CHAPITRE XLII.

Après les premiers mouvements de la tendresse et de la joie, Pizarre,

ayant bien observé qu'aucun témoin ne pût entendre leur entretien, ni le

troubler, commença par faire à Gonzale le récit de ses aventures. Il lui

expose ensuite l'objet de son voyage; et finit par lui demander quelle

étrange révolution s'est faite, depuis son absence, dans le génie, dans

les moeurs, dans le culte de sa patrie; et quelle est cette horrible

fête dont il vient d'être le témoin?

«Trop jeune et trop obscur, quand tu as quitté ces bords, lui dit

Gonzale, tu n'as pu voir préparer ces événements; mais aujourd'hui que

ta fortune en dépend, je dois t'en instruire. Écoute, mon frère, et

gémis.»

«Les Maures, nos vainqueurs, s'étaient répandus dans l'Espagne; ils y

avaient apporté les arts, l'agriculture et le commerce; et en éclairant

les esprits, ils avaient adouci les moeurs. La prospérité, la grandeur,

l'opulence de ce royaume, cultivé, enrichi, décoré par leurs mains,

méritait de faire oublier leur invasion et leurs ravages. Vaincus et

soumis à leur tour, il ne demandaient qu'à jouir d'une liberté légitime,

qu'à vivre sujets de nos rois, en conservant le culte de leurs pères; et

si la superstition ne se fût emparée de l'esprit d'Isabelle, jamais

règne n'eût été plus heureux, ni plus florissant que le sien. Mais cette

reine, que son génie et son courage auraient placée au rang de plus

grands hommes, eut le malheur d'être trompée par un confident

fanatique[138], qui, dès la plus tendre jeunesse, l'enivrait d'un faux

zèle, et l'avait fait jurer, si elle montait sur le trône, d'employer le

fer et le feu pour exterminer l'hérésie et faire triompher la foi. Ce

fut pour accomplir cette téméraire promesse, qu'elle érigea ce tribunal

de sang.»

[138] Thomas Torquémada, dominicain.

«Armé d'une puissance énorme, affranchi de toutes les lois protectrices

de l'innocence, et consacré par un pontife[139] qui lui confiait tous

ses droits, ce tyran des esprits les remplit d'une sainte horreur[140].

C'est ici, dans Séville même, que fut célébré le premier de ces

sacrifices barbares, que l'on appelle _Actes de foi_[141]. Ce jour

exécrable coûta vingt mille sujets à l'Espagne: ils s'enfuirent

épouvantés; et l'Afrique fut leur refuge. Dans la Castille et dans Léon

de nouveaux bûchers s'allumèrent; et on y jeta dans les flammes des

milliers de malheureux. Le même fléau s'étendit dans l'Arragon, et y fit

les mêmes ravages. L'Espagne entière en fut frappée, et d'un royaume à

l'autre la superstition voyait, comme autant de signaux, les feux qui

dévoraient ses innombrables victimes. Des multitude de proscrits,

échappés à la rage de leurs persécuteurs, s'abandonnaient à la merci des

flots; et l'Afrique en fut repeuplée. Enfin la Grenade conquise sur les

Maures, devint à son tour le théâtre de ces déplorables fureurs[142].

Ah! Pizarre, quelle province le fanatisme a désolée! Un peuple

industrieux, vaillant, éclairé, mêlant aux travaux le charme consolant

des fêtes; plus de trente villes superbes, où fleurissaient les arts;

cent autres villes moins opulentes, mais toutes riches et peuplées; deux

mille villages remplis de cultivateurs fortunés; les plus belles

campagnes, les plus riches de l'univers, tout est perdu, tout est

détruit; la mort, l'effroi, la solitude y règne; la tyrannie des

esprits, la plus odieuse de toutes, comme la plus injuste et la plus

violente, en a fait de vastes tombeaux, où elle domine en silence sur

des cendres et des débris.»

[139] Sixte IV.

[140] En quatre ans l'Inquisition fit le procès à cent mille

personnes, dont six mille furent brûlées.

[141] _Auto-da-fe._ Le premier à Séville en 1480.

[142] Premier édit contre les juifs, en 1492. Cet édit les obligeait à

se convertir, ou à quitter l'Espagne. Cent mille familles se

convertirent ou feignirent de se convertir; huit cent mille juifs se

retirèrent en Portugal, en Afrique, ou dans l'orient.

Second édit contre les Maures en 1501, qui les forçait à se faire

baptiser, ou à sortir du royaume en trois mois, sons peine d'être

faits esclaves. Une assemblée de théologiens et de jurisconsultes

avait décidé qu'on pouvait en venir à cette violence, malgré la foi

du plus solennel des traités. Le pape Clément VII releva l'empereur

Charles-Quint du serment fait par lui, ou par ses prédécesseurs, de

permettre aux Maures le libre exercice de leur religion; et il

l'exhorta à chasser de l'Espagne tous ceux qui refuseraient

d'embrasser le christianisme.

«Ainsi, lui demanda Pizarre, les rapines, les cruautés que l'on exerce

en Amérique étonnent peu l'Espagne?--Elle y est endurcie par ses propres

malheurs, reprit Gonzale. Et de quoi veux-tu qu'elle s'étonne et

s'épouvante? Parmi nous, dans son sein, elle voit consacrer les crimes

les plus odieux. L'humanité n'a plus de droits, le sang n'a plus de

priviléges. Que le fils accuse son père, le père ses enfants, la femme

son époux; c'est le triomphe du faux zèle. Ils sont accueillis, écoutés;

et l'accusé périt sur leur délation. Un simple soupçon fait saisir,

traîner dans les cachots la faible et timide innocence; et l'imposture

qui l'accuse, protégée à l'abri d'un silence éternel, est sûre de

l'impunité. La seule ressource du faible, la fuite, est réputée une

preuve du crime; et l'anathème qui poursuit le transfuge, rompt pour lui

les noeuds les plus saints. En lui, ses amis méconnaissent leur ami, ses

enfants leur père, ses sujets leur roi: plus d'asyle, plus de refuge

assuré pour lui, pas même au sein de la nature. La main qui lui perce le

coeur est innocente; elle a vengé le ciel. Tout chrétien est, de droit

divin, le juge et le bourreau d'un infidèle fugitif. Telle est la loi du

fanatisme; et je t'épargne le détail de mille atrocités pareilles, qui

forment son code infernal[143]. Ne crains donc plus de voir les esprits

soulevés de ce qui se passe dans l'Inde.»

[143] Voyez le directoire des Inquisiteurs, et l'extrait qu'on en a

donné sous le titre de Manuel des Inquisiteurs.

«Et la cour, demanda Pizarre, est-elle attaquée de ce délire?--La cour

ne pense, lui répondit Gonzale, qu'à tirer avantage de nos calamités.

Que le peuple tremble et fléchisse, c'est tout ce qu'elle veut; et les

malheurs de l'Inde ne la touchent que faiblement. Les grands, avec

pleine licence, opprimaient autrefois le peuple: les juges leur étaient

vendus; les lois se taisaient devant eux; et, sans frein comme sans

pudeur, ils exerçaient impunément les vexations les plus criantes. Le

peuple est rentré dans ses droits; la régence de Ximenès l'a tiré de

l'oppression: il est armé, discipliné, ligué pour sa propre défense; la

force est du côté des lois; et le peuple, qu'elles protégent, les

protége à son tour contre les attentats des grands, leurs ennemis

communs. Ainsi le faste de la cour, n'ayant plus au-dedans les

ressources du brigandage, a rendu les grands plus avides des richesses

du dehors; et l'espérance de partager les dépouilles du Nouveau-Monde,

en fait de zélés partisans au premier qui promet d'en payer le tribut à

leur orgueilleuse avarice. Tout est vénal sous ce nouveau règne; et

quand l'or est le prix de tout, on obtient tout avec de l'or: c'est ce

que j'ai voulu t'apprendre. Flatte l'ambition et la cupidité; ce sont

elles qui nous dominent. Elles président dans les conseils, elles ont

l'oreille du prince, elles sont l'ame de la cour. La religion même est

ici leur esclave; et tu verras qu'on la fait taire, quand elle prétend

les gêner. Rome, le siége de l'église, vient d'être prise et saccagée;

le souverain pontife a été mis aux fers...--Sans doute par les

infidèles? demanda Pizarre.--Par nous, reprit Gonzale, par ce jeune

empereur qui lui-même a porté le deuil de sa victoire. Va le trouver;

annonce-lui une vaste et riche conquête. Il gémira peut-être sur le

malheur de l'Inde; mais si ce malheur est utile à sa grandeur, à sa

puissance, il le laissera consommer.»

Pizarre, en profitant des instructions de Gonzale, eut sans peine accès

à la cour. On le présente à l'empereur, et au milieu du conseil

assemblé, ce jeune prince ayant daigné l'entendre, le guerrier lui parle

en ces mots:

«Puissant et glorieux monarque, vous voyez l'un des premiers soldats

qui, sous le règne de Ferdinand, ont porté les armes de la Castille dans

le Nouveau-Monde. Je m'appelle Pizarre; Truxillo m'a vu naître le plus

obscur de vos sujets, mais j'ai l'ambition, peut-être le moyen de faire

oublier ma naissance. Sur la côte de Carthagène et vers les bords du

Darien, je suivis Alphonse Ojeda, l'homme le plus déterminé qui fut

jamais. J'appris à son école qu'il n'est point de dangers que le courage

ne surmonte; et je puis dire qu'il m'a mis à l'épreuve de tous les maux.

Après lui ce fut sous Vasco de Balboa que je servis, et que je conçus

l'espérance d'égaler Colomb et Cortès.

«On vous a vanté les richesses de l'Amérique; et moi, je vous annonce

qu'on ne les connaît pas. Les îles dont la découverte a fait la gloire

de Colomb, le royaume dont la conquête a rendu Cortès si fameux, ne sont

rien en comparaison des pays que j'ai découverts, et dont je viens vous

faire hommage. C'est le royaume des Incas, peuple adorateur du soleil,

dont ses rois se disent les enfants. Et qui ne le croirait leur père, en

voyant les richesses que ses rayons répandent dans ces heureux climats?

«C'est une chaîne de montagnes d'or, qui s'étend depuis l'équateur

jusqu'au tropique du midi; et parmi ces montagnes, les plus riants

coteaux et les vallons les plus fertiles. Le même jour y présente toutes

les saisons réunies; la même terre y produit à-la-fois les fleurs, les

fruits, et les moissons.

«Les peuples de ces contrées sont vaillants mais presque sans armes. Il

est facile de les vaincre, plus facile de les gagner par la clémence et

la douceur. J'avais abordé sur leurs côtes, je pénétrais dans leur pays;

et avec un vaisseau et moins de deux cents hommes, j'aurais mis sous vos

lois un florissant empire, et à vos pieds des monceaux d'or. Le vice-roi

de Panama, jaloux d'une entreprise commencée avant lui, et dont il

n'avait pas la gloire, a rappelé mes compagnons; il ne m'en est resté

que douze; et avec eux j'ai soutenu, dans une île déserte, au milieu des

tempêtes, les plus rudes épreuves de la nécessité. J'attendais un faible

secours; on me l'a refusé, et on m'a rappelé moi-même. J'ai obéi, sans

renoncer à ma glorieuse entreprise; et, pour vous soumettre un pays le

plus riche de l'univers, je ne demande que l'honneur dont jouit Cortès

au Mexique, l'honneur de commander pour vous, et de n'obéir qu'à vous

seul.»

Pizarre mit alors sous les yeux du conseil le récit de ses aventures,

attesté par ses compagnons; et ce récit, quoique très-simple, ne fut pas

lu sans étonnement. Mais, soit que le jeune empereur voulût encore

éprouver Pizarre, soit que, par sa naissance, il ne le crût pas digne du

titre auquel il aspirait: «L'audace de ton entreprise, lui dit-il,

semble autoriser celle de ton ambition; mais sois content de partager

les richesses que tu m'annonces, et ne demande rien de plus.--Des

richesses? lui dit Pizarre d'un air chagrin et dédaigneux; mes matelots

et mes soldats en reviendront chargés. Il me faut de la gloire. Le reste

est au-dessous de moi. Si je ne suis pas digne de gouverner, je ne suis

pas digne de vaincre. Nommez le vice-roi qui me doit remplacer; je

l'instruirai: mon plan, mes projets, mes découvertes, je lui

communiquerai tout, excepté mon courage... dont j'ai besoin pour dévorer

l'humiliation d'un refus.»

Cette franchise brusque et fière ne déplut point au jeune monarque. «Il

me servira bien, dit-il, puisqu'il ne sait pas me flatter.» Il lui

accorda sa demande; et Pizarre, dès ce moment, vit une foule de

courtisans l'entourer, le féliciter, briguer l'honneur de protéger ses

cruautés et ses rapines, et mendier le prix infâme de l'appui qu'ils lui

promettaient. Il vit une jeunesse ardente, ambitieuse, se disputer la

gloire de le suivre et de partager ses travaux; il vit l'avarice

elle-même s'empresser, à l'appât du gain, de lui équiper une flotte, et

risquer, en tremblant, les frais d'une entreprise dont elle attendait

des trésors.

Pizarre, sans croire en imposer à ceux qui se fiaient à lui, leur

prodigua les espérances, se ménagea l'appui des grands, s'attira la

faveur du peuple, fit un choix de bons matelots et de soldats

déterminés, et, parmi les plus braves, prit vingt hommes d'élite pour

commander sous lui. Ses frères furent de ce nombre[144]. Le jeune

Gonsalve Davila ne fut point oublié: Charles daigna recommander à

Pizarre de l'emmener avec lui en passant à l'île Espagnole.

[144] Fernand, Jean, et Gonzale Pizarre.

Ainsi, tout secondant ses voeux, Pizarre, dans le même temple[145] et

sur le même autel où Magellan avait fait le serment d'obéissance et de

fidélité à la couronne de Castille, Pizarre, dans les mains de Charles,

prononça le même serment.

[145] Dans l'église de Notre-Dame de la Victoire.

«Guerrier, lui dit le jeune prince, ici l'on confond tous les droits;

chacun, selon ses intérêts ou ses opinions, fait pencher la balance

entre les Indiens et nous[146]. Fatigué de tous ces débats, je te

recommande deux choses: l'une, de faire à ton pays tout le bien que tu

croiras juste et qui dépendra de toi; l'autre, de faire aux Indiens le

moins de mal qu'il te sera possible: car si je veux en être obéi, je

désire encore plus d'en être aimé.» A ces mots, il lui ceignit l'épée,

cette épée qui devait être la marque de sa dignité[147], et qui ne fut

pour lui qu'une trop faible défense contre de lâches assassins.

[146] On sait que la cour était composée de Flamands et d'Espagnols.

Les Flamands étaient pour les Indiens, et voulaient qu'on les

laissât libres. Les Espagnols avaient des intérêts et des principes

opposés.

[147] Marquis, gouverneur, et Adelantade, ou lieutenant-général.

Cependant sa flotte à la rade, et ses compagnons rassemblés dans le port

de Palos, n'attendent que lui et les vents. Il arrive; les vents

l'invitent à partir; il s'embarque, il fait lever l'ancre, et part aux

acclamations de tout un peuple qui l'exhorte à revenir, chargé des

richesses de l'Amérique, déposer les dépouilles des temples du soleil au

pied des autels du vrai Dieu.

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 52 / 75 题