CHAPITRE XLVII.

Ataliba, qui, depuis sa victoire, avait appris l'arrivée des Espagnols,

laissait reposer son armée sur les bords du fleuve Zamore; et alors le

soleil, au tropique du nord, ayant atteint cette limite qu'une loi

éternelle a marquée à sa course et que jamais il ne franchit, ce fut

dans une vaste plaine et au milieu d'un camp nombreux que sa fête fut

célébrée. Les peuples y vinrent en foule; la cour de l'Inca s'y rendit

du palais de Riobamba, où ce prince l'avait laissée; la plus chérie de

ses femmes, la belle et tendre Aciloé, y vint, les yeux encore baignés

des larmes que le souvenir de son fils lui faisait répandre, et que le

temps ne pouvait tarir. Cora, dont les malheurs avaient sensiblement

touché cette princesse, qui l'avait admise à sa cour, Cora

l'accompagnait. Elle revit Alonzo, glorieuse et charmée de porter dans

son sein le gage de leur tendre amour.

Toutes les fêtes du soleil avaient un grand objet de morale publique.

Celle-ci, la plus sérieuse et la plus imposante, était la fête de la

mort. Ce qui distinguait cette fête de celles que l'on a décrites,

c'était l'hymne que l'on y chantait. Le pontife, d'un air serein, et

portant sur le front une majestueuse tranquillité, entonnait cette hymne

funèbre; les Incas répondaient; le peuple écoutait en silence, et

méditait la mort.

«Homme destiné au travail, à la peine, et à la douleur, console-toi, car

tu es mortel. Le matin, tu te lèves pour sentir le besoin; tu te couches

le soir, lassé, abattu de fatigue. Console-toi; car la mort t'attend, et

dans son sein est le repos.

«Tu vois une barque agitée par la tempête, gagner la rade paisible et se

sauver dans le port. Cette mer sans cesse battue par la tourmente, c'est

la vie; ce port tranquille et sûr, d'où jamais les orages n'ont

approché, c'est le tombeau.

«Tu vois le timide enfant que sa mère a laissé loin d'elle, pour lui

faire essayer ses forces. Il court à elle d'un pas chancelant, en lui

tendant ses faibles bras; il arrive, il se précipite dans son sein; et

il ne sent plus sa faiblesse. Cet enfant, c'est l'homme; et cette mère

tendre, c'est la nature, qu'en ce moment le vulgaire appelle la mort.

«Homme fragile, pendant ta vie tu es l'esclave de la nécessité, le jouet

des événements. La mort brisera tes liens: tu seras libre; et il

n'existera pour toi, dans l'immensité, que toi-même et le Dieu qui t'a

fait.

«Que ce Dieu qui anime le monde, laisse échapper un souffle; c'est la

vie. Qu'il le retire; c'est la mort. Qu'a d'étonnant la vîtesse d'un

souffle qui passe dans ton sein, comme le vent à travers le feuillage?

Le feuillage est-il étonné de n'avoir pu fixer le vent?

«Tu as vu expirer ton semblable; ses convulsions t'ont fait peur; et ces

efforts de la douleur, au moment de lâcher sa proie, tu les attribues à

la mort. La mort est impassible; et au bord de la tombe est une digue où

s'accumulent les restes des maux de la vie; mais au-delà c'est un calme

éternel.

«Ne trouves-tu pas que le temps est lent à s'écouler? C'est que le temps

amène la mort, et que la mort est le terme où tend la nature inquiète,

et impatiente de la vie. Quel homme ne désire pas d'être à demain? C'est

qu'aujourd'hui c'est la vie, et que demain c'est la mort.

«La vieillesse qui dénoue tous les liens de l'âme, l'alternative

inévitable de la caducité ou du trépas, la douceur du sommeil, qui n'est

que l'oubli de soi-même, l'ennui, ce sentiment pénible d'une existence

froide et lente, tout nous dispose, nous invite, et nous habitue à la

mort.

«Homme, d'où te vient donc cette répugnance pour un bien vers lequel tu

es entraîné par une pente invincible? C'est que tu te crois plus sage

que la nature, meilleur que le Dieu qui t'a fait; c'est que tu prends

pour un abyme les ténèbres de l'avenir.

«Et qui voudrait souffrir la vie, si le passage était moins effrayant?

La nature nous intimide, afin de nous retenir. C'est un fossé profond

qu'elle a creusé sur les confins de la vie et de la mort, pour empêcher

la désertion.

«S'il était un Dieu assez inexorable pour vouloir désespérer l'homme, il

le condamnerait à ne jamais mourir. Le dégoût, la tristesse,

affligeraient son ame, et la nécessité de vivre, semblable à un rocher

hérissé de pointes aiguës, l'écraserait incessamment. Le signe de la

réconciliation entre le ciel et l'homme, c'est la mort.

«Il n'est qu'un seul moyen de rendre la vie plus précieuse que la mort

même: c'est de vivre pour sa patrie, fidèle à son culte, à ses lois,

utile à sa prospérité, digne de sa reconnaissance; et de pouvoir dire en

mourant: Je n'ai respiré que pour elle; elle aura mon dernier soupir.»

Ainsi chantaient les enfants du soleil; et ces chants, qui

retentissaient dans l'ame des jeunes guerriers, les élevaient au-dessus

d'eux-mêmes. Mais les femmes et les enfants regardant leurs époux, leurs

pères, avec des yeux où la tendresse et la frayeur étaient peintes,

semblaient les conjurer d'aimer, ou du moins de souffrir la vie, et

opposaient les mouvements les plus naïfs de la nature à cet enthousiasme

qui défiait la mort.

Le monarque, après ce cantique, ayant fait, par tribus, l'éloge des

braves Indiens qui avaient péri pour sa défense: «Nous avons pleuré sur

les morts; tout est consommé, reprit-il. Laissons le passé, qui n'est

plus; et ne pensons qu'à l'avenir, qui pour nous est un nouvel être. Des

brigands, les fléaux des bords où ils descendent, viennent d'arriver à

Tumbès. Je crois avoir mis cette ville en état de les occuper. Des héros

la défendent; mais ce n'est point assez, demain je vole à son secours.

Peuples, c'est là que nous appellent des dangers dignes d'éprouver le

plus intrépide courage. Vous allez voir des animaux rapides porter

l'homme dans les combats; vous allez voir l'image du terrible

Illapa[154] dans les armes de ces brigands. Ils ont su donner à la mort

un appareil épouvantable. Mais ce n'est jamais que la mort; et vous

venez d'entendre si la mort est à craindre. Du reste, ces brigands sont

périssables comme nous; et ils sont en si petit nombre, que si vous les

enveloppez, ils seront au milieu de vous, comme les feuilles agitées par

le tourbillon des tempêtes. Voilà, poursuivit-il en leur montrant

Alonzo, celui qui sait comment on peut les vaincre: c'est à lui de vous

commander.»

[154] La foudre.

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 57 / 75 题