Pour une ame abandonnée à l'orage des passions, l'incertitude est le
plus grand des maux. Battu sans cesse par les vagues de l'espérance et
de la crainte, le courage n'a point de prise; la résolution même d'être
malheureux n'a point de terme où se fixer.
Telle fut, pour l'ame d'Alonzo, cette longue et pénible nuit. Enfin, le
sommeil, par pitié, laissait tomber quelques pavots sur sa paupière
appesantie. Un bruit le frappe; il se lève, et, à la faible lueur du
crépuscule du matin, il voit paraître un vieillard vénérable, le front
couvert de cheveux blancs, pâle et triste comme les spectres, mais
conservant dans sa douleur un air noble et majestueux. «Je suis le père
de Cora, lui dit-il. Ma fille m'envoie; c'est sa dernière volonté que
j'accomplis. Va-t'en, malheureux jeune homme, et laisse-nous les maux
que tu nous fais. Tu as porté l'opprobre et la mort dans une famille
innocente, qui, sans toi, le serait encore.» A ces mots, le vieillard
sentit ses genoux qui ployaient sous lui, et il tomba de défaillance.
Alonzo, pâle et frémissant, lui tend les bras, et le relève. «Parlez,
lui dit-il; qu'ai-je fait? de quel malheur suis-je la cause?--Cruel!
peux-tu le demander? peux-tu vouloir l'entendre de la bouche d'un père?
Tu nous annonçais des vertus: la bonté, la candeur, étaient peintes sur
ton visage; le crime et la trahison se cachaient au fond de ton coeur.
Sois content. Ma fille, trop faible, trop simple, hélas! pour avoir pu
se sauver de tes artifices, ma fille vient de me révéler le parjure et
le sacrilége qu'elle a commis en se livrant à toi. Elle n'a pu cacher
qu'elle allait être mère; et demain notre honte éclate: demain, elle, sa
mère, et moi, ses soeurs, ses frères innocents, nous serons menés au
supplice. La solitude, l'infamie, une éternelle stérilité, marqueront la
place où ma fille est née. On dispersera notre cendre. Nous n'aurons pas
même un tombeau. Va-t'en: ma fille t'en conjure. La malheureuse t'aime
encore; et, en me confiant le secret de son ame, elle m'a fait promettre
de ne le point trahir. Mais elle craint que ta douleur ne te décèle et
ne t'accuse; et le seul prix qu'elle demande de sa mort, dont tu es la
cause, c'est que tu n'en sois pas témoin.»
Tandis que l'Indien parlait, le remords et le désespoir déchiraient le
coeur d'Alonzo. Ses yeux attachés à la terre, ses cheveux hérissés
d'horreur, son immobilité stupide, tout annonçait un criminel condamné
par son juge; et son juge était dans son coeur. Il tombe aux pieds du
vieillard, et, d'une voix étouffée, il prononce à peine ces mots: «O mon
père! tu sais mon crime; sais-tu quelle fatalité m'y a poussé malgré
moi? Sais-tu dans quel moment terrible la frayeur et l'égarement m'ont
livré ta fille mourante, et l'ont fait tomber dans mes bras? J'atteste
mon Dieu et le tien, que dans ce péril effroyable mon unique résolution
était de la sauver. Nous nous sommes perdus, et nous t'avons perdu
toi-même. Je ne prétends pas t'appaiser. Voilà mon sein, voilà mon épée.
Frappe; venge-toi.--Me venger! Eh! ne sais-tu pas, dit le vieillard, que
la vengeance est insensée; qu'au malheur elle joint le crime, et ne
soulage que les méchants? Va, ton sang ne racheterait ni la mère ni les
enfants. Je n'en mourrais pas moins, et je mourrais coupable. Laisse-moi
du moins l'innocence: tout le reste est perdu pour moi. Tu fus égaré, je
le crois: tu n'es ni méchant, ni perfide; mais, quand tu le serais, nous
avons dans le ciel un Dieu pour juger et punir.»
«Ame céleste! s'écrie Alonzo, tu m'accables, tu me confonds... Et
l'opprobre, et la mort, et le dernier supplice, seraient le prix de tes
vertus! Et ta fille, aussi vertueuse, non moins innocente que toi!...
Non, vous ne mourrez point. Ne me méprise pas assez pour croire que je
veuille me cacher, m'enfuir lâchement. Je paraîtrai, j'avouerai tout,
j'embrasserai votre défense, je vous tirerai de l'abyme où je vous ai
précipités, ou bien j'y périrai moi-même. Mais commence par t'éloigner
avec ta femme et tes enfants.»
«Connais-tu, lui dit le vieillard, quelque asyle contre les lois et
contre les remords qui suivraient le parjure? J'ai promis au soleil de
rester soumis à ses lois. Ma parole, ma foi, sont pour moi des liens
plus forts que ne seraient des chaînes. Un Inca n'en connaît point
d'autres; et je mourrai sans les briser. Toi, qui n'es point engagé sous
ces lois redoutables, éloigne-toi; donne à ma fille la consolation de te
savoir hors de danger. Épargne-lui l'horreur de ton supplice.--Va, dit
Alonzo pénétré de respect, de douleur et de reconnaissance, va lui jurer
que jamais son amant ne l'abandonnera. Je suis époux et père. Il n'est
point de danger au-dessus d'un courage à-la-fois animé par l'amour et
par la nature.» A ces mots, il tendit les bras au vieillard encore
frémissant. «Mon père, lui dit-il, mon père, embrasse-moi, ou perce-moi
le coeur. Je ne puis soutenir ta haine.» Le vieillard tombe dans son
sein, l'embrasse, le plaint, lui pardonne; et des torrents de larmes se
confondent dans leurs adieux.
Cependant le bruit se répand que l'asyle des vierges a été profané; que
l'une d'elles a violé ses voeux; qu'elle porte le fruit d'un amour
sacrilége; et que le soleil, irrité de ce parjure abominable, en demande
l'expiation. Un crime inoui jusque alors remplit d'horreur tous les
esprits. Les malheurs qui l'ont annoncé, et dont peut-être il est la
cause, les feux de la guerre civile allumés entre les deux frères, tout
le sang qu'elle a fait couler, le fils d'Ataliba, l'héritier du trône
enlevé à ses peuples par une mort funeste, ce long amas de crimes et de
calamités se retrace à-la-fois comme des signes de colère, que le
soleil, en s'éclipsant, n'a déja que trop confirmés. On craint même
qu'un dieu jaloux ne soit pas encore appaisé, et ne se venge sur tout un
peuple de l'injure faite à sa gloire. O superstition! le peuple le plus
doux, le plus humain de l'univers, criait vengeance au nom d'un Dieu
dont il adorait la clémence. Il ne se rassura que lorsqu'il eut appris
que le pontife avait dénoncé la criminelle au tribunal suprême; que déja
l'on creusait la tombe, et que l'on dressait le bûcher.