CHAPITRE XXXVIII.

Après les cantiques, les voeux, et les offrandes accoutumées, le

monarque, assis sur son trône, au milieu d'un parvis[132] immense, ayant

à ses pieds les caciques, et les vieillards, juges des moeurs[133], voit

s'avancer les pères de famille, qui mènent, chacun devant soi, leurs

enfants parvenus à l'âge de l'adolescence. Ils s'inclinent devant

l'Inca, et après l'avoir adoré, le père, qui porte en ses mains un

faisceau de palmes, les distribue à ceux de ses enfants qui ont

fidèlement rempli les saints devoirs de la nature. Ces palmes sont les

monuments de la piété filiale. Tous les ans, chacun des enfants, dont

l'obéissance et l'amour ont obtenu ce prix, l'ajoute à son trophée; et

de ces palmes réunies, qu'il recueille dans sa jeunesse, il compose le

dais du siége paternel, d'où lui-même il dominera un jour sur sa

postérité. Ce siége est dans chaque famille comme un autel inviolable:

le chef a seul le droit de s'y asseoir; et les palmes qui le couronnent,

rappelant ses vertus, disent à ses enfants: Obéissez à celui qui sut

obéir; révérez celui qui révéra son père. Dès qu'il sent la mort

s'approcher, il se fait placer expirant sous ce vénérable trophée, il y

rend le dernier soupir; et, au moment de sa sépulture, ses enfants

détachent ses palmes, pour en ombrager son tombeau. La menace la plus

terrible d'un père à son fils qui s'oublie, c'est de lui dire: «Que

fais-tu, malheureux? Si tu es indigne de mon amour, tu n'auras point de

palmes sur ta tombe.» C'est donc là le signe et le gage que chaque père

vient donner au monarque, père du peuple, de l'obéissance, du zèle, et

de l'amour de ses enfants.

[132] Cette place s'appelait _Cuci-pata_, lieu de réjouissance.

[133] _Lacta-Camayu_ était le nom de ces magistrats.

Si quelqu'un d'eux a manqué de remplir ces pieux devoirs, la palme lui

est refusée. Le père, en soupirant, obéit à la loi qui l'oblige de

l'accuser. Une plainte sincère et tendre échappe à regret de sa bouche;

et si le sujet en est grave, l'enfant rebelle est exilé de la maison de

son père. Condamné, durant son exil, à la honte d'être inutile, attachée

à l'oisiveté, il n'est admis à la culture ni du domaine du soleil, ni

des champs de l'Inca, ni de celui des veuves, des orphelins, et des

infirmes; le champ même qui nourrit son père est interdit à ses profanes

mains. Ce temps d'expiation est prescrit par la loi. Le malheureux jeune

homme en compte les moments; et on le voit, seul, étranger à ses amis, à

sa famille, errer sans cesse autour de la demeure paternelle, dont il

n'ose toucher le seuil. Celui dont l'exil finissait avec l'année

révolue, rentrait ce jour-là même en grâce; les décurions[134] le

ramenaient devant le trône du monarque; son père lui tendait les bras en

signe de réconciliation; à l'instant il s'y précipitait avec la même

ardeur qu'un malheureux, long-temps agité sur les mers par les vents et

par les tempêtes, embrasse le rivage où le jettent les flots. Dès-lors

il était rétabli dans tous les droits de l'innocence; car on ne

connaissait point chez ce peuple si sage, la coutume d'ôter au coupable

puni tout espoir de retour dans l'estime des hommes. La faute une fois

expiée, il n'en restait aucune tache; tout, jusqu'au souvenir, en était

effacé.

[134] _Chinca-Camayu_, qui a charge de dix.

Après que la clémence et la sévérité ont donné d'utiles leçons, le

monarque prend la parole. «Pères, dit-il, écoutez-moi. Comme vous je

suis père; je le suis encore avec vous: vos enfants sont les miens. Et

la royauté est-elle autre chose qu'une paternité publique? C'est là le

titre le plus auguste que le soleil, père de la nature, ait pu donner à

ses enfants. Je viens donc, comme le garant de vos droits, vous les

confirmer; mais je viens, comme le modèle de vos devoirs, vous en

instruire: car vos devoirs fondent vos droits, et vos bienfaits en sont

les titres. La vie est un présent du ciel, qui seul la dispense à son

gré. Gardez-vous donc de vous prévaloir d'un prodige opéré par vous, et

sachez où vous commencez à mériter le nom de pères: c'est lorsque ayant

reçu des mains de la nature le nouveau né de votre sang, et l'ayant

remis dans les bras de celle qui doit le nourrir, vous veillez sur les

jours et de l'enfant et de la mère, chargé du soin d'assurer leur repos

et de pourvoir à leurs besoins. Jusques-là même encore vous ne faites

pour eux que ce que font pour leurs petits le vautour, le serpent, le

tigre, les plus cruels des animaux. Ce qui, dans l'homme, distingue et

consacre la paternité, c'est l'éducation, c'est le soin de semer, de

cultiver dans ses enfants ce qu'on a recueilli soi-même, l'expérience,

le seul gain de la vie, et la sagesse qui en est le fruit, et qui seule

nous dédommage de la peine d'avoir vécu. Former, dès l'âge le plus

tendre, par votre exemple et vos leçons, une ame honnête, un coeur

sensible, un citoyen docile aux lois, un époux, un ami fidèle, un père à

son tour révéré, chéri de ses enfants, un homme enfin selon le voeu de

la nature et de la société: ce sont là vos devoirs, vos bienfaits et vos

titres; c'est là ce qui fonde vos droits.

«Et vous, enfants, souvenez-vous que la nature n'a prolongé la faiblesse

et l'imbécillité de l'homme, que pour le lier plus étroitement à ceux

dont il a reçu la naissance, et lui faire, par le besoin, une longue et

douce habitude d'en dépendre et de les aimer. Si elle eût voulu le

dispenser de ce tribut d'amour et de reconnaissance, elle l'eût pourvu

des moyens de vivre indépendant presque aussitôt qu'il serait né, et de

se suffire à lui-même. Sa longue enfance est dénuée de force et

d'intelligence; sa faiblesse n'a pour ressource ni l'agilité, ni la

ruse, ni la finesse de l'instinct. Tel est l'ordre de la nature, pour

forcer l'enfant à chérir et à révérer ses parents. Il semble qu'elle ait

voulu l'abandonner à leurs soins, pour leur en laisser le mérite, et

qu'elle ait consenti à passer pour marâtre, afin de donner lieu à toute

leur tendresse de s'exercer sur leur enfant. Ainsi, en lui refusant

tout, elle supplée à tout par l'amour paternel. Rappelez-vous donc votre

enfance; et tout ce qui vous a manqué dans ce long état de faiblesse,

pour vous dérober aux besoins, aux périls qui vous assiégeaient, songez

que c'est de vos parents que vous l'avez reçu; que la nature, en vous

jetant parmi les écueils de la vie, s'est reposée sur leur amour du soin

de vous en garantir. Mais ce que vous devez sur-tout à leur tendresse

vigilante, c'est de vous avoir éclairés sur les moyens de vivre heureux;

c'est de vous avoir adoucis, apprivoisés, soumis aux lois de l'équité,

de la raison, de la sagesse. Sans les soins qu'ils ont pris de vous,

vous seriez sauvages, stupides, féroces comme vos aïeux. Aimez donc vos

parents, pour vous avoir appris l'usage du don de la vie, dont

l'innocence fait le charme, et dont la vertu fait le prix.»

A ces mots, des larmes de joie et d'amour coulent de tous les yeux. Les

enfants, aux genoux des pères, s'attendrissent et rendent grâces; les

pères, en les embrassant, s'applaudissent de leurs bienfaits. L'Inca,

témoin de ce spectacle, sent plus vivement que jamais la perte de son

fils. «Guerre impitoyable, dit-il, sans toi, sans tes fureurs, je

partagerais l'allégresse et la gloire de ces bons pères. Il serait là,

il aurait reçu de ma main la première palme. Qui la méritait mieux que

lui?» Il n'en put dire davantage: les sanglots lui étouffaient la voix.

Il fut quelques instants muet et baigné dans ses larmes. «Non, reprit-il

enfin, qu'on m'apporte mon fils; je ne veux pas qu'il soit frustré de ce

dernier tribut d'amour et de louange. Du haut du ciel il entendra la

voix gémissante d'un père; il me plaindra d'être privé de lui.»

On lui obéit; et au pied de son trône fut apporté le lit funèbre où

reposait le corps de Zoraï. «Peuple, s'écria le monarque en s'y

précipitant, le voilà ce modèle de l'amour filial; le voilà le plus

tendre, le plus respectueux, le plus aimable des enfants. Oui, depuis sa

naissance, il l'a été pour moi, il l'a été jusqu'à sa mort. Des

jouissances délicieuses, des espérances encore plus douces, et tout ce

que l'ame d'un père peut éprouver de joie et de consolation, tel était

le prix de mes soins, et le présage du bonheur qui vous attendait sous

son règne. Il était impossible qu'un si bon fils ne fût pas un bon roi.

Le goût du bien, l'amour de l'ordre, le sentiment de l'équité lui

étaient naturels. Il n'estimait dans la gloire que la compagne de la

vertu; il détestait le mensonge comme le complaisant du vice; il adorait

la vérité. Magnanime sans faste, et modeste avec dignité, il était

simple, et il aimait tout ce qui l'était comme lui. Il ne voyait dans sa

naissance que la destination et que le dévouement de sa vie au bonheur

du monde; et le nom de fils du soleil, loin de l'enorgueillir,

l'humiliait sans cesse, en lui faisant sentir le poids des devoirs qu'il

lui imposait. Si quelqu'un des jeunes Incas se montre plus digne que moi

de régir cet empire auguste, c'est à lui, me disait-il souvent, de vous

remplacer sur le trône; c'est à moi de le lui céder. Jugez, s'il eût

fait des heureux. Vous l'auriez été sous son règne; et son père, encore

plus heureux, serait mort sans inquiétude dans les bras d'un tel

successeur. Un Dieu juste n'a pas voulu que cette ame sensible ait vu

les crimes et les ravages d'une guerre, hélas! trop funeste. Mon fils

eût arrosé de larmes ce trophée de ma victoire, cet étendard qu'on a

trempé dans un déluge de sang. Il n'est plus. Nous avons perdu, moi, le

plus vertueux fils, et vous, le plus vertueux prince. Soumettons-nous,

et allons lui rendre les tristes honneurs du tombeau.»

Alors le monarque, à la tête de sa famille et de son peuple, accompagna

le corps de son fils jusqu'au temple, où, sur un trône d'or, il fut

placé en face de l'image du soleil, ayant à ses pieds l'étendard qui lui

avait coûté la vie, et dans sa main la palme de l'amour filial.

Cora ne parut point au temple. Alonzo l'y chercha des yeux; et ne

l'ayant point aperçue, il en fut pénétré d'effroi.

Le monarque, au retour du temple, le fit appeler. «Mon ami, lui dit-il,

mes tristes devoirs sont remplis. Il est temps que le père cède la place

au roi, et que je me mette en défense contre cet ennemi terrible dont tu

nous as menacés. C'est à toi que je me confie. Ton zèle, ton expérience,

ta valeur, voilà mon espoir.--Je le remplirai, dit Alonzo; et plût au

ciel que la défense et le salut de cet empire ne dût te coûter que mon

sang! Je le verserais avec joie.--O mon ami! qu'ai-je donc fait, lui dit

l'Inca en l'embrassant, pour avoir mérité de toi un zèle si noble et si

tendre?...» A ces mots, on vient dire au roi que le grand-prêtre du

soleil demande à lui parler. Alonzo se retire, et va, s'il est possible,

chercher dans le sommeil un soulagement à ses peines, et aux

pressentiments terribles dont il venait d'être frappé.

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 48 / 75 题