CHAPITRE XXXI.

Huascar, loin de laisser paraître le trouble élevé dans son ame, se

montra aux yeux d'Alonzo plus ferme et plus résolu que jamais; il le

mena le lendemain dans ces jardins[111] éblouissants, où l'on voyait,

imités en or et avec assez d'industrie, les plantes, les fleurs, et les

fruits qui naissent dans ces climats. Ce qui eût été parmi nous un

exemple inoui de luxe, n'annonçait là que l'abondance et l'inutilité de

l'or.

[111] Ceci est historique.

De ces jardins, où l'art s'était joué à copier la nature, l'Inca fit

passer Alonzo dans ceux où la nature même étalait ses propres richesses.

Ils occupaient un vallon charmant, au bord du fleuve Apurimac. Ces

jardins étaient l'abrégé des campagnes du Nouveau-Monde. Des touffes

d'arbres majestueux, associant leurs ombres, mariant leurs rameaux,

formaient par la variété de leur bois et de leur feuillage, un mélange

rare et frappant. Plus loin, des bosquets, composés d'arbustes couronnés

de fleurs, attiraient et charmaient la vue. Là, des prairies odorantes

répandaient les plus doux parfums. Ici les arbres d'un verger, ployant

sous le poids de leurs fruits, étendaient et ployaient leurs branches

au-devant de la main dont ils sollicitaient le choix. Là, des plantes,

d'une vertu ou d'une saveur précieuse, semblaient présenter à l'envi des

secours à la maladie et des plaisirs à la santé.

Alonzo parcourait ces jardins enchantés, d'un oeil triste et

compâtissant. «Ces beaux lieux, disait-il, ces asyles sacrés de la paix

et de la sagesse seront-ils violés par nos brigands d'Europe? et sous la

hache impie les verrai-je tomber, ces arbres dont l'antique ombrage a

couvert la tête des rois?»

Non loin de Cusco est un lac que le peuple indien révère: car ce fut,

dit-on, sur ses bords que Manco descendit avec Oello sa compagne; et au

milieu du lac est une île riante, où les Incas ont élevé un superbe

temple au soleil. Cette île est un lieu de délices; et sa fertilité

semble tenir de l'enchantement. Ni les prairies de Chita, où l'on voyait

bondir les troupeaux du soleil, ni les champs de Colcampara, dont la

moisson lui était consacrée, ni la vallée de Youcaï, qu'on appelait le

jardin de l'Empire, n'égalaient cette île en beauté. Là, mûrissaient les

fruits les plus délicieux; là, se recueillait le maïs, dont la main des

vierges choisies faisait le pain des sacrifices.

Le roi voulut aussi lui-même y conduire Alonzo. Le jeune Castillan ne

pouvait se lasser d'y admirer, à chaque pas, les prodiges de la culture.

Il vit les prêtres du soleil labourer eux-mêmes leurs champs. Il

s'adresse à l'un d'eux, que sa vieillesse et son air vénérable lui

avaient fait remarquer. «Inca, lui dit-il, serait-ce à vous de vaquer à

ces durs travaux? N'en êtes-vous pas dispensé par votre ministère

auguste? et n'est-ce point le profaner, que de vous dégrader ainsi?»

Quoique Alonzo parlât la langue des Incas, celui-ci crut ne pas

l'entendre. Appuyé sur sa bêche, il le regarde avec étonnement. «Jeune

homme, lui dit-il, que me demandes-tu? et que vois-tu d'avilissant dans

l'art de rendre la terre fertile? Ne sais-tu pas que, sans cet art

divin, les hommes, épars dans les bois, seraient encore réduits à

disputer la proie aux animaux sauvages? Souviens-toi que l'agriculture a

fondé la société, et qu'elle a, de ses nobles mains, élevé nos murs et

nos temples.»

«Ces avantages, dit Alonzo, honorent l'inventeur de l'art, mais

l'exercice n'en est pas moins humiliant et bas, autant qu'il est

pénible: c'est du moins ainsi que l'on pense dans les climats où je suis

né.»

«Dans vos climats, dit le vieillard, il doit être honteux de vivre,

puisqu'on attache de la honte à travailler pour se nourrir. Ce travail,

sans doute, est pénible, et c'est pour cela que chacun y doit

contribuer; mais il est honorable autant qu'il est utile; et parmi nous,

rien ne dégrade que le vice et l'oisiveté.»

«Il est étrange cependant, reprit Alonzo, que des mains qui se

consacrent aux autels, et qui viennent d'y présenter les parfums et les

sacrifices, prennent, l'instant d'après, la bêche et le hoyau, et que la

terre soit labourée par les enfants du soleil.»

«Les enfants du soleil font ce que fait leur père, dit le prêtre. Ne

vois-tu pas qu'il est tout le jour occupé à fertiliser nos campagnes? Tu

l'admires dans ses bienfaits, et tu reproches à ses enfants de l'imiter

dans leurs travaux!»

Le jeune Espagnol, confondu, insistait cependant encore. «Mais le

peuple, dit-il, n'est-il pas obligé de cultiver pour vous les champs qui

vous nourrissent?»

«Le peuple est obligé de venir à notre aide, dit le vieillard; mais

c'est à nous d'être avares de sa sueur.»

«Vous avez, dit Alonzo, de quoi payer ses peines; et votre

superflu...--Nous n'en avons jamais, dit le vieillard.--Comment! ces

richesses immenses!--Ces richesses ont leur emploi. Si tu as vu nos

sacrifices, ils consistent dans une offrande pure, dont la plus légère

partie est consumée sur l'autel: le reste en est distribué au peuple.

Tel est l'emploi que le soleil veut que l'on fasse de ses biens. C'est

lui rendre le culte le plus digne de lui: c'est sur-tout à ce caractère

que l'on reconnaît ses enfants. Nos besoins satisfaits, le reste de nos

biens n'est plus à nous: c'est l'apanage de l'orphelin et de l'infirme.

Le prince en est dépositaire; c'est à lui de le dispenser: car personne

ne doit mieux connaître les besoins du peuple, que le père du peuple.»

«Mais, en vous dépouillant ainsi, ne retranchez-vous point de la

vénération qu'aurait pour vous la multitude, si elle vous voyait

vous-même répandre avec magnificence ces richesses, qui vous échappent

obscurément et sans éclat?»

Le sage vieillard, à ces mots, sourit modestement, et ses mains

reprirent la bêche.

«Pardonnez, lui dit Alonzo, à l'imprudence de mon âge: je vois que je

vous fais pitié; mais je ne cherche qu'à m'instruire.»

«Mon ami, lui dit le vieillard, je ne sais si le faste et la

magnificence inspireraient autant de vénération que la simplicité d'une

vie innocente; mais ce serait une raison de plus de nous dépouiller de

nos biens: car, en nous flattant d'être aimés et honorés pour nos

richesses, nous nous dispenserions peut-être de nous décorer de vertus.»

Alonzo quitta le vieillard, attendri de sa piété, et pénétré de sa

sagesse.

Il témoigna le désir de voir les sources de cet or, dont l'abondance

l'étonnait; et l'Inca voulut bien lui-même l'accompagner sur l'Abitanis,

la plus riche des mines que l'on connût encore. Un peuple nombreux,

répandu sur la croupe de la montagne, y travaillait à tirer l'or des

veines du rocher, mais avec indolence. Alonzo s'aperçut qu'à peine on

daignait effleurer la terre, et qu'on abandonnait les veines les plus

riches, dès qu'il fallait s'ensevelir pour les suivre dans leurs

rameaux. «Ah! dit-il, que les Castillans pousseront ces travaux avec

bien plus d'ardeur! Peuple timide et faible, ils te feront pénétrer dans

les entrailles de la terre, en déchirer les flancs, en sonder les

abymes, t'y creuser un vaste tombeau. Encore n'assouviras-tu point leur

impitoyable avarice. Tes maîtres opulents, paresseux, et superbes,

deviendront tributaires des talents et des arts de leurs laborieux

voisins; ils verseront dans l'Europe les trésors de l'Amérique; et ce

sera comme le bitume jeté dans la fournaise ardente: la cupidité,

irritée par la richesse et par le luxe, s'étonnera de voir ses besoins

renaissants ramener toujours l'indigence: l'or, en s'accumulant,

s'avilira bientôt lui-même; le prix du travail, en croissant, suivra le

progrès des richesses; leur stérile abondance, dans des mains plus

avides, fera moins que leur rareté; et toi, malheureux peuple, et ta

postérité, vous aurez péri dans ces mines, épuisées par vos travaux,

sans avoir enrichi l'Europe. Hélas! peut-être même en aurez-vous accru

la misère avec les besoins, et les malheurs avec les crimes.»

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 41 / 75 题