Les Espagnols, fatigués de meurtre, et chargés des dépouilles qu'ils
avaient enlevées du camp des Indiens, s'étaient presque tous rassemblés
dans les murs de Cassamalca. Les uns, c'était le petit nombre, retirés
en silence, honteux et consternés, se reprochaient le sang qu'ils
venaient de répandre. D'abord, pour éviter la honte d'abandonner leurs
compagnons, ils avaient cédé à l'exemple; mais l'honneur satisfait les
avait livrés au remords. Les autres, fiers et glorieux,
s'applaudissaient d'avoir vengé la foi, et, par un exemple terrible,
épouvanté ces nations. Ce fut à ceux-ci que Valverde alla se plaindre de
Pizarre avec la violence d'un séditieux forcené.
«Castillans, leur dit-il, vous venez de venger votre religion, qu'avait
outragée un barbare. Armez-vous de constance; car ce zèle héroïque est
mis au nombre des forfaits. Pizarre vous regarde comme des assassins
dignes du dernier supplice; et s'il en avait le pouvoir, comme il en a
la volonté, il vous y ferait traîner tous. En se saisissant de ce roi,
qu'il fait garder dans ce palais, il n'a fait que vous le soustraire; il
n'a voulu que le sauver. C'était par lui qu'il espérait se rendre
indépendant et absolu. Le traître Alonzo, leur agent mutuel, ménageait
cette intelligence, et avait tramé ce complot. Vous n'avez pas entendu
Pizarre parler à ce sauvage; vous en auriez frémi. Charles paraissait
suppliant devant Ataliba. Au lieu d'une conquête, c'était une alliance,
un commerce au lieu d'un tribut, qu'il sollicitait humblement. Et la
religion!... C'est là ce qui vous aurait révoltés. Pizarre en a parlé
comme font les impies. Il n'osait exposer la foi; il rougissait de nos
mystères; lui-même, aux yeux des infidèles, il n'osait paraître
chrétien. Indigné, j'ai pris la parole; j'ai élevé ma voix; j'ai dit ce
qu'un chrétien ne peut ni déguiser ni taire. Vous avez vu par quel
outrage Ataliba m'a répondu. Et c'est là ce que son ami, son allié, son
protecteur vous reproche d'avoir puni. Pour moi, je lui suis odieux; et
je me console de l'être. J'ai vu fouler aux pieds le dépôt sacré de la
foi, et je vous ai crié vengeance: voilà mon crime. Il eût fallu
dissimuler le sacrilége, applaudir au blasphème, et trahir la religion
en faveur de l'impiété; je ne l'ai pas fait, et j'attends sans me
plaindre les humiliations, les opprobres, l'exil, peut-être le
martyre!...» A peine il achevait, cent voix s'élèvent et répondent qu'il
sera protégé, défendu, révéré comme le vengeur de la foi.
Ce soulèvement des esprits s'accrut encore à l'arrivée de Pizarre.
Rangés sur son passage, ses soldats ne lui marquent ni crainte, ni
confusion; ils le regardent d'un oeil fixe, prêts à se révolter s'il lui
échappe un mot de colère et d'emportement. Plus loin, Valverde,
environné de séditieux fanatiques, lui montre encore plus d'assurance,
et d'un front où l'audace est peinte, soutient ses regards menaçants.
Pizarre traverse la foule en gardant un morne silence. Il demande où est
Ataliba. On le conduit à sa prison; et là, autour de ce malheureux
prince, il voit un petit nombre de ses Castillans, qui, les yeux fixés à
la terre, ressemblent moins à des vainqueurs qu'à des criminels
condamnés.
Ataliba, dans son malheur, gardait encore assez de fermeté pour n'avoir
pas daigné se plaindre. Mais lorsqu'il voit entrer Pizarre, il se
renverse, et détournant les yeux avec horreur, il le repousse, et se
refuse à ses embrassements. «Tu me crois perfide et parjure, lui dit
Pizarre; mais regarde, regarde cette main déchirée et sanglante, qui t'a
sauvé le coup mortel. Est-ce la main d'un ennemi? Je t'ai enlevé de ce
trône, où vingt glaives t'allaient percer; je t'ai pris pour te dérober
à des furieux que je n'avais pu désarmer, que je n'aurais pu retenir.
Demande à ces guerriers si, durant ce massacre horrible, je n'ai pas
fait, pour l'arrêter, les plus incroyables efforts. Que veux-tu? que
peut un seul homme? On m'a désobéi; on fera plus encore: tout me
l'annonce, et je m'y attends. Mais jusques-là, sois sûr, malheureux
prince, que je protégerai tes jours, même aux dépens des miens.»
A ces mots, l'Inca le regarde avec des yeux où la colère fait place à
l'attendrissement; et il laisse échapper des larmes. «En te voyant, je
t'ai aimé, lui dit-il; et mon ame, asservie à la tienne, t'a soumis
jusqu'à ma pensée et jusqu'à ma volonté. Pourquoi donc m'aurais-tu
trahi? pourquoi aurais-tu voulu voir massacrer des hommes paisibles, qui
te recevaient comme un dieu? Non, non, tu ne l'as pas voulu. Tu pleures!
Viens, embrasse-moi. Ta pitié soulage le coeur d'un malheureux qui
t'aime encore. Mais dis-moi: tout est-il détruit? en est-ce fait de mon
armée? J'en ai sauvé tout ce que j'ai pu, lui répondit le héros. S'il
est possible, reprit l'Inca, tire-moi des mains de ces traîtres: leurs
cris de joie me déchirent; leur approche me fait horreur. Épargne-moi
l'affreux supplice de les entendre et de les voir. Rassasiés de sang,
ils sont affamés d'or; je veux bien les en assouvir. Je m'engage, pour
ma rançon, d'en remplir l'enceinte où nous sommes jusqu'à la hauteur où
tu vois que mon bras s'étend. Qu'ils emportent ces richesses
pernicieuses, et qu'ils nous laissent vivre en paix.»
«Ta cause est la mienne, lui dit Pizarre; et je ferai pour toi tout ce
qu'on peut attendre du zèle d'un ami. Donnons à la fureur le temps de
s'appaiser; et armons-nous, toi de constance, et moi de résolution. Je
te laisse. Je vais prendre soin d'Alonzo, dont l'état m'afflige et
m'alarme.»
Pizarre, en sortant de la prison d'Ataliba, se sentait le coeur déchiré;
mais un spectacle plus cruel encore l'attendait dans le lieu où expirait
Alonzo.
Avant que ce jeune homme fût revenu de la défaillance mortelle où il
était tombé, on avait pansé sa blessure. Mais la douleur l'ayant ranimé,
il s'était vu au milieu d'une foule de Castillans, encore fumants de
carnage. Il en frémit d'horreur; et ramassant un reste de force:
«Barbares, leur dit-il, osez-vous m'approcher et me rappeler à la vie?
Vous me l'avez rendue affreuse. Il est bien temps de vous montrer
compâtissants et secourables, après vingt mille assassinats commis sur
la foi de la paix! Les voilà, ces héros chrétiens, teints de sang,
haletants de rage. O monstres fanatiques! Le ciel, le juste ciel ne
laissera pas sans vengeance un si exécrable attentat. Ce n'est pas au
remords, c'est à votre furie que je vous dévoue en mourant. Je vous
connais. Je vois l'orgueil et l'avarice allumer entre vous les feux
d'une haine infernale. Armés l'un contre l'autre, vous vous déchirerez
comme des bêtes carnassières. Vous vous arracherez ces entrailles avides
et ces coeurs altérés de sang, que n'ont jamais pu émouvoir ni les
larmes de l'innocence, ni les cris de l'humanité. Retirez-vous, brigands
infâmes, lâches meurtriers, laissez-moi, laissez-moi mourir.» Et à ces
mots, arrachant l'appareil de sa plaie, il la déchira de ses mains.
Pizarre le trouva baigné dans son sang; et les Castillans indignés
s'éloignèrent à son approche. Alonzo lui tendit les mains, leva les yeux
au ciel, comme pour implorer le pardon de sa violence, et rendit le
dernier soupir.
A l'instant, Gonzale Pizarre vint parler en secret au général. «Que
fais-tu là? lui dit-il. On conspire, on va se révolter, et nommer un
chef à ta place. Parais, dissipe ce complot, calme et ramène les
esprits, ou nous sommes perdus.»
Pizarre vit les deux écueils qu'il fallait éviter dans ce pas dangereux,
la violence et la faiblesse. Il se montra aux portes du palais, y fit
assembler ses soldats, et portant sur le front une tristesse
majestueuse, il leur dit: «Castillans, vous venez d'égorger un peuple
innocent et paisible, qui se livrait à vous, qui vous comblait de biens,
qui révérait en vous ses hôtes, et qui, renonçant à son culte, ne
demandait qu'à s'éclairer, pour embrasser le culte et la loi des
chrétiens. Son roi lui avait interdit toute hostilité envers vous. Loin
d'en commettre aucune, il s'est vu massacrer sans avoir tiré une flèche,
et avant d'avoir répandu une goutte de votre sang. Il est couché sur la
poussière, à la face du ciel, du ciel, votre juge et le sien. Le
massacre de vingt mille hommes, fût-ce vingt mille criminels, serait
affreux à voir; combien plus il doit l'être, quand ce sont vingt mille
innocents! Leur roi vous demande pour eux la sépulture. Accordez-leur
cette marque d'humanité; on ne la refuse pas même à ses plus cruels
ennemis.»
Au lieu des plaintes, des reproches, des menaces qu'on attendait d'un
chef justement irrité, ce langage si modéré fit une impression profonde.
Les soldats répondirent qu'ils ne refusaient pas d'ensevelir les morts,
si ce qui restait d'Indiens dans les villages d'alentour voulaient s'y
employer avec eux. «Ils vous aideront, dit Pizarre: demain, dans ces
plaines sanglantes, ils seront assemblés au point du jour. Allez vous
reposer: vous devez être fatigués de meurtre.»
Dès ce moment, tous les esprits, frappés de ce tableau funèbre, se
sentirent glacés d'horreur. La nature insensiblement reprit ses droits;
et le remords se saisit du coeur des coupables.
Il ne restait dans les villages que des vieillards, des femmes, des
enfants. Pizarre leur fit commander de venir, dès l'aube du jour, aider
à inhumer les morts. Tous ces malheureux obéirent. Dès que la lumière
naissante put éclairer les travaux de la sépulture, les Castillans
virent ces femmes, ces enfants, ces vieillards, consternés et
tremblants, se rendre à ce triste devoir. Leur douleur profonde et
muette, leur pâleur, leur abattement, portèrent la compassion dans les
ames les plus farouches. Mais lorsque leurs yeux reconnurent, dans la
foule des morts, ceux qui leur étaient chers, qu'on les vit se jeter,
avec des cris perçants, sur ces corps sanglants et glacés, les serrer
dans leurs bras, les arroser de leurs larmes, coller leurs bouches
sanglotantes, tantôt sur les lèvres livides, tantôt sur la plaie
entr'ouverte d'un époux, d'un père ou d'un fils; les meurtriers ne
purent soutenir ce spectacle, sans jeter eux-mêmes des cris de douleur
et de repentir. L'assassin du père embrassait les enfants; des mains
trempées dans le sang du fils et de l'époux, retiraient l'épouse et la
mère de la fosse où elles voulaient s'ensevelir avec eux. C'est ainsi
que fut varié, durant ce jour lamentable, le long supplice du remords.
De retour à Cassamalca, les Castillans, le front baissé, les yeux
attachés à la terre, le coeur abattu et flétri, se présentent devant
Pizarre. «En est-ce fait? demanda-t-il, et cette malheureuse terre
a-t-elle caché dans son sein jusqu'aux traces de nos fureurs?--Oui, c'en
est fait.--Eh bien, reprit le général, hommes insensés et cruels, vous
l'avez donc vu ce carnage dont la nature a dû frémir? C'est vous qui
l'avez fait... Mais non, s'écria-t-il, ce crime abominable, le plus noir
et le plus atroce qu'ait jamais inspiré la rage des enfers, ce n'est pas
vous que j'en accuse; en voilà l'exécrable auteur. C'est lui, c'est ce
tigre affamé, cette ame hypocrite et féroce, c'est Valverde, qui, par
vos mains, a versé des torrents de sang. Apprenez qu'au moment qu'il
vous criait vengeance au nom d'un dieu qu'on outrageait, disait-il, ce
peuple et son roi l'adoraient avec nous, ce dieu, et tressaillaient en
écoutant les merveilles de sa puissance. Je vous le jure, et j'en
atteste ces guerriers qui m'accompagnaient. Ils ont entendu quel hommage
lui rendait le vertueux prince que ce fourbe a calomnié. Chargez-le donc
seul des forfaits dont son imposture est la cause; et, comme une victime
impure, qu'il aille, loin de nous, dans quelque île déserte, expier,
s'il le peut, vingt mille assassinats dont le traître a souillé vos
mains. Que les vautours et les vipères rongent ce coeur dénaturé, ce
coeur digne de les nourrir.»
Valverde alors voulut parler et se défendre. «Misérable! lui dit Pizarre
en le saisissant avec force et en le traînant à ses pieds, viens, parle,
et dis si tu espérais qu'un roi qui ne t'a jamais vu, comprît ce que
toi-même tu ne saurais comprendre, et que, sur ta parole, il crût
aveuglément ce qui confondait sa raison. Ton livre était sacré pour toi;
mais comment aurait-il pu l'être pour celui qui ne sait, ni quel est, ni
d'où vient, ni ce que renferme ce livre? Il le laisse tomber; et pour
cet accident, hélas! peut-être involontaire, tu fais égorger tout un
peuple! et je t'entends, au milieu du carnage, crier, Qu'il n'en échappe
aucun! Va, monstre, je te laisse, pour ton supplice, une vie odieuse;
mais va la traîner loin de nous, en horreur au ciel, à la terre, et à
toi-même, s'il te reste un coeur capable de remords.» A ces mots,
prononcés du ton d'un juge inexorable, les plus hardis des amis de
Valverde n'osèrent prendre sa défense. On le saisit pâle et tremblant;
et l'ordre à l'instant fut donné pour s'en délivrer à jamais.
«Enfin, reprit le général, nous voilà rendus à nous-mêmes; et la raison,
l'humanité, la gloire, vont présider à nos conseils. Le roi demande à
payer sa rançon; et vous serez épouvantés du monceau d'or qu'il offre de
faire accumuler dans la prison qui le renferme. Castillans, je vous l'ai
promis: vos vaisseaux s'en retourneront chargés de richesses immenses.
Mais, au nom du dieu qui nous juge, au nom du roi que nous servons, plus
de cruautés: faisons grâce au moins à des peuples soumis.»
Dès-lors on ne fut occupé que des promesses d'Ataliba. Ce roi,
conservant dans les fers une égalité d'ame qui tenait le milieu entre
l'orgueil et la bassesse, commandait à ses peuples du fond de sa prison;
et ses peuples lui obéissaient, comme s'il eût été sur le trône. De
toutes parts on les voyait arriver à Cassamalca, les uns courbés sous le
poids de l'or dont ils avaient dépouillé les palais et les temples; les
autres, portant dans leurs mains les grains de ce métal qu'ils avaient
amassés, et dont leurs femmes et leurs enfants se paraient aux jours
solennels. Sur le seuil du palais où leur roi était enfermé, ils
quittaient leurs sandales, ils baisaient la poussière à la porte de sa
prison; et, en déposant leur fardeau, ils se prosternaient à ses pieds,
et ils les arrosaient de larmes. Il semblait que le malheur même le leur
eût rendu plus sacré.
On avait tracé une ligne à la hauteur des murs où devait s'élever le
monceau d'or qu'il avait promis; et, quelque amas qu'on en eût fait, il
s'en fallait encore que l'espace ne fût comblé. Le roi s'aperçut des
murmures que l'avarice impatiente laissait échapper devant lui. Il
représenta qu'il était impossible de faire plus de diligence; que
l'éloignement de Cusco[162] était la cause inévitable des lenteurs dont
on se plaignait; mais que cette ville avait seule de quoi acquitter sa
promesse. On y envoya deux Castillans[163], pour savoir s'il en
imposait; et ce fut dans cet intervalle qu'une révolution funeste acheva
de précipiter les Indiens dans le malheur, et les Castillans dans le
crime.
[162] Deux cent cinquante lieues.
[163] Soto, et Pierre de Varco.