Après les cantiques, les voeux, et les offrandes accoutumées, le
monarque, assis sur son trône, au milieu d'un parvis[132] immense, ayant
à ses pieds les caciques, et les vieillards, juges des moeurs[133], voit
s'avancer les pères de famille, qui mènent, chacun devant soi, leurs
enfants parvenus à l'âge de l'adolescence. Ils s'inclinent devant
l'Inca, et après l'avoir adoré, le père, qui porte en ses mains un
faisceau de palmes, les distribue à ceux de ses enfants qui ont
fidèlement rempli les saints devoirs de la nature. Ces palmes sont les
monuments de la piété filiale. Tous les ans, chacun des enfants, dont
l'obéissance et l'amour ont obtenu ce prix, l'ajoute à son trophée; et
de ces palmes réunies, qu'il recueille dans sa jeunesse, il compose le
dais du siége paternel, d'où lui-même il dominera un jour sur sa
postérité. Ce siége est dans chaque famille comme un autel inviolable:
le chef a seul le droit de s'y asseoir; et les palmes qui le couronnent,
rappelant ses vertus, disent à ses enfants: Obéissez à celui qui sut
obéir; révérez celui qui révéra son père. Dès qu'il sent la mort
s'approcher, il se fait placer expirant sous ce vénérable trophée, il y
rend le dernier soupir; et, au moment de sa sépulture, ses enfants
détachent ses palmes, pour en ombrager son tombeau. La menace la plus
terrible d'un père à son fils qui s'oublie, c'est de lui dire: «Que
fais-tu, malheureux? Si tu es indigne de mon amour, tu n'auras point de
palmes sur ta tombe.» C'est donc là le signe et le gage que chaque père
vient donner au monarque, père du peuple, de l'obéissance, du zèle, et
de l'amour de ses enfants.
[132] Cette place s'appelait _Cuci-pata_, lieu de réjouissance.
[133] _Lacta-Camayu_ était le nom de ces magistrats.
Si quelqu'un d'eux a manqué de remplir ces pieux devoirs, la palme lui
est refusée. Le père, en soupirant, obéit à la loi qui l'oblige de
l'accuser. Une plainte sincère et tendre échappe à regret de sa bouche;
et si le sujet en est grave, l'enfant rebelle est exilé de la maison de
son père. Condamné, durant son exil, à la honte d'être inutile, attachée
à l'oisiveté, il n'est admis à la culture ni du domaine du soleil, ni
des champs de l'Inca, ni de celui des veuves, des orphelins, et des
infirmes; le champ même qui nourrit son père est interdit à ses profanes
mains. Ce temps d'expiation est prescrit par la loi. Le malheureux jeune
homme en compte les moments; et on le voit, seul, étranger à ses amis, à
sa famille, errer sans cesse autour de la demeure paternelle, dont il
n'ose toucher le seuil. Celui dont l'exil finissait avec l'année
révolue, rentrait ce jour-là même en grâce; les décurions[134] le
ramenaient devant le trône du monarque; son père lui tendait les bras en
signe de réconciliation; à l'instant il s'y précipitait avec la même
ardeur qu'un malheureux, long-temps agité sur les mers par les vents et
par les tempêtes, embrasse le rivage où le jettent les flots. Dès-lors
il était rétabli dans tous les droits de l'innocence; car on ne
connaissait point chez ce peuple si sage, la coutume d'ôter au coupable
puni tout espoir de retour dans l'estime des hommes. La faute une fois
expiée, il n'en restait aucune tache; tout, jusqu'au souvenir, en était
effacé.
[134] _Chinca-Camayu_, qui a charge de dix.
Après que la clémence et la sévérité ont donné d'utiles leçons, le
monarque prend la parole. «Pères, dit-il, écoutez-moi. Comme vous je
suis père; je le suis encore avec vous: vos enfants sont les miens. Et
la royauté est-elle autre chose qu'une paternité publique? C'est là le
titre le plus auguste que le soleil, père de la nature, ait pu donner à
ses enfants. Je viens donc, comme le garant de vos droits, vous les
confirmer; mais je viens, comme le modèle de vos devoirs, vous en
instruire: car vos devoirs fondent vos droits, et vos bienfaits en sont
les titres. La vie est un présent du ciel, qui seul la dispense à son
gré. Gardez-vous donc de vous prévaloir d'un prodige opéré par vous, et
sachez où vous commencez à mériter le nom de pères: c'est lorsque ayant
reçu des mains de la nature le nouveau né de votre sang, et l'ayant
remis dans les bras de celle qui doit le nourrir, vous veillez sur les
jours et de l'enfant et de la mère, chargé du soin d'assurer leur repos
et de pourvoir à leurs besoins. Jusques-là même encore vous ne faites
pour eux que ce que font pour leurs petits le vautour, le serpent, le
tigre, les plus cruels des animaux. Ce qui, dans l'homme, distingue et
consacre la paternité, c'est l'éducation, c'est le soin de semer, de
cultiver dans ses enfants ce qu'on a recueilli soi-même, l'expérience,
le seul gain de la vie, et la sagesse qui en est le fruit, et qui seule
nous dédommage de la peine d'avoir vécu. Former, dès l'âge le plus
tendre, par votre exemple et vos leçons, une ame honnête, un coeur
sensible, un citoyen docile aux lois, un époux, un ami fidèle, un père à
son tour révéré, chéri de ses enfants, un homme enfin selon le voeu de
la nature et de la société: ce sont là vos devoirs, vos bienfaits et vos
titres; c'est là ce qui fonde vos droits.
«Et vous, enfants, souvenez-vous que la nature n'a prolongé la faiblesse
et l'imbécillité de l'homme, que pour le lier plus étroitement à ceux
dont il a reçu la naissance, et lui faire, par le besoin, une longue et
douce habitude d'en dépendre et de les aimer. Si elle eût voulu le
dispenser de ce tribut d'amour et de reconnaissance, elle l'eût pourvu
des moyens de vivre indépendant presque aussitôt qu'il serait né, et de
se suffire à lui-même. Sa longue enfance est dénuée de force et
d'intelligence; sa faiblesse n'a pour ressource ni l'agilité, ni la
ruse, ni la finesse de l'instinct. Tel est l'ordre de la nature, pour
forcer l'enfant à chérir et à révérer ses parents. Il semble qu'elle ait
voulu l'abandonner à leurs soins, pour leur en laisser le mérite, et
qu'elle ait consenti à passer pour marâtre, afin de donner lieu à toute
leur tendresse de s'exercer sur leur enfant. Ainsi, en lui refusant
tout, elle supplée à tout par l'amour paternel. Rappelez-vous donc votre
enfance; et tout ce qui vous a manqué dans ce long état de faiblesse,
pour vous dérober aux besoins, aux périls qui vous assiégeaient, songez
que c'est de vos parents que vous l'avez reçu; que la nature, en vous
jetant parmi les écueils de la vie, s'est reposée sur leur amour du soin
de vous en garantir. Mais ce que vous devez sur-tout à leur tendresse
vigilante, c'est de vous avoir éclairés sur les moyens de vivre heureux;
c'est de vous avoir adoucis, apprivoisés, soumis aux lois de l'équité,
de la raison, de la sagesse. Sans les soins qu'ils ont pris de vous,
vous seriez sauvages, stupides, féroces comme vos aïeux. Aimez donc vos
parents, pour vous avoir appris l'usage du don de la vie, dont
l'innocence fait le charme, et dont la vertu fait le prix.»
A ces mots, des larmes de joie et d'amour coulent de tous les yeux. Les
enfants, aux genoux des pères, s'attendrissent et rendent grâces; les
pères, en les embrassant, s'applaudissent de leurs bienfaits. L'Inca,
témoin de ce spectacle, sent plus vivement que jamais la perte de son
fils. «Guerre impitoyable, dit-il, sans toi, sans tes fureurs, je
partagerais l'allégresse et la gloire de ces bons pères. Il serait là,
il aurait reçu de ma main la première palme. Qui la méritait mieux que
lui?» Il n'en put dire davantage: les sanglots lui étouffaient la voix.
Il fut quelques instants muet et baigné dans ses larmes. «Non, reprit-il
enfin, qu'on m'apporte mon fils; je ne veux pas qu'il soit frustré de ce
dernier tribut d'amour et de louange. Du haut du ciel il entendra la
voix gémissante d'un père; il me plaindra d'être privé de lui.»
On lui obéit; et au pied de son trône fut apporté le lit funèbre où
reposait le corps de Zoraï. «Peuple, s'écria le monarque en s'y
précipitant, le voilà ce modèle de l'amour filial; le voilà le plus
tendre, le plus respectueux, le plus aimable des enfants. Oui, depuis sa
naissance, il l'a été pour moi, il l'a été jusqu'à sa mort. Des
jouissances délicieuses, des espérances encore plus douces, et tout ce
que l'ame d'un père peut éprouver de joie et de consolation, tel était
le prix de mes soins, et le présage du bonheur qui vous attendait sous
son règne. Il était impossible qu'un si bon fils ne fût pas un bon roi.
Le goût du bien, l'amour de l'ordre, le sentiment de l'équité lui
étaient naturels. Il n'estimait dans la gloire que la compagne de la
vertu; il détestait le mensonge comme le complaisant du vice; il adorait
la vérité. Magnanime sans faste, et modeste avec dignité, il était
simple, et il aimait tout ce qui l'était comme lui. Il ne voyait dans sa
naissance que la destination et que le dévouement de sa vie au bonheur
du monde; et le nom de fils du soleil, loin de l'enorgueillir,
l'humiliait sans cesse, en lui faisant sentir le poids des devoirs qu'il
lui imposait. Si quelqu'un des jeunes Incas se montre plus digne que moi
de régir cet empire auguste, c'est à lui, me disait-il souvent, de vous
remplacer sur le trône; c'est à moi de le lui céder. Jugez, s'il eût
fait des heureux. Vous l'auriez été sous son règne; et son père, encore
plus heureux, serait mort sans inquiétude dans les bras d'un tel
successeur. Un Dieu juste n'a pas voulu que cette ame sensible ait vu
les crimes et les ravages d'une guerre, hélas! trop funeste. Mon fils
eût arrosé de larmes ce trophée de ma victoire, cet étendard qu'on a
trempé dans un déluge de sang. Il n'est plus. Nous avons perdu, moi, le
plus vertueux fils, et vous, le plus vertueux prince. Soumettons-nous,
et allons lui rendre les tristes honneurs du tombeau.»
Alors le monarque, à la tête de sa famille et de son peuple, accompagna
le corps de son fils jusqu'au temple, où, sur un trône d'or, il fut
placé en face de l'image du soleil, ayant à ses pieds l'étendard qui lui
avait coûté la vie, et dans sa main la palme de l'amour filial.
Cora ne parut point au temple. Alonzo l'y chercha des yeux; et ne
l'ayant point aperçue, il en fut pénétré d'effroi.
Le monarque, au retour du temple, le fit appeler. «Mon ami, lui dit-il,
mes tristes devoirs sont remplis. Il est temps que le père cède la place
au roi, et que je me mette en défense contre cet ennemi terrible dont tu
nous as menacés. C'est à toi que je me confie. Ton zèle, ton expérience,
ta valeur, voilà mon espoir.--Je le remplirai, dit Alonzo; et plût au
ciel que la défense et le salut de cet empire ne dût te coûter que mon
sang! Je le verserais avec joie.--O mon ami! qu'ai-je donc fait, lui dit
l'Inca en l'embrassant, pour avoir mérité de toi un zèle si noble et si
tendre?...» A ces mots, on vient dire au roi que le grand-prêtre du
soleil demande à lui parler. Alonzo se retire, et va, s'il est possible,
chercher dans le sommeil un soulagement à ses peines, et aux
pressentiments terribles dont il venait d'être frappé.