CHAPITRE XXXIII.

Ataliba fut consterné, quand il apprit le mauvais succès de l'entremise

d'Alonzo. Il s'enferme seul avec lui; et après l'avoir entendu: «Roi

superbe, s'écria-t-il, rien ne peut donc te fléchir; tu veux ou ma honte

ou ma perte! Le ciel est plus juste que toi, et il punira ton orgueil.»

A ces mots, se précipitant dans les bras du jeune Espagnol: «O mon ami!

dit-il, que de sang tu vas voir répandre! Nos peuples égorgés l'un par

l'autre!... Il l'aura voulu, il sera satisfait; mais la peine suivra le

crime.»

«Dispose de moi, lui dit Alonzo. Avec la même ardeur que j'implorais la

paix, laisse-moi repousser la guerre; et quelque soit le sort des armes,

permets à ton ami de vaincre, ou de mourir à tes côtés.»

«Non, dit le prince en l'embrassant, je ne veux point t'associer aux

forfaits d'une guerre impie. Garde-moi ta valeur pour des périls dignes

de toi. Tu n'es pas fait, sensible et vertueux jeune homme, pour

commander des parricides. C'est bien assez que j'y sois condamné. Toi

seul, et quelques vrais amis à qui j'ai confié mes peines, vous lisez au

fond de mon coeur. Le reste du monde, en voyant la discorde armer les

deux frères, confondra l'innocent avec le criminel. Laisse-moi ma honte

à moi seul; et ménage tes jours, pour ne partager que ma gloire.»

Orozimbo et ses Mexicains, Capana et ses sauvages voulaient aussi

s'armer pour sa défense. Mais il les refusa de même; et il ne leur

permit, comme au jeune Espagnol, que de l'accompagner jusqu'aux champs

d'Alausi sur les confins des deux royaumes.

Cependant, à l'un des sommets du mont Ilinissa, l'Inca de Quito fit

arborer l'étendard de la guerre; et ses peuples, à ce signal, se mirent

tous en mouvement.

C'est dans les fertiles plaines de Riobamba qu'ils s'assemblent; et les

premiers qui se présentent, sont les peuples de ces campagnes,

qu'enferment, du nord au midi, deux longues chaînes de montagnes:

vallons délicieux, et plus voisins du ciel, que la cime des

Pyrénées[113].

[113] Le sol du vallon de Quito est élevé au-dessus du niveau de la

mer de quatorze cent soixante toises, c'est-à-dire plus que le

Canigou et le Pic du midi, les plus hautes montagnes des Pyrénées.

(M. DE LA CONDAMINE.)

Du pied du Sangaï, dont le sommet brûlant fume sans cesse au-dessus des

nuages, du mugissant Cotopaxi[114], du terrible Latacunga[115], du

Chimboraço, près duquel l'Émus, le Caucase, l'Atlas, ne seraient que

d'humbles collines[116], du Cayambur, qui, noirci de bitume, le dispute

au Chimboraço, tous ces peuples courent aux armes pour la défense de

leur roi.

[114] Ses éruptions ont été terribles en 1738, 1743, 1744, 1750, et

1753. En 1753, la flamme s'élevait à cinq cents toises au-dessus du

sommet de la montagne. En 1743, le bruit de l'éruption se fit

entendre à cent vingt lieues. Le volcan a lancé à trois lieues dans

la plaine des éclats de rocher de douze à quinze toises cubes. (M.

DE LA CONDAMINE.)

[115] En 1738, le tremblement de cette montagne renversa le bourg de

son nom et celui de Hambato. Les habitants furent presque tous

ensevelis sous les ruines.

[116] La hauteur du Chimboraço est de trois mille deux cent vingt

toises au-dessus du niveau de la mer.

Des régions du nord s'avancent ceux d'Ibara et de Carangué, peuple

indigent, fourbe et féroce, avant qu'il eût été dompté, mais depuis

heureux et fidèle. Il avait jadis égorgé sur l'autel de ses dieux, et

dévoré dans ses festins les Incas qu'on lui avait laissés pour

l'apprivoiser et l'instruire. Ce crime fut suivi d'un châtiment

épouvantable; et le lac où furent jetés les corps mutilés des

perfides[117], s'est appelé le lac de Sang[118].

[117] Au nombre de deux mille selon Garcilasso, et de vingt mille

selon Pedro de Cieça.

[118] _Yahuar-Cocha._

A ce peuple se joint celui d'Otovalo, pays fertile[119], et sillonné de

mille ruisseaux, qui, sous un ciel brûlant, répandent dans les plaines

une salutaire fraîcheur.

[119] La terre y produit cent-cinquante pour un.

Des rivages du couchant, depuis Acatamès jusques aux champs de Sullana,

tous les peuples de ces vallées qu'arrosent l'Émeraude, la Saya, le

Dolé, et les rameaux du fleuve dont la rapidité refoule les flots du

golfe de Tumbès, viennent, le carquois sur l'épaule et la lance à la

main, se rendre où l'Inca les appelle; et dès qu'il les voit

assemblés[120] il leur parle en ces mots:

[120] Ils étaient au nombre de trente mille.

«Peuple que mon père a soumis par ses bienfaits autant que par ses

armes, vous souvient-il de l'avoir vu, avec ses cheveux blancs et son

air vénérable, s'asseoir au milieu de vous, et vous dire: Soyez heureux;

c'est tout le prix de ma victoire? Il est mort ce bon roi; il a laissé

deux fils, et il leur a dit en mourant: Régnez en paix, l'un au midi, et

l'autre au nord de mon empire. Mon frère, alors content de ce partage, a

dit à ce père expirant: Ta volonté sera pour nous une loi sainte. Il l'a

dit, et il se dément, et il prétend me dépouiller de l'héritage de mon

père. Peuples, je vous prends pour mes juges. Abandonnez-moi, si j'ai

tort; si j'ai raison, défendez-moi.--Tu as raison, s'écrièrent-ils d'une

commune voix; et nous embrassons ta défense.--Voilà mon fils, reprit

l'Inca, celui qui me doit succéder, et me surpasser en sagesse; car il

a, comme moi, l'exemple des rois nos aïeux, et de plus il aura le

mien.--Qu'il vive, répondent ces peuples; et quand tu ne seras plus,

qu'il nous rappelle son père.--Venez donc, poursuivit l'Inca, défendre

mes droits et les siens. Mon frère, plus puissant que moi, me dédaigne,

et fait à loisir les apprêts d'une guerre dont sans doute il se flatte

que le signal me fait trembler; je veux le prévenir, avant qu'il ait pu

rassembler ses forces. Demain nous marchons à Cusco.»

Dès le jour suivant, il s'avance, par les champs d'Alausi, vers les murs

de Cannare, ville célèbre encore par sa magnificence et par ses trésors

enfouis. Les Incas, en la décorant de murs, de palais, et de temples, en

avaient fait une forteresse, pour dominer sur les Chancas.

Cette nation de Chancas, nombreuse, aguerrie, et puissante, embrasse une

foule de peuples. Les uns, comme ceux de Curampa, des Quinvala et de

Tacmar, fiers de se croire issus du lion, qu'adoraient leurs pères, se

présentent, encore vêtus de la dépouille de leur dieu, le front couvert

de sa crinière, et portant dans les yeux son orgueil menaçant. D'autres,

comme ceux de Sulla, de Vilca, d'Hanco, d'Urimarca, se vantent d'être

nés, ceux-là d'une montagne, ceux-ci d'une caverne, ou d'un lac, ou d'un

fleuve, à qui leurs pères immolaient les premiers-nés de leurs enfants.

Ce culte horrible est aboli; mais on n'a pu les détromper de leur

fabuleuse origine, et cette erreur soutient leur courage guerrier.

A l'approche d'Ataliba, ces peuples, surpris sans défense, lui firent

demander pourquoi, les armes à la main, il pénétrait dans leur pays? «Je

vais, leur répondit l'Inca, supplier le roi de Cusco de m'accorder son

alliance, et lui jurer, s'il y consent, sur le tombeau de notre père,

une inviolable amitié.»

Rien ne ressemblait moins à un roi suppliant, que ce prince à la tête

d'une puissante armée; mais on fit semblant de le croire; et, trompé par

les apparences, il allait passer plus avant, lorsqu'il vit entrer dans

sa tente l'un des caciques du pays. Ce cacique, qu'avait blessé

l'orgueil de l'Inca de Cusco, salue Ataliba, et lui tient ce langage:

«Tu crois passer en sûreté chez un peuple à qui tu défends qu'on fasse

injure et violence; apprends que dans un conseil, où je viens

d'assister, on a conspiré contre toi. Je t'aime, parce qu'on m'assure

que tu es affable et bon; et je hais ton rival, parce qu'il est dur et

superbe. Il m'a humilié. Je suis fils du lion; je ne veux pas qu'on

m'humilie.»

Ataliba rendit grâce au cacique, et consulta ses lieutenants sur l'avis

qu'il avait reçu. Ses lieutenants étaient Palmore et Corambé, tous deux

nourris dans les combats, sous les drapeaux du roi son père, et révérés

des troupes, qu'ils avaient aguerries dans la conquête de Quito.

«Prince, lui dit l'un d'eux, voyez ces plaines où s'élèvent des monceaux

d'ossements ensevelis sous l'herbe; ce sont les restes honorables de

vingt mille Chancas, morts dans une bataille[121] en défendant leur

liberté. Leurs enfants ne sont point des hommes sans courage.

Vainqueurs, nous leur imposerons, je le crois; mais le sort des combats

est trompeur; et celui-là est insensé qui n'en prévoit pas

l'inconstance. J'ose espérer de vaincre, sans me dissimuler que nous

pouvons être vaincus; et alors je les vois, ces peuples, enhardis par

notre défaite, tomber sur une armée éparse et fugitive, et achever de

l'accabler. Ne négligez donc pas l'avis de ce cacique. La forteresse de

Cannare est un point d'appui, de défense, et de ralliement au besoin. Ce

poste, auquel le salut de l'armée est attaché, ne peut être remis en des

mains trop fidèles; et, si j'ose le dire, Inca, c'est à vous-même à le

garder.»

[121] Sous le règne de l'Inca Roca: il resta sur la place trente mille

hommes, huit mille du côté des Incas. La plaine Sascahuana, où se

donna cette bataille, fut appelée _Yahuar Pampa_, _Campagne de

sang_. Voyez le chapitre 30.

L'Inca ne vit, dans ce conseil prudent, que l'intention de le laisser en

un lieu sûr; et il le prit pour une offense. «Si ma présence vous fait

ombrage, dit-il à Corambé, vous me connaissez mal. Votre âge, vos

exploits, l'estime de mon père, vous ont acquis ma confiance; et je n'ai

jamais su la donner à demi. Vous commanderez; je serai votre premier

soldat: on apprendra de moi à vous obéir avec zèle; et si la victoire

est à nous, n'ayez pas peur que votre roi vous en dérobe le mérite.

Quant au soin de mes jours, ce n'est pas le moment de nous en occuper.

Ce sont mes droits qu'on va défendre; il serait honteux que, sans moi,

l'on combattît pour moi. Ne me parlez donc plus de me tenir loin des

combats.»

«Non, prince, lui dit Corambé, je vous servirais mal, si je vous croyais

lâche; mais moi, vous me croyez jaloux et envieux de votre gloire. Vous

vous reprocherez d'avoir fait cette injure au zèle d'un ami, que votre

père a mieux connu.»

«Ah! généreux vieillard, pardonne, lui dit l'Inca en l'embrassant. J'ai

été un moment injuste. Mais pourquoi vouloir me laisser oisif à l'ombre

de ces murs?»

«J'y resterai, lui dit Corambé. Laissez-moi trois mille hommes, et ces

vaillants caciques, et cet étranger, qui, comme eux, ne demande qu'à

vous servir.» L'Inca n'hésita point. Alonzo, Capana, le vaillant

Orozimbo, les sauvages, les Mexicains applaudirent tous avec joie,

résolus de verser leur sang pour la défense de l'Inca. Ayant donc laissé

avec eux trois mille hommes d'élite dans les murs de Cannare, il fit

avancer son armée vers les champs de Tumibamba.

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 43 / 75 题