La superstition[135], qui par toute la terre va traînant ses chaînes
sacrées, dont elle charge les nations, frémit de rage, en voyant abolir
la seule loi qu'elle eût dictée aux adorateurs du soleil. Mais pour s'en
consoler, elle jeta les yeux sur l'Europe, où elle dominait, sur
l'Espagne, où elle avait placé le siége affreux de son empire. Son
triomphe s'y préparait, on y allait célébrer sa fête abominable, lorsque
le vaisseau de Pizarre, ayant franchi les vastes mers, entra dans ce
golfe[136] célèbre par où l'Océan s'est ouvert un passage jusqu'aux
bords de l'Égypte et de la Scythie.
[135] Le fanatisme est la frénésie du zèle. La superstition est le
délire de la piété. L'un est la maladie des esprits violents,
l'autre celle des ames faibles. Tous les deux outragent la religion,
l'un par ses fureurs, et l'autre par ses craintes.
[136] Le golfe de Cadix.
Ce grand homme, tout occupé de l'importance de ses desseins, en méditait
profondément les difficultés effrayantes. L'une de ces difficultés était
l'état de sa fortune. Le peu d'or qu'il avait recueilli de sa première
course, s'était perdu et dissipé dans les mains de ses compagnons. Son
entreprise, qui d'abord avait passé pour insensée, n'avait plus aucun
partisan. La confiance était perdue; et les secours en dépendaient. Il
fallait, pour la ranimer, l'éclat de la faveur du prince. Mais quelle
horreur la cour d'Espagne ne devait-elle pas avoir des ravages, des
cruautés qui s'exerçaient en Amérique! Ces brigands, ces fléaux de
l'Inde n'étaient-ils pas en exécration à leur patrie, épouvantée des
excès qu'ils avaient commis? Un jeune roi, sur-tout, que la cupidité
n'avait pas corrompu encore, devait les détester; et dans l'opinion
qu'il avait de ces coeurs féroces, il allait confondre celui qui
solliciterait le droit d'imiter leur exemple, et de rendre odieux son
règne aux peuples d'un autre hémisphère. Le cri plaintif de la nature,
le cri de la religion, ses ministres tonnants, et lançant l'anathème sur
les profanateurs qui la rendaient complice de leurs sacriléges fureurs;
c'est là ce que Pizarre roulait dans sa pensée, lorsqu'un vent
favorable, l'amenant vers les bords de la fertile Andalousie, le fit
entrer dans le port de Palos, dans ce port d'où était parti l'intrépide
Colomb, quand, sur la foi d'un nautonnier que les tempêtes avaient
instruit[137], il était allé découvrir ce malheureux Nouveau-Monde.
[137] En 1484, Alonzo Sanchès de Huelua, en allant des Canaries à
Madère, avait été, dit-on, poussé sur la côte de Saint-Domingue. Il
revint à Tercère, n'ayant plus avec lui que quatre de ses
compagnons. Dans cette île, un fameux pilote, Génois de naissance,
appelé Christophe Colomb, leur donna l'asyle. Ils moururent tous
dans sa maison; et ce fut, dit-on, sur leurs mémoires qu'il
entreprit la découverte de l'Amérique.
Pizarre, en abordant, prit soin de mander à Truxillo (c'était le lieu de
sa naissance) la nouvelle de son retour; et il se rendit à Séville. Le
jeune roi y tenait sa cour; et Pizarre, pour observer les moeurs et le
génie de cette cour nouvelle, arrivait inconnu. Tout lui parut changé
dans sa déplorable patrie. En la revoyant, il gémit.
Le premier objet de son étonnement fut la solitude des villes et
l'abandon des campagnes, où la contagion semblait avoir passé. «Eh quoi!
se disait-il à lui-même, est-ce pour se jeter dans les déserts du
Nouveau-Monde, qu'on a quitté des champs si fertiles, si fortunés?» Il
ne fut pas moins interdit de la réserve austère et de la gravité
mystérieuse et taciturne de ce peuple, autrefois brillant, ingénieux,
plein de candeur et de franchise, noble jusques dans ses plaisirs, et
magnifique dans ses fêtes. La tristesse, l'abattement étaient peints sur
tous les visages; la défiance était dans tous les yeux; la crainte avait
resserré tous les coeurs.
A peine arrivé dans Séville, il veut la parcourir; et il la voit plongée
dans le silence et dans le deuil. Il se trouve au milieu d'une place
publique, lieu vaste et décoré avec magnificence par les temples et les
palais dont il était environné. Au centre un grand bûcher s'élève, et
non loin du bûcher, un trône resplendissant de pourpre et d'or. A cet
appareil imposant, il s'arrête. Il voit arriver un peuple nombreux sans
tumulte, et gardant un silence morne, tel que l'impose la terreur. Il
interroge autour de lui; il demande quel sacrilége, quel parricide on va
punir avec tant de solennité, et si le roi vient présider au supplice
des criminels, comme la pompe de ce trône l'annonce. Mais personne ne
lui répond. «Qui que tu sois, lui dit enfin un vieillard qu'il
interrogeait, ou cesse de nous tendre un piége, ou, si tu es de bonne
foi, regarde, écoute, et tremble comme nous.»
Bientôt Pizarre voit paraître le cortége effrayant des juges et des
vengeurs de la foi. Il les voit monter et s'asseoir sur ce trône
terrible. Le calme est peint sur leur visage; la joie éclate dans leurs
yeux.
Les victimes s'avancent; le bûcher s'allume. Une foule de malheureux,
pâles, tremblants, courbés sous le poids de leurs chaînes, viennent
recevoir leur sentence; et ce décret qui les condamne à être brûlés
vivants, ce décret leur est prononcé du ton affectueux et tendre de la
charité secourable et de l'indulgente bonté.
Le jeune roi avait demandé qu'au moins, dans ce moment terrible, en
présence du peuple, à la face du ciel, lorsqu'ils entendraient leur
sentence, il leur fût permis de parler, de se défendre, et de se
plaindre: faible adoucissement qu'il aurait voulu mettre aux rigueurs de
ce tribunal, mais qui, ayant révolté les juges, fut traité de scandale,
et n'eut lieu qu'une fois.
Dans le nombre était un vieillard qu'on avait surpris observant les
pratiques du judaïsme. Les séductions, les menaces le lui avaient fait
abjurer au temps de sa faible jeunesse. Imbu de la foi de ses pères, le
regret de l'avoir quittée vint le troubler; il la reprit; et dans le
silence et la crainte, il adressait au ciel les voeux de l'antique Sion.
Son crime était connu; sur le bord de sa tombe, il n'avait pas même
daigné le désavouer; il marchait au supplice, comme une victime à
l'autel. Mais lorsqu'il entendit que tous ses biens, livrés à l'avidité
de ses juges, étaient ravis à ses enfants, sa constance l'abandonna.
«Cruels, dit-il, c'est donc ainsi que vous dévorez votre proie! J'ai
mérité la mort, quand j'ai trahi mon ame, quand j'ai désavoué de bouche
ce que j'adorais dans le coeur; mais qu'ont fait mes enfants, pour être
dépouillés du peu de bien que je leur laisse? Ils ont subi, dès le
berceau, le joug de votre loi nouvelle; je vous les ai livrés. Ah!
laissez à leur mère, pour nourrir ces infortunés, un pain arrosé de mon
sang, et qu'ils tremperont dans leurs larmes.»
«Eh quoi! lui répond d'un air serein le chef du tribunal terrible, ne
sais-tu pas que Dieu poursuit dans les enfants l'iniquité des pères; que
la dépouille des criminels de lèze-majesté divine appartient aux
ministres des vengeances divines, comme les entrailles de la victime
appartenaient au sacrificateur; que l'esclave n'a rien qui ne soit à son
maître, et qu'enfin tes pareils sont nés esclaves parmi les chrétiens?
Si l'on se réserve des biens qui n'étaient pas à toi, c'est pour en
faire un digne usage; et quel plus digne usage du bien des infidèles,
que de servir de récompense aux défenseurs de la foi? Si chacun vit de
son travail, celui de poursuivre l'erreur sera-t-il privé de salaire? et
n'est-il pas bien juste qu'une race funeste paie, en mourant, le soin
pénible et salutaire que l'on prend de l'exterminer?»
«Hommes sans pudeur et sans foi, s'écria le vieillard, la force vous
seconde, et votre hypocrisie abuse insolemment du pouvoir de nous
opprimer. Mais tremblez que le ciel enfin ne se lasse...» On ne permit
pas au vieillard d'achever; et il fut jeté dans les flammes.
Après lui, se présente devant le tribunal un jeune homme simple et
timide, né parmi les chrétiens, élevé dans leur croyance, et n'ayant pas
même l'idée des erreurs qu'on lui attribuait. Il aimait une fille aussi
simple que lui, aussi pieuse, aussi docile; il en était aimé: un rival
furieux l'avait accusé d'hérésie; et ce fourbe avait pour complice un
confident digne de lui. Dans les cachots, dans les tortures, l'infortuné
jeune homme avait pris mille fois la terre et le ciel à témoin de sa
foi, de son innocence; on ne l'avait point écouté. En paraissant devant
ses juges, et à la vue du bûcher, ses plaintes, ses cris redoublèrent.
«Ministres du dieu que j'adore, et vous, peuple, dit-il, je proteste en
mourant, que j'ai vécu fidèle à la religion de mes pères. Je crois tout
ce que nos pasteurs, dès l'enfance, m'ont enseigné. Qu'on me dise dans
quelle erreur j'ai pu tomber sans le vouloir; je l'abjure et je la
déteste. Que voulez-vous de plus?--Nous voulons que vous-même vous
fassiez le sincère aveu de votre impiété.--Je ne la connais pas.
Opposez-moi du moins mes accusateurs; qu'ils paraissent, qu'ils me
confondent à vos yeux.--Non, lui dit-on encore: l'intérêt de la foi ne
permet pas que l'on décèle ceux qui veillent à sa défense, et qui nous
dénoncent l'erreur. N'avez-vous pas déclaré vous-même que vous n'aviez
point d'ennemis?--Hélas! non: je ne hais personne; j'ignore qui peut me
haïr.--Eh bien, ce n'est donc pas la haine, mais le zèle qui vous
accuse; et le zèle est digne de foi.--O mon père, dit le jeune homme à
un religieux qui l'exhortait à la mort, je suis attaché à la vie; ce
supplice me fait frémir. Dites-moi quel aveu l'on attend que je fasse;
et, tout innocent que je suis, je veux bien me calomnier.--Moi! vous
enseigner le mensonge! lui dit cet homme pieusement cruel. A Dieu ne
plaise. Non, mon fils, mourez martyr, plutôt que d'en imposer à vos
juges. Après tout, ne vous flattez pas que cet aveu tardif pût vous
sauver. Il n'est plus temps. C'est dans les fers que l'on doit s'avouer
coupable. Mais, à l'approche du supplice, ce n'est plus un vrai
repentir, c'est la frayeur qui parle; on ne l'écoute plus.» Ce fut alors
que le jeune homme, s'abandonnant à sa douleur, et versant des torrents
de larmes, en fit couler de tous les yeux. «O Dieu! dit-il, on
m'annonçait ta religion pure et sainte comme l'appui de l'innocence; et
tes ministres!...» On l'interrompit, pour le traîner sur le bûcher.
Tandis qu'un tourbillon de feu l'enveloppait vivant, et que ses cris
déchiraient tous les coeurs, un Maure à-peu-près du même âge, mais plus
ferme et plus courageux, fut condamné comme blasphémateur, pour avoir
murmuré contre le fanatisme et son tribunal odieux. On lui prononça sa
sentence, en l'exhortant à déclarer, devant Dieu et devant les hommes,
qui pouvait l'avoir soulevé contre les vengeurs de la foi. «Peuple,
s'écria-t-il avec indignation, savez-vous qui l'on veut que j'accuse?
Mon père. On me l'a nommé dans les fers, ce complice dont on s'efforce
de me rendre le délateur. C'est lui qu'on veut que je traîne au
supplice. On m'a promis d'user envers moi d'indulgence, si j'étais assez
lâche, assez dénaturé pour noircir et calomnier celui qui m'a donné le
jour. Ah! loin de l'accuser, j'atteste toutes les puissances du ciel,
que ce vieillard est innocent. Il gémit comme vous, mais dans le fond de
son ame; et, à moins que des larmes n'offensent nos tyrans, il ne les
offensa jamais. Plus impatient, j'ai parlé, je l'ai détestée hautement,
cette tyrannie odieuse. J'ai demandé, au nom du ciel, par quelle haine
de la vérité, par quelle horreur de l'innocence, on refusait à l'accusé
le droit naturel et sacré d'une défense légitime; pourquoi le délateur,
dispensé de paraître, portant ses coups dans l'ombre, comme un lâche
assassin, et se tenant enveloppé dans le manteau du juge, était compté
au nombre des témoins? Cette procédure infernale, cet appareil
d'iniquité, des fers, des cachots, des ténèbres, un silence affreux,
tous les piéges de l'artifice et du mensonge, pour surprendre, ou pour
effrayer un malheureux abandonné à la calomnie, à la fraude la plus
subtile et la plus noire; voilà ce qui m'a révolté. Je l'ai dit; ma
franchise les a blessés; ils m'en punissent; mais un jour ces fourbes
seront démasqués; et leurs crimes retomberont sur eux, comme un déluge,
avec les vengeances du ciel.»
A ces mots s'arrachant des bras de celui qui l'accompagnait:
«Laisse-moi, lui dit-il, je ne reconnais point le dieu que mes bourreaux
adorent. Dieu juste, Dieu clément, père de tous les hommes,
s'écria-t-il, reçois mon ame.» Et lui-même, en traînant ses chaînes, il
s'élança sur le bûcher.
Après lui, venait une foule d'adolescents de l'un et de l'autre sexe,
élevés en silence sous la loi musulmane, et livrés pour ce crime aux
inquisiteurs de la foi. On leur avait promis, s'ils se faisaient
chrétiens, qu'on les sauverait du supplice. Faibles, timides et
crédules, ils s'étaient faits chrétiens; et on les menait au supplice.
Ils réclamèrent la promesse sur la foi de laquelle ils avaient abjuré.
«Cette promesse, leur dit-on, va s'accomplir dans l'autre vie. Vous
serez sauvés du supplice, mais d'un supplice au prix duquel celui-ci
n'est rien. Mes enfants, ne pensez qu'à mourir fidèles; et trop heureux
de n'avoir à subir qu'une expiation passagère, résignez-vous sans
murmurer.» Leurs larmes furent inutiles; et du milieu des flammes, où
ils furent jetés, leurs bras s'étendirent en vain: leurs bras suppliants
retombèrent; et bientôt tout fut consumé.
Pizarre, qui, placé trop loin du tribunal, n'avait entendu que des cris,
en voyant toutes ces victimes entassées sur le bûcher et dévorées par
les flammes, tandis que l'air retentissait de saints cantiques
d'allégresse, et que de pieux fanatiques, levant les mains au ciel, lui
offraient pour encens la fumée du sacrifice; Pizarre, saisi de terreur
et de compassion, se disait à lui-même: «l'Espagne a-t-elle changé de
culte? et lui a-t-on rapporté de l'Inde les dieux qu'adorent les
sauvages, et qu'ils abreuvent de leur sang?» Il vit la foule s'écouler,
pensive et consternée; il imita le peuple; et de retour chez lui, il y
trouva l'un de ses frères, Gonzale, qui venait d'arriver à Séville,
impatient de le revoir.