CHAPITRE XXXIX.

Pour une ame abandonnée à l'orage des passions, l'incertitude est le

plus grand des maux. Battu sans cesse par les vagues de l'espérance et

de la crainte, le courage n'a point de prise; la résolution même d'être

malheureux n'a point de terme où se fixer.

Telle fut, pour l'ame d'Alonzo, cette longue et pénible nuit. Enfin, le

sommeil, par pitié, laissait tomber quelques pavots sur sa paupière

appesantie. Un bruit le frappe; il se lève, et, à la faible lueur du

crépuscule du matin, il voit paraître un vieillard vénérable, le front

couvert de cheveux blancs, pâle et triste comme les spectres, mais

conservant dans sa douleur un air noble et majestueux. «Je suis le père

de Cora, lui dit-il. Ma fille m'envoie; c'est sa dernière volonté que

j'accomplis. Va-t'en, malheureux jeune homme, et laisse-nous les maux

que tu nous fais. Tu as porté l'opprobre et la mort dans une famille

innocente, qui, sans toi, le serait encore.» A ces mots, le vieillard

sentit ses genoux qui ployaient sous lui, et il tomba de défaillance.

Alonzo, pâle et frémissant, lui tend les bras, et le relève. «Parlez,

lui dit-il; qu'ai-je fait? de quel malheur suis-je la cause?--Cruel!

peux-tu le demander? peux-tu vouloir l'entendre de la bouche d'un père?

Tu nous annonçais des vertus: la bonté, la candeur, étaient peintes sur

ton visage; le crime et la trahison se cachaient au fond de ton coeur.

Sois content. Ma fille, trop faible, trop simple, hélas! pour avoir pu

se sauver de tes artifices, ma fille vient de me révéler le parjure et

le sacrilége qu'elle a commis en se livrant à toi. Elle n'a pu cacher

qu'elle allait être mère; et demain notre honte éclate: demain, elle, sa

mère, et moi, ses soeurs, ses frères innocents, nous serons menés au

supplice. La solitude, l'infamie, une éternelle stérilité, marqueront la

place où ma fille est née. On dispersera notre cendre. Nous n'aurons pas

même un tombeau. Va-t'en: ma fille t'en conjure. La malheureuse t'aime

encore; et, en me confiant le secret de son ame, elle m'a fait promettre

de ne le point trahir. Mais elle craint que ta douleur ne te décèle et

ne t'accuse; et le seul prix qu'elle demande de sa mort, dont tu es la

cause, c'est que tu n'en sois pas témoin.»

Tandis que l'Indien parlait, le remords et le désespoir déchiraient le

coeur d'Alonzo. Ses yeux attachés à la terre, ses cheveux hérissés

d'horreur, son immobilité stupide, tout annonçait un criminel condamné

par son juge; et son juge était dans son coeur. Il tombe aux pieds du

vieillard, et, d'une voix étouffée, il prononce à peine ces mots: «O mon

père! tu sais mon crime; sais-tu quelle fatalité m'y a poussé malgré

moi? Sais-tu dans quel moment terrible la frayeur et l'égarement m'ont

livré ta fille mourante, et l'ont fait tomber dans mes bras? J'atteste

mon Dieu et le tien, que dans ce péril effroyable mon unique résolution

était de la sauver. Nous nous sommes perdus, et nous t'avons perdu

toi-même. Je ne prétends pas t'appaiser. Voilà mon sein, voilà mon épée.

Frappe; venge-toi.--Me venger! Eh! ne sais-tu pas, dit le vieillard, que

la vengeance est insensée; qu'au malheur elle joint le crime, et ne

soulage que les méchants? Va, ton sang ne racheterait ni la mère ni les

enfants. Je n'en mourrais pas moins, et je mourrais coupable. Laisse-moi

du moins l'innocence: tout le reste est perdu pour moi. Tu fus égaré, je

le crois: tu n'es ni méchant, ni perfide; mais, quand tu le serais, nous

avons dans le ciel un Dieu pour juger et punir.»

«Ame céleste! s'écrie Alonzo, tu m'accables, tu me confonds... Et

l'opprobre, et la mort, et le dernier supplice, seraient le prix de tes

vertus! Et ta fille, aussi vertueuse, non moins innocente que toi!...

Non, vous ne mourrez point. Ne me méprise pas assez pour croire que je

veuille me cacher, m'enfuir lâchement. Je paraîtrai, j'avouerai tout,

j'embrasserai votre défense, je vous tirerai de l'abyme où je vous ai

précipités, ou bien j'y périrai moi-même. Mais commence par t'éloigner

avec ta femme et tes enfants.»

«Connais-tu, lui dit le vieillard, quelque asyle contre les lois et

contre les remords qui suivraient le parjure? J'ai promis au soleil de

rester soumis à ses lois. Ma parole, ma foi, sont pour moi des liens

plus forts que ne seraient des chaînes. Un Inca n'en connaît point

d'autres; et je mourrai sans les briser. Toi, qui n'es point engagé sous

ces lois redoutables, éloigne-toi; donne à ma fille la consolation de te

savoir hors de danger. Épargne-lui l'horreur de ton supplice.--Va, dit

Alonzo pénétré de respect, de douleur et de reconnaissance, va lui jurer

que jamais son amant ne l'abandonnera. Je suis époux et père. Il n'est

point de danger au-dessus d'un courage à-la-fois animé par l'amour et

par la nature.» A ces mots, il tendit les bras au vieillard encore

frémissant. «Mon père, lui dit-il, mon père, embrasse-moi, ou perce-moi

le coeur. Je ne puis soutenir ta haine.» Le vieillard tombe dans son

sein, l'embrasse, le plaint, lui pardonne; et des torrents de larmes se

confondent dans leurs adieux.

Cependant le bruit se répand que l'asyle des vierges a été profané; que

l'une d'elles a violé ses voeux; qu'elle porte le fruit d'un amour

sacrilége; et que le soleil, irrité de ce parjure abominable, en demande

l'expiation. Un crime inoui jusque alors remplit d'horreur tous les

esprits. Les malheurs qui l'ont annoncé, et dont peut-être il est la

cause, les feux de la guerre civile allumés entre les deux frères, tout

le sang qu'elle a fait couler, le fils d'Ataliba, l'héritier du trône

enlevé à ses peuples par une mort funeste, ce long amas de crimes et de

calamités se retrace à-la-fois comme des signes de colère, que le

soleil, en s'éclipsant, n'a déja que trop confirmés. On craint même

qu'un dieu jaloux ne soit pas encore appaisé, et ne se venge sur tout un

peuple de l'injure faite à sa gloire. O superstition! le peuple le plus

doux, le plus humain de l'univers, criait vengeance au nom d'un Dieu

dont il adorait la clémence. Il ne se rassura que lorsqu'il eut appris

que le pontife avait dénoncé la criminelle au tribunal suprême; que déja

l'on creusait la tombe, et que l'on dressait le bûcher.

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 49 / 75 题