Ainsi parlait Ataliba; et il inspirait son courage. Mais sur la fin du
jour il voit arriver dans son camp les guerriers mexicains, qui lui
racontent leur disgrâce. Ils lui apprennent que Mango, réduit au
désespoir, suppose et fait répandre parmi les Indiens un oracle du roi
son père[155], lequel, en mourant, a prédit l'arrivée des Castillans, et
recommandé à ses peuples d'aller au-devant d'eux et de les adorer; que
Mango, à l'appui de cette opinion, a lui-même donné l'exemple, et envoyé
une ambassade au général des Castillans, pour implorer son assistance en
faveur du roi de Cusco, contre l'usurpateur du trône des Incas,
l'exterminateur de leur race, l'oppresseur de l'Inca son frère, captif
dans les murs de Cannare.
[155] Huaïna Capac.
Les mêmes nouvelles arrivaient de tous côtés en même temps, et se
répandaient dans l'armée; l'inquiétude et la frayeur s'emparaient de
tous les esprits; quand le cacique de Rimac vint remettre à l'Inca des
lettres dont le général espagnol l'avait chargé pour Alonzo. Pizarre, en
lui envoyant la lettre de Las-Casas, lui écrivit lui-même en ces mots:
«Mon cher Molina, si vous aimez votre patrie, voici le moment de lui
épargner des crimes. Si vous aimez les Indiens, voici le moment de leur
épargner des malheurs. Vous n'avez pas connu l'ami que vous avez
abandonné. Ce qui vous affligeait, m'affligeait encore plus moi-même.
Mais sans titres et sans pouvoir pour me faire obéir et craindre, je
dissimulais malgré moi ce que je ne pouvais punir. J'ai fait depuis un
voyage en Espagne. J'en arrive enfin revêtu de toute la puissance de
notre invincible monarque. Ce jeune prince aime les hommes. Il veut
qu'on use d'indulgence et de ménagement envers les Indiens. Il m'a
recommandé, pour eux, les soins et la bonté d'un père. Heureux, si je
remplis ses vues! Soyez bien sûr que mon penchant est d'accord avec mon
devoir. Mais vous savez combien l'autorité commise s'affaiblit dans
l'éloignement, et avec quelle précaution je dois en user sur des hommes
violents et déterminés. Dans le nombre il en est dont l'ame est
désintéressée, le coeur sensible et généreux; il est aisé de les
conduire. Mais la foule est aveugle, inquiète, et sur-tout avide; et
c'est elle, je vous l'avoue, que je crains de voir m'échapper. Mon ami,
je n'en réponds plus, si les hostilités l'irritent. Un doux accueil de
la part de vos peuples est le seul moyen d'établir la concorde et
l'intelligence. C'est à vous de me seconder, en y disposant les esprits.
Je vois la moitié de l'empire empressée à s'unir à moi. J'ai plus de
force qu'il n'en fallait pour répandre ici le ravage; mais sans vos bons
offices, je n'en ai pas assez pour maintenir l'ordre et la paix. Je
marche vers Cassamalca, où l'Inca de Quito a, dit-on, rassemblé ses
forces. On lui impute bien des crimes; mais seriez-vous l'ami d'un
tyran? Je ne le puis penser; et votre estime est son apologie. Venez
au-devant de moi. Nous nous concerterons ensemble pour conquérir sans
opprimer.
«Las-Casas, votre ami, et je puis dire aussi le mien, le vertueux
Las-Casas, que j'ai laissé mourant à l'île Espagnole, a voulu vous
écrire. Je vous envoie sa lettre. Je crains bien, mon cher Alonzo, que
ce ne soit un dernier adieu.»
La douleur dont Alonzo avait été saisi en lisant ces mots, redoubla,
lorsqu'il jeta les yeux sur la lettre de Las-Casas.
«Si vous vivez, mon cher Alonzo, si vous êtes encore parmi nos Indiens,
et si Pizarre vous retrouve sur les bords où il va descendre, recevez de
sa main ce tendre et dernier gage d'une sainte amitié. Je suis mourant.
Je n'ai vécu que pour gémir. Dieu a permis que, dans le court espace de
ma vie, j'aie vu sous mes yeux tous les crimes et tous les malheurs
rassemblés. Quel regret puis-je avoir au monde?
«Je vous ai confié mes craintes sur l'entreprise de Pizarre; elles
viennent d'être calmées par les vertus de ce héros. Oui, mon ami, le
ciel a touché sa grande ame. Pizarre pense comme nous. Il sent qu'il est
plus beau d'être le protecteur et le père des Indiens, que leur
vainqueur et leur tyran. Unissez-vous à lui, pour lui concilier leur
estime et leur bienveillance: il en est digne comme vous. Adieu. Je
crois sentir que mon heure approche. Demain peut-être je serai devant le
trône de mon juge; et s'il m'est permis d'implorer sa clémence, ce sera
pour ces Espagnols qui l'adorent et qui l'outragent; ce sera pour ces
Indiens égarés dans l'erreur, mais simples, doux, et bienfaisants, qu'il
a créés, qu'il aime, et qu'il ne veut pas rendre éternellement
malheureux. Protégez-les, voyez en eux mes plus chers amis, après vous,
que j'aimerai au-delà du tombeau.»
Cette lettre fut arrosée des larmes de l'amitié. Alonzo la baisa cent
fois avec un saint respect. Ataliba ne put l'entendre sans partager
l'émotion, l'attendrissement du jeune homme. «Quel est donc, lui
demanda-t-il, ce Las-Casas, cet homme juste?--Ah! dit Alonzo, demandez à
ce cacique et à son peuple.» Ce cacique était Capana. Il avait entendu
la lettre de Las-Casas; et appuyé sur sa massue, ses yeux baissés
fondaient en pleurs. «Ce n'est pas un homme, dit-il; c'est un être
céleste envoyé de son Dieu, pour adoucir les tigres et pour consoler les
hommes. Nous l'aurions adoré, s'il nous l'avait permis.»
Ce témoignage, mais sur-tout celui d'Alonzo, l'emporta sur les
impressions terribles que l'exemple de Montezume et tous les malheurs du
Mexique avaient pu faire sur l'ame d'Ataliba. «Je m'abandonne à vous,
dit-il à son fidèle Alonzo. Allez au-devant de Pizarre; assurez-vous de
ses intentions; et, s'il est tel qu'on vous l'annonce, répondez-lui de
la droiture et de la bonne foi d'un prince votre ami, qui désire d'être
le sien.»
Des Indiens chargés des plus magnifiques présents formaient le cortége
d'Alonzo; et ces richesses[156] disposèrent favorablement les esprits.
Mais telle était la soif de l'or qui dévorait les Castillans, que ce qui
aurait dû l'appaiser, l'irritait, au lieu de l'éteindre.
[156] Ce fut là que les Indiens s'étant aperçus que les chevaux
rongeaient leurs mors, crurent qu'ils mangeaient les métaux; et dans
cette persuasion, qu'on n'avait garde de détruire, ils
s'empressaient de mettre devant ces animaux des vases remplis de
grains d'or.
La conférence de Pizarre avec Alonzo fut l'épanchement de deux coeurs
pleins de noblesse et de franchise. Des deux côtés l'état des choses fut
exposé avec candeur. Pizarre ne vit dans l'Inca de Cusco qu'un excès
d'orgueil sans prudence, et dans Ataliba que la noble fierté d'un coeur
sensible et généreux. De son côté, Alonzo reconnut le danger d'irriter
dans les Castillans cette soif de l'or et du sang, qui n'était jamais
qu'assoupie, et qu'un fanatisme barbare ne demandait qu'à rallumer. Il
fut réglé que Molina précéderait Pizarre dans les champs de Cassamalca;
que le général espagnol s'avancerait avec ses deux cents hommes, et
qu'il laisserait en arrière les Indiens de son parti. Également sûrs
l'un et l'autre de leur bonne foi mutuelle, ils s'embrassèrent; et
Alonzo retourna au camp indien.
Le roi de Quito l'attendait dans le trouble et l'impatience. Mais il fut
bientôt rassuré; et il assembla ses guerriers pour leur faire part de sa
joie. Les Péruviens se réjouirent; mais les Mexicains, d'un air sombre
et l'oeil attaché à la terre, écoutaient en silence les paroles de paix
qu'apportait Alonzo. Leur chef, qui croyait voir tomber l'Inca dans un
piége funeste, voulut l'en garantir. «Eh quoi, prince, lui dit-il, as-tu
donc oublié le sort de Montezume et celui du Mexique? Tu abandonnes ton
pays à ces mêmes brigands qui ont désolé le nôtre, et qui l'ont inondé
de sang! Tu te livres aux mains qui ont enchaîné nos rois, qui les ont
fait brûler vivants! Ah! que notre exemple t'éclaire et t'épouvante.
Trop averti par nos malheurs, sois sage à nos dépens. Ne vois-tu pas ici
le même enchaînement dans les causes de ta ruine, que dans celles de
notre perte? Notre empire était divisé; celui-ci l'est de même. Un
oracle menteur nous faisait une loi honteuse de fléchir devant nos
tyrans; un même oracle vous l'ordonne. Notre roi, séduit et trompé par
des apparences de paix, de bonne foi, de bienveillance, se perdit, et
perdit ses peuples; et toi, malheureux prince, tu veux te livrer comme
lui! Ah! si Montezume avait eu cette ame ferme et courageuse que tu nous
as fait voir, il aurait sauvé le Mexique. Pourquoi donc te laisser
abattre, et te présenter sous le joug? Es-tu sans espoir, sans
ressource? Éloigne-toi. Laisse Palmore à la tête de ton armée. Qu'il
fasse tête aux Indiens. Ces caciques et moi, avec nos deux mille hommes,
nous chargerons les Castillans; et nous prendrons le chemin le plus
court de la vengeance ou de la mort.»
Alonzo crut devoir répondre. «Inca, dit-il, le caractère de ma nation
est d'être fière et brave. Ce n'est un mal que pour ses ennemis. Sa
passion est la soif de l'or; et tu peux l'assouvir sans peine. Le reste
est personnel: le vice et la vertu naissent dans les mêmes climats: le
peuple, qui en est un mélange, devient méchant ou bon, suivant l'exemple
qu'on lui donne. Son ame est celle du brigand, ou du héros qui le
conduit. Cortès a détruit sa conquête et déshonoré ses exploits.
Pizarre, plus humain, plus sincère, plus généreux, peut vouloir ménager,
rendre heureux et paisible le monde qu'il aura soumis, et se faire une
renommée sans reproches et sans remords. Pizarre est Espagnol; mais ne
le suis-je pas moi-même? Me connais-tu fourbe, avide et féroce? Non, tu
me crois sincère et bienfaisant. Pourquoi donc ne croirais-tu pas qu'au
moins Pizarre me ressemble? Tu répondrais de moi; je réponds de lui; et
j'en réponds sur la foi de Las-Casas, sur la foi de cet Espagnol, le
plus vrai, le plus vertueux, le plus sensible des mortels, et sur-tout
le meilleur ami que les Indiens aient au monde. Celui-là ne peut me
tromper; mais il peut se tromper lui-même; on peut lui en avoir imposé.
Sois donc prudent, sans être injuste. Tends les mains à la paix, sans
toutefois quitter les armes; et, au milieu d'un camp nombreux, ose
recevoir deux cents hommes qui se présentent en amis.»
L'Inca, plein de la confiance que lui inspirait Alonzo, n'eût pas même
voulu songer à se mettre en défense. Alonzo prit soin d'y pourvoir. Il
lui fit un cortége de huit mille Indiens d'une valeur reconnue. A l'aile
droite, et en avant des tentes de l'Inca, il établit les Mexicains, avec
la même troupe qu'ils avaient commandée. Les sauvages de Capana
formaient l'aile opposée; et Palmore, avec son armée, occupait le
centre, et formait une enceinte autour du trône de son roi. «Prince, je
fais des voeux au ciel, dit le jeune homme, pour que la bonne foi
préside à cette conférence, et forme, entre Pizarre et toi, les noeuds
d'une solide paix. Si je suis trompé dans mes voeux, si je le suis dans
mon attente, je verserai pour toi mon sang. C'est tout ce que je puis.
Je n'ai rien donné au hasard; je ne me reprocherai rien.»