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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée. Le texte imprimé en gras est marqué =comme ceci=.
L'astérisque [*] fait référence aux notes du transcripteur à la fin
de ce livre électronique.
LE TOUR DE LA FRANCE PAR DEUX ENFANTS
DEVOIR ET PATRIE
LIVRE DE LECTURE COURANTE
AVEC PLUS DE 200 GRAVURES INSTRUCTIVES POUR LES LEÇONS DE CHOSES
PAR
G. BRUNO
Lauréat de l'Académie française, auteur de _Francinet_
CENT VINGT-HUITIÈME ÉDITION
Conforme aux nouveaux programmes officiels de morale et
d'instruction civique
COURS MOYEN
[Illustration: vignette]
PARIS
LIBRAIRIE CLASSIQUE EUGÈNE BELIN VVE EUGÈNE BELIN ET FILS
RUE DE VAUGIRARD, No 52
1884
Droits de traduction et de reproduction réservés
Tout exemplaire de cet ouvrage non revêtu de ma griffe sera réputé
contrefait.
[Illustration: Griffe]
PRÉFACE
La connaissance de la patrie est le fondement de toute véritable
_instruction civique_.
On se plaint continuellement que nos enfants ne connaissent pas assez
leur pays: s'ils le connaissaient mieux, dit-on avec raison, ils
l'aimeraient encore davantage et pourraient encore mieux le servir.
Mais nos maîtres savent combien il est difficile de donner à l'enfant
l'idée nette de la patrie, ou même simplement de son territoire et de
ses ressources. La _patrie_ ne représente pour l'écolier qu'une chose
abstraite à laquelle, plus souvent qu'on ne croit, il peut rester
étranger pendant une assez longue période de la vie. Pour frapper son
esprit, il faut lui rendre la patrie visible et vivante. Dans ce but,
nous avons essayé de mettre à profit l'intérêt que les enfants portent
aux récits de voyages. En leur racontant le voyage courageux de deux
jeunes Lorrains à travers la France entière, nous avons voulu la leur
faire pour ainsi dire voir et toucher; nous avons voulu leur montrer
comment chacun des fils de la mère commune arrive à tirer profit des
richesses de sa contrée et comment il sait, aux endroits mêmes où le
sol est pauvre, le forcer par son industrie à produire le plus
possible.
En même temps, ce récit place sous les yeux de l'enfant tous les
devoirs en exemples, car les jeunes héros que nous y avons mis en
scène ne parcourent pas la France en simples promeneurs désintéressés:
ils ont des devoirs sérieux à remplir et des risques à courir. En les
suivant le long de leur chemin, les écoliers sont initiés peu à peu à
la vie _pratique_ et à _l'instruction civique_ en même temps qu'à la
_morale_; ils acquièrent des notions usuelles sur l'_économie
industrielle et commerciale_, sur l'_agriculture_, sur les principales
_sciences_ et leurs applications. Ils apprennent aussi, à propos des
diverses provinces, les vies les plus intéressantes des _grands
hommes_ qu'elles ont vus naître: chaque invention faite par les hommes
illustres, chaque progrès accompli grâce à eux devient pour l'enfant
un exemple, une sorte de morale en action d'un nouveau genre, qui
prend plus d'intérêt en se mêlant à la description des lieux mêmes où
les grands hommes sont nés.
En groupant ainsi toutes les connaissances morales et civiques autour
de l'idée de la _France_, nous avons voulu présenter aux enfants la
patrie sous ses traits les plus nobles, et la leur montrer grande par
l'honneur, par le travail, par le respect religieux du devoir et de la
justice[1].
Note 1: Pour le développement du cours et de morale sociale et
d'instruction civique, voir la nouvelle édition de _Francinet_,
entièrement refondue et complétée conformément aux nouveaux
programmes.
SAINT-CLOUD,--IMPRIMERIE Vve EUG. BELIN ET FILS
LE TOUR DE LA FRANCE
PAR DEUX ENFANTS.
I.--Le départ d'André et de Julien.
Rien ne soutient mieux notre courage que la pensée d'un devoir à
remplir.
Par un épais brouillard du mois de septembre deux enfants, deux
frères, sortaient de la ville de Phalsbourg en Lorraine. Ils venaient
de franchir la grande porte fortifiée qu'on appelle _porte de France_.
Chacun d'eux était chargé d'un petit paquet de voyageur, soigneusement
attaché et retenu sur l'épaule par un bâton. Tous les deux marchaient
rapidement, sans bruit; ils avaient l'air inquiet. Malgré l'obscurité
déjà grande, ils cherchèrent plus d'obscurité encore et s'en allèrent
cheminant à l'écart le long des fossés.
[Illustration: PORTE FORTIFIÉE.--Les portes des villes fortifiées
sont munies de _ponts-levis_ jetés sur les fossés qui entourent
les remparts, le soir on lève ces ponts, on ferme les portes, et
nul ennemi ne peut entrer dans la ville.--La petite ville de
Phalsbourg a été fortifiée par Vauban. Traversée par la route de
Paris à Strasbourg, elle n'a que deux portes: la _porte de France_
à l'ouest et la _porte d'Allemagne_ au sud-est, qui sont des
modèles d'architecture militaire.]
L'aîné des deux frères, André, âgé de quatorze ans, était un robuste
garçon, si grand et si fort pour son âge qu'il paraissait avoir au
moins deux années de plus. Il tenait par la main son frère Julien, un
joli enfant de sept ans, frêle et délicat comme une fille, malgré cela
courageux et intelligent plus que ne le sont d'ordinaire les jeunes
garçons de cet âge. A leurs vêtements de deuil, à l'air de tristesse
répandu sur leur visage, on aurait pu deviner qu'ils étaient
orphelins. Lorsqu'ils se furent un peu éloignés de la ville, le grand
frère s'adressa à l'enfant et, à voix très basse, comme s'il avait eu
crainte que les arbres mêmes de la route ne l'entendissent:
--N'aie pas peur, mon petit Julien, dit-il; personne ne nous a vus
sortir.
--Oh! je n'ai pas peur, André, dit Julien; nous faisons notre devoir,
Dieu nous aidera.
--Je sais que tu es courageux, mon Julien, mais, avant d'être arrivés,
nous aurons à marcher pendant plusieurs nuits; quand tu seras trop
las, il faudra me le dire: je te porterai.
--Non, non, répliqua l'enfant; j'ai de bonnes jambes et je suis trop
grand pour qu'on me porte.
Tous les deux continuèrent à marcher résolument sous la pluie froide
qui commençait à tomber. La nuit, qui était venue, se faisait de plus
en plus noire. Pas une étoile au ciel ne se levait pour leur sourire;
le vent secouait les grands arbres en sifflant d'une voix lugubre et
envoyait des rafales d'eau au visage des enfants. N'importe, ils
allaient sans hésiter, la main dans la main.
A un détour du chemin, des pas se firent entendre. Aussitôt, sans
bruit, les enfants se glissèrent dans un fossé et se cachèrent sous
les buissons. Immobiles, ils laissèrent les passants traverser. Peu à
peu, le bruit lourd des pas s'éloigna, sur la grande route; André et
Julien reprirent alors leur marche avec une nouvelle ardeur.
Après plusieurs heures de fatigue et d'anxiété ils virent enfin, tout
au loin, à travers les arbres, une petite lumière se montrer, faible
et tremblante comme une étoile dans un ciel d'orage. Prenant par un
chemin de traverse, ils coururent vers la chaumière éclairée.
Arrivés devant la porte, ils s'arrêtèrent interdits, n'osant frapper.
Une timidité subite les retenait. Il était aisé de voir qu'ils
n'avaient pas l'habitude de heurter aux portes pour demander quelque
chose. Ils se serrèrent l'un contre l'autre, le coeur gros, tout
tremblants. André rassembla son courage.
--Julien, dit-il, cette maison est celle d'Étienne le sabotier, un
vieil ami de notre père: nous ne devons pas craindre de lui demander
un service. Prions Dieu afin qu'il permette qu'on nous fasse bon
accueil.
Et les deux enfants, frappant un coup timide, murmurèrent en leur
coeur:--Notre Père, qui êtes aux cieux, donnez-nous aujourd'hui
notre pain quotidien.
II.--Le souper chez Étienne le sabotier. L'hospitalité.
Le nom d'un père honoré de tous est une fortune pour les enfants.
--Qui est là? fit du dedans une grosse voix rude.
Au même instant, un aboiement formidable s'éleva d'une niche située
non loin de la porte.
André prononça son nom:
--André Volden, dit-il d'un accent si mal assuré que les aboiements
empêchèrent d'entendre cette réponse.
[Illustration: LE CHIEN DE MONTAGNE.--Ce chien est d'une taille
très haute; il a la tête grosse et la mâchoire armée de crocs
énormes. Les poils de sa robe sont longs et soyeux. Dans la
montagne, il garde les troupeaux et au besoin les défend contre
les loups et les ours. Les plus beaux chiens de montagne sont ceux
du mont Saint-Bernard, dans les Alpes, ceux des Pyrénées et ceux
de l'Auvergne.]
En même temps, le chien de montagne, sortant de sa niche et tirant sur
sa chaîne, faisait mine de s'élancer sur les enfants.
--Mais qui frappe là, à pareille heure? reprit plus rudement la grosse
voix.
--André Volden, répéta l'enfant; et Julien mêla sa voix à celle de son
frère pour mieux se faire entendre.
Alors la porte s'ouvrit toute grande, et la lumière de la lampe,
tombant d'à-plomb sur les petits voyageurs debout près du seuil,
éclaira leurs vêtements trempés d'eau, leurs jeunes visages fatigués
et interdits.
L'homme qui avait ouvert la porte, le père Étienne, les contemplait
avec une sorte de stupeur:
--Mon Dieu! qu'y a-t-il, mes enfants? dit-il en adoucissant sa voix,
d'où venez-vous? où est le père?
Et, avant même que les orphelins eussent eu le temps de répondre, il
avait soulevé de terre le petit Julien et le serrait paternellement
dans ses bras.
L'enfant, avec la vivacité de sentiment naturelle à son âge, embrassa
de tout son coeur le vieil Étienne, et poussant un grand soupir:--Le
père est au ciel, dit-il.
--Comment! s'écria Étienne avec émotion, mon brave Michel est mort?
--Oui, répondit l'enfant. Depuis la guerre, sa jambe blessée au siège
de Phalsbourg n'était plus solide: il est tombé d'un échafaudage en
travaillant à son métier de charpentier, et il s'est tué.
--Hélas! pauvre Michel! dit Étienne, qui avait des larmes aux yeux; et
vous, enfants, qu'allez-vous devenir?
André voulut reprendre le récit du malheur qui leur était arrivé, mais
le brave Étienne l'interrompit.
--Non, non, dit-il, je ne veux rien entendre maintenant, mes enfants;
vous êtes mouillés par la pluie, il faut vous sécher au feu; vous
devez avoir faim et soif, il faut manger.
Étienne aussitôt, faisant suivre d'actions ses paroles, installa les
enfants devant le poêle et ranima le feu. En un clin-d'oeil une
bonne odeur d'oignons frits emplit la chambre, et bientôt la soupe
bouillante fuma dans la soupière.
--Mangez, mes enfants, disait Étienne en fouettant les oeufs pour
l'omelette au lard.
Pendant que les enfants savouraient l'excellente soupe qui les
réchauffait, le père Étienne confectionnait son omelette, et la femme
du sabotier, enlevant un matelas de son lit, préparait un bon coucher
aux petits voyageurs.
Le poêle ronflait gaîment. André, tout en mangeant, répondait aux
questions du vieux camarade de son père et le mettait au courant de la
situation.
Quant au petit Julien, il avait tant marché que ses jambes demandaient
grâce et qu'il avait plus sommeil que faim. Il lutta d'abord avec
courage pour ne pas fermer les yeux, mais la lutte ne fut pas de
longue durée, et il finit par s'endormir avec la dernière bouchée dans
la bouche.
Il dormait si profondément que la mère Étienne le déshabilla et le mit
au lit sans réussir à l'éveiller.
III.--La dernière parole de Michel Volden.--L'amour fraternel et
l'amour de la patrie.
O mon frère, marchons toujours la main dans la main, unis par un
même amour pour nos parents, notre patrie et Dieu.
Pendant que Julien dormait, André s'était assis auprès du père
Étienne. Il continuait le récit des événements qui les avaient
obligés, lui et son frère, à quitter Phalsbourg où ils étaient nés.
Revenons avec lui quelques mois en arrière.
* * * * *
On se trouvait alors en 1871, peu de temps après la dernière guerre
avec la Prusse. A la suite de cette guerre l'Alsace et une partie de
la Lorraine, y compris la ville de Phalsbourg, étaient devenues
allemandes; les habitants qui voulaient rester Français étaient
obligés de quitter leurs villes natales pour aller s'établir dans la
vieille France.
Le père d'André et de Julien, un brave charpentier veuf de bonne
heure, qui avait élevé ses fils dans l'amour de la patrie, songea
comme tant d'autres Alsaciens et Lorrains à émigrer en France. Il
tâcha donc de réunir quelques économies pour les frais du voyage, et
il se mit à travailler avec plus d'ardeur que jamais. André, de son
côté, travaillait courageusement en apprentissage chez un serrurier.
Tout était prêt pour le voyage, l'époque même du départ était fixée,
lorsqu'un jour le charpentier vint à tomber d'un échafaudage. On le
rapporta mourant chez lui.
Pendant que les voisins couraient chercher du secours, les deux frères
restèrent seuls auprès du lit où leur père demeurait immobile comme un
cadavre.
Le petit Julien avait pris dans sa main la main du mourant, et il la
baisait doucement en répétant à travers ses larmes, de sa voix la plus
tendre: Père!... Père!...
Comme si cette voix si chère avait réveillé chez le blessé ce qui lui
restait de vie, Michel Volden tressaillit, il essaya de parler, mais
ce fut en vain; ses lèvres remuèrent sans qu'un mot pût sortir de sa
bouche. Alors une vive anxiété se peignit sur ses traits. Il sembla
réfléchir, comme s'il cherchait avec angoisse le moyen de faire
comprendre à ses deux enfants ses derniers désirs; puis, après
quelques instants, il fit un effort suprême et, soulevant la petite
main caressante de Julien, il la posa dans celle de son frère aîné.
Épuisé par cet effort, il regarda longuement ses deux fils d'une
façon expressive, et son regard profond, et ses yeux tristes
semblaient vouloir leur dire:--Aimez-vous l'un l'autre, pauvres
enfants qui allez désormais rester seuls! Vivez toujours unis, sous
l'oeil de Dieu, comme vous voilà à cette heure devant moi, la main
dans la main.
André comprit le regard paternel, il se pencha vers le mourant:
--Père, répondit-il, j'élèverai Julien et je veillerai sur lui comme
vous l'eussiez fait vous-même. Je lui enseignerai, comme vous le
faisiez, l'amour de Dieu et l'amour du devoir: tous les deux nous
tâcherons de devenir bons et vertueux.
Le père essaya un faible sourire, mais son oeil, triste encore,
semblait attendre d'André quelque autre chose.
André le voyait inquiet et il cherchait à deviner; il se pencha
jusqu'auprès des lèvres du moribond, l'interrogeant du regard. Un mot
plus léger qu'un souffle arriva à l'oreille d'André:--France!
--Oh! s'écria le fils aîné avec élan, soyez tranquille, cher père, je
vous promets que nous demeurerons les enfants de la France; nous
quitterons Phalsbourg pour aller là-bas; nous resterons Français,
quelque peine qu'il faille souffrir pour cela.
Un soupir de soulagement s'échappa des lèvres paternelles. La main
froide de l'agonisant serra d'une faible étreinte les mains des deux
enfants réunies dans la sienne, puis ses yeux se tournèrent vers la
fenêtre ouverte par où se montrait un coin du grand ciel bleu: ses
regards mourants s'éclairèrent d'une flamme plus pure; il semblait
vouloir à présent ne plus songer qu'à Dieu. Son âme s'élevait vers lui
dans une ardente et dernière prière, remettant à sa garde suprême les
deux orphelins agenouillés auprès du lit.
Peu d'instants après, Michel Volden exhalait son dernier soupir.
Toute cette scène n'avait duré que quelques minutes; mais elle s'était
imprimée en traits ineffaçables dans le coeur d'André et dans celui
du petit Julien.
* * * * *
Quelque temps après la mort de leur père, les deux enfants avaient
songé à passer en France comme ils le lui avaient promis. Mais il ne
leur restait plus d'autre parent qu'un oncle demeurant à Marseille,
et celui-ci n'avait répondu à aucune de leurs lettres; il n'y avait
donc personne qui pût leur servir de tuteur. Dans ces circonstances,
les Allemands refusaient aux jeunes gens orphelins la permission de
partir, et les considéraient bon gré mal gré comme sujets de
l'Allemagne. André et Julien n'avaient plus alors d'autre ressource,
pour rester fidèles et à leur pays et au voeu de leur père, que de
passer la frontière à l'insu des Allemands et de se diriger vers
Marseille, où ils tâcheraient de retrouver leur oncle. Une fois qu'ils
l'auraient retrouvé, ils le supplieraient de leur venir en aide et de
régulariser leur situation en Alsace: car il restait encore une année
entière accordée par la loi aux Alsaciens-Lorrains pour choisir leur
patrie et déclarer s'ils voulaient demeurer Français ou devenir
Allemands.
Tels étaient les motifs pour lesquels les deux enfants s'étaient mis
en marche et étaient venus demander au père Étienne l'hospitalité.
* * * * *
Lorsque André eut achevé le récit des événements qu'on vient de lire,
Étienne lui prit les deux mains avec émotion:
--Ton frère et toi, lui dit-il, vous êtes deux braves enfants, dignes
de votre père, dignes de la vieille terre d'Alsace-Lorraine, dignes
de la patrie française! Il y a bien des coeurs français en
Alsace-Lorraine! on vous aidera; et pour commencer, André, tu as
un protecteur dans l'ancien camarade de ton père.
IV.--Les soins de la mère Étienne.--Les papiers d'André.--Un don fait
en secret.--La charité du pauvre.
Ce qu'il y a de plus beau au monde, c'est la charité du pauvre.
Le lendemain, de bon matin, Mme Étienne était sur pied.
En vraie mère de famille, elle visita les deux paquets de linge et
d'habits que les deux voyageurs portaient sur l'épaule, et elle mit de
bonnes pièces aux pantalons ou aux blouses qui en avaient besoin. En
même temps elle avait allumé le poêle, ce meuble indispensable dans
les pays froids du nord, qui sert tout à la fois à chauffer la maison
et à préparer les aliments. Elle étendit tout autour les vêtements
mouillés des enfants; lorsqu'ils furent secs, elle les brossa et les
répara de son mieux.
Tandis qu'elle pliait avec soin le gilet d'André, un petit papier bien
enveloppé tomba d'une des poches.
--Oh! se dit l'excellente femme, ce doit être là qu'est renfermée
toute la fortune de ces deux enfants; si, comme je le crains, la
bourse est trop légère, on fera son possible pour y ajouter quelque
chose.
Et elle développa le petit paquet.--Dix, vingt, trente, quarante
francs, se dit-elle; que c'est peu pour aller si loin!... la route est
bien longue d'ici à Marseille. Et les jours de pluie, et les jours de
neige! car l'hiver bientôt va venir... Les yeux de la mère Étienne
étaient humides.
[Illustration: LE POELE.--Le poêle est nécessaire dans les pays
froids comme ceux de l'est et du nord; car il donne plus de
chaleur qu'une cheminée, mais cette chaleur est moins saine, elle
rend l'air trop sec. Pour y remédier, il est bon de placer sur le
poêle un vase rempli d'eau.]
--Et dire qu'avec si peu de ressources ils n'ont point hésité à
partir!... O pauvre France! tu es bien malheureuse en ce moment, mais
tu dois pourtant être fière de voir que, si jeunes, et pour rester tes
fils, nos enfants montrent le courage des hommes... Seigneur Dieu,
ajouta-t-elle, protège-les!... fais qu'ils rencontrent durant leur
longue route des coeurs compatissants, et que pendant les froides
soirées de l'hiver ils trouvent une petite place au foyer de nos
maisons.
Pendant qu'elle songeait ainsi en son coeur, elle s'était approchée
de son armoire et elle atteignait sa petite réserve d'argent, bien
petite, hélas! car le père et la mère Étienne avaient cruellement
souffert des malheurs de la guerre. Néanmoins, elle y prit deux pièces
de cinq francs et les joignit à celles d'André:
--Étienne sera content, dit-elle: il m'a recommandé de faire tout ce
que je pourrais pour les enfants de son vieux camarade.
Quand elle eut glissé dans la bourse les pièces d'argent:
--Ce n'est pas le tout, dit-elle; examinons ce petit rouleau qui
enveloppait la bourse, et voyons si nos orphelins ont songé à se
procurer de bons papiers, attestant qu'ils sont d'honnêtes enfants et
non des vagabonds sans feu ni lieu... Ah! voici d'abord le certificat
du patron d'André:
«_J'atteste que le jeune André Volden a travaillé chez moi
dix-huit mois entiers sans que j'aie eu un seul reproche à lui
faire. C'est un honnête garçon, laborieux et intelligent: je
suis prêt à donner de lui tous les renseignements que l'on
voudra. Voici mon adresse; on peut m'écrire sans crainte._
PIERRE HETMAN.
_maître serrurier, établi depuis trente ans à Phalsbourg._»
--Bien, cela! dit Mme Étienne en repliant le certificat. Et ceci,
qu'est-ce? Ah! c'est leur extrait d'âge, très bien. Enfin, voici une
lettre de maître Hetman à son cousin, serrurier à Épinal, pour le
prier d'occuper André un mois: André portera ensuite son livret
d'ouvrier à la mairie d'Épinal et M. le maire y mettra sa signature.
De mieux en mieux. Les chers enfants n'ont rien négligé: ils savent
que tout ouvrier doit avoir un livret bien tenu et des certificats en
règle. Allons, espérons en la Providence! tout ira bien.
Lorsque Julien et André s'éveillèrent, ils trouvèrent leurs habits en
ordre et tout prêts à être mis; et cela leur parut merveilleusement
bon, car les pauvres enfants, ayant perdu leur mère de bonne heure,
n'étaient plus accoutumés à ces soins et à ces douces attentions
maternelles.
Julien, dès qu'il fut habillé, peigné, le visage et les mains bien
nets, courut avec reconnaissance embrasser Mme Étienne, et la
remercia d'un si grand coeur qu'elle en fut tout émue.
--Cela est bel et bon, répondit-elle gaîment, mais il faut déjeuner.
Vite, les enfants, prenez ce pain et ce fromage, et mangez.
V.--Les préparatifs d'Étienne le sabotier.--Les adieux.--Les enfants
d'une même patrie.
Les enfants d'une même patrie doivent s'aimer et se soutenir
comme les enfants d'une même mère.
Pendant qu'André et Julien mangeaient, Étienne entra.
--Enfants, dit le sabotier en se frottant les mains, je n'ai pas perdu
mon temps: j'ai travaillé pour vous depuis ce matin. D'abord, je vous
ai trouvé deux places dans la charrette d'un camarade qui va chercher
des foins tout près de Saint-Quirin, village voisin de la frontière,
où vous coucherez ce soir. On vous descendra à un quart d'heure du
village. Cela économisera les petites jambes de Julien et les tiennes,
André. Ensuite j'ai écrit un mot de billet que voici, pour vous
recommander à une vieille connaissance que j'ai aux environs de
Saint-Quirin, Fritz, ancien garde forestier de la commune. Vous serez
reçus là à bras ouverts, les enfants, et vous y dormirez une bonne
nuit. Enfin, ce qui vaut mieux encore, Fritz vous servira de guide le
lendemain dans la montagne, et vous mènera hors de la frontière par
des chemins où vous ne rencontrerez personne qui puisse vous voir.
C'est un vieux chasseur que l'ami Fritz, un chasseur qui connaît tous
les sentiers de la montagne et de la forêt. Soyez tranquilles, dans
quarante-huit heures vous serez en France.
--Oh! monsieur Étienne, s'écria André, vous êtes bon pour nous comme
un second père!
--Mes enfants, répondit Étienne, vous êtes les fils de mon meilleur
ami, il est juste que je vous vienne en aide. Et puis, est-ce que tous
les Français ne doivent pas être prêts à se soutenir entre eux? A
votre tour, ajouta-t-il d'une voix grave, quand vous rencontrerez un
enfant de la France en danger, vous l'aiderez comme je vous aide à
cette heure, et ainsi vous aurez fait pour la patrie ce que nous
faisons pour elle aujourd'hui.
[Illustration: LE SABOTIER DES VOSGES.--On fabrique surtout les
sabots dans les pays de forêts et de montagnes, et on se sert
principalement de bois de hêtre ou de noyer pour y creuser les
sabots. Il y a beaucoup de sabotiers dans les Vosges, car ces
montagnes sont très boisées.]
En achevant ces paroles Étienne entra dans la pièce voisine, où était
son atelier de sabotier, et, voulant réparer le temps perdu, il se mit
à travailler avec activité. Le petit Julien l'avait suivi, et il
prenait un grand plaisir à le voir creuser et façonner si lestement
les bûches de hêtre de la montagne.
Vers le milieu de l'après-midi, la carriole dont avait parlé le père
Étienne s'arrêta sur la grande route; le charretier, comme cela était
convenu, siffla de tous ses poumons pour avertir les jeunes voyageurs.
A ce signal, André et Julien saisirent rapidement leur paquet de
voyage; ils embrassèrent de tout leur coeur la mère Étienne, et
aussitôt le sabotier les conduisit vers la carriole.
Après une nouvelle accolade, après les dernières et paternelles
recommandations du brave homme, les enfants se casèrent dans le fond
de la carriole, le charretier fit claquer son fouet et le cheval se
mit au petit trot.
Le père Étienne, resté seul sur la grande route, suivait des yeux la
voiture qui s'éloignait. Il se sentait à la fois tout triste et
pourtant fier de voir les enfants partir.
--Brave et chère jeunesse, murmurait-il, va, cours porter à la patrie
des coeurs de plus pour la chérir!
Et lorsque la voiture eut disparu, il revint chez lui lentement,
songeur, pensant au père des deux orphelins, à son vieil ami d'enfance
qui dormait son dernier sommeil sous la terre de Lorraine, tandis que
ses deux fils s'en allaient seuls désormais au grand hasard de la vie.
Alors une larme glissa des yeux du vieillard:--Juste Dieu,
murmura-t-il, bénis et protège cette jeunesse innocente et sans appui!
VI.--Une déception.--La persévérance.
Il n'est guère d'obstacle qu'on ne puisse surmonter avec de la
persévérance.
Une déception attendait nos jeunes amis à leur arrivée dans la maison
isolée du garde Fritz, située aux environs de la forêt. Fritz, grand
vieillard à barbe grise, d'une figure énergique, était étendu sur son
lit qu'il n'avait pas quitté depuis plusieurs jours. Le vieux chasseur
était tombé en descendant la montagne et s'était fait une fracture à
la jambe.
--Voyez, mes enfants, dit-il après avoir lu la lettre; je ne puis
bouger de mon lit. Comment pourrais-je vous conduire? Et je n'ai
auprès de moi que ma vieille servante, qui ne marche pas beaucoup
mieux que moi.
André fut consterné, mais il n'en voulut rien faire voir pour ne point
inquiéter le petit Julien.
Toute la nuit il dormit peu. Le matin de bonne heure, avant même que
Julien s'éveillât, il s'était levé pour réfléchir. Il se dirigea sans
bruit vers le jardin du garde, voulant examiner le pays, qu'il n'avait
vu que le soir à la brune.
[Illustration: CARTE DE LA LORRAINE ET DE L'ALSACE, ET CHAINE DES
VOSGES.--La Lorraine, séparée de l'Alsace par la chaîne des
Vosges, est une contrée montueuse, riche en forêts, en lacs, en
étangs et en mines de métaux et de sel. Elle a de beaux pâturages.
Outre le blé et la vigne, on y cultive le lin, le chanvre, le
houblon qui sert à faire la bière; l'agriculture y est, comme
l'industrie, très perfectionnée. Une partie de la Lorraine et
l'Alsace entière, sauf Belfort, ont été enlevées à la France par
l'Allemagne en 1870.]
Assis sur un banc au bord de la Sarre, qui coule le long du jardin
entre deux haies de bouleaux et de saules, André se tourna vers le
sud, et il regarda l'horizon borné par les prolongements de la chaîne
des Vosges.
--C'est là, se dit-il, que se trouve la France, là que je dois la nuit
prochaine emmener mon petit Julien, là qu'il faut que je découvre,
sans aucun secours, un sentier assez peu fréquenté pour n'y rencontrer
personne et passer librement la frontière. Mon Dieu, comment ferai-je?
Et il continuait de regarder avec tristesse les montagnes qui le
séparaient de la France, et qui se dressaient devant lui comme une
muraille infranchissable.
Des pensées de découragement lui venaient; mais André était
persévérant: au lieu de se laisser accabler par les difficultés qui
se présentaient, il ne songea qu'à les combattre.
Tout à coup il se souvint d'avoir vu dans la chambre du garde
forestier une grande carte du département, pendue à la muraille:
c'était une de ces belles cartes dessinées par l'état-major de l'armée
française, et où se trouvent indiqués jusqu'aux plus petits chemins.
--Je vais toujours l'étudier, se dit André. A quoi me servirait
d'avoir été jusqu'à treize ans le meilleur élève de l'école de
Phalsbourg, si je ne parvenais à me reconnaître à l'aide d'une carte?
Allons! du courage! n'ai-je pas promis à mon père d'en avoir? Je dois
passer la frontière et je la passerai.
VII.--La carte tracée par André.--Comment il tire parti de ce qu'il a
appris à l'école.
Quand on apprend quelque chose, on ne sait jamais tout le profit
qu'on en pourra retirer un jour.
Le garde Fritz approuva la résolution et la fermeté d'André.--A la
bonne heure! dit-il. Quand on veut être un homme, il faut apprendre à
se tirer d'affaire soi-même. Voyons, mon jeune ami, décrochez-moi la
carte: si je ne puis marcher, du moins je puis parler. Vous avez si
bonne volonté et je connais si bien le pays, que je pourrai vous
expliquer votre chemin.
Alors tous deux, penchés sur la carte, étudièrent le pays.
Julien, de son côté, s'était assis sagement auprès d'eux, s'efforçant
de retenir ce qu'il pourrait. Le garde parlait, montrant du doigt les
routes, les sentiers, les raccourcis, faisant la description
minutieuse de tous les détails du chemin. André écoutait; puis il
essaya de répéter les explications; enfin il dessina lui-même tant
bien que mal sa route sur un papier, avec les différents accidents de
terrain qui lui serviraient comme de jalons pour s'y reconnaître.
«Ici, écrivait-il, une fontaine; là, un groupe de hêtres à travers les
sapins; plus loin, un torrent avec le gué pour le franchir, un roc à
pic que contourne le sentier, une tour en ruines.»
Enfin rien de ce qui pouvait aider le jeune voyageur ne fut
négligé.--Tout ira bien, lui disait Fritz, si vous ne vous hâtez pas
trop. Rappelez-vous que, quand on se trompe de chemin dans les bois ou
les montagnes, il faut revenir tranquillement sur ses pas, sans perdre
la tête et sans se précipiter: c'est le moyen de retrouver bientôt le
vrai sentier.
Quand la brune fut venue, André et Julien se remirent en route, après
avoir remercié de tout leur coeur le garde Fritz, qui de son lit
leur répétait en guise d'adieu:
«Courage, courage! avec du courage et du sang-froid on vient à bout de
tout.»
VIII.--Le sentier à travers la forêt.--Les enseignements du frère
aîné.--La grande Ourse et l'étoile polaire.
Le frère aîné doit instruire le plus jeune par son exemple et,
s'il le peut, par ses leçons.
A l'ouest, derrière les Vosges, le soleil venait de se coucher; la
campagne s'obscurcissait. Sur les hautes cimes de la montagne, au
loin, brillaient les dernières lueurs du crépuscule, et les noirs
sapins, agitant leurs bras au souffle du vent d'automne,
s'assombrissaient de plus en plus.
Les deux frères avançaient sur le sentier, se tenant par la main;
bientôt ils entrèrent au milieu des bois qui couvrent toute cette
contrée.
Julien marchait la tête penchée, d'un air sérieux, sans mot dire.--A
quoi songes-tu, mon Julien? demanda André.
--Je tâche de bien me rappeler tout ce que disait le garde, fit
l'enfant, car j'ai écouté le mieux que j'ai pu.
--Ne t'inquiète pas, Julien; je sais bien la route, et nous ne nous
égarerons pas.
--D'ailleurs, reprit l'enfant de sa voix douce et résignée, si l'on
s'égare, on reviendra tranquillement sur ses pas, sans avoir peur,
comme le garde a dit de le faire, n'est-ce pas, André?
--Oui, oui, Julien, mais nous allons tâcher de ne pas nous égarer.
--Pour cela, tu sais, André, il faut regarder les étoiles à chaque
carrefour; le garde l'a dit, je t'y ferai penser.
--Bravo, Julien, répondit André, je vois que tu n'as rien perdu de la
leçon du garde; si nous sommes deux à nous souvenir, la route se fera
plus facilement.
--Oui, dit l'enfant; mais je ne connais pas les étoiles par leur nom,
et je n'ai pas compris ce que c'est que le grand Chariot.
--Je te l'expliquerai quand nous nous arrêterons.
Tout en devisant ainsi à voix basse, les deux frères avançaient et la
nuit se faisait plus noire.
André avait tant étudié le pays toute la journée, qu'il lui semblait
le reconnaître comme s'il y avait déjà passé. Malgré cela, il ne
pouvait se défendre d'une certaine émotion: c'était la première fois
qu'il suivait ainsi les sentiers de la montagne, et cela dans
l'obscurité du soir. Toutefois c'était un courageux enfant, et qui
n'oubliait jamais sa tâche de frère aîné: songeant que le petit Julien
devait être plus ému que lui encore en face des grands bois sombres,
André s'efforçait de surmonter les impressions de son âge, afin
d'enhardir son jeune frère par son exemple et d'accomplir
courageusement avec lui son devoir.
A un carrefour ils s'arrêtèrent. André regarda le ciel derrière lui.
--Vois, dit-il à son frère, ces sept étoiles brillantes, dont quatre
sont en carré comme les quatre roues d'un char, et trois autres par
devant, comme le cocher et les chevaux: c'est ce qu'on appelle le
grand Chariot ou encore la grande Ourse; non loin se trouve une étoile
assez brillante aussi, et qu'on voit toujours immobile exactement au
nord: on l'appelle pour cela l'étoile polaire. Grâce à cette étoile,
on peut toujours reconnaître sa route dans la nuit. La vois-tu bien?
Elle est juste derrière nous: cela prouve que nous sommes dans notre
chemin; nous marchons vers le sud, c'est-à-dire vers la France.
[Illustration: L'ÉTOILE POLAIRE ET LA GRANDE OURSE.--Il est utile
d'apprendre à connaître dans le ciel les étoiles qui forment la
constellation du _grand Chariot_ ou _grande Ourse_. Près d'elles
on aperçoit l'étoile polaire, qui marque exactement le nord et
indique la nuit les points cardinaux.]
André, qui ne négligeait point les occasions d'instruire son frère en
causant, lui enseigna aussi vers quel point la lune se lèverait
bientôt, et à la pensée qu'elle allait éclairer leur route, les
enfants se réjouirent de tout leur coeur.
IX.--Le nuage sur la montagne.--Inquiétude des deux enfants.
Le courage ne consiste pas à ne point être ému en face d'un
danger, mais à surmonter son émotion: c'est pour cela qu'un
enfant peut être aussi courageux qu'un homme.
Après un petit temps de repos ils se remirent en route. Mais tout à
coup l'obscurité augmenta. Julien effrayé se serra plus près de son
grand frère.
Bientôt les étoiles qui les avaient guidés jusqu'alors disparurent. Un
nuage s'était formé au sommet de la montagne, et, grossissant peu à
peu, il l'avait enveloppée tout entière. Les enfants eux-mêmes se
trouvèrent bientôt au milieu de ce nuage. Entourés de toutes parts
d'un brouillard épais, ils ne voyaient plus devant eux.
Ils s'arrêtèrent, bien inquiets; mais tous deux, pour ne pas
s'affliger l'un l'autre, n'osèrent se le dire.
[Illustration: LE NUAGE SUR LA MONTAGNE.--Les nuages sont formés
de la vapeur d'eau qui s'échappe de la mer, des fleuves et de la
terre: ils ne sont pas toujours très élevés en l'air; fréquemment
ils se traînent sur les montagnes et on les voit flotter sur leurs
flancs. Les voyageurs qui gravissent une montagne entrent souvent
dans les nuages; ils se trouvent alors au milieu d'un épais
brouillard et courent le danger de se perdre.]
--Donne-moi ton paquet, dit André à Julien; je le joindrai au mien;
ton bâton sera libre, il me servira à tâter la route comme font les
aveugles, afin que nous ne nous heurtions pas aux racines ou aux
pierres. J'irai devant; tu tiendras ma blouse, car mes deux mains vont
être embarrassées; mais je t'avertirai, je te guiderai de mon mieux.
N'aie pas peur, mon Julien. Tu ne vas plus avoir rien à porter, tu
pourras marcher facilement.
--Oui, dit l'enfant d'une voix tremblante qu'il s'efforçait de rendre
calme.
Ils se remirent en marche, lentement, avec précaution. Malgré cela,
André à un moment se heurta contre une de ces grosses pierres qui
couvrent les chemins de montagne; il tomba, et faillit rouler du haut
des rochers, entraînant avec lui le petit Julien.
Les deux enfants comprirent alors le danger qu'ils couraient.
--Asseyons-nous, dit André tout ému, en attirant Julien près de lui.
--André, s'écria Julien, nous avons des allumettes et un bout de
bougie. Le garde a dit de ne les allumer que dans un grand besoin;
crois-tu qu'il serait dangereux de les allumer maintenant?
--Non, mon Julien; la brume est si épaisse que notre lumière ne risque
pas d'être aperçue et d'attirer l'attention des soldats allemands qui
gardent la frontière.
André, en achevant ces mots, alluma sa petite bougie, et Julien fut
bien étonné de voir quelle faible et tremblante lueur elle répandait
au milieu de l'épais brouillard. Pourtant on se remit en marche
aussitôt, car il fallait être en France avant le lever du soleil.
Julien, qui n'était plus embarrassé de son paquet, prit la bougie
d'une main, et la protégeant de l'autre contre le vent, il avança, non
sans trébucher souvent sur le chemin pierreux.
Ce qu'André craignait surtout, c'était de s'être égaré au milieu de la
brume. Au bout de quelques instants il prit le papier sur lequel il
avait marqué le plan de sa route, et, suivant du regard la ligne qui
devait lui indiquer son chemin, il se demanda: «Est-ce bien cette
ligne que je suis?»
Puis il dit à Julien:--Si nous avons marché sans nous tromper, nous
devons être assez près d'une vieille tour en ruines; mais je ne la
vois point. Toi qui as d'excellents yeux, regarde toi-même, Julien.
Julien regarda, mais il ne vit rien non plus.
Ils reprirent leur marche, cherchant avec anxiété à percer du regard
les ténèbres. Mais ils n'apercevaient toujours point la vieille tour.
De plus la bougie touchait à sa fin; elle s'éteignit. Les deux enfants
n'avaient plus qu'un parti à prendre: s'arrêter, attendre.
X.--La halte sous le sapin.--La prière avant le sommeil.--André
reprend courage.
Enfants, la vie entière pourrait être comparée à un voyage où
l'on rencontre sans cesse des difficultés nouvelles.
André s'approcha d'un grand sapin dont les branches s'étendaient en
parasol et pouvaient leur servir d'abri contre la rosée nocturne.
--Viens, dit-il à son jeune frère, viens près de moi: nous serons bien
là pour attendre.
Julien s'approcha, silencieux; André s'aperçut que, sous l'humidité
glaciale du brouillard, l'enfant frissonnait; ses petites mains
étaient tout engourdies par le froid.
[Illustration: LE SAPIN DES VOSGES.--Les Vosges sont presque
entièrement recouvertes de vastes forêts de pins et de sapins qui
atteignent jusqu'à 40 et 50 mètres de hauteur. Ces arbres
fournissent un bois excellent pour la charpente des maisons et les
mâts des navires.]
--Pauvre petit, murmura André, assieds-toi sur mes genoux: je vais te
couvrir avec les vêtements renfermés dans notre paquet de voyage; cela
te réchauffera, et si tu peux dormir en attendant que le brouillard se
lève, tu reprendras des forces pour la longue route qu'il nous reste à
faire.
L'enfant était si las qu'il ne fit aucune objection. Il passa un de
ses bras autour du cou de son frère, et déjà ses yeux fatigués se
fermaient lorsqu'il lui revint une pensée.
--André, dit-il, puisque je vais dormir, je vais faire ma prière du
soir.
--Oui, mon Julien, nous la dirons ensemble.
Et les deux orphelins, perdus au milieu de cette grande et triste
solitude de la montagne, élevèrent dans une même prière leurs jeunes
coeurs vers le ciel.
Peu de temps après, Julien s'était endormi. Sa petite tête reposait
confiante sur l'épaule d'André; le frère aîné, de son mieux,
protégeait l'enfant contre la fraîcheur de la nuit, et il écoutait sa
respiration tranquille: ce bruit léger troublait seul le silence qui
les enveloppait.
André, malgré lui, sentit une grande tristesse lui monter au
coeur.--Réussirons-nous jamais à arriver en France? se disait-il.
Quelquefois les brouillards dans la montagne durent plusieurs jours.
Qu'allons-nous devenir si celui-ci tarde à se dissiper?
Une fatigue extrême s'était emparée de lui. La bise glaciale, qui
faisait frissonner les pins, le faisait lui aussi trembler sur le sol
où il était assis. Parfois le vent soulevait autour de lui les
feuilles tombées à terre: inquiet, André dressait la tête, craignant
que ce ne fût le bruit de pas ennemis et que quelqu'un tout à coup ne
se dressât en face de lui pour lui dire en langue allemande:--Que
faites-vous ici? Qui êtes-vous? Où allez-vous?
Ainsi le découragement l'envahissait. Mais alors un cher souvenir
s'éleva en son coeur et vint à son aide. Il se rappela le regard
profond de son père mourant, lorsqu'il avait placé la main de Julien
dans la sienne pour le lui confier; il crut entendre encore ce mot
plus faible qu'un souffle passer sur les lèvres paternelles: France.
Et lui aussi le redit tout bas ce mot: France! patrie!... Et il se
sentit honteux de son découragement.
--Enfant que je suis, s'écria-t-il, est-ce que la vie n'est pas faite
tout entière d'obstacles à vaincre? Comment donc enseignerai-je à mon
petit Julien à devenir courageux, si moi-même je ne sais pas me
conduire en homme?
Réconforté par ce souvenir plus puissant que tous les obstacles,
priant l'âme de son père de leur venir en aide dans ce voyage vers la
patrie perdue, il sut mettre à attendre le même courage qu'il avait
mis à agir.
XI.--Le brouillard se dissipe.--Arrivée d'André et de Julien sur la
terre française.
Quand on a été séparé de sa patrie, on comprend mieux encore
combien elle vous est chère.
Peu à peu la douce tranquillité du sommeil de Julien sembla gagner
André, lui aussi. Dans l'immobilité qu'il gardait pour ne pas éveiller
l'enfant, il sentit ses yeux s'appesantir par la fatigue. Il eut beau
lutter avec fermeté contre le sommeil, malgré lui ses paupières se
fermèrent à demi.
Après un temps assez long, comme il était à moitié plongé dans une
sorte de rêve, il lui sembla, à travers ses paupières demi-closes,
apercevoir une faible clarté. Il tressaillit, secouant par un dernier
effort le sommeil qui l'envahissait, il ouvrit les yeux tout grands.
Le brouillard était encore autour de lui, mais il était devenu à demi
lumineux. De pâles rayons pénétraient à travers la brume: la lune
venait de se lever.
Bientôt la brume elle-même devint moins épaisse, elle se dissipa comme
un mauvais rêve. A travers chacune des branches du vieux sapin, les
étoiles brillantes se montrèrent dans toute leur splendeur, et à peu
de distance la vieille tour qu'André avait tant cherchée se dressa
devant lui inondée de lumière.
Le coeur d'André battit de joie. Il serra son jeune frère dans ses
bras.
--Réveille-toi, mon Julien, s'écria-t-il; regarde! le brouillard et
l'obscurité sont dissipés; nous allons pouvoir enfin repartir.
Julien ouvrit les yeux; en voyant ce ciel lumineux, il se mit à
sourire naïvement, et frappant ses petites mains l'une contre l'autre,
il sauta de plaisir.
--Que Dieu est bon! dit-il, et que la montagne est belle à présent que
la voilà toute éclairée par ces jolis rayons de lune!... Ah! voici la
vieille tour; André, nous n'avons pas perdu la bonne route, partons
vite.
Aussitôt on refit les paquets de voyage. Cette gaie lumière avait fait
oublier les fatigues précédentes. Les deux enfants reprirent
allègrement leur bâton; tout en marchant, on mangea une petite croûte
de pain, et on se rafraîchit en partageant une pomme que la mère
Étienne avait mise dans la poche de Julien.
Les enfants continuèrent à marcher courageusement tout le reste de la
nuit, et aussi vite qu'ils pouvaient. Le ciel était si lumineux que la
route était devenue facile à reconnaître. Leur seule préoccupation
était à présent d'échapper aux surveillants de la frontière, jusqu'à
ce qu'on eût franchi le col de la montagne qui sépare en cet endroit
la France des pays devenus allemands. Les jeunes voyageurs
s'avançaient avec attention, sans bruit, passant comme des ombres à
travers ce pays boisé.
[Illustration: COL DES VOSGES.--Un col est un passage étroit entre
deux montagnes. Quand on arrive en haut d'un col, on aperçoit
derrière soi le versant de la montagne qu'on vient de gravir, et
devant soi celui qu'on va redescendre.]
Ce fut vers le matin qu'ils atteignirent enfin le col.
Alors, se trouvant sur l'autre versant de la montagne, les deux
enfants virent tout à coup s'étendre à leurs pieds les campagnes
françaises, éclairées par les premières lueurs de l'aurore. C'était là
ce pays aimé vers lequel ils s'étaient dirigés au prix de tant
d'efforts.
Le coeur ému, songeant qu'ils étaient enfin sur le sol de la France
et que le voeu de leur père était accompli, ils s'agenouillèrent
pieusement sur cette terre de la patrie qu'ils venaient de conquérir
par leur courage et leur volonté persévérante; ils élevèrent leur âme
vers le ciel, et tout bas remerciant Dieu, ils murmurèrent:
--France aimée, nous sommes tes fils, et nous voulons toute notre vie
rester dignes de toi!
Lorsque le soleil parut, empourprant les cimes des Vosges, ils étaient
déjà loin de la frontière, hors de tout danger; et se tenant toujours
par la main ils marchaient joyeusement sur une route française,
marquant le pas comme de jeunes conscrits.
XII.--L'ordre dans les vêtements et la propreté.--L'hospitalité de la
fermière lorraine.
Voulez-vous qu'au premier coup d'oeil on pense du bien de vous?
Soyez propres et décents, les plus pauvres peuvent toujours
l'être.
Après plusieurs temps de repos suivis de marches courageuses, les deux
enfants aperçurent enfin vers midi la petite pointe du clocher de
Celles. Fritz leur avait laissé un mot de recommandation pour la veuve
d'un cultivateur de ce village, et ils se réjouissaient d'arriver.
Mais, avant de se présenter au village, André se souvint des conseils
que Mme Étienne leur avait donnés.
«Mes enfants, leur avait-elle dit, partout où vous allez passer,
personne ne vous connaîtra; ayez donc bien soin de vous tenir propres
et décents, afin qu'on ne puisse vous prendre pour des mendiants ou
des vagabonds. Si pauvre que l'on soit, on peut toujours être propre.
L'eau ne manque pas en France, et rien n'excuse la malpropreté.»
--Julien, dit André à son frère, n'oublions pas les conseils de la
bonne mère Étienne; mettons-nous bien propres avant de nous présenter
chez les amis du garde.
--Oui, dit l'enfant, courons au bord de cette jolie rivière qui coule
près de la route; nous nous laverons le visage et les mains.
--Ensuite, répondit André, je brosserai tes habits avec mon mouchoir,
nous rangerons bien nos cheveux, nous frotterons nos souliers avec de
l'herbe pour les nettoyer, et comme cela nous n'aurons pas l'air de
deux vagabonds.
Aussitôt dit, aussitôt fait. En un clin d'oeil ils eurent réparé le
désordre causé par une nuit et une demi-journée de voyage dans les
bois à travers la montagne.
Lorsqu'ils eurent fini leur toilette, André jeta un dernier coup
d'oeil sur son jeune frère, et il fut tout fier de voir la bonne
mine de Julien, son air bien élevé et raisonnable.
Tous les deux alors se présentèrent dans le village et cherchèrent la
maison de la veuve dont ils avaient l'adresse. On leur indiqua une
ferme située à l'extrémité du village. En entrant dans la cour, ils
virent un grand troupeau de belles oies lorraines, qui se réveillèrent
en sursaut au bruit de leurs pas et les saluèrent de leurs cris. Ils
s'avancèrent vers la porte de la maison, suivis du troupeau et
accompagnés d'un bruyant tapage.
La fermière vint sur le pas de sa porte et regarda les enfants qui
s'approchaient d'elle, chapeau à la main.
Dès le premier coup d'oeil la ménagère, femme d'ordre et de soin,
fut bien prévenue en faveur des enfants qu'elle voyait si propres et
si soigneux de leur personne. Aussi, lorsqu'elle eut lu le billet de
Fritz, elle fut tout à fait gagnée à leur cause.
[Illustration: OIES DE LORRAINE.--C'est une des races les plus
répandues dans le nord et l'est de la France. Elles sont petites,
mais robustes. Les oies de la plus haute taille se trouvent dans
le Languedoc. Les oies aiment la propreté. Si elles ont de l'eau
pour se baigner et une litière fréquemment renouvelée, elles
rapportent davantage et dédommagent la fermière des soins qu'on
leur donne.]
«Quoi! pensa-t-elle, ces enfants ont fait seuls et la nuit une route
si longue dans la montagne! Voilà de jeunes coeurs bien courageux et
dignes qu'on leur vienne en aide.»
Elle les accueillit aussitôt avec empressement, et comme on se mettait
à table, elle les plaça auprès d'elle.