La nuit vint; elle suspendit ce flux et ce reflux de craintes et
d'espérances qu'une incertitude pénible et des pressentiments confus
faisaient naître dans les esprits. Mais ces mouvements, appaisés par le
sommeil, se renouvelèrent, lorsqu'aux premiers rayons du jour on vit de
loin la troupe de Pizarre qui s'avançait, et qu'il était aisé de
reconnaître au brillant éclat de ses armes. Elle approche; le roi
l'attend, élevé sur son trône d'or, que soutiennent douze caciques. Les
Espagnols, déployés sur deux lignes, dont la cavalerie occupe les ailes,
ayant à leur tête Pizarre, et vingt guerriers, qui, comme lui, montent
des coursiers belliqueux, s'avancent, d'un pas fier et grave, à la
portée du javelot. Pizarre alors commande qu'on s'arrête; et accompagné
de Valverde et de six de ses lieutenants, il se présente, avec une noble
assurance, devant le trône de l'Inca.
On fait silence; et du haut d'un coursier qui l'élève au niveau du
trône, le héros castillan parle au roi en ces mots: «Grand prince, tu
sais qui nous sommes. Et plût au ciel que le nom espagnol fût moins
fameux dans ce Nouveau-Monde, puisqu'il ne doit sa renommée qu'à
d'horribles calamités! Mais le reproche et la honte du crime ne doivent
tomber que sur le criminel; et si la renommée les a étendus sur
l'innocent, elle est injuste; et tu ne dois pas l'être. Si j'en croyais
tes ennemis, je te regarderais comme le plus barbare des tyrans. Mais
tes amis m'ont répondu de ton équité; je les crois. Traite-nous de même;
ou du moins, avant de nous juger, commence à nous connaître, et ne fais
pas retomber sur nous les maux que nous n'avons pas faits.
«Lorsque les Incas tes aïeux ont fondé cet empire, et rangé sous leurs
lois les peuples de ce continent, ils leur ont dit: Nous vous apportons
un culte, des arts, et des lois qui vous rendront meilleurs et plus
heureux. Voilà le titre de leur conquête. Ce titre est le mien; et comme
eux je m'annonce par des bienfaits. Je n'aurai pas de peine à te
persuader que nous sommes supérieurs, par l'industrie et les lumières, à
tous les peuples de ce monde. Ce sont les fruits de trois mille ans de
travaux et d'expérience, dont nous venons vous enrichir. Dans vos lois,
je ne changerai que ce que tu croiras toi-même utile d'y changer, pour
le bien de tes peuples; et ces lois, et l'autorité qui en est l'appui,
resteront dans tes mains: tes peuples n'auront pas le malheur de perdre
un bon roi. Protégé par le mien, tu seras son ami, son allié, son
tributaire; et ce tribut, léger pour toi, n'est que le partage d'un bien
que vous prodigue la nature, et qu'elle nous a refusé. En échange de
l'or, nous vous apportons le fer, présent inestimable, et pour vous
mille fois plus utile et plus précieux. Nos fruits, nos moissons, nos
troupeaux, ces richesses de nos climats; des animaux, les uns délicieux
au goût, servant de nourriture à l'homme, les autres à-la-fois robustes
et dociles, faits pour partager ses travaux; les productions de nos arts
qui font le charme de la vie, des secrets pour aider nos sens et pour
multiplier nos forces; des secrets pour guérir ou pour soulager nos
maux; mille larcins que l'homme industrieux a faits à la nature, mille
découvertes nouvelles pour subvenir à ses besoins, pour ajouter à ses
plaisirs: voilà ce que je te promets, en échange de ce métal, de cette
poussière brillante, dont vous êtes assez heureux pour ne pas sentir le
besoin. Inca, tel est l'accord paisible et le commerce mutuel que mon
maître Charles d'Autriche, puissant monarque d'Orient, m'a chargé de
t'offrir.»
Ataliba, le coeur rempli de joie et de reconnaissance, répondit à
Pizarre qu'il justifiait bien l'opinion qu'on lui avait donnée de sa
droiture et de sa générosité; qu'à tout ce qu'il lui proposait, il ne
voyait rien que de juste; que les montagnes où germait l'or seraient
ouvertes aux Castillans; et qu'il ne croirait pas assez payer encore
l'amitié d'un peuple éclairé, qui lui apportait ses lumières et
l'alliance d'un grand roi.
«La plus sublime de nos lumières, reprit le héros castillan, c'est la
connaissance d'un Dieu, dont la terre, le ciel, le soleil même sont
l'ouvrage. Inca, ne t'en offense point: ce bel astre, dont tes aïeux se
disaient les enfants, est sans doute la plus frappante des merveilles de
la nature; mais il est lui-même sorti des mains de l'être créateur; et
il ne fait que lui obéir, en donnant sa lumière au monde. C'est donc ce
Dieu, qui, d'un coup-d'oeil, a prescrit au soleil sa course, à la mer
ses limites, son repos à la terre, aux cieux leurs révolutions, à la
nature entière ses mouvements divers, son ordre, ses lois éternelles;
c'est lui seul qu'il faut adorer.»
«Le Dieu que tu m'annonces, lui répondit l'Inca, ne nous était pas
inconnu: il a un temple parmi nous: ce temple est dédié à celui qui
anime le monde[157]. Mais pourquoi cet être sublime ne serait-il pas le
soleil? Cet éclat, cette majesté sont, je crois, bien dignes de lui.»
[157] Pacha Camac.
«Inca, lui demanda Pizarre, si, d'une extrémité de ton empire à l'autre,
je voyais tous les ans un voyageur aller et revenir, sans jamais
ralentir sa course, sans se reposer un moment, sans jamais s'écarter
d'un pas, le prendrais-je pour le roi du pays, ou pour un de ses
messagers? Le Dieu de l'univers n'a point d'heure prescrite, ni d'espace
déterminé; il est sans cesse et par-tout présent. Celui qu'obscurcit un
nuage, et qui ne saurait éclairer une moitié du globe, sans laisser
l'autre dans la nuit, n'est point le dieu de l'univers. Autrefois,
m'a-t-on dit, tes peuples adoraient la mer, les fleuves, les montagnes.
Tout cela, comme le soleil, tient sa place dans la nature; mais tout
cela ne fait qu'obéir et servir. Adorons celui qui commande; et pour en
avoir une idée, infiniment trop faible encore, écoute ce que nos sages
nous ont depuis peu révélé. Ces hommes, exercés à voir ce qui se passe
dans les cieux, sont tous persuadés que le monde où nous sommes n'est
pas le seul monde habité; qu'il en est mille dans l'espace; et que
chacune des étoiles est un soleil plus éloigné de nous, fait pour
éclairer d'autres mondes. Laisse aller ta pensée dans cette immensité,
et vois ces soleils et ces mondes tous soumis à la même loi. Celui qui
les gouverne tous, à qui tous obéissent, est le Dieu que j'adore. Juge
combien ce Dieu est encore au-dessus du tien.»
«Tu me confonds, mais tu m'éclaires, dit l'Inca. Je commence à croire
qu'on avait trompé mes aïeux. Dis-moi seulement si ton Dieu est juste et
bon, et si sa loi fait à l'homme un devoir de l'être?--Il est, lui
répondit Pizarre, la justice et la bonté même; et l'unique devoir de
l'homme est de lui ressembler.--Je ne te demande plus rien, reprit
l'Inca. Viens nous instruire, nous éclairer de ta raison, nous enrichir
de ta sagesse; et sois sûr de trouver des coeurs dociles et
reconnaissants.»
Ainsi, tout semblait s'applanir, lorsque le fourbe et fougueux Valverde
demande à parler à son tour. «Oui, prince, dit-il à l'Inca, ce que tu
viens d'entendre est vrai, mais d'une vérité sensible. Il s'agit
à-présent d'oublier ta propre raison, ou de l'humilier sous le joug de
la foi. Voici ce que la foi t'enseigne.» Alors l'imprudent[158]
s'enfonça dans la profonde obscurité de nos redoutables mystères, au
nombre desquels il comprit l'autorité d'un homme préposé par Dieu même
pour commander aux rois, dominer sur les peuples, disposer des
couronnes, comme de tous les biens des souverains et des sujets, et
faire exterminer tous ceux qui ne lui seraient pas soumis.
[158] «Croyant peut-être, dit Benzoni, que ce roi fût devenu en un
instant quelque grand théologien.» _Pensando forse che il rè fosse
un qualche gran theologo divenuto._ (Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)
Le monarque péruvien, étonné d'un langage si étrange pour lui, demande
avec douceur à celui qui vient de parler, où il a pris toutes ces
choses. «Dans ce livre, répond Valverde d'un ton plein d'arrogance, dans
ce livre inspiré, dicté par l'Esprit saint lui-même.» L'Inca, sans
s'émouvoir, prit dans ses mains le livre, et après y avoir jeté les
yeux: «Tout ce que Pizarre m'annonce, je le conçois, dit-il; je le
croirai sans nulle peine. Mais ce que tu me dis, je ne saurais le
concevoir; et ce livre, muet pour moi, ne m'en instruit pas davantage.»
Il ajouta, dit-on, quelques mots offensants[159] pour cet homme qui
s'arrogeait le droit de commander aux rois et de disposer des empires;
et, soit mépris ou négligence, en rendant le livre à Valverde, il le
laissa tomber.
[159] «Que le pape devait bien être quelque grand fat, de donner ainsi
libéralement ce qui n'était pas à lui.» _E che il pontifice doveva
essere un qualche gran pazzo, poi che dava cosi liberamente quello
d'altri._ (BENZONI, Hist. du Nouveau-Monde, liv. 3.)
Il n'en fallut pas davantage. Le prêtre fanatique, transporté de fureur,
se tourne vers les Espagnols, et se met à crier vengeance pour la
religion, que ce barbare foule aux pieds[160].
[160] _Uccidete questi cani che dispreggiano la legge di dio._
(BENZONI, Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)
A l'instant, par un feu rapide et meurtrier, l'arquebuse annonce la
guerre, et donne le signal du plus noir des forfaits. Le bataillon
s'ouvre; et du centre, l'airain gronde et vomit la mort. Au bruit de ces
volcans d'airain qui s'embrasent et qui mugissent, au massacre imprévu
que d'invisibles coups font devant le trône du roi, il se trouble; il
voit à ses pieds sa garde éperdue et tremblante, se serrer pour toute
défense, et périr sous ses yeux, comme un troupeau timide, au milieu
duquel le feu dévorant de la foudre serait tombé. L'Inca leur avait
défendu toute espèce d'hostilité; et ils observaient sa défense. Alonzo,
furieux, les presse de le suivre, et de fondre en désespérés sur cette
troupe d'assassins. «Vengez-vous, vengez-moi des traîtres qui
déshonorent ma patrie. Défendez, sauvez votre roi.» Le vaillant jeune
homme, à ces mots, se sent blessé; il tombe. L'Inca le voit tomber, et
pousse des cris lamentables.
«C'est à nous, dit Orozimbo, d'exterminer ces monstres. Suivez-moi, mes
amis, et emparons-nous de leurs foudres.» Il dit, et à la tête des
princes de son sang et de ses deux mille Indiens, il marche, sans
détour, vers ces bouches brûlantes qui tonnent devant lui; il ne les
entend point. Ses amis écrasés l'inondent de leur sang; les lambeaux de
leur chair, les débris de leurs os tombent sur lui de toutes parts; sa
fureur l'aveugle et l'emporte. Télasco lui reste, et le suit. Amis
infortunés! Ils vont tête baissée se jeter sur la batterie: une
explosion formidable les met en poudre; ils disparaissent dans un
tourbillon de fumée; et de leur brave et malheureuse troupe, le glaive
castillan moissonne ce que le feu n'a pas détruit.
Ce désastre épouvantable, et aussi prompt que la pensée, ne décourage ni
Palmore, ni Capana: tous deux s'avancent pour envelopper l'ennemi. Mais
c'est dans ce moment que partent, avec une fougue indomptable, les deux
escadrons castillans. Les chefs, ne pouvant retenir la fureur du soldat,
s'y laissent emporter. Ils volent à travers un nuage de flèches. Les
chevaux en sont hérissés; mais furieux comme leurs guides, ils enfoncent
les bataillons, bondissent à travers les lances, écrasent une foule
d'Indiens terrassés; et le fer, trempé dans le sang, redouble cet
affreux carnage.
De la garde d'Ataliba, six mille hommes sont massacrés; tout le reste va
l'être. Ceux qui portent le trône ont à peine le temps de se succéder;
tous périssent; et le mourant tombe soudain sur le mort qu'il a
remplacé. Pizarre, qui, pour retenir une rage effrénée, s'était jeté à
travers ses soldats, sans pouvoir ni se faire entendre, ni se faire
obéir, ne voit plus qu'un moyen de sauver la vie à l'Inca. Il se met
lui-même à la tête des meurtriers, il les devance, pénètre, arrive
jusqu'au trône, écarte d'une main le fer qui va frapper Ataliba, et dont
il est blessé lui-même, de l'autre main saisit ce prince, l'entraîne, le
jette à ses pieds, et, en le gardant, il s'écrie: «Qu'on le prenne
vivant, pour avoir ses trésors.» Ce mot en impose à la rage.
Pâle, troublé, hors de lui-même, le roi tombe, et se voit baigné dans
des flots de sang indien. Il reconnaît les corps de ses amis, brisés,
meurtris, percés de coups; il les embrasse avec des cris si douloureux,
que leurs bourreaux en sont émus. Dans la foule, il découvre Alonzo.
«Cher et funeste ami! tu m'as perdu, dit-il; mais on t'a trompé: ton
malheur est d'avoir eu l'ame d'un Indien.» A ces mots, s'étant aperçu
qu'Alonzo respirait encore: «Ah! cruel, dit-il à Pizarre, sauve du moins
celui qui m'a livré à toi.»
Pizarre les fait enlever l'un et l'autre; il charge Fernand de les
garder, d'en prendre soin; et lui, s'élançant dans la plaine, il vole et
va sauver les déplorables restes de la légion de Palmore, sur laquelle
on est acharné. Là, Valverde[161], au milieu du meurtre, une croix à la
main, la bouche écumante de rage, criait: «Amis, chrétiens, achevez,
achevez, l'ange exterminateur vous guide. Ne frappez que de pointe, pour
ménager vos glaives; plongez, trempez-les dans le sang.»--«Éloigne-toi,
monstre exécrable, lui dit Pizarre, éloigne-toi, ou je te fais vomir ton
ame atroce.» Le monstre épouvanté s'éloigne en frémissant. «Arrêtez,
cruels! arrêtez, crie alors Pizarre aux soldats, ou tournez contre moi
vos armes.»
[161] Quant au moine qui avait commencé le jeu, il ne cessa, tant que
le carnage dura, de faire du capitaine, et d'animer les soudards,
leur conseillant de ne jouer que de l'estoc, et ne s'amuser à tirer
des taillades et coups fendants, de peur qu'ils ne rompissent leurs
épées.» _Perche di taglio non rompessero le spade._ (BENZONI, Hist.
du Nouv. Monde, liv. 3.)
Soit respect, soit épuisement de leur force et de leur fureur, ils
obéissent; et Pizarre les fait retourner sur leurs pas.
Dans ce jour d'horreurs et de crimes, l'humanité eut un moment. Capana,
voyant le combat désespéré, prenait la fuite avec un petit nombre de ses
sauvages. Un escadron qui le poursuit, va l'atteindre et l'envelopper.
Le cacique désespéré se tourne, tend son arc, et choisit d'un oeil
étincelant le chef de la troupe ennemie. C'était Gonsalve Davila. La
flèche part; et le jeune homme tombe mortellement blessé. On environne
le cacique, on le saisit, et on le traîne aux pieds de Davila, pour le
déchirer devant lui. Gonsalve entr'ouvre un oeil mourant, et reconnaît
celui qui l'a tenu en son pouvoir, celui qui lui a laissé la vie, et lui
a rendu la liberté. «Est-ce toi, généreux Capana? lui dit-il en lui
tendant ses bras tremblants; est-ce de ta main que je meurs? Tu m'avais
fait grâce une fois; je respirais par ta clémence; j'étais libre par ta
bonté. J'en ai fait un cruel usage! Le ciel est juste: il t'a choisi
pour m'arracher tes propres dons. Castillans, écoutez-moi, et redoutez,
à mon exemple, la main du Dieu qui m'a frappé. Je dois tout à cet
Indien; laissez-moi m'acquitter. Qu'il vive, et qu'il soit libre avec
les siens. Viens, mon frère, mon bienfaiteur, mon meurtrier, et mon ami,
viens, qu'en expirant je t'embrasse. Je devais apprendre de toi la
justice et l'humanité.» Ces mots furent bientôt suivis de son dernier
soupir; et Capana et ses sauvages allèrent chercher au-delà des
montagnes de l'orient, chez les Moxes, libres encore, ou chez les
féroces Antis, qui s'abreuvaient du sang des hommes, un asyle contre la
rage d'un peuple encore plus inhumain.