tout réconforté.
XIX.--Les deux pièces de cinq francs.--Un bienfait délicat.
«Que votre main gauche ignore ce qu'a donné votre main droite.»
Lorsque André rentra une heure plus tard, il trouva Julien bien
affairé. Assis en face de la mère Gertrude, il lui aidait à écosser sa
récolte de haricots; car la bonne dame avait un bout de jardin,
derrière sa maison, et, l'été ayant été favorable, elle avait fait une
belle récolte de haricots, pois, fèves, lentilles et autres plantes
légumineuses.
André fut émerveillé de voir l'enfant et la vieille dame causer tous
deux comme d'anciennes connaissances. La défiance de Mme Gertrude
n'avait pu tenir devant le gentil caractère de Julien; André acheva de
rompre la glace en annonçant qu'il avait de l'ouvrage pour le
lendemain même, et que son nouveau patron lui avait promis de faire
entrer Julien à l'école.
[Illustration: Haricots. Fèves. Pois. Lentilles. PLANTES
LÉGUMINEUSES.--On appelle _légumineuses_ les plantes qui ont pour
fruit des _cosses_. Les plus précieuses de ces plantes sont, dans
nos pays, les haricots et les pois, si nourrissants, les fèves et
les lentilles, qu'on cultive surtout dans nos départements
maritimes de l'ouest et du midi et dont les équipages des navires
font une consommation considérable.]
Mme Gertrude parut alors aussi satisfaite que les enfants eux-mêmes.
Elle trempa la soupe, qui était cuite à point, et les trois nouveaux
amis soupèrent ensemble avec plus d'entrain qu'on n'eût pu le croire
une heure auparavant.
Après le dîner, André rangea ses vêtements de travail tout prêts pour
le lendemain. Il mit bien en ordre, dans le placard de leur chambre,
le linge de son frère et le sien. De son côté, Julien rangeait aussi
ses affaires, c'est-à-dire son carton d'écolier, ses plumes, son
papier et ses livres, qu'il avait eu bien soin d'emporter dans son
paquet de voyage.
Quand tout fut en ordre, André prit dans la poche de son gilet le
petit paquet qui renfermait leurs économies, pour le porter à Mme
Gertrude et la prier de le leur garder.
En le dépliant, il fut tout étonné d'y trouver deux belles pièces de
cinq francs qu'il n'y avait point mises.
--Comment cela peut-il se faire? pensa-t-il.
Puis il se rappela qu'au départ la mère Étienne avait remis en ordre
leurs habits et leurs paquets.--C'est elle, se dit-il, qui, sans que
nous le sachions, a voulu augmenter ainsi notre petit avoir. Bonne
mère Étienne! elle n'est pas riche pourtant, et ces deux pièces ont dû
lui coûter bien de la peine à gagner. Comme elle a su nous venir en
aide sans même nous le dire, de peur sans doute de nous humilier!
Tout en pensant cela, André fut si touché qu'il faillit se mettre à
pleurer.
XX.--La reconnaissance.--La lettre d'André et de Julien à la mère
Étienne.
On n'est jamais si heureux de savoir écrire que quand on peut,
par une lettre, montrer à un absent son affection ou sa
reconnaissance.
André ne fut pas longtemps à songer au bienfait délicat de la mère
Étienne sans chercher comment il pourrait lui en témoigner sa
reconnaissance.
--Oh! dit-il, je ne puis faire qu'une seule chose en ce moment, c'est
de lui écrire tout de suite pour la remercier, et je n'y manquerai
pas; toi aussi, Julien, tu vas lui écrire quelques lignes.
--Oui, certes, dit l'enfant tout joyeux de penser qu'il savait écrire
et qu'il pourrait, lui aussi, remercier la mère Étienne. Mais, André,
ajouta-t-il, nous n'avons point de papier à lettre.
--Nous en achèterons tout de suite, reprit André. Il ne faut jamais
être paresseux à écrire quand on doit le faire, et c'est pour nous un
devoir d'écrire à Mme Étienne, de lui dire combien nous lui sommes
reconnaissants.
--Attends, s'écria Julien avec vivacité, nous allons prendre une
feuille de mon cahier.
--C'est cela, dit André en prenant le cahier que lui tendait l'enfant
et en déchirant proprement une feuille. La mère Étienne sait bien que
nous ne sommes pas riches, elle ne regardera pas au papier, mais aux
pensées qui seront dessus.
--Et de l'encre?... et un timbre-poste? dit Julien; nous n'en avons
pas.
--Eh bien, nous allons en acheter.
André prit une de ses pièces de cinq francs pour aller la changer;
mais Mme Gertrude, bien qu'elle fût occupée à laver sa vaisselle et à
ranger son ménage, avait néanmoins à peu près tout entendu et tout
compris; elle s'y opposa.
--Non, non, dit-elle, toute pièce changée est vite dépensée.
Économisons, mes enfants; cela vaut mieux. J'ai là un vieil encrier où
il reste encore quelque peu d'encre; on va mettre une goutte d'eau, on
remuera... Voyez, cela va à merveille. Quant au timbre, j'en ai un de
réserve dans mon armoire, je vais vous le donner; nous arrangerons
cela plus tard.
Les enfants obéirent, et ils firent gentiment leur lettre tous les
deux. Ensuite, ils prièrent Mme Gertrude de la lire, lui demandant si
elle était bien comme cela.
La bonne dame était plus instruite qu'elle n'en avait l'air. Dans son
jeune temps, avant de se marier, elle avait été institutrice, et elle
était fort savante. Elle mit donc ses lunettes et lut attentivement
les deux lettres. Quand elle eut fini, elle essuya ses yeux qui
étaient humides, et ouvrant ses bras aux deux orphelins:
--Venez m'embrasser, dit-elle. Je vois à la façon dont vos lettres
sont tournées que vous êtes deux bons coeurs, deux enfants bien
élevés et qui savent reconnaître un bienfait. J'ai l'air méfiante
parce que je suis bien vieille et que j'ai été souvent trompée; mais
j'aime la jeunesse, et à présent que je vois ce que vous valez tous
les deux, je sens que je m'attache à vous. Chers enfants, quand on
fait son devoir, on est toujours sûr de gagner l'estime des honnêtes
gens.
On se coucha après cette expansion. Nos jeunes orphelins, en
s'endormant dans l'ancien lit du fils de la vieille dame, étaient plus
heureux peut-être d'avoir conquis de vive force la sympathie de leur
hôtesse que si elle la leur eût accordée du premier coup; car il y a
plus de plaisir à mériter la confiance par ses efforts qu'à l'obtenir
sans peine.
XXI.--André ouvrier. Les cours d'adultes.--Julien écolier. Les
bibliothèques scolaires et les lectures du soir.--Ce que fait la
France pour l'instruction de ses enfants.
Après qu'on a travaillé, le plus utile des délassements est une
lecture qui vous instruit. L'âge de s'instruire n'est jamais
passé.
Deux jours après leur arrivée à Épinal, grâce à l'activité d'André,
grâce à celle de Mme Gertrude, nos enfants étaient complètement
installés. André travaillait toute la journée à l'atelier de son
patron, faisant rougir au feu de la forge le fer qu'il façonnait
ensuite sur l'enclume, et qui devenait entre ses mains tantôt une
clef, tantôt un ressort de serrure, un verrou, un bec de cane. A ses
moments perdus le jeune serrurier, voulant se rendre utile à la mère
Gertrude, fit la revue de toutes les serrures et ferrures de la
maison: il joua si bien du marteau et de la lime qu'il remit tout à
neuf, au grand étonnement de la bonne vieille.
[Illustration: FORGE DE SERRURIER.--On voit derrière l'âtre un
petit trou noir: c'est par ce trou qu'arrive le vent du soufflet,
qui sert à exciter le feu de charbon de terre. Au-dessous du foyer
se trouve un baquet rempli d'eau; on s'en sert pour mouiller le
charbon.]
Mais tout cela ne fut pas long à faire, car la maison de la mère
Gertrude n'était pas grande; aussi il ne tarda pas à se trouver
inoccupé le soir, au retour de l'atelier.
--André, lui dit Mme Gertrude, vous n'allez plus à l'école vous voilà
maintenant un jeune ouvrier; mais ce n'est point une raison, n'est-ce
pas, pour cesser de vous instruire? Tous les soirs M. l'instituteur
fait un cours gratuit pour les adultes; bien des ouvriers de la ville
se réunissent auprès de lui, et il leur enseigne ce qu'ils n'ont pu
apprendre à l'école. Il faut y aller, André. Que de choses on peut
apprendre à tout âge en s'appliquant deux heures par jour!
[Illustration: SERRURE APPELÉE BEC DE CANE.--C'est la serrure la
plus simple. Il suffit, pour la fermer, de pousser la porte; le
ressort, qu'on voit à droite, la maintient fermée.]
André fit ce que lui conseillait la mère Gertrude, et désormais il
alla chaque soir au cours d'adultes.
Julien, de son côté, suivait l'école bien régulièrement. Entre les
heures de classe, quand son devoir était fait, au lieu d'aller
vagabonder dans la rue, il rendait à la mère Gertrude tous les
services qu'il pouvait. Il partait à la fontaine, il faisait les
commissions, il descendait le bois du grenier, il sarclait les herbes
folles du jardin.
--Cet enfant, c'est mon bras droit! disait la bonne femme avec
admiration.
Le fait est que Julien l'aimait de tout son coeur, et le soir, à la
veillée, quand elle lui racontait quelque histoire en écossant les
haricots, il ne perdait pas une de ses paroles.
--Eh mais, Julien, lui dit-elle un jour, vous aimez les histoires, et
je vous ai dit toutes celles qui me sont restées dans la mémoire; si
vous m'en lisiez quelques-unes à présent, quelles bonnes soirées nous
passerions!
--Oui, dit Julien, mais les livres coûtent cher et nous n'en avons
point.
--Et la bibliothèque de l'école, petit Julien, vous l'oubliez. A
l'école, il y a des livres que M. l'instituteur prête aux écoliers
laborieux. Voyons, dès demain, nous irons le prier de vous prêter
quelques livres à votre portée.
Le lendemain soir ce fut une vraie fête pour l'enfant. Il arriva
tenant à la main un livre plein d'histoires, dans lequel il fit ce
jour-là et les jours suivants la lecture à haute voix.
Julien lisait très joliment: il s'arrêtait aux points et aux virgules,
il faisait sentir les s et les t devant les voyelles, et au lieu de
nasiller comme font les petits garçons qui ne savent pas lire, il
prononçait distinctement les mots d'une voix toujours claire. Quand il
trouvait un mot difficile à comprendre, la bonne vieille institutrice,
qui n'avait point oublié la profession de ses jeunes années, le lui
expliquait rapidement.
Après la lecture elle l'interrogeait sur tout ce qu'il venait de lire,
et Julien répondait de son mieux. Le temps passait donc plus vite
encore que de coutume. Julien était tout heureux d'employer lui aussi
ses soirées à s'instruire et de suivre l'exemple que lui donnait son
frère aîné.
--Oh! dit un jour Julien quand l'heure fut venue de se coucher, c'est
une bien belle chose d'avoir toute une bibliothèque où l'on peut
emprunter des livres! Madame Gertrude, nous les lirons tous, n'est-ce
pas?
--Je ne demande pas mieux, répondit en souriant la mère Gertrude. Mais
dites-moi, Julien, qui a fait les frais de tous ces livres dont la
bibliothèque de l'école est remplie, et à qui devez-vous, en
définitive, ce plaisir de la lecture? Y avez-vous réfléchi?
--Non, dit l'enfant, je n'y songeais pas.
--Julien, les écoles, les cours d'adultes, les bibliothèques scolaires
sont des bienfaits de votre patrie. La France veut que tous ses
enfants soient dignes d'elle, et chaque jour elle augmente le nombre
de ses écoles et de ses cours, elle fonde de nouvelles bibliothèques,
et elle prépare des maîtres savants pour diriger la jeunesse.
--Oh! dit Julien, j'aime la France de tout mon coeur! Je voudrais
qu'elle fût la première nation du monde.
--Alors, Julien, songez à une chose: c'est que l'honneur de la patrie
dépend de ce que valent ses enfants. Appliquez-vous au travail,
instruisez-vous, soyez bon et généreux; que tous les enfants de la
France en fassent autant, et notre patrie sera la première de toutes
les nations.
XXII.--Le récit d'André.--Les chiffons changés en papier.--Les
papeteries des Vosges.
Si vous parcouriez la France, que de merveilles vous admireriez
dans l'industrie des hommes, à côté des beautés de la nature!
Les jours où il n'y avait pas de classe d'adultes, André passait la
soirée avec son frère et la mère Gertrude. Le temps alors s'écoulait
encore plus gaîment que de coutume, car André avait toujours quelque
chose à raconter.
Un soir, il arriva tout joyeux de l'atelier.
--Julien, dit-il, à son frère, si tu avais pu voir ce que j'ai vu
aujourd'hui, cela t'aurait bien intéressé.
--Qu'as-tu donc vu? fit l'enfant en s'approchant pour mieux écouter.
La mère Gertrude elle-même, qui était en train de tailler le pain pour
la soupe, s'interrompit et releva ses lunettes en signe d'attention.
--Imaginez-vous, dit André, que j'ai accompagné le premier ouvrier du
patron qui allait faire une réparation dans une usine. Cet ouvrier,
qui est savant, connaît les machines et ne s'en étonnait guère; mais
moi, c'est la première fois que j'en voyais marcher; aussi cela me
faisait l'effet d'un rêve.
--Pourquoi donc, André? s'écria Julien.
--Racontez-nous ce que vous avez vu, reprit la mère Gertrude, ce sera
comme si nous étions allés avec vous; pendant ce temps je tremperai la
soupe.
--Eh bien, reprit André, nous sommes allés à une grande papeterie; il
paraît qu'il y en a plusieurs aux environs d'Épinal. Tu sais, Julien,
que le papier est fait avec des chiffons réduits en pâte.
--Oui, dit Julien, avec de vieux chiffons, de la paille et d'autres
choses.
--Eh bien, reprit André, j'ai vu aujourd'hui des chiffons devenir du
papier, et cela se faisait tout seul: les ouvriers n'avaient qu'à
regarder et à surveiller la machine. Au fond de la salle, les chiffons
étaient dans de grandes cuves, où j'entendais remuer une sorte de
maillet qui les broyait pour en faire de la bouillie.
--C'était donc comme dans la baratte de la fermière?
--Justement; mais le marteau remuait tout seul. Je voyais ensuite la
bouillie jaillir de la cuve et tomber sur des tamis percés de mille
petits trous: ces tamis s'agitaient comme si une main invisible les
eût secoués. Alors, peu à peu, la bouillie s'égouttait. Ensuite elle
s'engageait entre des rouleaux, qui sont chauffés à l'intérieur tout
exprès pour la dessécher, et elle passait de rouleau en rouleau.
M'écoutes-tu, Julien?
--Oui, André, et je crois voir tout ce que tu me dis. Cela faisait
comme lorsque Mme Gertrude prépare un gâteau avec de la pâte: elle
se sert d'un rouleau pour étendre la pâte et l'amincir.
[Illustration: LA PAPETERIE.--A gauche se trouve la grande cuve
carrée où les chiffons, réduits en pâte et blanchis, forment comme
une bouillie liquide. Cette bouillie sort et jaillit sur les tamis
où elle s'égoutte. Puis, elle se dessèche et s'aplatit entre les
rouleaux. A droite, on voit les ouvriers qui recueillent les
feuilles de papier.--Outre les papeteries des Vosges, il y en a de
très nombreuses aux environs d'Angoulême, à Essonne, à Annonay,
etc.]
--C'est cela même; seulement les rouleaux de la papeterie tournaient
tout seuls sans qu'on pût deviner qui les mettait en mouvement. Puis,
sais-tu ce qui sortait à la fin de toute cette rangée de rouleaux?
C'était une interminable bande de papier blanc, qui se déroulait sans
cesse comme un large ruban. La machine elle-même coupait cette bande
comme avec des ciseaux, et les feuilles de papier tombaient alors
toutes faites: les ouvriers n'avaient qu'à les ramasser. N'est-ce pas
merveilleux, Julien? à un bout de la grande salle, on voit des
chiffons et une bouillie blanche; à l'autre bout, des feuilles de
papier sur lesquelles on pourrait tout de suite écrire; et il ne faut
pas plus de deux minutes pour que la bouillie se change ainsi en
papier.
--Oh! j'aimerais bien voir cela, moi aussi, dit Julien.
--On m'a dit, reprit André, que tout le long de la France nous
rencontrerions bien d'autres machines aussi belles et aussi commodes,
qui font toutes seules la besogne des ouvriers et travaillent à leur
place, et je m'en suis revenu émerveillé de l'industrie des hommes.
XXIII.--Les moyens que l'homme emploie pour mettre en mouvement ses
machines.--Un ouvrier inventeur.
La prétendue baguette des fées était moins puissante que ne l'est
aujourd'hui la science des hommes.
Julien avait écouté de toutes ses oreilles le récit d'André.
--Mais pourtant, dit-il, ces machines ne peuvent pas aller toutes
seules. Bien sûr, il y avait quelque part des ouvriers que tu n'as pas
vus, et qui les mettaient en mouvement, comme le rémouleur quand il
fait tourner sa roue de toutes ses forces.
--Je t'assure, Julien, qu'il n'y avait pas d'ouvriers à remuer les
machines, et cependant elles ne s'arrêtaient pas une minute.
--Alors, dit la mère Gertrude gaîment, cela ressemblait à un conte de
fées.
--Justement, dit André; en voyant cela je songeais à un conte où l'on
parlait d'un vieux château habité par les fées: dans ce château, les
portes s'ouvraient et se fermaient toutes seules; à l'intérieur, on
entendait de la musique et il n'y avait point de musiciens: les
archets des violons couraient sur les cordes et les faisaient chanter
sans qu'on pût voir la main qui les poussait.
Julien était plongé dans de grandes réflexions: il cherchait ce qui
pouvait mouvoir la machine, car il savait bien qu'il n'y a pas de
fées. Le sourire de la mère Gertrude indiquait qu'elle était dans le
secret, et ses petits yeux gris qui brillaient à travers ses lunettes
semblaient dire à l'enfant:
--Eh bien, Julien, n'avez-vous pas déjà deviné?
--A quoi pensais-je donc: s'écria Julien, c'est la vapeur qui remuait
les machines.
--Point du tout, dit André.
Julien demeura confondu. La mère Gertrude souriait de plus en plus
malignement.--Eh! eh! Julien, dit-elle, nous avons peut-être des fées
à Épinal... Mais en attendant que vous les interrogiez, il faut souper
et j'aurais besoin d'un peu d'eau; voulez-vous, Julien, aller bien
vite à la fontaine?
L'enfant prit la cruche d'un air préoccupé.
--Surtout, dit la bonne mère Gertrude, ne cassez pas ma cruche, et
rappelez-vous que, dans tous les contes, c'est à la fontaine que l'on
rencontre les fées.
--Bon! dit aussitôt le petit garçon en sautant de plaisir, vous m'avez
fait deviner: c'est l'eau qui doit faire marcher les machines à
Épinal.
--Allons, bravo! dit André. C'est l'eau de la Moselle qui passe par
dessous l'usine et y fait tourner des roues comme dans un moulin; ces
roues en font tourner d'autres, et la machine tout entière se met en
mouvement.
--Vous voyez bien, dit la mère Gertrude à Julien, qu'il n'y avait
point besoin de bras pour faire tourner les roues. Rappelez-vous,
Julien, qu'il y a trois choses principales dont l'homme se sert pour
mouvoir ses machines: l'eau, comme dans la papeterie d'Épinal; puis la
vapeur et le vent. C'est ce qu'on nomme les forces motrices.
[Illustration: PRINCIPALES FORCES MOTRICES.--Les principales
forces motrices que l'homme emploie à son service sont d'abord
celle des animaux, comme dans le manège qu'un cheval fait tourner,
puis celle de l'eau et du vent, comme dans les moulins, et enfin
la grande force de la vapeur qui fait mouvoir tant de machines et
de locomotives.]
--Tu ne sais pas, Julien, reprit André, qui a imaginé la belle machine
à faire le papier? On me l'a dit là-bas; c'est un simple ouvrier, un
ouvrier papetier nommé Louis Robert. Il avait travaillé depuis son
enfance; mais au lieu de faire, comme bien d'autres, sa besogne
machinalement, il cherchait à tout comprendre, à s'instruire par tous
les moyens, à perfectionner les instruments dont il se servait. C'est
ainsi qu'il en vint à inventer cette grande machine que j'ai vue faire
tant de travail en si peu de temps.
--Eh bien! André, dit la mère Gertrude, qui apportait en ce moment la
soupière fumante, l'histoire du papetier Robert ne vous donne-t-elle
pas envie, à vous aussi, de devenir un ouvrier habile dans votre
métier?
--Oh! Madame, je ferai bien tout ce que je pourrai pour cela, et le
courage ne me manquera ni pour travailler ni pour m'instruire.
--Ni à moi non plus, s'écria Julien.
--Maintenant, mettons-nous à table, dit la mère Gertrude.
XXIV.--La foire d'Épinal.--Les produits de la Lorraine.--Verres,
cristaux et glaces.--Les images et les papiers peints.--Les
instruments de musique.
On regarde une chose avec plus d'intérêt quand on sait d'où elle
vient et qui l'a faite.
--Julien, dit un jour la mère Gertrude, c'est aujourd'hui la foire
d'Épinal. Il fait beau temps, et vous n'avez pas de classe: venez avec
moi. Nous irons acheter ma provision d'oignons et de châtaignes pour
l'année, et nous la rapporterons tous les deux.
Julien, bien content, prit deux sacs sous son bras, Mme Gertrude un
panier, et l'on partit pour la foire, en ayant bien soin de se ranger
sur les trottoirs, car il passait sans cesse des bestiaux, des
voitures et une grande foule de monde.
Les magasins avaient leurs plus beaux étalages: Julien et la mère
Gertrude s'arrêtaient de temps en temps pour les regarder. On
parcourut ensuite le marché pour se mettre au courant des prix, et
après les débats nécessaires on fit les achats: on emplit un sac
d'oignons, l'autre de châtaignes, et le panier de pommes.
Mais tout cela était lourd à porter. L'enfant et la bonne vieille
avisèrent un banc à l'écart sur une place, et l'on s'assit pour se
reposer en mangeant une belle pomme que la marchande avait offerte à
Julien.
--Que de choses il y a à la foire! dit Julien, qui était enchanté de
sa promenade. Je trouve cela bien amusant de voir tant de monde et
tant d'étalages de toute sorte.
--Moi aussi, dit gaîment la mère Gertrude, j'aime à voir la foire bien
approvisionnée; cela prouve combien tout le monde travaille dans notre
pays de Lorraine, et combien la vieille terre des Vosges est fertile.
--Tiens, dit Julien, je n'avais pas songé à cela.
--Eh bien, il faut y songer, Julien. Voyons, dites-moi ce que vous
avez remarqué de beau à la foire, et vous allez voir qu'il y a en ce
moment à Épinal comme un échantillon des travaux de toute la Lorraine.
--D'abord, dit Julien, je me suis beaucoup amusé à regarder le grand
magasin de verrerie; au soleil, cela brillait comme des étoiles. Et
puis, la marchande, d'une chiquenaude, faisait sonner si joliment ses
verres! «Quel fin cristal! disait-elle, écoutez.» Et en effet, Madame
Gertrude, c'était une vraie musique.
--Savez-vous d'où venaient toutes ces verreries, Julien? Savez-vous où
l'on a fabriqué les belles glaces d'un seul morceau où tout à l'heure,
devant le magasin, nous nous regardions tous les deux, vous, frais et
rose comme la jeunesse qui arrive, moi, ridée et tout en double, comme
une petite vieille qui s'en va?
[Illustration: CRISTAUX ET GLACES.--Le cristal est une sorte de
verre très transparent, dur et résonnant sous le doigt, fabriqué
avec du sable blanc, de la potasse et du plomb. La première
fabrique de cristaux de France se trouve à Baccarat; en
Lorraine.--Nous avons aussi en France, à Saint-Gobain (Aisne), la
manufacture de glaces la plus célèbre de l'Europe: on y coule des
glaces de plus de 3 mètres de haut. A cette manufacture se
rattache celle de Cirey, dans la Meurthe.]
Julien réfléchit.--Oh! dit-il, je sais cela, car c'est dans la
Meurthe, où je suis né, que ces belles choses se font. Je sais qu'il y
a une grande cristallerie à Baccarat.
--Vous voyez qu'on sait travailler en Lorraine; savez-vous pourquoi on
fait tant de verreries chez nous?
--Oh! pour cela, non, Madame Gertrude.
--C'est que nous avons beaucoup de forêts; eh bien, c'est dans les
cendres du bois qu'on trouve la potasse, qui, fondue avec du sable
sert à faire les verres fins et les glaces.
--Je ne me doutais pas, s'écria Julien, que le bois de nos forêts
servit à faire le verre. Mais, dites-moi, Madame Gertrude, d'où
viennent donc toutes ces images grandes et petites qu'un marchand
avait étalées à la foire, le long d'un mur, et que vous m'avez laissé
regarder tout à mon aise? Je n'en avais jamais vu autant. Toute
l'histoire du petit Poucet était là en images, et la Belle et la Bête,
et l'Oiseau bleu! Il y avait aussi de ces soldats qu'on découpe et
qu'on colle sur des cartons pour les ranger en bataille sur la table.
Il y avait des portraits de grands hommes. C'était bien amusant.
[Illustration: PAPIERS PEINTS.--Pour recouvrir de fleurs et autres
dessins coloriés les rouleaux de papier ou de toile, l'ouvrier
trempe dans la peinture une planche sur laquelle ces dessins sont
gravés en relief; puis, de la main droite, il appuie cette planche
sur le papier ou la toile. Alors les dessins s'impriment comme les
lettres d'un sceau sur le papier.]