CHAPITRE XL.

Ce jour-là le soleil se couvrit de tristes nuages; et ce deuil sombre de

la nature ajoutait encore à l'effroi dont tous les coeurs étaient

frappés. Le roi parut, selon l'usage, sous le portique du palais. Une

multitude tremblante environnait le trône; et à travers les flots de ce

peuple assemblé, le pontife, les prêtres, les ministres des lois, se

faisant ouvrir un passage, amenèrent devant l'Inca la jeune et timide

prêtresse. Son père accablé de douleur, sa mère pâle et défaillante,

deux soeurs plus jeunes, aussi belles, trois frères, l'espérance d'une

auguste famille, victimes de la même loi, venaient tous s'offrir au

supplice.

Cora, qu'il fallait soutenir, tant elle était faible et tremblante,

tomba sans force et sans couleur en paraissant devant son juge. On la

ranime; il l'interroge. Elle répond avec candeur. «Ce fut, dit-elle,

dans cette nuit horrible, où le volcan menaçait d'ensevelir ces murs: ma

frayeur me précipita dans les bras d'un libérateur. Voilà mon malheur et

mon crime. Fils du soleil, s'il est possible d'en adoucir la peine,

écoute la nature qui réclame contre la loi. Ce n'est pas pour moi que

j'implore ta clémence: il faut que je meure, je le sais. Mais regarde un

père, une mère, des soeurs, des frères innocents; c'est pour eux seuls

qu'en mourant je demande grâce.»

Le père alors prit la parole. «Inca, dit-il, dans un moment d'égarement

et de terreur, ma fille a été faible, imprudente et fragile: c'est au

Dieu qui voit dans les coeurs à la juger; mais c'est à moi d'accuser

l'auteur de sa perte. Ce premier coupable, c'est moi. Ma piété aveugle a

dévoué ma fille au culte des autels, et l'y a offerte en victime. Dans

le moment du sacrifice j'ai entendu gémir son coeur; et, religieusement

cruel, le mien s'est endurci. Père dénaturé, j'ai vu ses larmes, je l'ai

vue se précipiter dans le sein de sa mère, y chercher un asyle contre la

violence du pouvoir paternel; et moi, sans pitié, sans remords, j'ai

consommé le parricide. Son crime, hélas! son premier crime fut de

m'obéir; son respect, son amour pour moi l'a perdue. Je suis le bourreau

de ma fille. Je la traîne au supplice!» En prononçant ces mots, le

vieillard embrassait sa fille; ses sanglots étouffaient sa voix; son

coeur se brisait de douleur; et les larmes de sang qui coulaient de ses

yeux, inondaient le sein de Cora. Tous les coeurs étaient déchirés.

Le monarque attendri lui-même, mais contraint par la loi à user de

rigueur, poursuit, et ordonne à Cora de déclarer son ravisseur et son

complice.

Cora frémit, et son silence fut d'abord sa seule réponse; mais les

instances de son juge la forcèrent enfin de prononcer ces mots: «Fils du

soleil, seras-tu plus cruel et plus violent que la loi? La loi me

condamne à la mort; j'y traîne avec moi ma famille. N'est-ce pas assez?

Te faut-il encore un nouveau parricide? Veux-tu que, portant dans la

tombe, où je vais descendre vivante, le fruit de mon funeste amour,

j'accuse encore celui qui lui a donné la vie? Veux-tu voir mes

entrailles se déchirer d'horreur, et mon enfant épouvanté s'arracher des

flancs de sa mère?»

Ces paroles firent sur l'ame d'Ataliba l'impression la plus terrible;

et, sans insister davantage, il ordonnait, en gémissant, au dépositaire

des lois de prononcer l'arrêt fatal, lorsqu'on vit tout-à-coup Alonzo

fendre la foule et se précipiter au pied du trône de l'Inca. «C'est moi

qui suis le criminel, Inca, s'écria-t-il; Cora est innocente: ne punis

que son ravisseur.» A cette vue, à ces paroles que le désespoir animait,

le roi frémit, le peuple reste immobile d'étonnement; et Cora tremblante

et glacée: «Hélas! dit-elle en succombant, je n'aurai donc pu le

sauver!--Non, reprit Alonzo, elle n'est point coupable. Je l'enlevai

mourante, et son ame éperdue ne put ni consentir ni résister à son

malheur.»

L'Inca voulut sauver Alonzo. «Étranger, lui dit-il, notre culte n'est

pas le vôtre; vous ne connaissez pas nos lois; et ce qui pour nous est

un crime, n'est pour vous qu'une erreur, que je n'ai pas droit de punir.

Éloignez-vous. Nos lois n'obligent que mes sujets et moi. Vous fûtes

imprudent, mais vous n'êtes point criminel, à moins que vous n'ayez usé

de violence; et Cora seule a droit de vous en accuser.--Non, non,

dit-elle; un charme aussi doux qu'invincible m'a livrée à lui. Cesse,

Alonzo, cesse de t'imputer mon crime. Tu me fais mourir mille

fois.--Loin de vous accuser, vous voyez, dit le roi, qu'elle vous

déclare innocent.--Puis-je l'être, s'écrie Alonzo, après avoir égaré sa

jeunesse, après avoir creusé la tombe sous ses pas, la tombe où vous

allez la faire descendre vivante? O comble d'horreur! Elle s'ouvre cette

tombe effroyable, elle s'ouvre à mes yeux, prête à la dévorer; et je

suis innocent! Je vois s'allumer le bûcher où son père, sa mère, tous

les siens vont périr; et moi, l'auteur de tant de maux, juste ciel, je

suis innocent! Inca, ton amitié pour moi t'a mis un bandeau sur les

yeux; et tu ne veux pas voir mon crime. Plus juste que toi, je le sens,

et je m'en accuse moi-même. Pardon, malheureuses victimes d'un amour

insensé, pardon! Je n'aurai pas du moins la honte et la douleur de vous

survivre; et si je vous mène à la mort, je vous devancerai; j'irai sur

ce bûcher me livrer le premier aux flammes. Là, ce fer qui devait

défendre un peuple vertueux, un roi, que je ne suis plus digne d'appeler

mon ami, ce fer me percera le coeur. Je ne demande, avant ma mort, que

la grâce d'être entendu.

«Je ne suis ingrat ni perfide, reprit-il avec fermeté. Reçu dans la cour

de l'Inca, honoré de sa confiance, comblé de ses bienfaits, je n'ai

jamais eu le dessein de trahir l'hospitalité. Je suis jeune, ardent,

trop sensible. J'ai vu Cora, mon coeur s'est enflammé pour elle; mais

j'ai respecté son asyle. Ce n'est qu'au moment effroyable où la montagne

mugissante lançait un déluge de feu, où le ciel embrasé, où la terre

tremblante n'offraient par-tout que les horreurs de mille morts

inévitables; ce n'est qu'en ce moment, qu'à travers les débris des murs

de l'enceinte sacrée, j'ai cherché, j'ai saisi, j'ai enlevé Cora.

«Elle vous dit qu'elle a cédé! et qui n'eût pas cédé comme elle? Est-ce

assez d'une loi pour étouffer en nous les sentiments de la nature, pour

en vaincre les mouvements? Vous exigez de la jeunesse la froideur d'un

âge avancé! Vous exigez de la faiblesse le triomphe le plus pénible de

la force et de la vertu! Ah! c'est la superstition qui vous commande, au

nom d'un Dieu, d'être cruels. L'en croyez-vous? oubliez-vous que le Dieu

que vous adorez est à vos yeux la bonté même? Quoi! le soleil, la source

de la fécondité, lui, par qui tout se régénère, ferait un crime de

l'amour! Et l'amour n'est lui-même que l'émanation de cet astre qui vous

anime. C'est ce même feu répandu au sein des métaux et des plantes, dans

les veines des animaux, et sur-tout dans le coeur de l'homme, c'est ce

feu que vous adorez dans son intarissable source. Vous condamnez son

influence; et parce qu'une vierge innocente, faible, et craintive, aura

cédé aux mouvements les plus naturels, les plus doux d'un coeur que le

ciel lui a donné, son père, sa mère, ses soeurs, ses frères, seront

condamnés à mourir avec elle au milieu des supplices! Non, peuple, j'en

atteste votre Dieu et le mien, car le soleil en est l'image: ces

horreurs ne peuvent lui plaire; et la loi qui vous les commande ne

saurait émaner de lui. Elle est des hommes; elle vous vient de quelque

roi jaloux, superbe, et tyrannique, qui attribuait à son dieu un coeur

comme le sien.

«On vous a dit que le soleil faisait à sa prêtresse un crime d'être

mère, et qu'il fallait, pour expier ce crime, les supplices les plus

affreux; on vous l'a dit, et vous avez eu la simplicité de le croire!

Ah! peuple, on avait dit de même à vos aïeux que leurs dieux, le

serpent, le vautour, et le tigre, demandaient qu'une mère versât sur

leurs autels le sang de l'innocent qu'elle allaitait; et, comme vous,

pieusement crédule, la mère immolait son enfant. Vous l'avez aboli ce

culte; et le vôtre, non moins barbare, est encore plus insensé.»

Alors, du ton d'un homme inspiré par un Dieu, et comme si ce Dieu avait

parlé par sa bouche: «Roi, peuple, dit-il, apprenez à discerner, par

d'infaillibles marques, la vérité, qui vient du ciel, d'avec l'erreur,

qui vient des hommes. Jetez les yeux sur la nature: voyez son ordre et

son dessein. Quel que soit le Dieu qui préside à cet ordre immuable

établi par lui-même, il y a conformé ses lois. Et qu'importe à l'ordre

éternel le voeu qu'a fait imprudemment une jeune et faible mortelle de

sécher, comme une plante oisive, dans la langueur de la stérilité?

Est-ce là ce qu'en la formant lui a recommandé la nature? Voyez, dit-il

en saisissant les voiles de Cora, et en les déchirant avec une audace

imposante, voyez ce sein: voilà le signe des desseins de son Dieu sur

elle. A ces deux sources de la vie reconnaissez le droit, le devoir

sacré d'être mère. C'est ainsi que parle et s'explique ce Dieu qui n'a

rien fait en vain.»

Pendant ce discours d'Alonzo, un murmure confus, élevé dans la

multitude, annonça la révolution qui se faisait dans les esprits; et le

monarque saisit l'instant de la décider sans retour. «Il a raison,

dit-il; et la raison est au-dessus de la loi. Non, peuple, il faut que

je l'avoue, cette loi cruelle ne vient point du sage Manco: ses

successeurs l'ont faite; ils ont cru plaire au dieu dont elle vengerait

l'injure; ils se sont trompés. L'erreur cesse; la vérité reprend ses

droits. Rendons grâces à l'étranger qui nous détrompe, nous éclaire, et

nous fait révoquer une loi inhumaine. C'est un bienfait trop signalé,

pour ne pas effacer une malheureuse imprudence. Que les prêtresses du

soleil n'aient plus d'autre lien qu'un zèle pur et libre; et que celle

qui désavoue la témérité de ses voeux, en soit dès l'instant dégagée. Un

Dieu juste ne peut vouloir qu'on le serve à regret; et ses autels ne

sont pas faits pour être environnés d'esclaves.»

Ainsi parlait ce prince, avec la double joie de détruire un abus

funeste, et de conserver un ami. Le vieillard, père de Cora, se

prosterne, avec ses enfants, aux genoux du monarque; tout le peuple, les

mains au ciel, pousse des cris de joie; Alonzo triomphant se jette aux

pieds de son amante. Hélas! encore évanouie dans les bras de sa mère,

ses yeux, obscurcis d'un nuage, n'aperçoivent point Alonzo. En le voyant

se dévouer pour elle, le trouble, l'attendrissement, la frayeur,

l'avaient accablée. Froide, tremblante, inanimée, laissant ployer sous

elle ses genoux défaillants, elle s'était penchée dans le sein de sa

mère, qui, croyant l'embrasser pour la dernière fois, n'avait pas eu la

cruauté de la rappeler à la vie. Ce fut le cri de la nature, qui, du

sein des pères, des mères, et de tout un peuple attendri, s'éleva

jusqu'au ciel; ce fut ce cri qui ranima ses sens. Elle revient du

sommeil de la mort; elle respire, ouvre les yeux, et se voit dans les

bras d' Alonzo, qui, transporté, lui dit en l'embrassant: «Vis, chère

amante; tu es à moi; la loi fatale est abolie.--Que dis-tu? que fais-tu?

Malheureux! lui dit-elle, va-t'en, et me laisse mourir.--Non, tu vivras,

reprit Alonzo. La nature et l'amour l'emportent; les saints noms de père

et de mère ne sont plus un crime pour nous.» A ces mots, Cora, dans

l'excès de la surprise et de la joie, soupire, serre dans ses bras son

amant, son libérateur; et, trop faible pour soutenir une révolution si

violente et si soudaine, succombe une seconde fois.

Tandis qu'Alonzo la ranime, le peuple s'empresse à les voir, à se

réjouir avec eux. Un père, une mère éperdus, leurs enfants qui tremblent

encore, Cora qui, dans les bras d'Alonzo, reprend avec peine l'usage de

la vie et du sentiment; le trouble, l'effroi, la tendresse de cet amant,

qui craint de la voir expirer, la joie et le ravissement du peuple qui

les environne, forment un spectacle si doux, que le roi, les Incas, les

héros mexicains, ne peuvent retenir leurs larmes. Amazili, sur-tout, et

son fidèle Télasco en jouissent avec transport. «Ah! Télasco, disait

cette fille charmante, que ces amants vont être heureux! Ils passent,

comme nous, de l'excès du malheur à la félicité suprême. Qu'ils vont

bien s'aimer!--Comme nous, lui dit Télasco. Le ciel a fait pour eux deux

coeurs tout semblables aux nôtres.»

La foule s'étant écoulée, et le monarque, avec les Incas, étant rentré

dans le palais, Cora et son amant sont appelés, et le prêtre leur parle

ainsi: «Cora est libre; un Dieu qui ne veut que l'amour, ne peut exiger

la contrainte; et j'ai la joie, avant de descendre au tombeau, de voir

du nombre de ses lois retrancher une loi cruelle, qui n'était pas digne

de lui. Mais devant lui la sainteté de l'hymen est inviolable. Il veut

qu'en sa présence le don d'une foi mutuelle en consacre les noeuds.--Ah!

le ciel et la terre me sont témoins, s'écrie Alonzo, que je suis l'époux

de Cora; qu'elle est la moitié de moi-même; qu'elle a reçu ma foi; que

mes jours sont à elle; et que mon devoir le plus saint est de mériter

son amour. Seulement je demande, sages et vertueux Incas, que nous

voyions, de votre culte ou de celui de ma patrie, quel est le plus digne

du Dieu que l'univers doit adorer. J'espère que bientôt nous n'aurons

plus qu'un même autel; et ce sera au pied de cet autel, sous les yeux de

l'Être suprême, que la religion sanctifiera les voeux de la nature et de

l'amour.»

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 50 / 75 题