et nos jeunes voyageurs si fatigués, qu'ils mangèrent du meilleur
appétit la soupe aux choux et la salade de pommes de terre.
XIII.--L'empressement à rendre service pour service.--La pêche.
Vous a-t-on rendu un service, cherchez tout de suite ce que vous
pourriez faire pour obliger à votre tour celui qui vous a obligé.
Tout en mangeant, André observait que la maison avait l'air fort
pauvre. Sans la grande propreté qui faisait tout reluire autour d'eux,
on eût deviné la misère.
Après le dîner, chacun des membres de la famille se leva bien vite
pour retourner à son travail, les jeunes enfants vers l'école, les
aînés aux champs.
Quoique André fût tout à fait las, il proposa ses services et ceux de
Julien avec empressement, car il aurait bien voulu dédommager son
hôtesse de l'hospitalité qu'elle leur offrait; mais la fermière n'y
voulut jamais consentir.
--Reposez-vous, mes enfants, disait-elle; sinon vous me fâcherez.
Pendant que le débat avait lieu, le petit Julien n'en perdait pas un
mot; il devinait le sentiment d'André, et lui aussi aurait voulu être
le moins possible à la charge de la fermière.
Tout à coup l'enfant avisa deux lignes pendues à la muraille:--Oh!
dit-il, regarde, André, quelles belles lignes! Il faut nous reposer en
pêchant. N'est-ce pas, madame, vous voulez bien nous permettre de
pêcher? Nous serions si contents si nous pouvions rapporter de quoi
faire une bonne friture!
--Allons, mon enfant, dit la veuve, je le veux bien. Tenez, voici les
lignes.
Un quart d'heure après, les deux enfants, munis d'appâts, se
dirigeaient vers la rivière avec leurs lignes et un petit panier pour
mettre le poisson si l'on en prenait.
André était bon pêcheur; plus d'une fois, le dimanche, il avait en
quelques heures pourvu au dîner du soir. Julien était moins habile,
mais il faisait ce qu'il pouvait. On s'assit plein d'espoir à l'ombre
des saules, dans une belle prairie comme il y en a beaucoup en
Lorraine.
Cependant carpes et brochets n'arrivaient guère, et Julien sentait le
sommeil le prendre à rester ainsi immobile, la ligne à la main, après
une nuit de marche et de fatigue. Il ne tarda pas à se lever.
--André, dit-il, j'ai peur, si je reste assis sans rien dire, de
m'endormir comme un paresseux qui n'est bon à rien; je ne veux pas
parler pour ne pas effrayer le poisson, mais je vais prendre mon
couteau et aller chercher de la salade: cela me réveillera.
Pendant que l'enfant faisait une provision de salade sauvage, jeune et
tendre, André continua de pêcher avec persévérance, tant et si bien
que le panier commençait à s'emplir de truites et d'autres poissons
lorsque Julien revint: le petit garçon était bien joyeux.
--Quel bonheur! André, disait-il, nous allons donc, nous aussi,
pouvoir offrir quelque chose à la fermière.
Au moment où les enfants de la fermière revenaient de l'école, André
et Julien entrèrent, apportant le panier presque rempli de poissons
encore frétillants, et la salade bien nettoyée.
On fit fête aux jeunes orphelins. La veuve était touchée des efforts
d'André et de Julien pour la dédommager de l'hospitalité qu'elle leur
offrait.
--Chers enfants, leur dit-elle, il n'y a qu'une demi-journée que je
vous connais; mais je vous aime déjà de tout mon coeur. Cette nuit,
vous vous êtes montrés courageux comme deux hommes, et aujourd'hui,
quoique fatigués, vous avez tenu à me montrer votre reconnaissance de
l'accueil que je vous faisais. Vous êtes de braves enfants, et si vous
continuez ainsi, vous vous ferez aimer partout où vous irez; car le
courage et la reconnaissance gagnent tous les coeurs.
[Illustration: LES PRINCIPAUX POISSONS D'EAU DOUCE.--La _truite_
de montagne est une petite espèce de poisson, aux taches noires,
rouges et argentées, à la chair délicate, qui vit dans les eaux
froides des montagnes, dans les torrents et les lacs presque
glacés.--La _carpe_ devient très grosse en vieillissant; on trouve
des carpes qui ont plus d'un mètre de long. Sa chair est assez
estimée, mais pleine d'arêtes.--Le _brochet_ est un poisson vorace
qu'on a surnommé le _requin_ des rivières et qui avale toute
espèce de proie. On en trouve dans certains fleuves qui atteignent
2 mètres de longueur et pèsent jusqu'à 20 kilogr.]
XIV.--La vache.--Le lait.--La poignée de sel.--Nécessité d'une bonne
nourriture pour les animaux.
Des animaux bien soignés font la richesse de l'agriculture, et
une riche agriculture fait la prospérité du pays.
Le reste de l'après-midi se passa gaîment.--Puisque vous avez tant
envie d'être utiles, dit la fermière lorraine aux deux orphelins, je
vais vous occuper à présent. Vous, André, je vous prie, surveillez mes
enfants: ils arrivent de la classe, et ils ont leurs devoirs à faire.
Pendant que vous me remplacerez auprès d'eux, Julien va venir avec
moi: nous soignerons la vache et nous ferons le beurre pour le marché
de demain.
--Oui, oui, dit le petit garçon; et il sautait de plaisir à l'idée de
voir la vache, car il aimait beaucoup les animaux.
--Prenez ce petit banc en bois et cette tasse, lui dit la fermière;
moi, j'emporte mon chaudron pour traire la vache.
Julien prit le banc, et arriva tout sautant à l'étable.
--Oh! s'écria-t-il en entrant, qu'elle est jolie cette petite vache
noire, avec ses taches blanches sur le front et sur le dos! Comme son
poil est lustré et ses cornes brillantes! Et quels grands yeux
aimables elle a! Je voudrais bien savoir comment elle se nomme.
--Nous l'appelons Bretonne, dit la fermière en atteignant une botte de
ce foin aromatique qu'on recueille dans les montagnes, et qui donne au
lait un goût si parfumé; elle y ajouta de la paille.
--Tenez, Julien, dit-elle, portez-lui cela; elle est douce parce que
nous l'avons toujours traitée doucement; elle ne vous fera pas de mal.
Julien prit le fourrage et l'étala devant le râtelier de Bretonne;
pendant ce temps la fermière s'était assise sur le petit banc, son
chaudron à ses pieds, et elle commençait à traire la vache. Le lait
tombait, blanc et écumeux, dans le chaudron en fer battu, brillant
comme de l'argent.
--Julien, dit la fermière, apportez votre tasse; je veux que vous me
disiez si le lait de Bretonne est à votre gré.
L'enfant tendit sa tasse, et quand elle fut remplie, il la vida sans
se faire prier.--Que cela est bon, le lait tout chaud et frais tiré!
dit-il. Voilà la première fois que j'en goûte.
--Puisque vous êtes content du lait de Bretonne, cherchez dans la
poche de mon tablier, dit la veuve sans s'interrompre de sa besogne;
ne trouvez-vous pas une poignée de sel, Julien?
--Oui, que faut-il donc en faire?
--Prenez-le dans votre main, et présentez-le à Bretonne, vous lui
ferez grand plaisir.
--Quoi! fît l'enfant en voyant la vache passer sa langue avec
gourmandise sur le sel qu'il lui présentait dans la main, elle aime le
sel comme du sucre!
[Illustration: VACHE BRETONNE.--La France possède un grand nombre
d'excellentes vaches laitières, parmi lesquelles on compte la
vache bretonne qui, lorsqu'elle est bien soignée, peut donner du
lait tout en travaillant aux champs. Les vaches flamandes et
normandes donnent une quantité de lait plus grande encore, mais à
condition qu'on ne les fasse pas travailler.]
--Oui, mon enfant, tous les animaux l'aiment, et le sel les entretient
en bonne santé; nous aussi nous avons besoin de sel pour vivre, et si
nous en étions privés, nous tomberions malades. Vous admiriez tout à
l'heure le poil lustré de Bretonne et ses yeux brillants. Eh bien, si
elle a cette bonne mine, c'est qu'elle est bien nourrie, bien soignée,
et qu'on lui donne tout ce qu'il lui faut.
--Alors vous lui donnez du sel tous les jours?
--Pas à la main, ce serait trop long. Nous faisons fondre le sel dans
l'eau, et nous arrosons le fourrage avec cette eau salée au moment de
le lui présenter.
--Qu'est-ce qu'on lui fait encore après cela pour qu'elle ait cette
jolie mine?
--On la tient proprement, Julien. Voyez-vous comme sa litière est
sèche et propre. Pour qu'une vache donne beaucoup de lait et qu'elle
se porte bien, il lui faut une litière souvent renouvelée. Si je la
laissais sur un fumier humide comme font bien des fermières, son lait
diminuerait vite et serait plus clair. Voyez aussi comme l'étable est
haute d'étage: elle a trois mètres du sol au plafond. Les fenêtres
sont placées tout en haut et donnent de l'air aux bêtes sans les
exposer au froid. Certes, Bretonne est bien logée.
--Pourquoi l'appelle-t-on Bretonne? dit Julien, qui s'intéressait de
plus en plus à la bonne vache.
--C'est qu'elle est de race bretonne en effet, dit la fermière en se
levant, car elle avait fini de la traire. La Bretagne est bien loin,
mais cette bonne petite race est répandue par toute la France. Voyez,
Bretonne n'est pas grande; aussi elle n'est pas coûteuse à nourrir, et
nous, qui ne sommes pas riches, nous avons besoin de ne pas trop
dépenser. Son lait contient aussi plus de beurre que celui des autres
races, et j'ai des pratiques qui me prennent tout le beurre que je
fais. Et puis, la race bretonne est robuste, très utile dans les pays
montagneux; au besoin je puis faire travailler ma petite vache sans
qu'elle en souffre. Elle sait labourer ou traîner un char avec
courage.
--Bonne Bretonne! dit Julien en caressant une dernière fois la vache.
L'enfant prit le petit banc, et tandis que la laitière emportait le
lourd chaudron de lait, on se dirigea vers la laiterie.
XV.--Une visite à la laiterie.--La crème.--Le beurre.--Ce qu'une
vache fournit de beurre par jour.
Un bon agriculteur doit se rendre compte de ce que chaque chose
lui coûte et lui rapporte.
--Quel joli plancher, propre et bien carrelé! dit Julien en entrant
dans la laiterie. Tiens, les fenêtres et toutes les ouvertures sont
garnies d'un treillis de fer, comme une prison; pourquoi donc, madame?
--C'est pour que les mouches, les rats et les souris ne puissent
entrer. Avant les malheurs de la guerre nous étions plus à l'aise:
j'avais six vaches au lieu d'une, je faisais beaucoup de beurre; aussi
ma laiterie comme mon étable est soigneusement installée. Voyez, ce
carrelage dont elle est recouverte permet de la laver à grande eau, et
cette eau s'écoule par les rigoles que voici. Il faut au lait une
grande propreté, et tout doit reluire chez une fermière qui sait son
métier.
--Comme il fait frais ici! reprit Julien en s'avançant dans la salle
un peu sombre, autour de laquelle étaient rangées des jattes de lait.
--Mon enfant, il faut qu'il fasse frais dans une laiterie. S'il
faisait chaud, le lait aigrirait, et la crème n'aurait pas le temps de
monter à la surface. Regardez ces grands pots: ils sont tout couverts
d'une épaisse croûte blanche que je vais enlever avec ma cuiller pour
la mettre dans la baratte: c'est la crème. Passez le doigt sur ma
cuiller, et goûtez.
[Illustration: LA LAITERIE ET LA FABRICATION DU BEURRE.--La France
produit d'excellents beurres, principalement la Normandie et la
Bretagne; on les expédie jusqu'en Allemagne et en Angleterre. Nous
en vendons à l'étranger pour 40,000,000 de francs par an.]
Julien goûta.
--C'est meilleur encore que le lait, cette bonne crème.
--Je le crois bien, dit la fermière. Maintenant, avec cette crème,
nous allons faire le beurre.
Et versant dans la baratte toute la crème qu'elle avait recueillie,
elle se mit à battre avec courage.
Au bout de quelque temps, elle s'arrêta, et levant le couvercle:
--Voyez, Julien, dit-elle. L'enfant regarda et vit flotter dans la
baratte de légers flocons jaune paille, qui étaient déjà
nombreux.--Oh! dit-il enchanté, voilà le beurre qui se fait.
Pendant qu'on causait, le beurre s'acheva. La fermière l'égoutta et le
lava avec soin, car le beurre bien égoutté et lavé se conserve mieux.
Puis elle le mit en boules et chargea Julien de dessiner avec la
pointe du couteau de petits losanges sur le dessus.
Il s'appliqua consciencieusement à cette besogne, et le beurre avait
bonne mine quand Julien eut achevé son dessin.
--Mais, s'écria-t-il, toute la crème n'est pas devenue du beurre;
qu'est-ce que tout cela qui reste?
--C'est le petit-lait. On le donnera aux porcs délayé avec de la
farine pour les engraisser. Au besoin, j'en fais aussi de la soupe
quand nous n'avons pas grand'chose à manger.
--Il faut donc bien du lait pour faire le beurre? demanda Julien tout
surpris.
--Eh oui, cher enfant. Quinze litres de lait de Bretonne ne font qu'un
kilogramme de beurre, et pourtant Bretonne, comme les vaches de sa
race, est une merveille. Il y a d'autres vaches dont il faut jusqu'à
vingt-cinq litres pour faire un kilogramme de beurre. Mais, Julien,
vous allez devenir savant dans les choses de la ferme comme si vous
vouliez être un jour fermier, vous aussi.
L'enfant rougit de plaisir.--Vrai, dit-il, c'est un métier que
j'aimerais mieux que tous les autres. Mais, dites-moi encore, je vous
prie, combien Bretonne vous donne-t-elle de lait par jour?
--Sept litres au plus, l'un dans l'autre.
--Alors il faut donc plus de deux jours à Bretonne pour vous donner un
kilogramme de beurre?
--Précisément. Mais comme vous comptez bien, mon enfant! Il y a
plaisir à causer avec vous.
Un instant après, la fermière sortit de la laiterie avec le jeune
garçon, et tous deux portaient à la main de belles boules de beurre,
enveloppées dans des feuilles de vigne que Julien était allé cueillir.
XVI.--Les conseils de la fermière avant le départ.--Les rivières de la
Lorraine.--Le souvenir de la terre natale.
Que le souvenir de notre pays natal, uni à celui de nos parents,
soit toujours vivant en nos coeurs.
Pendant que la fermière lorraine avait fait le beurre en compagnie de
Julien, ses enfants avaient achevé leurs devoirs sous la direction
d'André. La veuve les envoya tous jouer et se mit à préparer le
souper.
On fit une grande partie de barres, ce qui excita l'appétit de toute
cette jeunesse: la friture et la salade parurent excellentes; mais
André et Julien, qui se ressentaient de leur course de nuit,
trouvèrent bien meilleur encore le bon lit que la fermière leur avait
préparé; ils dormirent d'un seul somme jusqu'au lendemain.
Ils auraient dormi plus longtemps sans doute si la fermière n'avait
pris soin de les éveiller.
--Levez-vous, enfants; je connais, à deux heures d'ici, un cultivateur
qui va chaque semaine à Épinal; il vous prendra dans sa voiture si
vous allez le trouver assez matin.
Julien et André sortirent du lit: quoiqu'il leur semblât n'avoir pas
dormi la moitié de leur content, ils ne se le firent pas dire deux
fois et s'habillèrent à la hâte. Ils se lavèrent à grande eau le
visage et les mains, ce qui acheva de les éveiller et de les rendre
dispos. Puis ils firent leur prière tous deux et poliment allèrent
dire bonjour à la fermière.
Elle leur mit à chacun une écuelle de soupe de lait entre les mains.
Ils eurent bientôt mangé, et au bout de peu de temps ils étaient prêts
à partir, tenant leur paquet de vêtements et leur bâton.
Tous deux, avant de se mettre en route, allèrent remercier la fermière
qui les avait traités comme ses enfants.
--Mes amis, leur répondit-elle, si j'ai eu plaisir à vous aider, c'est
que vous m'avez paru dignes d'intérêt par vos bonnes qualités. Si vous
continuez à être de braves enfants, désireux de travailler et de
rendre service pour service, vous trouverez de l'aide partout: car on
aime à secourir ceux qui en sont dignes, tandis qu'on craint d'obliger
ceux qui pourraient devenir une charge par leur indolence.
En achevant ces paroles elle embrassa les enfants, et tous deux, la
remerciant de nouveau, s'élancèrent rapidement sur la route.
[Illustration: UN DÉFILÉ DES VOSGES.--Un défilé est une vallée
très étroite resserrée entre des rochers ou des montagnes
abruptes. Le plus souvent, des torrents ou des ruisseaux coulent
au fond des défilés.]
Le soleil n'était pas encore levé, mais une jolie lueur rose
empourprait les sommets arrondis des Vosges et annonçait qu'il allait
bientôt paraître.
La route, formant un défilé entre de hautes collines, suivait tout le
temps le bord de l'eau, et les petits oiseaux gazouillaient
joyeusement sur les buissons de la rivière.
Nos jeunes voyageurs étaient ravis du beau temps qui s'annonçait, mais
ils étaient encore plus satisfaits des bonnes paroles que la fermière
leur avait dites au départ, et le petit Julien, qui trouvait en
lui-même qu'il est bien facile d'être reconnaissant, s'étonnait qu'on
leur en sût tant de gré. Il marchait gaîment, tenant André par la main
et sautant de temps à autre comme un petit pinson.
--Où va donc, s'écria-t-il, cette jolie rivière qui coule tout le
temps à côté de notre route entre des rochers hauts comme des
murailles?
--Tu sais bien, Julien, que les petites rivières vont aux grandes, les
grandes aux fleuves, et les fleuves à la mer.
--Oui, mais je voulais demander dans quel pays elle ira.
--Elle ira retrouver la Meurthe, qui se jette elle-même dans la
Moselle. Tu te rappelles, Julien, quel pays arrosent la Meurthe et la
Moselle?
--Oui, dit l'enfant devenant triste soudain, je sais que la Meurthe et
la Moselle sont des rivières de la Lorraine. La Moselle passe en
Alsace-Lorraine où nous sommes nés, où nous n'irons plus, et où notre
père est resté pour toujours.
Et le petit garçon semblait réfléchir. Tout à coup il quitta la main
d'André: il avait vu dans l'herbe les jolies clochettes d'une fleur
d'automne; il en fit un bouquet, le lia avec de l'herbe, et le jetant
avec un doux sourire dans l'eau limpide de la rivière: «Peut-être s'en
ira-t-il jusque là-bas?»
André murmura doucement: «Peut-être.» Et, pris lui aussi d'un cher
ressouvenir pour la terre natale, il détacha une branche de chêne et
l'envoya rejoindre le bouquet de Julien.
Puis ils continuèrent leur route, suivant de l'oeil le bouquet et la
branche qui descendaient la rivière, et sans rien dire ils pensaient
en leur coeur: «Petite fleur des Vosges, petite branche de chêne,
va, cours, que les flots t'emportent vers la terre natale comme un
dernier adieu, comme une dernière couronne aux morts qui dorment dans
son sein.»
XVII.--Arrivée d'André et de Julien à Épinal.--Le moyen de gagner la
confiance.
Voulez-vous mériter la confiance de ceux qui ne vous connaissent
pas? travaillez. On estime toujours ceux qui travaillent.
Le soir, grâce à la voiture du fermier, les enfants arrivèrent à
Épinal, où André se proposait de travailler un mois pour obtenir un
bon certificat de son patron et du maire de la ville.
Épinal est une petite ville animée, chef-lieu du département des
Vosges. Les enfants traversèrent sur un pont la Moselle qui arrose la
ville et s'y divise en plusieurs bras. Ils furent d'abord embarrassés
au milieu de toutes les rues qui s'entre-croisaient; mais, après
s'être informés poliment de leur chemin, ils arrivèrent chez une
parente de la fermière qui leur avait donné la veille l'hospitalité à
Celles.
Ils lui dirent qu'ils venaient de la part de la fermière et lui
demandèrent de les prendre en pension, c'est-à-dire de les loger et de
les nourrir, pendant le mois qu'ils allaient passer à Épinal. André
eut soin d'ajouter qu'ils avaient quelques économies et paieraient le
prix que la bonne dame fixerait.
Mme Gertrude (c'est ainsi qu'on l'appelait) fit les plus grandes
difficultés. C'était une petite vieille voûtée, ridée, mais l'oeil
vif et observateur. Elle était assise auprès de la fenêtre devant une
machine à coudre, le pied posé sur la pédale de la machine et la main
sur l'étoffe pour la diriger. Elle interrompit son travail afin de
questionner les enfants, parut hésitante:
--Je suis trop âgée, dit-elle, pour prendre un pareil embarras.
[Illustration: LA MACHINE A COUDRE.--Cette machine, si utile et si
répandue aujourd'hui, a été inventée il n'y a pas longtemps par
l'Américain Elias Howe. On la meut la plupart du temps avec le
pied. Elle coud avec rapidité et solidité. Une machine à coudre
fait l'ouvrage de deux ouvrières actives.]
Puis, rajustant ses lunettes, pour observer encore mieux les enfants
inconnus qui lui arrivaient et qu'elle avait laissés tout le temps
debout sur le seuil de sa porte, elle finit par dire:
--Entrez toujours, je vous coucherai ce soir; après cela nous verrons,
vous et moi, ce que nous avons de mieux à faire.
Les deux enfants fort interdits entrèrent dans la maison de la vieille
dame. Elle ouvrit un cabinet où il y avait un grand lit, deux chaises
et une petite table.
--C'est l'ancienne chambre de mon fils, dit-elle; mon fils est mort
dans la dernière guerre.
Elle s'arrêta, poussant un long soupir.--Prenez sa chambre pour ce
soir, ajouta-t-elle; plus tard nous verrons.
Elle referma la porte brusquement et s'éloigna, les laissant fort
attristés de l'accueil qui leur était fait. Julien surtout était
confondu, car il voyait que la vieille dame se méfiait d'eux; il se
jeta au cou de son frère.
--Oh! André, s'écria-t-il, il vaudrait mieux aller ailleurs. Nous
serons trop malheureux de passer un mois chez quelqu'un qui nous
prend, bien sûr, pour des vagabonds... Pourtant, ajouta l'enfant, nous
sommes bien propres, et nous nous étions présentés si poliment!
--Julien, dit André courageusement, ailleurs ce serait sans doute tout
pareil, puisque personne à Épinal ne nous connaît. Ici, au moins, nous
sommes sûrs d'être chez une brave et digne femme, car la fermière nous
l'a dit. Tu sais bien, Julien, qu'il ne faut pas juger les gens sur la
mine. Au lieu de nous désoler, faisons tout ce que nous pourrons afin
de gagner sa confiance... Pour commencer, puisqu'il n'est pas encore
sept heures, je vais lui demander où demeure le maître serrurier pour
lequel j'ai une recommandation. J'irai le voir tout de suite, et si
j'obtiens de l'ouvrage, la dame Gertrude verra bien que nous sommes
d'honnêtes enfants qui voulons travailler et gagner son estime. Tu
sais bien, Julien, qu'on estime toujours ceux qui travaillent.
--Et moi? dit Julien.
--Toi, mon frère, reste à m'attendre: je crois que cela vaut mieux.
Et André partit dans la direction que lui indiqua la mère Gertrude,
tandis que Julien, poussant un gros soupir, regardait son frère
s'éloigner.
--Oh! combien nous serons heureux, pensait-il, quand nous aurons
retrouvé notre oncle, que nous aurons une maison et que nous ne
serons plus ainsi seuls comme deux enfants à l'abandon. Rien ne vaut
la maison de la famille.
XVIII.--La cruche de la mère Gertrude.--L'obligeance.
Combien il est facile de se faire aimer de tous ceux qui nous
entourent! Il suffit pour cela d'un peu d'obligeance et de bonne
volonté.
Julien, tout craintif, n'osait s'approcher de dame Gertrude, qui, sans
s'occuper de l'enfant, s'était remise à sa machine à coudre et
travaillait avec activité, car elle ne perdait jamais une minute.
Enfin la petite vieille se leva, rangea son ouvrage avec soin, et prit
sa cruche pour aller à la fontaine. Elle passa près de Julien sans
rien dire, marchant toute voûtée, à pas lents, et respirant d'un air
fatigué.
L'enfant, en la regardant passer ainsi, faible et cassée, se sentit
ému. Il était habitué à respecter les vieillards, et obligeant de son
naturel. Il sut donc vaincre la crainte qu'elle lui inspirait, il fit
deux pas en courant pour la rattraper et, tout rougissant, il lui
demanda:
--Voulez-vous, Madame, que j'aille vous chercher de l'eau?
La petite vieille surprise releva la tête:--C'est que, dit-elle, j'ai
peur que vous ne cassiez ma cruche.
--Oh! que non, dit l'enfant; je vais bien faire attention, soyez
tranquille.
Et lestement il partit à la fontaine. Il revint bientôt, portant avec
précaution la précieuse cruche, qui, bien sûr, était plus vieille que
lui; car la mère Gertrude était si soigneuse qu'elle ne cassait jamais
rien: aussi son antique mobilier avait-il l'air presque aussi
respectable qu'elle-même. La machine à coudre était le seul objet
moderne qui tranchât au milieu du reste.
Julien n'avait pas empli la cruche jusqu'aux bords, crainte de
mouiller ses vêtements; en arrivant, il la posa bien doucement pour ne
pas répandre d'eau sur le plancher reluisant. La mère Gertrude
l'observait du coin de l'oeil avec plaisir.
--Bon! dit-elle, vous êtes soigneux et de plus serviable: vous aimez à
épargner de la peine aux vieilles gens; c'est bien, mon enfant.