CHAPITRE XLVIII.

Ainsi parlait Ataliba; et il inspirait son courage. Mais sur la fin du

jour il voit arriver dans son camp les guerriers mexicains, qui lui

racontent leur disgrâce. Ils lui apprennent que Mango, réduit au

désespoir, suppose et fait répandre parmi les Indiens un oracle du roi

son père[155], lequel, en mourant, a prédit l'arrivée des Castillans, et

recommandé à ses peuples d'aller au-devant d'eux et de les adorer; que

Mango, à l'appui de cette opinion, a lui-même donné l'exemple, et envoyé

une ambassade au général des Castillans, pour implorer son assistance en

faveur du roi de Cusco, contre l'usurpateur du trône des Incas,

l'exterminateur de leur race, l'oppresseur de l'Inca son frère, captif

dans les murs de Cannare.

[155] Huaïna Capac.

Les mêmes nouvelles arrivaient de tous côtés en même temps, et se

répandaient dans l'armée; l'inquiétude et la frayeur s'emparaient de

tous les esprits; quand le cacique de Rimac vint remettre à l'Inca des

lettres dont le général espagnol l'avait chargé pour Alonzo. Pizarre, en

lui envoyant la lettre de Las-Casas, lui écrivit lui-même en ces mots:

«Mon cher Molina, si vous aimez votre patrie, voici le moment de lui

épargner des crimes. Si vous aimez les Indiens, voici le moment de leur

épargner des malheurs. Vous n'avez pas connu l'ami que vous avez

abandonné. Ce qui vous affligeait, m'affligeait encore plus moi-même.

Mais sans titres et sans pouvoir pour me faire obéir et craindre, je

dissimulais malgré moi ce que je ne pouvais punir. J'ai fait depuis un

voyage en Espagne. J'en arrive enfin revêtu de toute la puissance de

notre invincible monarque. Ce jeune prince aime les hommes. Il veut

qu'on use d'indulgence et de ménagement envers les Indiens. Il m'a

recommandé, pour eux, les soins et la bonté d'un père. Heureux, si je

remplis ses vues! Soyez bien sûr que mon penchant est d'accord avec mon

devoir. Mais vous savez combien l'autorité commise s'affaiblit dans

l'éloignement, et avec quelle précaution je dois en user sur des hommes

violents et déterminés. Dans le nombre il en est dont l'ame est

désintéressée, le coeur sensible et généreux; il est aisé de les

conduire. Mais la foule est aveugle, inquiète, et sur-tout avide; et

c'est elle, je vous l'avoue, que je crains de voir m'échapper. Mon ami,

je n'en réponds plus, si les hostilités l'irritent. Un doux accueil de

la part de vos peuples est le seul moyen d'établir la concorde et

l'intelligence. C'est à vous de me seconder, en y disposant les esprits.

Je vois la moitié de l'empire empressée à s'unir à moi. J'ai plus de

force qu'il n'en fallait pour répandre ici le ravage; mais sans vos bons

offices, je n'en ai pas assez pour maintenir l'ordre et la paix. Je

marche vers Cassamalca, où l'Inca de Quito a, dit-on, rassemblé ses

forces. On lui impute bien des crimes; mais seriez-vous l'ami d'un

tyran? Je ne le puis penser; et votre estime est son apologie. Venez

au-devant de moi. Nous nous concerterons ensemble pour conquérir sans

opprimer.

«Las-Casas, votre ami, et je puis dire aussi le mien, le vertueux

Las-Casas, que j'ai laissé mourant à l'île Espagnole, a voulu vous

écrire. Je vous envoie sa lettre. Je crains bien, mon cher Alonzo, que

ce ne soit un dernier adieu.»

La douleur dont Alonzo avait été saisi en lisant ces mots, redoubla,

lorsqu'il jeta les yeux sur la lettre de Las-Casas.

«Si vous vivez, mon cher Alonzo, si vous êtes encore parmi nos Indiens,

et si Pizarre vous retrouve sur les bords où il va descendre, recevez de

sa main ce tendre et dernier gage d'une sainte amitié. Je suis mourant.

Je n'ai vécu que pour gémir. Dieu a permis que, dans le court espace de

ma vie, j'aie vu sous mes yeux tous les crimes et tous les malheurs

rassemblés. Quel regret puis-je avoir au monde?

«Je vous ai confié mes craintes sur l'entreprise de Pizarre; elles

viennent d'être calmées par les vertus de ce héros. Oui, mon ami, le

ciel a touché sa grande ame. Pizarre pense comme nous. Il sent qu'il est

plus beau d'être le protecteur et le père des Indiens, que leur

vainqueur et leur tyran. Unissez-vous à lui, pour lui concilier leur

estime et leur bienveillance: il en est digne comme vous. Adieu. Je

crois sentir que mon heure approche. Demain peut-être je serai devant le

trône de mon juge; et s'il m'est permis d'implorer sa clémence, ce sera

pour ces Espagnols qui l'adorent et qui l'outragent; ce sera pour ces

Indiens égarés dans l'erreur, mais simples, doux, et bienfaisants, qu'il

a créés, qu'il aime, et qu'il ne veut pas rendre éternellement

malheureux. Protégez-les, voyez en eux mes plus chers amis, après vous,

que j'aimerai au-delà du tombeau.»

Cette lettre fut arrosée des larmes de l'amitié. Alonzo la baisa cent

fois avec un saint respect. Ataliba ne put l'entendre sans partager

l'émotion, l'attendrissement du jeune homme. «Quel est donc, lui

demanda-t-il, ce Las-Casas, cet homme juste?--Ah! dit Alonzo, demandez à

ce cacique et à son peuple.» Ce cacique était Capana. Il avait entendu

la lettre de Las-Casas; et appuyé sur sa massue, ses yeux baissés

fondaient en pleurs. «Ce n'est pas un homme, dit-il; c'est un être

céleste envoyé de son Dieu, pour adoucir les tigres et pour consoler les

hommes. Nous l'aurions adoré, s'il nous l'avait permis.»

Ce témoignage, mais sur-tout celui d'Alonzo, l'emporta sur les

impressions terribles que l'exemple de Montezume et tous les malheurs du

Mexique avaient pu faire sur l'ame d'Ataliba. «Je m'abandonne à vous,

dit-il à son fidèle Alonzo. Allez au-devant de Pizarre; assurez-vous de

ses intentions; et, s'il est tel qu'on vous l'annonce, répondez-lui de

la droiture et de la bonne foi d'un prince votre ami, qui désire d'être

le sien.»

Des Indiens chargés des plus magnifiques présents formaient le cortége

d'Alonzo; et ces richesses[156] disposèrent favorablement les esprits.

Mais telle était la soif de l'or qui dévorait les Castillans, que ce qui

aurait dû l'appaiser, l'irritait, au lieu de l'éteindre.

[156] Ce fut là que les Indiens s'étant aperçus que les chevaux

rongeaient leurs mors, crurent qu'ils mangeaient les métaux; et dans

cette persuasion, qu'on n'avait garde de détruire, ils

s'empressaient de mettre devant ces animaux des vases remplis de

grains d'or.

La conférence de Pizarre avec Alonzo fut l'épanchement de deux coeurs

pleins de noblesse et de franchise. Des deux côtés l'état des choses fut

exposé avec candeur. Pizarre ne vit dans l'Inca de Cusco qu'un excès

d'orgueil sans prudence, et dans Ataliba que la noble fierté d'un coeur

sensible et généreux. De son côté, Alonzo reconnut le danger d'irriter

dans les Castillans cette soif de l'or et du sang, qui n'était jamais

qu'assoupie, et qu'un fanatisme barbare ne demandait qu'à rallumer. Il

fut réglé que Molina précéderait Pizarre dans les champs de Cassamalca;

que le général espagnol s'avancerait avec ses deux cents hommes, et

qu'il laisserait en arrière les Indiens de son parti. Également sûrs

l'un et l'autre de leur bonne foi mutuelle, ils s'embrassèrent; et

Alonzo retourna au camp indien.

Le roi de Quito l'attendait dans le trouble et l'impatience. Mais il fut

bientôt rassuré; et il assembla ses guerriers pour leur faire part de sa

joie. Les Péruviens se réjouirent; mais les Mexicains, d'un air sombre

et l'oeil attaché à la terre, écoutaient en silence les paroles de paix

qu'apportait Alonzo. Leur chef, qui croyait voir tomber l'Inca dans un

piége funeste, voulut l'en garantir. «Eh quoi, prince, lui dit-il, as-tu

donc oublié le sort de Montezume et celui du Mexique? Tu abandonnes ton

pays à ces mêmes brigands qui ont désolé le nôtre, et qui l'ont inondé

de sang! Tu te livres aux mains qui ont enchaîné nos rois, qui les ont

fait brûler vivants! Ah! que notre exemple t'éclaire et t'épouvante.

Trop averti par nos malheurs, sois sage à nos dépens. Ne vois-tu pas ici

le même enchaînement dans les causes de ta ruine, que dans celles de

notre perte? Notre empire était divisé; celui-ci l'est de même. Un

oracle menteur nous faisait une loi honteuse de fléchir devant nos

tyrans; un même oracle vous l'ordonne. Notre roi, séduit et trompé par

des apparences de paix, de bonne foi, de bienveillance, se perdit, et

perdit ses peuples; et toi, malheureux prince, tu veux te livrer comme

lui! Ah! si Montezume avait eu cette ame ferme et courageuse que tu nous

as fait voir, il aurait sauvé le Mexique. Pourquoi donc te laisser

abattre, et te présenter sous le joug? Es-tu sans espoir, sans

ressource? Éloigne-toi. Laisse Palmore à la tête de ton armée. Qu'il

fasse tête aux Indiens. Ces caciques et moi, avec nos deux mille hommes,

nous chargerons les Castillans; et nous prendrons le chemin le plus

court de la vengeance ou de la mort.»

Alonzo crut devoir répondre. «Inca, dit-il, le caractère de ma nation

est d'être fière et brave. Ce n'est un mal que pour ses ennemis. Sa

passion est la soif de l'or; et tu peux l'assouvir sans peine. Le reste

est personnel: le vice et la vertu naissent dans les mêmes climats: le

peuple, qui en est un mélange, devient méchant ou bon, suivant l'exemple

qu'on lui donne. Son ame est celle du brigand, ou du héros qui le

conduit. Cortès a détruit sa conquête et déshonoré ses exploits.

Pizarre, plus humain, plus sincère, plus généreux, peut vouloir ménager,

rendre heureux et paisible le monde qu'il aura soumis, et se faire une

renommée sans reproches et sans remords. Pizarre est Espagnol; mais ne

le suis-je pas moi-même? Me connais-tu fourbe, avide et féroce? Non, tu

me crois sincère et bienfaisant. Pourquoi donc ne croirais-tu pas qu'au

moins Pizarre me ressemble? Tu répondrais de moi; je réponds de lui; et

j'en réponds sur la foi de Las-Casas, sur la foi de cet Espagnol, le

plus vrai, le plus vertueux, le plus sensible des mortels, et sur-tout

le meilleur ami que les Indiens aient au monde. Celui-là ne peut me

tromper; mais il peut se tromper lui-même; on peut lui en avoir imposé.

Sois donc prudent, sans être injuste. Tends les mains à la paix, sans

toutefois quitter les armes; et, au milieu d'un camp nombreux, ose

recevoir deux cents hommes qui se présentent en amis.»

L'Inca, plein de la confiance que lui inspirait Alonzo, n'eût pas même

voulu songer à se mettre en défense. Alonzo prit soin d'y pourvoir. Il

lui fit un cortége de huit mille Indiens d'une valeur reconnue. A l'aile

droite, et en avant des tentes de l'Inca, il établit les Mexicains, avec

la même troupe qu'ils avaient commandée. Les sauvages de Capana

formaient l'aile opposée; et Palmore, avec son armée, occupait le

centre, et formait une enceinte autour du trône de son roi. «Prince, je

fais des voeux au ciel, dit le jeune homme, pour que la bonne foi

préside à cette conférence, et forme, entre Pizarre et toi, les noeuds

d'une solide paix. Si je suis trompé dans mes voeux, si je le suis dans

mon attente, je verserai pour toi mon sang. C'est tout ce que je puis.

Je n'ai rien donné au hasard; je ne me reprocherai rien.»

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 58 / 75 题