de France, sauf ceux qui y périront.

On lui demandait encore comment elle faisait pour vaincre:

--Je disais: «Entrez hardiment parmi les Anglais,» et j'y entrais

moi-même.

--Jamais, ajouta-t-elle, je n'ai vu couler le sang de la France

sans que mes cheveux se levassent.

Après ce long procès, après des tourments et des outrages de

toute sorte, elle fut condamnée à être brûlée vive sur la place

de Rouen.

En écoutant cette sentence barbare, la pauvre fille se prit à

pleurer. «Rouen! Rouen! disait-elle, mourrai-je ici?»--Mais

bientôt ce grand coeur reprit courage.

Elle marcha au supplice tranquillement; pas un mot de reproche ne

s'échappa de ses lèvres ni contre le roi qui l'avait lâchement

abandonnée, ni contre les juges iniques qui l'avaient condamnée.

Quand elle fut attachée sur le bûcher, on alluma. Le Frère qui

avait accompagné Jeanne Darc était resté à côté d'elle, et tous

les deux étaient environnés par des tourbillons de fumée. Jeanne,

songeant comme toujours plus aux autres qu'à elle-même, eut peur

pour lui, non pour elle, et lui dit de descendre.

Alors il descendit et elle resta seule au milieu des flammes qui

commençaient à l'envelopper. Elle pressait entre ses bras une

petite croix de bois. On l'entendit crier: Jésus! Jésus! et elle

mourut.

Le peuple pleurait: quelques Anglais essayaient de rire, d'autres

se frappaient la poitrine, disant:--Nous sommes perdus; nous

avons brûlé une sainte.

Jeanne Darc, mon enfant, est l'une des gloires les plus pures de

la patrie.

Les autres nations ont eu de grands capitaines qu'ils peuvent

opposer aux nôtres. Aucune nation n'a eu une héroïne qui puisse

se comparer à cette humble paysanne de Lorraine, à cette noble

fille du peuple de France.

Dame Gertrude se tut; Julien poussa un gros soupir, car il était ému,

et comme il gardait le silence en réfléchissant tristement, on

n'entendait plus que le bruit monotone de la machine à coudre.

Au bout d'un moment, Julien sortit de ses réflexions.

Oh! Mme Gertrude, s'écria-t-il, que j'aime cette pauvre Jeanne, et

que je vous remercie de m'avoir dit son histoire!

XXVIII.--Les bons certificats d'André.--La mairie.--L'honnêteté et

l'économie.

Si tu es honnête, laborieux et économe, aie confiance dans

l'avenir.

Cependant le temps s'écoulait: il y avait un mois qu'André et Julien

étaient à Épinal; on songeait déjà au départ. Le patron d'André, qui

n'avait que des louanges à faire du jeune garçon, lui avait procuré

des papiers en règle, un livret bien en ordre, un certificat signé de

lui-même avec le sceau de la mairie, puis l'attestation du maire de la

ville déclarant qu'André et Julien étaient de braves et honnêtes

enfants, et qu'ils avaient passé laborieusement leur temps à Épinal,

l'un à l'école, l'autre chez son patron. La mère Gertrude avait voulu,

elle aussi, se porter garante des jeunes orphelins, et de sa plus

belle écriture elle avait joint son témoignage à celui de M.

l'instituteur, à ceux du patron d'André et du maire.

[Illustration: UNE PAGE D'UN LIVRET D'OUVRIER SIGNÉE PAR LE

MAIRE.--Le _maire_, aidé du _conseil municipal_, administre la

commune, comme le _préfet_ aidé du _conseil général_ administre le

département.--Le maire inscrit les naissances, les mariages et les

morts sur les registres de l'_état civil_.--Il est chef de la

_police_ dans la commune.--Il reçoit les _votes_ des habitants.]

Nos jeunes garçons étaient bien contents.--Comme c'est bon, disait

André, d'avoir l'estime de tous ceux avec lesquels on vit!--Et Julien

frappait de joie dans ses deux mains en regardant les précieux

papiers.

Quand il fut question de régler le prix de la pension chez la mère

Gertrude, elle leur dit:

--Mes enfants, voilà un mois que nous sommes ensemble, je suis

économe, comme vous savez; aussi j'ai déployé toutes mes finesses pour

que nous ne dépensions pas trop d'argent. André m'a remis chaque

semaine ce qu'il gagnait; je me suis arrangée pour ne pas tout

dépenser. Voilà deux belles pièces de cinq francs qui restent sur les

journées d'André, et nous allons les joindre à la petite réserve que

vous m'avez confiée en arrivant.

--Oh! Madame Gertrude, dit André, il n'est pas possible que vous ayez

si peu dépensé pour nous; à ce compte-là vous devez être en perte et

nous serions trop riches.

--Non, non, dit obstinément l'excellente petite vieille; soyez

tranquille, André, je ne suis point en perte, et j'ai eu tant de

plaisir à vous avoir avec moi que ma vieille maison va me paraître

vide à présent et mes années plus lourdes à porter. Hélas! la belle

jeunesse ressemble au soleil, elle réchauffe tout ce qui l'entoure.

--Oh! Madame Gertrude, dit Julien ému en l'embrassant de tout son

coeur, nous penserons souvent à vous et nous vous écrirons quand

nous aurons rejoint notre oncle.

--Oui, mes enfants, il faudra m'écrire; et si vous vous trouviez dans

l'embarras, adressez-vous à moi. Je ne suis pas riche, mais je suis si

économe que je trouve toujours moyen de mettre quelques petites choses

de côté. L'économie a cela de bon, voyez-vous, que non seulement elle

vous empêche de devenir à charge aux autres, mais encore elle vous

permet de secourir à l'occasion ceux qui souffrent.

--Madame Gertrude, nous allons tâcher de faire comme vous, dirent les

deux enfants: nous allons être bien économes. Nous sommes tout fiers

d'avoir tant d'argent!... cela nous donne bon courage et bon espoir.

XXIX.--La Haute-Saône et Vesoul.--Le voiturier jovial.--La confiance

imprudente.

Ne vous fiez pas étourdiment à ceux que vous ne connaissez point.

On ne se repent jamais d'avoir été prudent.

Depuis que le jour du départ était fixé, la mère Gertrude s'était mise

en quête pour trouver aux enfants l'occasion d'une voiture. Après bien

des peines et au prix d'une légère gratification, elle découvrit un

voiturier qui allait à Vesoul et le décida à prendre les enfants avec

lui.

Le lendemain, de grand matin, elle les conduisit à la place où le

voiturier avait donné rendez-vous, et après s'être embrassés plus

d'une fois, on se sépara les larmes aux yeux et le coeur bien gros.

Il était à peine quatre heures du matin lorsque la voiture quitta

Épinal; aussi le soir même les enfants étaient à Vesoul, c'est-à-dire

en Franche-Comté. Vesoul est une petite ville de dix mille âmes

située au pied d'une haute colline dans une vallée fertile et

verdoyante. Le département de la Haute-Saône, dont elle est le

chef-lieu, est peut-être le plus riche de France en mines de fer, et

de nombreux ouvriers travaillent à arracher le minerai de fer dans les

profondes galeries creusées sous le sol.

[Illustration: UNE MINE DE FER.--Le fer est le plus utile des métaux,

c'est aussi celui dont la France est le plus riche. Il se trouve

le plus souvent dans la terre sous forme de rouille. Les mineurs

le détachent à coups de pic, et on le fait fondre ensuite dans les

_hauts-fourneaux_ pour le purifier.]

Le tour de la France par deux enfants Devoir et Patrie · 第 4 / 25 段