CHAPITRE XLIII.

En abordant à l'île Espagnole, Pizarre apprit que Las-Casas, attaqué

d'une maladie que l'on croyait mortelle, languissait au bord du tombeau.

Il l'alla voir. Gonsalve Davila était auprès de lui, et le servait avec

ce zèle tendre qu'un fils aurait eu pour son père.

Le solitaire, en revoyant Pizarre, se sentit vivement ému. Sur son

visage, où étaient peintes la douleur, la faiblesse, et la sérénité, se

répandit un rayon de joie. «Mon ami, dit-il à Pizarre en lui tendant la

main, je vais le voir ce Dieu qui nous a tous fait naître pour nous

aimer mutuellement, pour vivre en paix, nous secourir et nous soulager

dans nos peines. Voyez combien l'image de la mort est tranquille et

riante pour l'homme simple et doux qui se dit à lui-même: Je n'ai jamais

fait gémir l'innocent. Voyez avec quelle confiance mes yeux, avant de se

fermer, se lèvent encore vers le ciel; avec quelle consolation mes bras

s'étendent vers mon père. Il me voit expirant, et il dit: Celui-là fut

bien faible, mais il ne fut pas méchant; son sein renferme un coeur

sensible; ses yeux n'ont jamais vu les larmes des malheureux sans y

mêler des larmes; ces mains, qu'il tend vers moi, il les tendait de même

vers les infortunés qu'il pouvait secourir: je serai miséricordieux

envers l'homme compâtissant. Ah! Pizarre! je vous souhaite une mort

semblable à la mienne. Méritez-la en exerçant la justice et l'humanité.»

A cette voix faible et touchante, à ce langage qu'animait une piété vive

et tendre, à ces regards où semblait éclater la dernière étincelle de la

vie et du sentiment, Pizarre fut ému; il pressa dans ses mains la main

de l'homme juste. «O mon père, dit-il, vivez, pour me voir pratiquer ce

que votre exemple m'enseigne, ce que m'inspirent vos vertus. Pour vous

répondre de moi, j'avais besoin d'être revêtu d'une autorité imposante:

je le suis; et j'espère apprendre à ma patrie à conquérir sans

opprimer.»

Le solitaire lui demanda des nouvelles de son ami, du vertueux Alonzo.

«Il m'a quitté, lui répondit Pizarre avec douleur; il s'est jeté parmi

les sauvages.»

«Le bon jeune homme! dit Las-Casas, il les aima toujours; il est digne

d'en être aimé. Mais dites-moi quel est à leur égard l'esprit de la

nouvelle cour d'Espagne?--Elle est partagée, lui dit Pizarre; mais le

parti de l'avarice et de la tyrannie est toujours le plus fort. J'ai

même vu dans le sacerdoce des hommes dévoués à ce parti cruel. Ils

s'autorisent de la cause de Dieu, pour conseiller la violence; et ils

l'exercent en Espagne avec une rigueur que je n'ai pu voir sans frémir.»

Alors il lui fit le tableau de cette fête abominable, à laquelle

lui-même il avait assisté. «Les monstres!» s'écria Las-Casas avec un

sentiment d'horreur si profond, si passionné, qu'il en oublia sa

faiblesse. «O mon ami! daignez en croire le témoignage d'une bouche

expirante: car les craintes, les espérances, et tous les intérêts

humains s'évanouissent devant celui qui ne va plus laisser au monde

qu'une poussière inanimée; et c'est ce moment que je saisis pour rendre

gloire à la religion. Vous avez entendu, vous entendrez encore

autoriser, au nom du ciel, les plus détestables excès. L'orgueil,

l'ambition, la cupidité, la passion insatiable de dominer et d'envahir,

ont trouvé dans le sanctuaire et jusqu'au pied des autels, de lâches

partisans, de féroces apologistes; et, par une bassesse indigne d'un

ministère auguste et saint, on a cru devoir se ranger du côté du

puissant, du fort, et de l'injuste, pour s'assurer de leur appui. Mais,

mon ami, Dieu est immuable, la vérité l'est comme lui. Ni l'un ni

l'autre n'a besoin de la faveur d'une cour avare et d'une populace

avide. Le glaive de la tyrannie, le sceptre de l'iniquité, seront

réduits en poudre; les trônes mêmes ne seront plus; et Dieu sera, et la

vérité avec lui. J'atteste donc ici ce Dieu devant lequel je vais

paraître, qu'il condamne dans ses ministres cette honteuse politique,

vile esclave des passions; je l'atteste qu'il n'a donné à aucun homme

sur la terre le droit de forcer la croyance et d'annoncer sa loi le

poignard à la main; que celui qui a créé les ames des Maures et des

Indiens, n'a pas besoin de nos tortures pour les changer et les réduire;

et que le Dieu qui fait lever le soleil sur ces régions, y fera luire

aussi, quand bon lui semblera, le flambeau de la vérité. Ainsi, toutes

les fois que vous verrez des hommes sacriléges remettre le fer et le feu

dans les mains des rois et des peuples, et puis lever les mains au ciel,

et dire: Elles sont innocentes, elles n'ont point versé le sang; fuyez

ces fourbes hypocrites. Qu'ils soient bourreaux eux-mêmes, s'ils veulent

des martyrs. Mais gardez-vous d'attribuer à la religion la dureté,

l'orgueil, la cruauté de ses ministres. La paix, l'indulgence, et

l'amour, voilà son esprit, son essence. C'est à ce caractère immuable,

éternel, qu'on la reconnaîtra toujours. Mon ami, je l'ai dit aux rois,

je l'ai dit aux tyrans de l'Inde; et si Dieu prolongeait mes jours,

j'irais le dire à ce jeune monarque dont on égare la raison; je

monterais sur ce bûcher où l'on fait périr, dites-vous, tant de

malheureuses victimes; et de là je demanderais à ce tribunal

sanguinaire, si c'est sur l'autel de l'agneau qu'il a pris ces tisons

ardents? Je demanderais à ce roi, qui l'a rendu le juge des pensées et

le tyran des ames? et si ces prêtres fanatiques ont pu lui conférer un

pouvoir qu'ils n'ont pas? Ils le renverseraient ce bûcher infernal, ou

m'y feraient brûler vivant.»

«Homme juste, lui dit Pizarre, calmez-vous; et n'abrégez point des jours

qui nous sont précieux. Vous avez assez fait; et ce zèle héroïque va

même au-delà des devoirs que vous impose votre état.--Mon état! et qui

rendra gloire à la religion, si ce n'est son ministre? Qui la vengera de

l'injure qu'un fanatisme atroce lui fait en l'invoquant? Les voilà nos

devoirs, sans doute. Tant que les peuples et les rois ne mêlent point

les intérêts du ciel dans leurs projets d'iniquité, ils peuvent nous

fermer la bouche; mais dès qu'ils s'autorisent de la cause de Dieu pour

être injustes et cruels, c'est à nous, à travers les lances et les

épées, de crier que Dieu désavoue les crimes commis en son nom. Malheur

à nous, si par notre silence on l'en croyait complice. Eh quoi! le zèle

ne saura-t-il jamais qu'opprimer et détruire? La charité, comme la foi,

n'aura-t-elle pas ses martyrs?»

Tandis que Las-Casas, d'une voix ranimée par l'amour de l'humanité,

tenait ce langage à Pizarre, la nuit avait enveloppé l'île Espagnole de

ses ombres; le silence y régnait; tout reposait, jusqu'aux esclaves; on

n'entendait que le bruit des flots qui se brisaient contre le rivage

avec un murmure plaintif, qui semblait imiter celui de la nature,

opprimée dans ces climats.

Alors on entendit frapper à la porte du solitaire. Le jeune Davila se

lève, va, et revient avec inquiétude; et se penchant sur le lit de

Las-Casas, il le consulte en secret. «Oui, qu'il entre, dit Las-Casas.

Pizarre est magnanime; et ce serait lui faire injure, que de nous méfier

de lui. Vous allez voir, lui dit-il, un cacique, qui, s'étant retiré

depuis plus de dix ans dans les montagnes de l'île[148], s'y conduit

avec une valeur et une bonté sans exemple. Par lui sa retraite sauvage

est devenue inaccessible; et c'est le refuge assuré de tous les

insulaires qui échappent à leurs tyrans. Il a discipliné trois cents

hommes pleins de courage, et il les contient dans les bornes d'une

défense légitime. Vigilant, actif, plein d'ardeur, et aussi prudent

qu'intrépide, il se tient sur ses gardes, et il n'attaque jamais. Il a

vu massacrer ses amis, sa famille entière; il a vu brûler vifs son père

et son aïeul[149]; et s'il lui tombe entre les mains un des bourreaux de

sa patrie, il le désarme et le renvoie: son ennemi le plus cruel, dès

qu'il est pris vivant, est assuré de son salut: il ne voit plus en lui

qu'un homme. Heureusement, et pour la gloire de la religion, il est

chrétien. J'ai eu le bonheur de l'instruire; il s'en souvient; il m'aime

tendrement. Il a su que j'étais malade; et vous voyez à quels dangers il

s'est exposé pour me voir.»

[148] Les montagnes de Baoruco.

[149] A Xaragua, sous le gouvernement d'Ovando.

Barthélemi achevait à peine, lorsque le jeune Davila revint, suivi du

cacique, qu'une Indienne accompagnait. Henri (c'était le nom de ce héros

sauvage) se précipite avec transport sur le lit de Las-Casas, et lui

baisant mille fois les mains avec un attendrissement inexprimable: «O

mon père, dit-il, mon père! je te revois. Qu'il me tardait! Mais je te

revois souffrant; et ta main brûle sous mes lèvres! Mes frères, tes

enfants, alarmés de ton mal, sont venus affliger mon ame. Je n'ai pu

résister à l'impatience de te voir. Si j'étais pris, je sais ce qui

m'attend; mais j'ai voulu m'y exposer, pour venir embrasser mon père.

Écoute, ajouta le sauvage en soulevant sa tête, ils disent que tu es

attaqué d'une maladie à laquelle le lait de femme est salutaire. Je

t'amène ici ma compagne. Elle a perdu son enfant; elle a pleuré sur lui;

elle a baigné du lait de ses mamelles la poussière qui le couvre; il ne

lui demande plus rien. La voilà. Viens, ma femme, et présente à mon père

ces deux sources de la santé. Je donnerais pour lui ma vie; et si tu

prolonges la sienne, je chérirai jusqu'au dernier soupir le sein qui

l'aura allaité.»

Barthélemi, les yeux attachés sur Pizarre, jouissait de l'impression que

faisait sur le coeur du Castillan la bonté du cacique; le jeune Davila,

présent, versait de douces larmes; et l'Indienne, d'une beauté céleste

et d'une modestie encore plus ravissante, regardant Las-Casas d'un oeil

respectueux et tendre, n'attendait qu'un mot de sa bouche pour y porter

son chaste sein.

Las-Casas, pénétré jusqu'au fond de l'ame, voulut refuser ce secours.

«Ah! cruel! s'écria le cacique, dis-nous donc, si tu veux mourir, quel

est l'ami que tu nous laisses. Tu le sais, nous n'avons que toi pour

consolation, pour espoir; si tu nous aimes, si tu nous plains, et si je

te suis cher moi-même, accorde-moi ce que je viens te demander au péril

de ma tête, au milieu de mes ennemis. Viens, ma femme, embrasse mon

père, et que ton sein force sa bouche à y puiser la vie.» En achevant

ces mots, il prend sa femme dans ses bras, et l'ayant fait pencher sur

le lit de Las-Casas: «Adieu, mon père, lui dit-il. Je laisse auprès de

toi la moitié de moi-même, et je ne veux la revoir que lorsqu'elle

t'aura rendu à la vie et à notre amour.»

Cette jeune et belle Indienne, à genoux devant Las-Casas, lui dit à son

tour: «Que crains-tu, homme de paix et de douceur? Ne suis-je pas ta

fille? n'es-tu pas notre père? Mon bien-aimé me l'a tant dit! Il

donnerait pour toi son sang. Moi, je t'offre mon lait. Daigne puiser la

vie dans ce sein que tu as fait tressaillir tant de fois, lorsqu'on me

racontait les prodiges de ta bonté.»

Trop attendri pour rejeter une prière si touchante, trop vertueux pour

rougir d'y céder, le solitaire, avec la même innocence que le bienfait

lui était offert, le reçut; il permit à la jeune Indienne de ne plus

s'éloigner de lui; et ce fut à la piété de Henri et de sa compagne, que

la terre dut le bonheur de posséder encore long-temps cet homme juste.

«Ange tutélaire de ce Nouveau-Monde, lui dit Pizarre, que vous êtes

heureux d'y régner ainsi sur les coeurs! D'autres auront subjugué

l'Inde; mais vous seul vous l'aurez soumise par l'ascendant de la

vertu.»

L'attendrissement du jeune Davila le fit remarquer de Pizarre; et

Las-Casas le lui nomma. «Fils d'un père trop ennemi des Indiens, lui dit

Pizarre, vous voyez des exemples bien différents du sien!» Il lui apprit

que l'empereur l'avait recommandé à lui, et qu'il était destiné à le

suivre. Mais Gonsalve, dans ce moment, ne pouvait se résoudre à se

séparer de Las-Casas.

«Mon ami, lui dit le solitaire, votre devoir est d'obéir. J'aimerais

mieux vous voir obscur que de vous savoir coupable. Mais la confiance

que Pizarre m'inspire adoucit mes regrets et modère mes craintes. Je

vous conseille de le suivre, et vous invite à l'imiter. Venez me voir

encore demain: j'écrirai à mon cher Alonzo; je vous chargerai de ma

lettre; et si Pizarre peut savoir où ce bon jeune homme respire, il la

lui fera parvenir.»

En écrivant cette lettre fatale, qui lui eût dit qu'il allait signer la

ruine des Indiens?

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 53 / 75 题