Huascar, loin de laisser paraître le trouble élevé dans son ame, se
montra aux yeux d'Alonzo plus ferme et plus résolu que jamais; il le
mena le lendemain dans ces jardins[111] éblouissants, où l'on voyait,
imités en or et avec assez d'industrie, les plantes, les fleurs, et les
fruits qui naissent dans ces climats. Ce qui eût été parmi nous un
exemple inoui de luxe, n'annonçait là que l'abondance et l'inutilité de
l'or.
[111] Ceci est historique.
De ces jardins, où l'art s'était joué à copier la nature, l'Inca fit
passer Alonzo dans ceux où la nature même étalait ses propres richesses.
Ils occupaient un vallon charmant, au bord du fleuve Apurimac. Ces
jardins étaient l'abrégé des campagnes du Nouveau-Monde. Des touffes
d'arbres majestueux, associant leurs ombres, mariant leurs rameaux,
formaient par la variété de leur bois et de leur feuillage, un mélange
rare et frappant. Plus loin, des bosquets, composés d'arbustes couronnés
de fleurs, attiraient et charmaient la vue. Là, des prairies odorantes
répandaient les plus doux parfums. Ici les arbres d'un verger, ployant
sous le poids de leurs fruits, étendaient et ployaient leurs branches
au-devant de la main dont ils sollicitaient le choix. Là, des plantes,
d'une vertu ou d'une saveur précieuse, semblaient présenter à l'envi des
secours à la maladie et des plaisirs à la santé.
Alonzo parcourait ces jardins enchantés, d'un oeil triste et
compâtissant. «Ces beaux lieux, disait-il, ces asyles sacrés de la paix
et de la sagesse seront-ils violés par nos brigands d'Europe? et sous la
hache impie les verrai-je tomber, ces arbres dont l'antique ombrage a
couvert la tête des rois?»
Non loin de Cusco est un lac que le peuple indien révère: car ce fut,
dit-on, sur ses bords que Manco descendit avec Oello sa compagne; et au
milieu du lac est une île riante, où les Incas ont élevé un superbe
temple au soleil. Cette île est un lieu de délices; et sa fertilité
semble tenir de l'enchantement. Ni les prairies de Chita, où l'on voyait
bondir les troupeaux du soleil, ni les champs de Colcampara, dont la
moisson lui était consacrée, ni la vallée de Youcaï, qu'on appelait le
jardin de l'Empire, n'égalaient cette île en beauté. Là, mûrissaient les
fruits les plus délicieux; là, se recueillait le maïs, dont la main des
vierges choisies faisait le pain des sacrifices.
Le roi voulut aussi lui-même y conduire Alonzo. Le jeune Castillan ne
pouvait se lasser d'y admirer, à chaque pas, les prodiges de la culture.
Il vit les prêtres du soleil labourer eux-mêmes leurs champs. Il
s'adresse à l'un d'eux, que sa vieillesse et son air vénérable lui
avaient fait remarquer. «Inca, lui dit-il, serait-ce à vous de vaquer à
ces durs travaux? N'en êtes-vous pas dispensé par votre ministère
auguste? et n'est-ce point le profaner, que de vous dégrader ainsi?»
Quoique Alonzo parlât la langue des Incas, celui-ci crut ne pas
l'entendre. Appuyé sur sa bêche, il le regarde avec étonnement. «Jeune
homme, lui dit-il, que me demandes-tu? et que vois-tu d'avilissant dans
l'art de rendre la terre fertile? Ne sais-tu pas que, sans cet art
divin, les hommes, épars dans les bois, seraient encore réduits à
disputer la proie aux animaux sauvages? Souviens-toi que l'agriculture a
fondé la société, et qu'elle a, de ses nobles mains, élevé nos murs et
nos temples.»
«Ces avantages, dit Alonzo, honorent l'inventeur de l'art, mais
l'exercice n'en est pas moins humiliant et bas, autant qu'il est
pénible: c'est du moins ainsi que l'on pense dans les climats où je suis
né.»
«Dans vos climats, dit le vieillard, il doit être honteux de vivre,
puisqu'on attache de la honte à travailler pour se nourrir. Ce travail,
sans doute, est pénible, et c'est pour cela que chacun y doit
contribuer; mais il est honorable autant qu'il est utile; et parmi nous,
rien ne dégrade que le vice et l'oisiveté.»
«Il est étrange cependant, reprit Alonzo, que des mains qui se
consacrent aux autels, et qui viennent d'y présenter les parfums et les
sacrifices, prennent, l'instant d'après, la bêche et le hoyau, et que la
terre soit labourée par les enfants du soleil.»
«Les enfants du soleil font ce que fait leur père, dit le prêtre. Ne
vois-tu pas qu'il est tout le jour occupé à fertiliser nos campagnes? Tu
l'admires dans ses bienfaits, et tu reproches à ses enfants de l'imiter
dans leurs travaux!»
Le jeune Espagnol, confondu, insistait cependant encore. «Mais le
peuple, dit-il, n'est-il pas obligé de cultiver pour vous les champs qui
vous nourrissent?»
«Le peuple est obligé de venir à notre aide, dit le vieillard; mais
c'est à nous d'être avares de sa sueur.»
«Vous avez, dit Alonzo, de quoi payer ses peines; et votre
superflu...--Nous n'en avons jamais, dit le vieillard.--Comment! ces
richesses immenses!--Ces richesses ont leur emploi. Si tu as vu nos
sacrifices, ils consistent dans une offrande pure, dont la plus légère
partie est consumée sur l'autel: le reste en est distribué au peuple.
Tel est l'emploi que le soleil veut que l'on fasse de ses biens. C'est
lui rendre le culte le plus digne de lui: c'est sur-tout à ce caractère
que l'on reconnaît ses enfants. Nos besoins satisfaits, le reste de nos
biens n'est plus à nous: c'est l'apanage de l'orphelin et de l'infirme.
Le prince en est dépositaire; c'est à lui de le dispenser: car personne
ne doit mieux connaître les besoins du peuple, que le père du peuple.»
«Mais, en vous dépouillant ainsi, ne retranchez-vous point de la
vénération qu'aurait pour vous la multitude, si elle vous voyait
vous-même répandre avec magnificence ces richesses, qui vous échappent
obscurément et sans éclat?»
Le sage vieillard, à ces mots, sourit modestement, et ses mains
reprirent la bêche.
«Pardonnez, lui dit Alonzo, à l'imprudence de mon âge: je vois que je
vous fais pitié; mais je ne cherche qu'à m'instruire.»
«Mon ami, lui dit le vieillard, je ne sais si le faste et la
magnificence inspireraient autant de vénération que la simplicité d'une
vie innocente; mais ce serait une raison de plus de nous dépouiller de
nos biens: car, en nous flattant d'être aimés et honorés pour nos
richesses, nous nous dispenserions peut-être de nous décorer de vertus.»
Alonzo quitta le vieillard, attendri de sa piété, et pénétré de sa
sagesse.
Il témoigna le désir de voir les sources de cet or, dont l'abondance
l'étonnait; et l'Inca voulut bien lui-même l'accompagner sur l'Abitanis,
la plus riche des mines que l'on connût encore. Un peuple nombreux,
répandu sur la croupe de la montagne, y travaillait à tirer l'or des
veines du rocher, mais avec indolence. Alonzo s'aperçut qu'à peine on
daignait effleurer la terre, et qu'on abandonnait les veines les plus
riches, dès qu'il fallait s'ensevelir pour les suivre dans leurs
rameaux. «Ah! dit-il, que les Castillans pousseront ces travaux avec
bien plus d'ardeur! Peuple timide et faible, ils te feront pénétrer dans
les entrailles de la terre, en déchirer les flancs, en sonder les
abymes, t'y creuser un vaste tombeau. Encore n'assouviras-tu point leur
impitoyable avarice. Tes maîtres opulents, paresseux, et superbes,
deviendront tributaires des talents et des arts de leurs laborieux
voisins; ils verseront dans l'Europe les trésors de l'Amérique; et ce
sera comme le bitume jeté dans la fournaise ardente: la cupidité,
irritée par la richesse et par le luxe, s'étonnera de voir ses besoins
renaissants ramener toujours l'indigence: l'or, en s'accumulant,
s'avilira bientôt lui-même; le prix du travail, en croissant, suivra le
progrès des richesses; leur stérile abondance, dans des mains plus
avides, fera moins que leur rareté; et toi, malheureux peuple, et ta
postérité, vous aurez péri dans ces mines, épuisées par vos travaux,
sans avoir enrichi l'Europe. Hélas! peut-être même en aurez-vous accru
la misère avec les besoins, et les malheurs avec les crimes.»