Alonzo, de retour à la ville du soleil, y reçut la réponse d'Ataliba;
elle était conçue en ces mots: «Si le roi de Cusco a oublié la volonté
de son père, celui de Quito s'en souvient. Il désire d'être l'ami et
l'allié de son frère, mais il ne sera jamais au nombre de ses vassaux.»
Le jeune ambassadeur, qui voyait le moment où la guerre allait
s'allumer, voulut préparer Huascar au refus de l'Inca son frère; et
l'ayant attiré au temple où étaient les tombeaux des rois:
«Explique-moi, lui dit-il, Inca, par quel privilége ton père est le
seul, entre tous ces rois, qui regarde en face l'image du soleil?--C'est
comme son enfant chéri, lui répondit l'Inca, qu'il a seul cette
gloire.--_Son enfant chéri!_ N'est-ce pas la complaisance et le mensonge
qui l'ont décoré de ce titre?--Tout son peuple le lui a donné, et tout
un peuple n'est point flatteur.--Crois-moi, fais cesser, dit Alonzo,
cette injuste distinction: tu sais bien qu'il n'en est pas
digne.--Étranger, dit l'Inca, respecte et ma présence et sa
mémoire.--Comment veux-tu, reprit Alonzo, que je respecte un roi que son
fils va demain déclarer insensé, parjure, et sacrilége? N'a-t-il pas
couronné ton frère? n'a-t-il pas violé les lois? Celui dont les derniers
soupirs ont allumé les feux de la guerre civile entre les enfants du
soleil, a-t-il mérité d'avoir place dans le temple du soleil et de le
regarder en face? Ou tu es injuste, ou il le fut: la guerre est ton
crime, ou le sien. Choisis: car le roi de Quito est résolu de s'en tenir
à la volonté de son père.»
Un coursier fougueux et superbe n'est pas plus étonné du frein qu'un
maître habile et courageux lui a mis pour la première fois, que ne le
fut le fier Inca, de l'intérêt puissant qu'opposait Alonzo à sa colère
impétueuse. «Tu as donc reçu, dit-il au jeune Castillan, la réponse de
ce rebelle?--Oui, dit Alonzo, et, grâce au ciel, il est digne, par sa
constance, d'être ton ami et le mien. Je le désavouerais, si, légitime
roi, il se fût rendu tributaire.»
Huascar, plein de colère, rentra dans son palais. Le ressentiment, la
vengeance, furent les premiers mouvements qui s'élevèrent dans son
coeur. Mais en y cédant, il fallait déshonorer son père, outrager sa
mémoire; c'était, dans les moeurs des Incas, le comble de l'impiété. La
nature se soulevait à cette effroyable pensée; et l'ame d'Huascar,
tour-à-tour emportée par deux sentiments opposés, ne savait, dans le
trouble où elle était plongée, auquel des deux s'abandonner.
Ce fut dans ce combat pénible que son épouse favorite, la belle et
modeste Idali, le trouva livré à lui-même, et si violemment agité,
qu'elle n'approcha qu'en tremblant. Idali menait par la main le jeune
Xaïra, son fils, destiné à l'empire; et ses yeux, tendrement baissés sur
cet enfant, versaient des pleurs. Le roi, levant sur elle un regard
triste et sombre, la voit pleurer, lui tend la main, et lui demande le
sujet de ses larmes. «Hélas! je suis tremblante, lui dit-elle. J'étais
avec mon fils; je caressais l'image d'un époux adoré. Ocello, votre
auguste mère, arrive pâle et désolée, le trouble et l'effroi dans les
yeux. Tendre et malheureuse Idali! m'a-t-elle dit, tu te complais dans
cet enfant, ton unique espérance; tu t'applaudis de sa destinée; mais,
hélas! qu'elle est incertaine, et que le droit qui l'appelle à l'empire
est mal assuré désormais! Voilà qu'une paix odieuse met la volonté des
Incas à la place de nos lois saintes; et l'exemple une fois donné, tout
leur sera permis. Le caprice d'un homme, l'adresse d'une femme, le
charme de la nouveauté, la séduction d'un moment suffit pour renverser
toutes nos espérances. Le sceptre des Incas passera dans les mains de
celle qui aura surpris un dernier mouvement d'amour ou de faiblesse. Le
fils de l'étrangère couronné dans Quito, et reconnu roi légitime, rien
ne peut plus être sacré. Ah! cher enfant, a-t-elle dit encore en
pressant mon fils dans ses bras, puisse ton père, après avoir autorisé
le parjure de ton aïeul, ne pas s'en prévaloir lui-même! Ainsi a parlé
votre mère; et elle demande à vous voir.»
A l'instant Ocello parut; et aux reproches de l'Inca, qui s'offensait de
ses alarmes, elle ne répondit qu'en l'accablant lui-même des reproches
les plus amers.
Rivale de Zulma, rivale abandonnée, elle gardait au fils la haine
qu'elle avait eue pour la mère. Le nom d'Ataliba lui était odieux.
L'amour jaloux a beau s'affaiblir avec l'âge; même en mourant, il laisse
son venin dans la plaie: on cesse d'aimer l'infidèle; on ne cesse point
de haïr l'objet de l'infidélité. C'est avec cette haine pour le sang de
Zulma, que la plus fière des Pallas[112] s'efforça d'animer son fils à
la vengeance.
[112] C'est le nom qu'on donnait aux femmes du sang royal.
«Eh bien, venez-vous, lui dit-elle, de céder à l'orgueil rebelle de
l'usurpateur de vos droits? Venez-vous d'annoncer au monde que les lois
du soleil doivent toutes fléchir devant les volontés d'un homme? que
l'ivresse, l'égarement, le caprice d'un roi fait le sort d'un État?
qu'un père injuste peut exclure son fils de l'héritage auquel la nature
l'appelle, et en disposer à son gré?»
«Je suis loin d'applaudir, lui répondit l'Inca, à ces dangereuses
maximes; et si je dissimule l'iniquité d'un père, croyez que je m'y vois
forcé.» Alors il lui dit les raisons qui s'opposaient à son
ressentiment.
«Ces raisons spécieuses, lui répliqua sa mère, m'en cachent deux, que je
pénètre, et que vous n'osez avouer. L'une est l'espoir, qu'à votre tour
il vous sera permis de mettre la passion à la place des lois; et déja de
fières rivales partagent entre leurs enfants les débris de votre
héritage et de l'empire du soleil. L'autre raison qui vous retient,
c'est l'indolence et la mollesse, la peine de prendre les armes, et la
frayeur d'être vaincu: ainsi du moins va le penser tout un peuple,
témoin de cette paix infâme; et de vaines raisons ne l'éblouiront pas.
Le règne de tous vos aïeux a été marqué par la gloire; le vôtre le sera
par une honte ineffaçable. Cet empire qu'ils ont fondé, qu'ils ont
étendu, affermi par leur courage et leur constance, vous, par votre
faiblesse, vous l'aurez dégradé, vous en aurez hâté la décadence et la
ruine; le sang aura perdu ses droits; et le premier exemple de ce lâche
abandon, c'est mon fils qui l'aura donné! Est-ce là honorer la mémoire
d'un père? et pour lui, et pour vos aïeux, et pour ce dieu lui-même,
dont vous êtes issu, le plus coupable des outrages, n'est-ce pas
d'avilir leur sang? Si votre père eut des vertus, imitez-les: s'il eut
un moment de faiblesse, avouez, en la réparant, ce que vous ne pouvez
cacher, qu'il fut homme, fragile, et une fois séduit par les caresses
d'une femme; et, après cet aveu, faites céder aux lois, qui sont
toujours sages et justes, la passion, qui est aveugle, et le caprice
passager, que le regret désavoue et condamne.»
L'Inca voulut insister sur les maux qu'entraînait la guerre civile.
«Non, non, dit-elle; allez souscrire à cette paix déshonorante que
l'usurpateur vous impose; et s'il le faut, pour le fléchir, mettez votre
sceptre à ses pieds. O malheureux enfant! s'écria-t-elle enfin en
embrassant le jeune prince, que je te plains! et qui m'eût dit qu'un
jour tu aurais à rougir de ton père!» A ces mots, elle s'éloigna.
L'Inca, mortellement blessé de ces reproches, sortit, et fit dire à
l'instant à l'ambassadeur de Quito, que la guerre était déclarée, et
qu'il se hâtât de partir. Alonzo lui fit demander qu'il voulût bien le
voir encore; mais ses instances furent vaines, et le soir même il fut
remmené au-delà de l'Abancaï.