C'est là que frémissait Huascar, sous une garde inexorable. Palmore et
Corambé, en entrant dans sa tente, se prosternent, selon l'usage, et,
par des paroles de paix, tâchent de l'adoucir. Il soulève à peine sa
tête; et d'un oeil indigné regardant ses vainqueurs: «Traîtres, dit-il,
rompez mes chaînes, ou trempez vos mains dans mon sang. C'est insulter à
mon malheur, que de mêler ainsi le respect à l'outrage. Si je suis roi,
rendez-moi libre; alors vous vous prosternerez. Mais si je ne suis qu'un
esclave, que ne me foulez-vous aux pieds?»
A peine il achevait ces mots, que son oreille fut frappée de cris et de
gémissements. «Tu n'es pas le seul malheureux, lui dit Palmore. Ataliba
vient de perdre son fils.--Ah! je le verrai donc pleurer, s'écria
Huascar avec une joie inhumaine. Puisse le ciel lui rendre tous les maux
qu'il m'a faits.»
Les peuples de Quito, rassemblés dans leur camp, ont demandé à voir le
corps du jeune prince, que l'on dérobait à leurs yeux; et ce sont leurs
cris de douleur et de rage qu'on vient d'entendre. On les appaise, on
les retient, on les engage à repasser le fleuve; et la marche de cette
armée victorieuse et conquérante ressemble à la pompe funèbre d'un jeune
homme, que sa famille, dont il aurait été l'espoir, accompagnerait au
tombeau. La consternation, le deuil et le silence environnaient le
pavois où le prince était étendu, enveloppé dans cette enseigne, triste
et glorieux monument de sa valeur. Après lui, le roi de Cusco, porté sur
un siége pareil, jouissait au fond de son coeur, de la calamité
publique.
Les deux généraux d'Ataliba accompagnaient le lit funèbre, l'oeil morne,
le front abattu, oubliant qu'ils venaient de conquérir un empire, et ne
pensant qu'à la douleur dont ce malheureux père allait être frappé.
«Hélas! disait Palmore, il nous l'a confié; il l'attend; ses bras
paternels seront ouverts pour l'embrasser; et ce n'est plus qu'un corps
glacé que nous allons lui rendre! Comment paraître devant lui?»
«Il est homme, dit Corambé; son fils était mortel: je le plains; mais,
au lieu de flatter sa faiblesse, je veux lui donner le courage de
résister à son malheur. Laissez-moi devancer l'armée, et le voir, avant
que le bruit de cette mort soit répandu.»
Ataliba, guéri de sa blessure, mais faible encore et languissant, avait
eu le chagrin d'apprendre que la défaite des Chancas ne l'avait que trop
bien vengé. Il gémissait sur sa victoire, roulant dans sa pensée, avec
inquiétude, les dangers qu'affrontaient pour lui son fils, ses amis, et
ses peuples, lorsqu'il s'entendit annoncer l'arrivée de Corambé.
Surpris, impatient d'apprendre quel sujet peut le ramener, il ordonne
qu'on l'introduise. Corambé paraît devant lui. «Inca, lui dit-il, c'en
est fait; l'empire est à toi sans partage: tes ennemis sont tous
détruits ou désarmés: Huascar est le seul qui te reste; il est captif,
on te l'amène.»
A peine il achevait ces mots, Ataliba, transporté de joie, se lève,
l'embrasse, et lui dit: «Invincible guerrier, j'attendais tout de toi et
de celui qui te seconde; mais ce prodige a passé mon attente et les
voeux que j'osais former. Achève de mettre le comble au bonheur de ton
roi. Il est père; il ressent les alarmes d'un père. Où est mon fils? où
l'as-tu laissé? pourquoi n'est-il pas avec toi?--Ton fils... il a vu des
dangers dont le plus courageux s'étonne.--Et sans doute il les a bravés?
Réponds. Ce silence est terrible.--Que te dirai-je, hélas! pour la
première fois il voyait l'horreur des batailles. La nature a des
mouvements que la vertu ne peut dompter.--Ciel! qu'entends-je? Il a fui!
il s'est couvert de honte! il a déshonoré son père!--Eût-il mieux valu
qu'exposé à une mort inévitable, il s'y fût livré?--Plût au ciel!--Eh
bien, console-toi. Il s'est comblé de gloire, et il est mort digne de
toi.--Il est mort!--Ton armée te l'apporte en pleurant: il en fut
l'amour et l'exemple. Jamais, dans un âge si tendre, on n'a montré tant
de valeur.»
Ce coup terrible pénétra jusqu'au fond de l'ame d'un père; mais il la
soulagea, même en la déchirant. Il tombe accablé de douleur; et alors
deux sources de larmes coulent de ses yeux. «Ah! cruel, par quelle
épreuve, disait-il, vous avez préparé mon coeur à la constance! Vous
avez pu calomnier mon fils! et moi j'ai pu vous croire! Ah, cher enfant!
pardonne: des larmes éternelles expieront mon erreur. La gloire même de
ta mort ne me la rend que plus cruelle. Jour désastreux! combat funeste!
ah! c'est ainsi que le ciel venge le crime d'une guerre impie: les
vaincus, les vainqueurs en partagent la peine horrible; et sa colère les
confond.»
Il fallut prendre, pour ce père affligé, le soin de son nouvel empire.
Cette riche et vaste conquête, fruit des travaux de onze règnes, et
qu'il avait faite en un jour, Cusco, réduite sous ses lois, son rival
même prisonnier et mis en son pouvoir, rien ne le touche. Il demande son
fils. Le cortége s'avance. Le corps enveloppé dans l'enseigne fatale est
déposé sous ses yeux. L'Inca le regarde en silence. Il fait signe au
cortége et à sa cour de s'éloigner. On lui obéit; et seul au fond de son
palais avec l'objet de sa douleur, il s'enferme; il approche, et d'une
main tremblante il soulève le voile, il découvre ce corps sanglant; il
jette un cri, et se renverse, comme frappé du coup mortel. Immobile et
glacé lui-même, il est sans couleur et sans voix; et quand il a repris
ses sens, et que sa douleur se ranime, il s'y abandonne tout entier.
Cent fois il embrasse son fils, cent fois, collant sa bouche sur ses
lèvres éteintes, et de son sein pressant ce coeur qui ne bat plus contre
le sien, il demande au ciel de pouvoir le ranimer, en expirant lui-même.
Tantôt, contemplant la blessure, il lave de ses pleurs le sang qui s'en
est épanché; tantôt ses regards immobiles, fixés sur les yeux de son
fils, semblent y rechercher la vie. «Ah! dit-il, si ce corps glacé
pouvait revivre! si ses yeux pouvaient me revoir! Hélas! plus
d'espérance! Ils sont fermés ces yeux; ils le sont pour jamais. Ses
grâces, sa beauté, ses vertus, rien n'a pu prolonger ses jours; et d'un
fils qui faisait ma gloire et ma félicité, voilà ce qui me reste!» C'est
ainsi qu'oubliant ses prospérités, son triomphe, il s'abymait dans sa
douleur.
Après qu'elle fut épuisée, et que la nature affaiblie fut tombée de cet
accès dans un stupide abattement, ce père malheureux se laissa détacher
des tristes restes de son fils. Ses amis, et sur-tout Alonzo, essayaient
de le consoler. «Ah! laissez-moi, disait-il, payer à la nature le tribut
d'une ame sensible. J'ai bu la coupe du bonheur, j'en ai épuisé les
délices; l'amertume est au fond, je veux m'en abreuver. Mon fils, mon
cher fils m'a donné tant de douces illusions! tant de flatteuses
espérances! La douleur suit la joie; hélas! elle sera plus longue. C'est
sans retour, c'est pour jamais que la joie a quitté mon coeur.»
On lui parla de sa puissance, du soin de l'affermir, des moyens de la
conserver. «Qu'en ferais-je, dit-il, de cette puissance accablante?
Suis-je un dieu, pour veiller sur un empire immense, pour être sans
cesse et par-tout présent à ses besoins? Qu'on m'amène mon frère. Oui,
je veux l'appaiser; je veux que, témoin de mes larmes, il en soit
touché, qu'il me plaigne, et qu'il me trouve encore plus malheureux que
lui.»
Huascar, chargé de liens, parut devant Ataliba. «Vois, lui dit ce père
affligé, vois, cruel, ce que tu me coûtes.--Il te sied bien, répond le
farouche Huascar, de me reprocher une mort, quand dix mille Incas
égorgés sont les victimes de ta rage! Tu pleures, tigre, tu le dois;
mais est-ce là ce que tu pleures? Va voir le meurtre qu'on a fait des
peuples sujets de tes pères, Cusco, ses palais et ses temples regorger
du sang des vieillards, et des femmes, et des enfants, ses murs
saccagés, ses campagnes, qui ne sont plus que des tombeaux; et pleure
ton fils, si tu l'oses.»
Ces terribles mots étouffèrent dans le coeur d'Ataliba le sentiment de
son propre malheur: le roi prit la place du père. Il regarde ses
lieutenants, et les interroge des yeux. Leur silence même est l'aveu de
ce qu'il vient d'entendre. «Il est donc vrai, dit-il, et par une aveugle
fureur on m'a rendu exécrable à la terre! Cela seul manquait à mes
maux.» Alors, renversé sur son trône, et détournant les yeux pour ne pas
voir la lumière, il reste dans l'accablement, et ne respire que par de
longs sanglots. «Jusqu'à l'instant où ton fils a péri, lui dit Palmore
avec tristesse, j'ai pu commander à tes peuples; mais, du moment qu'ils
l'ont vu tomber, leur douleur, transformée en rage, n'a plus connu de
frein. Punis-les, si tu veux, de l'avoir trop aimé; ou pardonne à leur
désespoir, dont la cause n'est que trop juste, et dont l'excuse est dans
ton coeur. Ils ont vengé ton fils, comme l'aurait vengé son père.»
«Huascar, reprit Ataliba après un long et douloureux silence, voilà les
excès effroyables où se portent les nations, lorsque une fois la
discorde et la guerre ont rompu les noeuds les plus saints, et chassé
des coeurs la nature. Étouffons ces fureurs dans nos embrassements.
Reprends ton sceptre et ton empire, et pardonne-moi tes malheurs.»
Huascar indigné le repousse, et lui dit: «Va, meurtrier de ma famille,
va régner sur des morts, t'asseoir sur des ruines, et t'applaudir, en
contemplant des massacres et des débris. Tel est l'empire que tu
m'offres. Je ne veux de toi que la mort. Garde tes présents, ta pitié;
garde les fruits de tes forfaits; qu'ils en éternisent la honte; et que,
pour mieux te détester, les malheureux que je te laisse soient condamnés
à t'obéir.»
«Tu sais, lui dit Ataliba, que les crimes que tu m'imputes ne sont pas
les miens, tu le sais; mais ta douleur te rend injuste. Je laisse au
temps à la calmer. Un jour tu te ressouviendras que j'ai détesté la
guerre, que je t'ai demandé la paix, que je te la demande encore, plus
pénétré, plus accablé que toi des maux que nous nous sommes faits. Alors
tu retrouveras ton frère tel que tu le vois aujourd'hui, traitable,
humain, sensible et juste. Adieu. Je te laisse en ces murs, captif, il
est vrai; mais n'ayant qu'à vouloir, pour cesser de l'être. Le jour même
que, sur l'autel du soleil notre père, tu consentiras, avec moi, à nous
jurer une alliance et une paix inviolable, ton trône, ton empire, tout
te sera rendu.»