CHAPITRE LI.

Almagre, avec de nouvelles forces, venait de Panama au secours de

Pizarre. En débarquant[164], il avait appris le désastre des Indiens, et

tels qu'on voit les restes d'une meute affamée, au son du cor qui leur

annonce que le cerf est aux abois, oublier la fatigue et redoubler leur

course, haletants de joie et d'ardeur; tels, pour avoir part à la proie,

Almagre et ses compagnons s'avançaient vers Cassamalca. Sur sa route, il

rencontre ce fourbe fanatique, Valverde, qu'une sûre escorte remmenait

au port de Rimac. L'état où il le voyait réduit excita sa compassion; et

il lui demanda quel crime avait pu causer sa disgrâce. «Le zèle qui fait

les martyrs,» répondit le perfide avec cet air simple et tranquille qui

annonce la paix du coeur. Il ajouta que si Almagre voulait l'entendre,

il le prenait pour juge, bien sûr d'être innocent et même louable à ses

yeux.

[164] A _Puerto viejo_. Vieux port.

Impatient d'en tirer des lumières utiles à ses intérêts, Almagre

demanda, et il obtint sans peine qu'on permît à ce malheureux de lui

parler un moment sans témoins; et tandis que l'escorte et la nouvelle

troupe se livraient à la joie de se trouver ensemble dans un pays dont

la conquête les enrichirait à jamais, Valverde, assis auprès d'Almagre,

sous l'ombrage d'un vieux cyprès, lui communiquait en ces mots le poison

des furies dont lui-même il était rempli.

«Fidèle et généreux ami du plus ambitieux des hommes, ses succès, et sa

gloire, et son élévation, et l'autorité qu'il exerce, et la faveur dont

il jouit, il vous doit tout: votre fortune s'est épuisée à lui armer des

flottes; votre courage a soutenu, a relevé le sien, que lassaient les

obstacles et que rebutait le malheur. Nous vous avons vu, à travers les

tempêtes et les écueils, passer, repasser sans relâche du port de Panama

sur ces bords dangereux, où, sans vous, il allait périr; et par des

secours imprévus, nous rendre à tous la vie et l'espérance. Sans vous,

il n'eût été célèbre que par une imprudence aveugle, ou plutôt il serait

encore dans sa première obscurité. Vous allez voir quelle reconnaissance

il réserve à tant de bienfaits. Il a été à la cour d'Espagne; il a

obtenu de l'empereur les grâces les plus signalées, les honneurs les

plus éclatants; mais pour qui? pour lui seul. Avez-vous vu ses titres? y

êtes-vous seulement nommé? A-t-il pensé à demander son ami, son associé,

le créateur de sa fortune, au moins pour commander sous lui? Ce n'est

pas oubli: non, Pizarre ne vous a point oublié, il vous craint. Il veut

régner; et un lieutenant tel que vous eût gêné son ambition, et

peut-être obscurci sa gloire. Apprenez ce qu'il a grand soin de dérober

à tous les yeux, mais ce que j'ai su découvrir. L'étendue de sa

puissance, dans ces climats, n'est pas sans bornes; et ses titres ne lui

accordent que la moitié de cet empire, coupé en deux par l'équateur. La

ville impériale, la superbe Cusco, est au-delà de ses limites; et le

premier qui oserait lui en disputer la conquête, y aurait autant de

droits que lui. Pizarre l'a prévu; et sur le vain prétexte de la rançon

d'un roi son allié, qu'il feint de tenir prisonnier dans les murs de

Cassamalca, il fait enlever de Cusco tous les trésors qu'elle renferme.

Allez, Almagre, allez le trouver; mais sur-tout gardez-vous de lui

rappeler ni vos bienfaits, ni ses promesses; gardez-vous de prétendre au

partage de l'or qu'il fait accumuler: c'est la rançon d'un Indien que,

sans vous, on a fait captif: vous n'avez point droit au partage; et

Pizarre l'a déclaré.»

A ces mots, l'orgueil et l'envie s'allumèrent dans le coeur d' Almagre.

Mais il feignit de douter encore que son ami pût être ingrat. «Comment

ne trahirait-il pas l'amitié, la reconnaissance? reprit le fourbe; il

trahit bien son roi, sa patrie, et son Dieu.» Alors il répéta toutes les

calomnies dont il avait chargé le héros castillan. «Et savez-vous,

ajouta-t-il, quel est ce roi, l'ami, l'allié de Pizarre? Un usurpateur,

un perfide qui a fait égorger sans pitié toute la race des Incas, qui

s'est baigné dans le sang des peuples de Cusco, a chassé son frère du

trône, l'a fait charger de chaînes, et le tient enfermé dans la plus

étroite prison. C'est là ce que nous ont appris les Indiens de ces

vallées, qui, sous le joug d'Ataliba, pleurent le malheur de leur

roi.--Et où est la prison de ce roi? lui demanda l'ambitieux

Almagre.--Elle est, répond Valverde, dans le fort de Cannare, ville

située sur la route de Quito à Cassamalca.--Allez, c'est assez, dit

Almagre: rendez-vous au port de Rimac. Vous n'en partirez point, sans y

avoir reçu des marques de reconnaissance d'un homme qui hait les

ingrats, et qui ne le sera jamais.»

Almagre, qui, dès ce moment, devint le plus mortel ennemi de Pizarre,

vit que la délivrance de l'Inca de Cusco était pour lui un moyen sûr et

prompt de se faire un parti puissant, et d'enlever à son rival la plus

belle moitié de sa conquête. Il prit sa route vers Cannare, où la

nouvelle du massacre des Indiens avait répandu la terreur. Il voit les

peuples, à son approche, s'enfuir épouvantés; il attaque le fort, et

menace de ravager, d'exterminer tout sans pitié, si l'on refuse, à

l'instant même, de lui livrer l'Inca, roi de Cusco, qu'il prend, dit-il,

sous sa défense.

Quoique réduit au désespoir, l'intrépide Corambé répond avec fierté,

qu'Ataliba respire encore, et qu'il n'obéira qu'à lui.

Alors on fit tonner l'artillerie, et les portes de la citadelle

commencèrent à s'ébranler. A ce bruit, à l'effroi qu'il répand dans les

murs, le farouche Huascar s'écrie, transporté de joie et de rage: «Les

voilà, mes vengeurs! Qu'il meure, au prix de ma couronne, qu'il meure,

le perfide, le sanguinaire Ataliba.» Corambé l'entendit; et rendu

furieux par l'excès du malheur: «Toi, qui préfères, lui dit-il,

l'oppression de ces brigands à l'amitié de ton frère, et la ruine de ton

pays à la paix qui l'aurait sauvé, cruel, tu ne jouiras point de ton

implacable vengeance.» A ces mots, de la hache dont il était armé, il

lui porta le coup mortel.

A peine il eut frappé, que, voyant Huascar se débattre à ses pieds et se

rouler dans une sanglante poussière, il s'effraya du crime qu'il venait

de commettre. Éperdu, égaré, il s'éloigne, il commande à ses Indiens de

le suivre, et se jette en désespéré dans le bataillon ennemi. Il fut

bientôt percé de coups; mais, en cherchant la mort, il s'ouvrit un

passage; et le plus grand nombre des siens put s'échapper. Quelques-uns

furent pris vivants.

Almagre, impatient d'enlever Huascar, se jeta dans le fort; il y trouva

ce roi massacré, baigné dans son sang, luttant contre une mort cruelle,

et qui, par des rugissements de douleur et de rage, lui demandait

vengeance. Il le vit expirer; il en fut outré de douleur; et perdant

l'espérance de diviser l'empire, il résolut dès ce moment, d'ôter à son

rival l'appui d'Ataliba, l'appui d'un roi qui, dans les fers, commandait

encore à ses peuples. Il fit donc enlever et porter à sa suite le corps

de l'Inca de Cusco, et se rendit à Cassamalca.

Pizarre le reçut avec l'empressement de l'amitié reconnaissante. Mais à

ce mouvement de joie succède un mouvement d'horreur, lorsqu'au milieu

des Castillans, aux yeux d'Ataliba lui-même, Almagre fait lever le voile

qui couvre le corps d'Huascar. «Le reconnais-tu?» lui dit-il du ton d'un

juge menaçant. Ataliba regarde; il frémit, il recule épouvanté; et

jetant un cri de douleur: «O mon frère! dit-il, le glaive impitoyable

n'a donc rien épargné! ils massacrent les rois!» A ces mots, soit

tendresse, soit retour sur lui-même et pressentiment de son sort, il ne

peut retenir ses larmes; les sanglots lui étouffent la voix. «Tu le

pleures, lui dit Almagre, après l'avoir assassiné!--Moi!--Toi-même,

perfide, et par la main d'un traître, qui, poursuivi par les remords,

est venu tomber sous nos coups. Pizarre, ajouta-t-il, vous l'avez

oublié, ce roi, dont les sujets fidèles étaient venus jusqu'à Tumbès

vous implorer; et cependant son ennemi, le meurtrier de sa famille et de

ses peuples, du fond de sa prison, l'a fait assassiner. J'ai su le

danger qu'il courait, et j'ai volé à sa défense. Je n'ai fait que hâter

sa perte; et le barbare Ataliba n'a été que trop bien servi.»

«O céleste justice! s'écrie Ataliba, révolté de se voir chargé d'un

parricide. Moi! l'assassin d'un frère! Ah! cruels! c'est à vous que sont

réservés ces grands crimes. C'est pour vous que rien n'est sacré. Il ne

vous manquait plus que ce dernier trait de noirceur. Vous m'avez

lâchement trompé; vous m'avez attiré dans un piége effroyable; vous avez

violé la bonne foi, la paix, l'hospitalité, l'amitié, tout ce qu'il y a

de plus saint, même parmi les plus cruels des hommes; vous avez égorgé

mes peuples; vous m'avez chargé de liens; vous avez mis à prix ma

liberté, mes jours: n'en est-ce point assez? Ni les pleurs, ni le sang,

ni l'or, rien n'assouvit donc votre rage! Pour me porter un coup plus

cruel que la mort, vous m'accusez d'un parricide! Eh, grand Dieu! que

vous ai-je fait, que du bien, dans le moment même que vous nous

accabliez de maux? Que me demandez-vous encore? Est-ce mon sang que vous

voulez? Il est à vous. Trempez-y vos mains, j'y consens; mais

qu'avez-vous besoin de me trouver coupable? Je suis faible, je suis

enchaîné, sans défense, abandonné du monde entier; nous n'avons que le

ciel pour juge, et le ciel me laisse accabler. Frappez. Vous n'avez ni

témoins ni vengeurs à craindre. Frappez. Terminez mes malheurs; mais

épargnez mon innocence. Percez ce coeur, sans l'outrager.»

Ces mots, entrecoupés de larmes, avaient ému les Castillans, lorsque

Almagre fit avancer les Indiens qu'on avait pris, et qui attestaient le

parricide. Ces malheureux tremblaient; ils gardaient le silence; ils ne

savaient s'ils devaient dire ou taire ce qu'ils avaient vu: mais, forcés

par leur roi lui-même de parler sans déguisement, ils avouèrent que leur

chef, le lieutenant d'Ataliba et le gardien d'Huascar, se voyant pressé

de le rendre, l'avait tué de sa main. Il n'en fallut pas davantage; et

la calomnie, appuyée des apparences d'un complot, fit croire ce qu'elle

voulut. Intimidés par les menaces, ces mêmes Indiens laissèrent échapper

quelques mots que l'on expliqua dans le sens le plus odieux; et d'un

soupçon d'intelligence entre les Indiens de Cannare et leur roi, on fit

une preuve formelle de la plus noire trahison. Ataliba fut convaincu,

dans l'esprit de la multitude, d'avoir conspiré sourdement contre les

Castillans eux-mêmes; et cent voix s'élevèrent pour demander sa mort.

Pizarre, qui voyait, à travers ces nuages, l'innocence d'Ataliba, eut

encore, avec ses amis, le courage de le défendre; mais la haine et

l'envie en prirent avantage pour réveiller dans les esprits les soupçons

que Valverde avait déja fait naître; et dans ce zèle généreux, on crut

voir l'intérêt se déceler lui-même, et l'ambition se trahir.

A la tête des factieux était Alfonce de Requelme[165], fanatique sombre

et farouche, de meilleure foi que Valverde, mais non moins violent que

lui. Almagre, plus dissimulé, ne se déclarait pas de même. Il gémissait

avec Pizarre du trouble qu'il avait causé, et se reprochait, disait-il,

une imprudence malheureuse. Mais Pizarre, à travers sa dissimulation,

s'aperçut trop bien que le fourbe triomphait au fond de son coeur.

[165] Trésorier pour l'empereur.

Cependant le trouble, en croissant, allait allumer la discorde. Ataliba

lui-même en excitait les feux par la fierté de sa défense et l'amertume

des reproches dont il accablait ses tyrans. Cruellement blessé, son

coeur avait repris le ressort que donne au courage l'injure portée à

l'excès. Il n'écoutait plus ses amis, qui l'exhortaient à la patience.

«Ah! j'ai trop souffert, disait-il; et pourquoi dissimulerais-je? Si la

douceur pouvait toucher ces coeurs farouches, ne seraient-ils pas

amollis? Pizarre, ils veulent que je meure, ils veulent perdre ton ami:

je le vois. Mais il est indigne de la vertu calomniée de baisser un

front suppliant.»

Trop faible, au milieu d'une troupe de factieux déterminés, pour imposer

par la menace, Pizarre se faisait violence à lui-même; et semblable au

pilote surpris par la tempête dans un détroit semé d'écueils, tantôt

cédant, tantôt résistant à l'orage, il évitait de se briser. La hauteur

ferme et courageuse d' Ataliba, et plus encore l'imprudente chaleur dont

le jeune Fernand embrassait la défense de ce malheureux prince, ne

faisaient qu'aigrir les esprits. Pizarre commença par éloigner Fernand.

Ce fut lui qu'il choisit pour aller en Espagne porter la rançon de

l'Inca. Le partage en fut annoncé; et il fallut savoir si la troupe

d'Almagre serait admise à ce partage. Pizarre le propose. Une rumeur

s'élève; et on déclare hautement que, n'ayant pas contribué à la

conquête, il n'est pas juste qu'elle en vienne usurper les fruits.

Almagre vit qu'il allait perdre ses nouveaux partisans, s'il disputait

la proie. «Dissimulons, dit-il aux siens; car c'est un piége qu'on nous

tend.» Aussitôt il prit la parole, et dit qu'ils venaient partager des

travaux, non pas des dépouilles, et que dans un pays immense où germait

l'or, l'or ne méritait pas de diviser des hommes que l'estime,

l'honneur, le devoir, unissaient. Le perfide, avec ce langage, eut l'art

de tout pacifier. Il s'attacha de plus en plus, par sa modération

feinte, un parti nombreux et puissant; et Pizarre, perdant l'espoir de

l'affaiblir, chercha, mais inutilement, à le gagner par des

largesses[166]. Il fit peser l'or et l'argent qu'on avait entassés, il

les distribua; son armée en fut enrichie. La part[167] qu'il avait

réservée à l'empereur, fut envoyée au port où Fernand devait

s'embarquer; et Fernand, pressé de s'y rendre, vint, la tristesse dans

l'ame, prendre congé d'Ataliba.

[166] Zarate assure que Pizarre fit donner à chacun des Espagnols qui

accompagnaient Almagre, mille _pesos_ d'or, ou vingt marcs. Benzoni

dit _cinq cents ducats aux uns, et à d'autres mille_. _A tal cinque

cento, e a tal mille ducati._

[167] Le quint.

Il avait conçu pour l'Inca cette amitié noble et tendre que la vertu

dans le malheur inspire aux ames généreuses: doux appui que le ciel

ménage quelquefois à l'homme juste qu'on opprime, pour l'aider à porter

le poids de l'accablante adversité. «Je viens te dire adieu; l'on

m'envoie en Espagne: mon devoir m'éloigne de toi, lui dit-il; mais

j'emporte avec moi l'espérance de te servir, de te revoir, libre,

justifié, rétabli sur le trône, et d'y embrasser un héros que j'ai

respecté dans les fers.--Ah! généreux ami! lui dit Ataliba en

l'enveloppant dans ses chaînes et en le serrant dans ses bras, vous me

quittez! je suis perdu.--Eh quoi! lui dit Fernand, mes frères, nos

amis!--Ils n'auront pas votre courage; et Pizarre, pour me sauver, ne

s'exposera pas à se perdre avec moi. Voyez, ajouta-t-il, cet homme

arrogant et superbe, qui paraît engraissé de sang (c'était Alfonce de

Requelme), et cet autre qui d'un oeil morne nous observe (c'était

Almagre); ils n'attendent que votre absence pour me faire périr. Nous ne

nous verrons plus. Adieu, pour la dernière fois.»

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 61 / 75 题