CHAPITRE XLIX.

La nuit vint; elle suspendit ce flux et ce reflux de craintes et

d'espérances qu'une incertitude pénible et des pressentiments confus

faisaient naître dans les esprits. Mais ces mouvements, appaisés par le

sommeil, se renouvelèrent, lorsqu'aux premiers rayons du jour on vit de

loin la troupe de Pizarre qui s'avançait, et qu'il était aisé de

reconnaître au brillant éclat de ses armes. Elle approche; le roi

l'attend, élevé sur son trône d'or, que soutiennent douze caciques. Les

Espagnols, déployés sur deux lignes, dont la cavalerie occupe les ailes,

ayant à leur tête Pizarre, et vingt guerriers, qui, comme lui, montent

des coursiers belliqueux, s'avancent, d'un pas fier et grave, à la

portée du javelot. Pizarre alors commande qu'on s'arrête; et accompagné

de Valverde et de six de ses lieutenants, il se présente, avec une noble

assurance, devant le trône de l'Inca.

On fait silence; et du haut d'un coursier qui l'élève au niveau du

trône, le héros castillan parle au roi en ces mots: «Grand prince, tu

sais qui nous sommes. Et plût au ciel que le nom espagnol fût moins

fameux dans ce Nouveau-Monde, puisqu'il ne doit sa renommée qu'à

d'horribles calamités! Mais le reproche et la honte du crime ne doivent

tomber que sur le criminel; et si la renommée les a étendus sur

l'innocent, elle est injuste; et tu ne dois pas l'être. Si j'en croyais

tes ennemis, je te regarderais comme le plus barbare des tyrans. Mais

tes amis m'ont répondu de ton équité; je les crois. Traite-nous de même;

ou du moins, avant de nous juger, commence à nous connaître, et ne fais

pas retomber sur nous les maux que nous n'avons pas faits.

«Lorsque les Incas tes aïeux ont fondé cet empire, et rangé sous leurs

lois les peuples de ce continent, ils leur ont dit: Nous vous apportons

un culte, des arts, et des lois qui vous rendront meilleurs et plus

heureux. Voilà le titre de leur conquête. Ce titre est le mien; et comme

eux je m'annonce par des bienfaits. Je n'aurai pas de peine à te

persuader que nous sommes supérieurs, par l'industrie et les lumières, à

tous les peuples de ce monde. Ce sont les fruits de trois mille ans de

travaux et d'expérience, dont nous venons vous enrichir. Dans vos lois,

je ne changerai que ce que tu croiras toi-même utile d'y changer, pour

le bien de tes peuples; et ces lois, et l'autorité qui en est l'appui,

resteront dans tes mains: tes peuples n'auront pas le malheur de perdre

un bon roi. Protégé par le mien, tu seras son ami, son allié, son

tributaire; et ce tribut, léger pour toi, n'est que le partage d'un bien

que vous prodigue la nature, et qu'elle nous a refusé. En échange de

l'or, nous vous apportons le fer, présent inestimable, et pour vous

mille fois plus utile et plus précieux. Nos fruits, nos moissons, nos

troupeaux, ces richesses de nos climats; des animaux, les uns délicieux

au goût, servant de nourriture à l'homme, les autres à-la-fois robustes

et dociles, faits pour partager ses travaux; les productions de nos arts

qui font le charme de la vie, des secrets pour aider nos sens et pour

multiplier nos forces; des secrets pour guérir ou pour soulager nos

maux; mille larcins que l'homme industrieux a faits à la nature, mille

découvertes nouvelles pour subvenir à ses besoins, pour ajouter à ses

plaisirs: voilà ce que je te promets, en échange de ce métal, de cette

poussière brillante, dont vous êtes assez heureux pour ne pas sentir le

besoin. Inca, tel est l'accord paisible et le commerce mutuel que mon

maître Charles d'Autriche, puissant monarque d'Orient, m'a chargé de

t'offrir.»

Ataliba, le coeur rempli de joie et de reconnaissance, répondit à

Pizarre qu'il justifiait bien l'opinion qu'on lui avait donnée de sa

droiture et de sa générosité; qu'à tout ce qu'il lui proposait, il ne

voyait rien que de juste; que les montagnes où germait l'or seraient

ouvertes aux Castillans; et qu'il ne croirait pas assez payer encore

l'amitié d'un peuple éclairé, qui lui apportait ses lumières et

l'alliance d'un grand roi.

«La plus sublime de nos lumières, reprit le héros castillan, c'est la

connaissance d'un Dieu, dont la terre, le ciel, le soleil même sont

l'ouvrage. Inca, ne t'en offense point: ce bel astre, dont tes aïeux se

disaient les enfants, est sans doute la plus frappante des merveilles de

la nature; mais il est lui-même sorti des mains de l'être créateur; et

il ne fait que lui obéir, en donnant sa lumière au monde. C'est donc ce

Dieu, qui, d'un coup-d'oeil, a prescrit au soleil sa course, à la mer

ses limites, son repos à la terre, aux cieux leurs révolutions, à la

nature entière ses mouvements divers, son ordre, ses lois éternelles;

c'est lui seul qu'il faut adorer.»

«Le Dieu que tu m'annonces, lui répondit l'Inca, ne nous était pas

inconnu: il a un temple parmi nous: ce temple est dédié à celui qui

anime le monde[157]. Mais pourquoi cet être sublime ne serait-il pas le

soleil? Cet éclat, cette majesté sont, je crois, bien dignes de lui.»

[157] Pacha Camac.

«Inca, lui demanda Pizarre, si, d'une extrémité de ton empire à l'autre,

je voyais tous les ans un voyageur aller et revenir, sans jamais

ralentir sa course, sans se reposer un moment, sans jamais s'écarter

d'un pas, le prendrais-je pour le roi du pays, ou pour un de ses

messagers? Le Dieu de l'univers n'a point d'heure prescrite, ni d'espace

déterminé; il est sans cesse et par-tout présent. Celui qu'obscurcit un

nuage, et qui ne saurait éclairer une moitié du globe, sans laisser

l'autre dans la nuit, n'est point le dieu de l'univers. Autrefois,

m'a-t-on dit, tes peuples adoraient la mer, les fleuves, les montagnes.

Tout cela, comme le soleil, tient sa place dans la nature; mais tout

cela ne fait qu'obéir et servir. Adorons celui qui commande; et pour en

avoir une idée, infiniment trop faible encore, écoute ce que nos sages

nous ont depuis peu révélé. Ces hommes, exercés à voir ce qui se passe

dans les cieux, sont tous persuadés que le monde où nous sommes n'est

pas le seul monde habité; qu'il en est mille dans l'espace; et que

chacune des étoiles est un soleil plus éloigné de nous, fait pour

éclairer d'autres mondes. Laisse aller ta pensée dans cette immensité,

et vois ces soleils et ces mondes tous soumis à la même loi. Celui qui

les gouverne tous, à qui tous obéissent, est le Dieu que j'adore. Juge

combien ce Dieu est encore au-dessus du tien.»

«Tu me confonds, mais tu m'éclaires, dit l'Inca. Je commence à croire

qu'on avait trompé mes aïeux. Dis-moi seulement si ton Dieu est juste et

bon, et si sa loi fait à l'homme un devoir de l'être?--Il est, lui

répondit Pizarre, la justice et la bonté même; et l'unique devoir de

l'homme est de lui ressembler.--Je ne te demande plus rien, reprit

l'Inca. Viens nous instruire, nous éclairer de ta raison, nous enrichir

de ta sagesse; et sois sûr de trouver des coeurs dociles et

reconnaissants.»

Ainsi, tout semblait s'applanir, lorsque le fourbe et fougueux Valverde

demande à parler à son tour. «Oui, prince, dit-il à l'Inca, ce que tu

viens d'entendre est vrai, mais d'une vérité sensible. Il s'agit

à-présent d'oublier ta propre raison, ou de l'humilier sous le joug de

la foi. Voici ce que la foi t'enseigne.» Alors l'imprudent[158]

s'enfonça dans la profonde obscurité de nos redoutables mystères, au

nombre desquels il comprit l'autorité d'un homme préposé par Dieu même

pour commander aux rois, dominer sur les peuples, disposer des

couronnes, comme de tous les biens des souverains et des sujets, et

faire exterminer tous ceux qui ne lui seraient pas soumis.

[158] «Croyant peut-être, dit Benzoni, que ce roi fût devenu en un

instant quelque grand théologien.» _Pensando forse che il rè fosse

un qualche gran theologo divenuto._ (Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)

Le monarque péruvien, étonné d'un langage si étrange pour lui, demande

avec douceur à celui qui vient de parler, où il a pris toutes ces

choses. «Dans ce livre, répond Valverde d'un ton plein d'arrogance, dans

ce livre inspiré, dicté par l'Esprit saint lui-même.» L'Inca, sans

s'émouvoir, prit dans ses mains le livre, et après y avoir jeté les

yeux: «Tout ce que Pizarre m'annonce, je le conçois, dit-il; je le

croirai sans nulle peine. Mais ce que tu me dis, je ne saurais le

concevoir; et ce livre, muet pour moi, ne m'en instruit pas davantage.»

Il ajouta, dit-on, quelques mots offensants[159] pour cet homme qui

s'arrogeait le droit de commander aux rois et de disposer des empires;

et, soit mépris ou négligence, en rendant le livre à Valverde, il le

laissa tomber.

[159] «Que le pape devait bien être quelque grand fat, de donner ainsi

libéralement ce qui n'était pas à lui.» _E che il pontifice doveva

essere un qualche gran pazzo, poi che dava cosi liberamente quello

d'altri._ (BENZONI, Hist. du Nouveau-Monde, liv. 3.)

Il n'en fallut pas davantage. Le prêtre fanatique, transporté de fureur,

se tourne vers les Espagnols, et se met à crier vengeance pour la

religion, que ce barbare foule aux pieds[160].

[160] _Uccidete questi cani che dispreggiano la legge di dio._

(BENZONI, Hist. du Nouv. Monde, liv. 3.)

A l'instant, par un feu rapide et meurtrier, l'arquebuse annonce la

guerre, et donne le signal du plus noir des forfaits. Le bataillon

s'ouvre; et du centre, l'airain gronde et vomit la mort. Au bruit de ces

volcans d'airain qui s'embrasent et qui mugissent, au massacre imprévu

que d'invisibles coups font devant le trône du roi, il se trouble; il

voit à ses pieds sa garde éperdue et tremblante, se serrer pour toute

défense, et périr sous ses yeux, comme un troupeau timide, au milieu

duquel le feu dévorant de la foudre serait tombé. L'Inca leur avait

défendu toute espèce d'hostilité; et ils observaient sa défense. Alonzo,

furieux, les presse de le suivre, et de fondre en désespérés sur cette

troupe d'assassins. «Vengez-vous, vengez-moi des traîtres qui

déshonorent ma patrie. Défendez, sauvez votre roi.» Le vaillant jeune

homme, à ces mots, se sent blessé; il tombe. L'Inca le voit tomber, et

pousse des cris lamentables.

«C'est à nous, dit Orozimbo, d'exterminer ces monstres. Suivez-moi, mes

amis, et emparons-nous de leurs foudres.» Il dit, et à la tête des

princes de son sang et de ses deux mille Indiens, il marche, sans

détour, vers ces bouches brûlantes qui tonnent devant lui; il ne les

entend point. Ses amis écrasés l'inondent de leur sang; les lambeaux de

leur chair, les débris de leurs os tombent sur lui de toutes parts; sa

fureur l'aveugle et l'emporte. Télasco lui reste, et le suit. Amis

infortunés! Ils vont tête baissée se jeter sur la batterie: une

explosion formidable les met en poudre; ils disparaissent dans un

tourbillon de fumée; et de leur brave et malheureuse troupe, le glaive

castillan moissonne ce que le feu n'a pas détruit.

Ce désastre épouvantable, et aussi prompt que la pensée, ne décourage ni

Palmore, ni Capana: tous deux s'avancent pour envelopper l'ennemi. Mais

c'est dans ce moment que partent, avec une fougue indomptable, les deux

escadrons castillans. Les chefs, ne pouvant retenir la fureur du soldat,

s'y laissent emporter. Ils volent à travers un nuage de flèches. Les

chevaux en sont hérissés; mais furieux comme leurs guides, ils enfoncent

les bataillons, bondissent à travers les lances, écrasent une foule

d'Indiens terrassés; et le fer, trempé dans le sang, redouble cet

affreux carnage.

De la garde d'Ataliba, six mille hommes sont massacrés; tout le reste va

l'être. Ceux qui portent le trône ont à peine le temps de se succéder;

tous périssent; et le mourant tombe soudain sur le mort qu'il a

remplacé. Pizarre, qui, pour retenir une rage effrénée, s'était jeté à

travers ses soldats, sans pouvoir ni se faire entendre, ni se faire

obéir, ne voit plus qu'un moyen de sauver la vie à l'Inca. Il se met

lui-même à la tête des meurtriers, il les devance, pénètre, arrive

jusqu'au trône, écarte d'une main le fer qui va frapper Ataliba, et dont

il est blessé lui-même, de l'autre main saisit ce prince, l'entraîne, le

jette à ses pieds, et, en le gardant, il s'écrie: «Qu'on le prenne

vivant, pour avoir ses trésors.» Ce mot en impose à la rage.

Pâle, troublé, hors de lui-même, le roi tombe, et se voit baigné dans

des flots de sang indien. Il reconnaît les corps de ses amis, brisés,

meurtris, percés de coups; il les embrasse avec des cris si douloureux,

que leurs bourreaux en sont émus. Dans la foule, il découvre Alonzo.

«Cher et funeste ami! tu m'as perdu, dit-il; mais on t'a trompé: ton

malheur est d'avoir eu l'ame d'un Indien.» A ces mots, s'étant aperçu

qu'Alonzo respirait encore: «Ah! cruel, dit-il à Pizarre, sauve du moins

celui qui m'a livré à toi.»

Pizarre les fait enlever l'un et l'autre; il charge Fernand de les

garder, d'en prendre soin; et lui, s'élançant dans la plaine, il vole et

va sauver les déplorables restes de la légion de Palmore, sur laquelle

on est acharné. Là, Valverde[161], au milieu du meurtre, une croix à la

main, la bouche écumante de rage, criait: «Amis, chrétiens, achevez,

achevez, l'ange exterminateur vous guide. Ne frappez que de pointe, pour

ménager vos glaives; plongez, trempez-les dans le sang.»--«Éloigne-toi,

monstre exécrable, lui dit Pizarre, éloigne-toi, ou je te fais vomir ton

ame atroce.» Le monstre épouvanté s'éloigne en frémissant. «Arrêtez,

cruels! arrêtez, crie alors Pizarre aux soldats, ou tournez contre moi

vos armes.»

[161] Quant au moine qui avait commencé le jeu, il ne cessa, tant que

le carnage dura, de faire du capitaine, et d'animer les soudards,

leur conseillant de ne jouer que de l'estoc, et ne s'amuser à tirer

des taillades et coups fendants, de peur qu'ils ne rompissent leurs

épées.» _Perche di taglio non rompessero le spade._ (BENZONI, Hist.

du Nouv. Monde, liv. 3.)

Soit respect, soit épuisement de leur force et de leur fureur, ils

obéissent; et Pizarre les fait retourner sur leurs pas.

Dans ce jour d'horreurs et de crimes, l'humanité eut un moment. Capana,

voyant le combat désespéré, prenait la fuite avec un petit nombre de ses

sauvages. Un escadron qui le poursuit, va l'atteindre et l'envelopper.

Le cacique désespéré se tourne, tend son arc, et choisit d'un oeil

étincelant le chef de la troupe ennemie. C'était Gonsalve Davila. La

flèche part; et le jeune homme tombe mortellement blessé. On environne

le cacique, on le saisit, et on le traîne aux pieds de Davila, pour le

déchirer devant lui. Gonsalve entr'ouvre un oeil mourant, et reconnaît

celui qui l'a tenu en son pouvoir, celui qui lui a laissé la vie, et lui

a rendu la liberté. «Est-ce toi, généreux Capana? lui dit-il en lui

tendant ses bras tremblants; est-ce de ta main que je meurs? Tu m'avais

fait grâce une fois; je respirais par ta clémence; j'étais libre par ta

bonté. J'en ai fait un cruel usage! Le ciel est juste: il t'a choisi

pour m'arracher tes propres dons. Castillans, écoutez-moi, et redoutez,

à mon exemple, la main du Dieu qui m'a frappé. Je dois tout à cet

Indien; laissez-moi m'acquitter. Qu'il vive, et qu'il soit libre avec

les siens. Viens, mon frère, mon bienfaiteur, mon meurtrier, et mon ami,

viens, qu'en expirant je t'embrasse. Je devais apprendre de toi la

justice et l'humanité.» Ces mots furent bientôt suivis de son dernier

soupir; et Capana et ses sauvages allèrent chercher au-delà des

montagnes de l'orient, chez les Moxes, libres encore, ou chez les

féroces Antis, qui s'abreuvaient du sang des hommes, un asyle contre la

rage d'un peuple encore plus inhumain.

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 59 / 75 题