Après de si tristes adieux, Fernand se rendit à Rimac. Il y trouva
l'implacable Valverde, qui, sous les dehors d'une humilité volontaire,
déguisait sa honte et sa rage. Il parut aux yeux de Fernand. «Trop de
zèle a pu m'égarer, lui dit-il; je dois expier tous les maux dont je
suis la cause; et quand vous m'aurez exposé, dans une île déserte, aux
animaux voraces, je ne serai pas trop puni. Que le ciel me donne la
force d'expirer sans me plaindre; et je vous bénirai. Mais si cette
force me manque, et si le désespoir se saisit de mon ame, elle est
perdue. Ah! laissez-moi la sauver par la pénitence. Qu'avez-vous à
craindre de moi? Proscrit, abandonné, quand je serais méchant, j'ai
perdu le pouvoir de nuire. La grâce que j'implore est d'expier mon crime
par les plus pénibles travaux; d'aller parmi les Indiens les plus
sauvages de ces bords, répandre au moins quelque lumière, quelque
semence de la foi. Je ne veux que mourir martyr.» A ces mots, de
perfides larmes coulaient de ses yeux hypocrites.
Le jeune homme, simple et crédule, comme tous les coeurs généreux, se
laissa toucher et séduire. Il lui rendit la liberté; et le tigre, en
rompant sa chaîne, frémit de joie et de fureur.
Les richesses prodigieuses que l'on venait de partager n'étaient qu'une
faible partie de la rançon d'Ataliba[168]. Pour remplir sa promesse, on
allait enlever cet amas incroyable d'or que la florissante Cusco avait
vu, pendant onze règnes, s'accumuler dans le palais des rois et dans le
temple du soleil. Almagre en frémissait de rage. Cette ville superbe,
sur laquelle est fondée son espérance ambitieuse, sera ruinée à jamais;
et quand la rançon de l'Inca n'épuiserait pas ces richesses, Pizarre en
disposerait seul, tant que ce roi serait vivant. Ce fut là le grand
intérêt qui fit solliciter sa perte, et la presser avec ardeur.
[168] La cinquième partie.
D'abord, par de feintes promesses d'user d'indulgence envers lui, on
voulut l'engager à faire l'aveu de son crime, pour en obtenir le pardon.
Mais ce malheureux prince conservant dans les fers la noble fierté de
son sang: «C'est aux criminels qu'on pardonne, dit-il; et je suis
innocent.» On lui parla de la clémence du prince au nom duquel on allait
le juger. «Il en aura besoin, dit-il, pour pardonner ma mort à mes
accusateurs; mais envers un roi son égal, qui ne l'a jamais offensé, sa
clémence lui est inutile. Qu'il soit juste; et je ne crains rien.»
A des esprits frappés de la persuasion que son crime était manifeste,
cet orgueil parut révoltant. On s'écria qu'il fût jugé, puisqu'il avait
l'audace de demander à l'être; et ce fut alors que Pizarre fit les plus
généreux efforts pour le sauver. Il exposa que le conseil établi dans
son camp n'était pas fait pour juger les rois; qu'un lieutenant
d'Ataliba avait pu croire le servir, en se chargeant, pour lui, d'un
parricide, sans que ce prince en fût instruit, sans qu'il y eût donné
son aveu; qu'on avait pu de même, à son insu, vouloir tenter sa
délivrance, et que, loin d'être criminel, ce zèle était juste et
louable; que la conduite de l'Inca, pleine de dignité, de candeur, de
droiture, ne laissait aucune apparence aux soupçons qui l'avaient
noirci; mais que, fût-il coupable, c'était à l'empereur qu'il était
réservé de lui donner des juges, et qu'il réclamait en son nom ce
privilége auguste et saint. Il ajouta que, dans ses lettres à
l'empereur, il l'informait de tout ce qui s'était passé; qu'il lui
déférait cette cause; qu'il attendrait sa volonté, et que tout serait
suspendu jusqu'au retour de Fernand.
Requelme alors prit la parole. «Vous allez informer l'empereur, lui
dit-il; et de quoi? de votre opinion, sans doute, et de celle d'un petit
nombre de vos amis, qui, comme vous, ont pu se laisser abuser? Est-ce
donc ainsi, Pizarre, que doit s'instruire une si grande cause? Et moi,
je demande que le conseil entende et juge Ataliba, et que le procès,
revêtu de l'authenticité des lois, soit déféré au tribunal suprême, où
sera décidé le sort de cet usurpateur, que vous appelez roi.»
Cet avis parut sage et modéré au plus grand nombre; et Pizarre, voyant
que ses amis eux-mêmes penchaient à le suivre, y céda. Mais comme il
avait éprouvé que la nature avait encore des droits sur les coeurs qu'il
voulait fléchir, il pensa qu'il fallait d'abord les émouvoir; et sous un
prétexte apparent de prudence et de sûreté, il fit venir de Riobamba la
famille du roi captif, pour les rassembler tous dans la même prison.
Ce fut un spectacle, en effet, bien digne de compassion, que de voir ces
enfants, ces femmes arriver, chargés de liens, au palais de Cassamalca.
L'innocence dans le malheur est toujours si intéressante! Mais lorsque,
sur le front des malheureux, il reste quelque trace de gloire, et qu'on
voit dans l'abaissement les objets de l'hommage et de la vénération des
mortels, le malheur paraît plus injuste, parce qu'il est plus accablant.
Aussi la première impression de la pitié, à cette vue, fut-elle sensible
et profonde dans l'esprit de la multitude.
On les voyait ces illustres captifs, tristes, abattus, gémissants, les
yeux baissés et pleins de larmes; on les voyait s'avancer à pas lents
dans ces campagnes désolées et toutes fumantes encore du sang qu'on y
avait répandu. La compagne d'Aciloé, Cora, ne pleurait point: une pâleur
mortelle était répandue sur son visage; et le feu sombre et dévorant
dont ses yeux étaient allumés, avait tari la source de ses larmes. Ses
regards, tantôt fixes et tantôt égarés, cherchaient, dans ces plaines
funèbres, l'ombre errante de son époux. «Où est-il mort? en quel lieu
repose mon cher Alonzo? disait-elle. En quel lieu s'est fait le carnage
de ceux qui gardaient notre roi?» Un Indien lui répondit: «Vous y
touchez. C'est là, dans ce lieu même, qu'était le trône de l'Inca; c'est
là qu'autour de lui tous ses amis sont morts; c'est là qu'ils sont
ensevelis. Alonzo était à leur tête; et cette petite éminence que vous
voyez, c'est son tombeau. «A ces mots, qui percent le coeur de la tendre
épouse d'Alonzo, un cri déchirant part du fond de ses entrailles. Elle
se précipite, elle tombe égarée sur cette terre humide encore, que
l'herbe n'avait pas couverte, elle l'embrasse avec l'amour dont elle eût
embrassé le corps de son époux; elle résiste au soin qu'on prend de
l'arracher de ce tombeau; et lorsqu'on veut lui faire violence, il
semble, à ses cris douloureux, qu'on va lui déchirer le coeur. Enfin
l'excès de la douleur rompant les noeuds dont la nature retenait encore
dans ses flancs le fruit d'un malheureux amour, elle expire en devenant
mère. Mais cet accès de désespoir n'a pas été mortel pour elle seule; et
l'enfant qu'elle a mis au monde en est frappé. Il s'éteint, sans ouvrir
les yeux à la lumière, sans avoir senti ses malheurs.
[Illustration: Enfin, l'excès de la douleur rompant les noeuds dont la
nature retenait encore dans ses flancs le fruit d'un malheureux amour,
elle expire en devenant mère.]
La constance d'Ataliba avait, jusques-là, dédaigné d'adoucir ses
persécuteurs; mais cette ame, que l'infortune avait élevée, affermie, et
dont la tranquille fierté défiait les revers, s'abattit tout-à-coup,
lorsque, dans sa prison, il vit ses femmes, ses enfants, chargés de
chaînes comme lui, se jeter dans ses bras, tomber en foule à ses genoux.
Il se trouble, ses yeux se remplissent de larmes; il reçoit dans son
sein, avec une douleur profonde, ses épouses et ses enfants; il mêle ses
soupirs à leur plainte; il oublie que sa faiblesse a pour témoins ses
ennemis; ou plutôt il ne rougit point de se montrer époux et père.
Pizarre, observant dans les yeux de ses compagnons attendris la même
compassion qu'il éprouvait lui-même, s'en applaudit, et d'autant plus,
qu'il voyait aussi tomber l'orgueil d'Ataliba; mais, pour donner à son
courage le temps de s'amollir encore, il ordonna qu'on le laissât seul
avec ses femmes et ses enfants.
Ce fut alors que la nature abandonnée à elle-même donna un libre cours à
tous les mouvements de la douleur et de l'amour. Baigné d'un déluge de
larmes, Ataliba voit ses enfants l'environner, baiser ses chaînes,
demander quel mal ils ont fait, quel est le crime de leurs mères, et si
c'est pour mourir ensemble qu'on les a réunis? Tendre époux et bon père,
il jette un regard languissant sur sa famille désolée; et son coeur
oppressé de douleur, de pitié, de crainte, ne répond que par des
sanglots.