Ce jour-là le soleil se couvrit de tristes nuages; et ce deuil sombre de
la nature ajoutait encore à l'effroi dont tous les coeurs étaient
frappés. Le roi parut, selon l'usage, sous le portique du palais. Une
multitude tremblante environnait le trône; et à travers les flots de ce
peuple assemblé, le pontife, les prêtres, les ministres des lois, se
faisant ouvrir un passage, amenèrent devant l'Inca la jeune et timide
prêtresse. Son père accablé de douleur, sa mère pâle et défaillante,
deux soeurs plus jeunes, aussi belles, trois frères, l'espérance d'une
auguste famille, victimes de la même loi, venaient tous s'offrir au
supplice.
Cora, qu'il fallait soutenir, tant elle était faible et tremblante,
tomba sans force et sans couleur en paraissant devant son juge. On la
ranime; il l'interroge. Elle répond avec candeur. «Ce fut, dit-elle,
dans cette nuit horrible, où le volcan menaçait d'ensevelir ces murs: ma
frayeur me précipita dans les bras d'un libérateur. Voilà mon malheur et
mon crime. Fils du soleil, s'il est possible d'en adoucir la peine,
écoute la nature qui réclame contre la loi. Ce n'est pas pour moi que
j'implore ta clémence: il faut que je meure, je le sais. Mais regarde un
père, une mère, des soeurs, des frères innocents; c'est pour eux seuls
qu'en mourant je demande grâce.»
Le père alors prit la parole. «Inca, dit-il, dans un moment d'égarement
et de terreur, ma fille a été faible, imprudente et fragile: c'est au
Dieu qui voit dans les coeurs à la juger; mais c'est à moi d'accuser
l'auteur de sa perte. Ce premier coupable, c'est moi. Ma piété aveugle a
dévoué ma fille au culte des autels, et l'y a offerte en victime. Dans
le moment du sacrifice j'ai entendu gémir son coeur; et, religieusement
cruel, le mien s'est endurci. Père dénaturé, j'ai vu ses larmes, je l'ai
vue se précipiter dans le sein de sa mère, y chercher un asyle contre la
violence du pouvoir paternel; et moi, sans pitié, sans remords, j'ai
consommé le parricide. Son crime, hélas! son premier crime fut de
m'obéir; son respect, son amour pour moi l'a perdue. Je suis le bourreau
de ma fille. Je la traîne au supplice!» En prononçant ces mots, le
vieillard embrassait sa fille; ses sanglots étouffaient sa voix; son
coeur se brisait de douleur; et les larmes de sang qui coulaient de ses
yeux, inondaient le sein de Cora. Tous les coeurs étaient déchirés.
Le monarque attendri lui-même, mais contraint par la loi à user de
rigueur, poursuit, et ordonne à Cora de déclarer son ravisseur et son
complice.
Cora frémit, et son silence fut d'abord sa seule réponse; mais les
instances de son juge la forcèrent enfin de prononcer ces mots: «Fils du
soleil, seras-tu plus cruel et plus violent que la loi? La loi me
condamne à la mort; j'y traîne avec moi ma famille. N'est-ce pas assez?
Te faut-il encore un nouveau parricide? Veux-tu que, portant dans la
tombe, où je vais descendre vivante, le fruit de mon funeste amour,
j'accuse encore celui qui lui a donné la vie? Veux-tu voir mes
entrailles se déchirer d'horreur, et mon enfant épouvanté s'arracher des
flancs de sa mère?»
Ces paroles firent sur l'ame d'Ataliba l'impression la plus terrible;
et, sans insister davantage, il ordonnait, en gémissant, au dépositaire
des lois de prononcer l'arrêt fatal, lorsqu'on vit tout-à-coup Alonzo
fendre la foule et se précipiter au pied du trône de l'Inca. «C'est moi
qui suis le criminel, Inca, s'écria-t-il; Cora est innocente: ne punis
que son ravisseur.» A cette vue, à ces paroles que le désespoir animait,
le roi frémit, le peuple reste immobile d'étonnement; et Cora tremblante
et glacée: «Hélas! dit-elle en succombant, je n'aurai donc pu le
sauver!--Non, reprit Alonzo, elle n'est point coupable. Je l'enlevai
mourante, et son ame éperdue ne put ni consentir ni résister à son
malheur.»
L'Inca voulut sauver Alonzo. «Étranger, lui dit-il, notre culte n'est
pas le vôtre; vous ne connaissez pas nos lois; et ce qui pour nous est
un crime, n'est pour vous qu'une erreur, que je n'ai pas droit de punir.
Éloignez-vous. Nos lois n'obligent que mes sujets et moi. Vous fûtes
imprudent, mais vous n'êtes point criminel, à moins que vous n'ayez usé
de violence; et Cora seule a droit de vous en accuser.--Non, non,
dit-elle; un charme aussi doux qu'invincible m'a livrée à lui. Cesse,
Alonzo, cesse de t'imputer mon crime. Tu me fais mourir mille
fois.--Loin de vous accuser, vous voyez, dit le roi, qu'elle vous
déclare innocent.--Puis-je l'être, s'écrie Alonzo, après avoir égaré sa
jeunesse, après avoir creusé la tombe sous ses pas, la tombe où vous
allez la faire descendre vivante? O comble d'horreur! Elle s'ouvre cette
tombe effroyable, elle s'ouvre à mes yeux, prête à la dévorer; et je
suis innocent! Je vois s'allumer le bûcher où son père, sa mère, tous
les siens vont périr; et moi, l'auteur de tant de maux, juste ciel, je
suis innocent! Inca, ton amitié pour moi t'a mis un bandeau sur les
yeux; et tu ne veux pas voir mon crime. Plus juste que toi, je le sens,
et je m'en accuse moi-même. Pardon, malheureuses victimes d'un amour
insensé, pardon! Je n'aurai pas du moins la honte et la douleur de vous
survivre; et si je vous mène à la mort, je vous devancerai; j'irai sur
ce bûcher me livrer le premier aux flammes. Là, ce fer qui devait
défendre un peuple vertueux, un roi, que je ne suis plus digne d'appeler
mon ami, ce fer me percera le coeur. Je ne demande, avant ma mort, que
la grâce d'être entendu.
«Je ne suis ingrat ni perfide, reprit-il avec fermeté. Reçu dans la cour
de l'Inca, honoré de sa confiance, comblé de ses bienfaits, je n'ai
jamais eu le dessein de trahir l'hospitalité. Je suis jeune, ardent,
trop sensible. J'ai vu Cora, mon coeur s'est enflammé pour elle; mais
j'ai respecté son asyle. Ce n'est qu'au moment effroyable où la montagne
mugissante lançait un déluge de feu, où le ciel embrasé, où la terre
tremblante n'offraient par-tout que les horreurs de mille morts
inévitables; ce n'est qu'en ce moment, qu'à travers les débris des murs
de l'enceinte sacrée, j'ai cherché, j'ai saisi, j'ai enlevé Cora.
«Elle vous dit qu'elle a cédé! et qui n'eût pas cédé comme elle? Est-ce
assez d'une loi pour étouffer en nous les sentiments de la nature, pour
en vaincre les mouvements? Vous exigez de la jeunesse la froideur d'un
âge avancé! Vous exigez de la faiblesse le triomphe le plus pénible de
la force et de la vertu! Ah! c'est la superstition qui vous commande, au
nom d'un Dieu, d'être cruels. L'en croyez-vous? oubliez-vous que le Dieu
que vous adorez est à vos yeux la bonté même? Quoi! le soleil, la source
de la fécondité, lui, par qui tout se régénère, ferait un crime de
l'amour! Et l'amour n'est lui-même que l'émanation de cet astre qui vous
anime. C'est ce même feu répandu au sein des métaux et des plantes, dans
les veines des animaux, et sur-tout dans le coeur de l'homme, c'est ce
feu que vous adorez dans son intarissable source. Vous condamnez son
influence; et parce qu'une vierge innocente, faible, et craintive, aura
cédé aux mouvements les plus naturels, les plus doux d'un coeur que le
ciel lui a donné, son père, sa mère, ses soeurs, ses frères, seront
condamnés à mourir avec elle au milieu des supplices! Non, peuple, j'en
atteste votre Dieu et le mien, car le soleil en est l'image: ces
horreurs ne peuvent lui plaire; et la loi qui vous les commande ne
saurait émaner de lui. Elle est des hommes; elle vous vient de quelque
roi jaloux, superbe, et tyrannique, qui attribuait à son dieu un coeur
comme le sien.
«On vous a dit que le soleil faisait à sa prêtresse un crime d'être
mère, et qu'il fallait, pour expier ce crime, les supplices les plus
affreux; on vous l'a dit, et vous avez eu la simplicité de le croire!
Ah! peuple, on avait dit de même à vos aïeux que leurs dieux, le
serpent, le vautour, et le tigre, demandaient qu'une mère versât sur
leurs autels le sang de l'innocent qu'elle allaitait; et, comme vous,
pieusement crédule, la mère immolait son enfant. Vous l'avez aboli ce
culte; et le vôtre, non moins barbare, est encore plus insensé.»
Alors, du ton d'un homme inspiré par un Dieu, et comme si ce Dieu avait
parlé par sa bouche: «Roi, peuple, dit-il, apprenez à discerner, par
d'infaillibles marques, la vérité, qui vient du ciel, d'avec l'erreur,
qui vient des hommes. Jetez les yeux sur la nature: voyez son ordre et
son dessein. Quel que soit le Dieu qui préside à cet ordre immuable
établi par lui-même, il y a conformé ses lois. Et qu'importe à l'ordre
éternel le voeu qu'a fait imprudemment une jeune et faible mortelle de
sécher, comme une plante oisive, dans la langueur de la stérilité?
Est-ce là ce qu'en la formant lui a recommandé la nature? Voyez, dit-il
en saisissant les voiles de Cora, et en les déchirant avec une audace
imposante, voyez ce sein: voilà le signe des desseins de son Dieu sur
elle. A ces deux sources de la vie reconnaissez le droit, le devoir
sacré d'être mère. C'est ainsi que parle et s'explique ce Dieu qui n'a
rien fait en vain.»
Pendant ce discours d'Alonzo, un murmure confus, élevé dans la
multitude, annonça la révolution qui se faisait dans les esprits; et le
monarque saisit l'instant de la décider sans retour. «Il a raison,
dit-il; et la raison est au-dessus de la loi. Non, peuple, il faut que
je l'avoue, cette loi cruelle ne vient point du sage Manco: ses
successeurs l'ont faite; ils ont cru plaire au dieu dont elle vengerait
l'injure; ils se sont trompés. L'erreur cesse; la vérité reprend ses
droits. Rendons grâces à l'étranger qui nous détrompe, nous éclaire, et
nous fait révoquer une loi inhumaine. C'est un bienfait trop signalé,
pour ne pas effacer une malheureuse imprudence. Que les prêtresses du
soleil n'aient plus d'autre lien qu'un zèle pur et libre; et que celle
qui désavoue la témérité de ses voeux, en soit dès l'instant dégagée. Un
Dieu juste ne peut vouloir qu'on le serve à regret; et ses autels ne
sont pas faits pour être environnés d'esclaves.»
Ainsi parlait ce prince, avec la double joie de détruire un abus
funeste, et de conserver un ami. Le vieillard, père de Cora, se
prosterne, avec ses enfants, aux genoux du monarque; tout le peuple, les
mains au ciel, pousse des cris de joie; Alonzo triomphant se jette aux
pieds de son amante. Hélas! encore évanouie dans les bras de sa mère,
ses yeux, obscurcis d'un nuage, n'aperçoivent point Alonzo. En le voyant
se dévouer pour elle, le trouble, l'attendrissement, la frayeur,
l'avaient accablée. Froide, tremblante, inanimée, laissant ployer sous
elle ses genoux défaillants, elle s'était penchée dans le sein de sa
mère, qui, croyant l'embrasser pour la dernière fois, n'avait pas eu la
cruauté de la rappeler à la vie. Ce fut le cri de la nature, qui, du
sein des pères, des mères, et de tout un peuple attendri, s'éleva
jusqu'au ciel; ce fut ce cri qui ranima ses sens. Elle revient du
sommeil de la mort; elle respire, ouvre les yeux, et se voit dans les
bras d' Alonzo, qui, transporté, lui dit en l'embrassant: «Vis, chère
amante; tu es à moi; la loi fatale est abolie.--Que dis-tu? que fais-tu?
Malheureux! lui dit-elle, va-t'en, et me laisse mourir.--Non, tu vivras,
reprit Alonzo. La nature et l'amour l'emportent; les saints noms de père
et de mère ne sont plus un crime pour nous.» A ces mots, Cora, dans
l'excès de la surprise et de la joie, soupire, serre dans ses bras son
amant, son libérateur; et, trop faible pour soutenir une révolution si
violente et si soudaine, succombe une seconde fois.
Tandis qu'Alonzo la ranime, le peuple s'empresse à les voir, à se
réjouir avec eux. Un père, une mère éperdus, leurs enfants qui tremblent
encore, Cora qui, dans les bras d'Alonzo, reprend avec peine l'usage de
la vie et du sentiment; le trouble, l'effroi, la tendresse de cet amant,
qui craint de la voir expirer, la joie et le ravissement du peuple qui
les environne, forment un spectacle si doux, que le roi, les Incas, les
héros mexicains, ne peuvent retenir leurs larmes. Amazili, sur-tout, et
son fidèle Télasco en jouissent avec transport. «Ah! Télasco, disait
cette fille charmante, que ces amants vont être heureux! Ils passent,
comme nous, de l'excès du malheur à la félicité suprême. Qu'ils vont
bien s'aimer!--Comme nous, lui dit Télasco. Le ciel a fait pour eux deux
coeurs tout semblables aux nôtres.»
La foule s'étant écoulée, et le monarque, avec les Incas, étant rentré
dans le palais, Cora et son amant sont appelés, et le prêtre leur parle
ainsi: «Cora est libre; un Dieu qui ne veut que l'amour, ne peut exiger
la contrainte; et j'ai la joie, avant de descendre au tombeau, de voir
du nombre de ses lois retrancher une loi cruelle, qui n'était pas digne
de lui. Mais devant lui la sainteté de l'hymen est inviolable. Il veut
qu'en sa présence le don d'une foi mutuelle en consacre les noeuds.--Ah!
le ciel et la terre me sont témoins, s'écrie Alonzo, que je suis l'époux
de Cora; qu'elle est la moitié de moi-même; qu'elle a reçu ma foi; que
mes jours sont à elle; et que mon devoir le plus saint est de mériter
son amour. Seulement je demande, sages et vertueux Incas, que nous
voyions, de votre culte ou de celui de ma patrie, quel est le plus digne
du Dieu que l'univers doit adorer. J'espère que bientôt nous n'aurons
plus qu'un même autel; et ce sera au pied de cet autel, sous les yeux de
l'Être suprême, que la religion sanctifiera les voeux de la nature et de
l'amour.»