La citadelle de Cannare fut la prison du roi captif. Le vainqueur y
laissa une garde fidèle sous le sévère Corambé. Il envoya Palmore
gouverner en son nom les états de Cusco; et lui, rendant, sur son
passage, aux vallons de Riobamba, de Muliambo, d'Iliniça, les laboureurs
qu'il en avait tirés, il retourne à Quito sans pompe, accompagné du lit
funèbre qui portait son malheureux fils.
L'arrivée d'Ataliba fut le tableau le plus touchant d'une désolation
publique. Sa famille éplorée vient au-devant de lui; un peuple nombreux
l'accompagne: mais aucune voix ne s'élève pour féliciter le vainqueur,
on n'est occupé que du père; et si la nuit dérobait à ses yeux tout ce
peuple qui l'environne, aux gémissements échappés à travers un vaste
silence, il se croirait dans un désert, où quelques malheureux égarés et
plaintifs implorent le secours du ciel.
Dans cette foule, et au milieu de la famille de l'Inca, paraît une femme
éperdue. Ses voiles déchirés, sa tête échevelée, son sein meurtri, ses
yeux égarés, sa pâleur, les convulsions de la douleur dans tous les
traits de son visage, ses mains qu'elle tend vers le ciel, tout annonce
une mère, et une mère au désespoir.
Du plus loin que l'Inca la voit, il descend de son siége, il va
au-devant d'elle; et la recevant dans ses bras: «Ma bien-aimée, lui
dit-il, le soleil notre père a rappelé ton fils; il dispose de ses
enfants. Heureux celui que l'innocence, la vertu, la gloire, l'amour
accompagnent jusqu'au tombeau! Il a fait la moisson, il quitte le champ
de la vie. Ton fils a peu vécu pour nous, mais assez pour lui-même: il
emporte avec lui ce que les ans donnent à peine, et ce qu'un instant
peut ravir, les regrets et l'amour du monde. Affligeons-nous de lui
survivre: l'homme à plaindre est celui qui pleure, et non pas celui qui
est pleuré. Mais, par un excès de douleur, n'accusons pas la destinée;
ne reprochons pas au soleil d'avoir repris un de ses dons.» Vérités
consolantes pour de moindres douleurs, mais trop faible soulagement pour
le coeur d'une mère! Elle demande à voir son fils; on apporte à ses
pieds ce que la mort lui en a laissé; et à l'instant, avec un cri qui
part du fond de ses entrailles, elle se jette sur ce corps inanimé, elle
l'embrasse, elle le serre étroitement, elle l'inonde de ses larmes,
jusqu'à ce qu'elle-même, étouffée, expirante, elle ait perdu le
sentiment de la vie et de la douleur.
L'Inca, dans les bras d'Alonzo, sentait rouvrir, à cette vue, toutes les
plaies de son coeur; le jeune homme mêlait ses larmes aux larmes de son
ami; et les neveux de Montezume, témoins de la désolation d'une auguste
famille, pensaient à leurs propres malheurs.
Aciloé (c'était le nom de cette mère infortunée) fut portée dans son
palais; et l'Inca se rendit au temple, où le corps de son fils, arrosé
de parfums, fut déposé, en attendant le jour destiné à ses funérailles.
Après un humble sacrifice pour rendre grâces au soleil, l'Inca sortit du
temple; et sous le portique, où son peuple l'environnait, il éleva la
voix et demanda silence. «Ma cause était juste, dit-il, et notre dieu
l'a protégée; mais l'aveugle ardeur de mes troupes à nous venger, mon
fils et moi, a déshonoré ma victoire; et c'est moi qui porte la peine
des excès commis en mon nom. Peuple, je veux bien expier ce qu'on a fait
d'injuste et d'inhumain. Mais c'est assez pour votre roi d'être
malheureux; n'achevez pas de l'accabler en le croyant coupable. Il ne
l'est point. J'étais expirant à Cannare, lorsqu'on y a versé tant de
sang; j'étais éloigné de Cusco, lorsqu'on l'a saccagée; et j'ai détesté
ces fureurs. Je vous conjure, au nom du dieu qui m'en punit, de m'en
épargner le reproche. Puisse mon nom être effacé de la mémoire des
hommes, avant qu'on y ajoute le surnom de cruel! Le roi mon frère, que
le sort a mis entre mes mains, sera, malgré lui-même, un exemple de ma
clémence. Cependant si le cri de la calamité retentit jusqu'à vous, et
s'il vous fait entendre qu'Ataliba fut violent et sanguinaire; ô mon
peuple! élevez la voix, et répondez qu'Ataliba fut malheureux.»
Le soir même, avec Alonzo, soulageant son ame oppressée: «Mon ami, lui
dit-il, tu sais toute l'horreur que nos discordes m'inspiraient;
l'événement a passé mes craintes; et dans cet abyme de maux, je vois
trop s'accomplir mes funestes pressentiments. Vouloir la guerre, c'est
vouloir tous les crimes et tous les malheurs à-la-fois. Dire à des
meurtriers, qu'on assemble pour l'être, d'user de modération, c'est dire
aux torrents des montagnes de suspendre leur chûte et de régler leur
cours. Aucun roi ne sera jamais plus résolu que je l'étais à réprimer
l'emportement et les abus de la victoire; et voilà cependant que des
millions d'hommes me regardent comme un fléau.»
«Hélas! prince, lui dit Alonzo, l'homme, en proie à ses passions, est si
faible contre lui-même et si peu sûr de se dompter! comment pourrait-il
s'assurer d'une multitude effrénée, à qui lui-même il a donné l'affreuse
liberté du mal! Mais tout cet empire est témoin que l'inflexible roi de
Cusco vous a forcé de tirer le glaive. Ne vous accablez point vous-même
d'un injuste reproche; et si les malheureux que la guerre a faits, vous
accusent, laissez à vos vertus répondre de votre innocence, et repoussez
l'injure par la clémence et les bienfaits.»
Ces mots consolants relevèrent le courage d'Ataliba; et sa douleur fut
suspendue jusqu'au jour qu'il avait marqué pour les funérailles de son
fils. C'était la fête du soleil, lorsque, repassant l'équateur, il
rentre dans notre hémisphère, et revient donner le printemps et l'été
aux climats du nord. C'était aussi la fête de la paternité.