Ataliba fut consterné, quand il apprit le mauvais succès de l'entremise
d'Alonzo. Il s'enferme seul avec lui; et après l'avoir entendu: «Roi
superbe, s'écria-t-il, rien ne peut donc te fléchir; tu veux ou ma honte
ou ma perte! Le ciel est plus juste que toi, et il punira ton orgueil.»
A ces mots, se précipitant dans les bras du jeune Espagnol: «O mon ami!
dit-il, que de sang tu vas voir répandre! Nos peuples égorgés l'un par
l'autre!... Il l'aura voulu, il sera satisfait; mais la peine suivra le
crime.»
«Dispose de moi, lui dit Alonzo. Avec la même ardeur que j'implorais la
paix, laisse-moi repousser la guerre; et quelque soit le sort des armes,
permets à ton ami de vaincre, ou de mourir à tes côtés.»
«Non, dit le prince en l'embrassant, je ne veux point t'associer aux
forfaits d'une guerre impie. Garde-moi ta valeur pour des périls dignes
de toi. Tu n'es pas fait, sensible et vertueux jeune homme, pour
commander des parricides. C'est bien assez que j'y sois condamné. Toi
seul, et quelques vrais amis à qui j'ai confié mes peines, vous lisez au
fond de mon coeur. Le reste du monde, en voyant la discorde armer les
deux frères, confondra l'innocent avec le criminel. Laisse-moi ma honte
à moi seul; et ménage tes jours, pour ne partager que ma gloire.»
Orozimbo et ses Mexicains, Capana et ses sauvages voulaient aussi
s'armer pour sa défense. Mais il les refusa de même; et il ne leur
permit, comme au jeune Espagnol, que de l'accompagner jusqu'aux champs
d'Alausi sur les confins des deux royaumes.
Cependant, à l'un des sommets du mont Ilinissa, l'Inca de Quito fit
arborer l'étendard de la guerre; et ses peuples, à ce signal, se mirent
tous en mouvement.
C'est dans les fertiles plaines de Riobamba qu'ils s'assemblent; et les
premiers qui se présentent, sont les peuples de ces campagnes,
qu'enferment, du nord au midi, deux longues chaînes de montagnes:
vallons délicieux, et plus voisins du ciel, que la cime des
Pyrénées[113].
[113] Le sol du vallon de Quito est élevé au-dessus du niveau de la
mer de quatorze cent soixante toises, c'est-à-dire plus que le
Canigou et le Pic du midi, les plus hautes montagnes des Pyrénées.
(M. DE LA CONDAMINE.)
Du pied du Sangaï, dont le sommet brûlant fume sans cesse au-dessus des
nuages, du mugissant Cotopaxi[114], du terrible Latacunga[115], du
Chimboraço, près duquel l'Émus, le Caucase, l'Atlas, ne seraient que
d'humbles collines[116], du Cayambur, qui, noirci de bitume, le dispute
au Chimboraço, tous ces peuples courent aux armes pour la défense de
leur roi.
[114] Ses éruptions ont été terribles en 1738, 1743, 1744, 1750, et
1753. En 1753, la flamme s'élevait à cinq cents toises au-dessus du
sommet de la montagne. En 1743, le bruit de l'éruption se fit
entendre à cent vingt lieues. Le volcan a lancé à trois lieues dans
la plaine des éclats de rocher de douze à quinze toises cubes. (M.
DE LA CONDAMINE.)
[115] En 1738, le tremblement de cette montagne renversa le bourg de
son nom et celui de Hambato. Les habitants furent presque tous
ensevelis sous les ruines.
[116] La hauteur du Chimboraço est de trois mille deux cent vingt
toises au-dessus du niveau de la mer.
Des régions du nord s'avancent ceux d'Ibara et de Carangué, peuple
indigent, fourbe et féroce, avant qu'il eût été dompté, mais depuis
heureux et fidèle. Il avait jadis égorgé sur l'autel de ses dieux, et
dévoré dans ses festins les Incas qu'on lui avait laissés pour
l'apprivoiser et l'instruire. Ce crime fut suivi d'un châtiment
épouvantable; et le lac où furent jetés les corps mutilés des
perfides[117], s'est appelé le lac de Sang[118].
[117] Au nombre de deux mille selon Garcilasso, et de vingt mille
selon Pedro de Cieça.
[118] _Yahuar-Cocha._
A ce peuple se joint celui d'Otovalo, pays fertile[119], et sillonné de
mille ruisseaux, qui, sous un ciel brûlant, répandent dans les plaines
une salutaire fraîcheur.
[119] La terre y produit cent-cinquante pour un.
Des rivages du couchant, depuis Acatamès jusques aux champs de Sullana,
tous les peuples de ces vallées qu'arrosent l'Émeraude, la Saya, le
Dolé, et les rameaux du fleuve dont la rapidité refoule les flots du
golfe de Tumbès, viennent, le carquois sur l'épaule et la lance à la
main, se rendre où l'Inca les appelle; et dès qu'il les voit
assemblés[120] il leur parle en ces mots:
[120] Ils étaient au nombre de trente mille.
«Peuple que mon père a soumis par ses bienfaits autant que par ses
armes, vous souvient-il de l'avoir vu, avec ses cheveux blancs et son
air vénérable, s'asseoir au milieu de vous, et vous dire: Soyez heureux;
c'est tout le prix de ma victoire? Il est mort ce bon roi; il a laissé
deux fils, et il leur a dit en mourant: Régnez en paix, l'un au midi, et
l'autre au nord de mon empire. Mon frère, alors content de ce partage, a
dit à ce père expirant: Ta volonté sera pour nous une loi sainte. Il l'a
dit, et il se dément, et il prétend me dépouiller de l'héritage de mon
père. Peuples, je vous prends pour mes juges. Abandonnez-moi, si j'ai
tort; si j'ai raison, défendez-moi.--Tu as raison, s'écrièrent-ils d'une
commune voix; et nous embrassons ta défense.--Voilà mon fils, reprit
l'Inca, celui qui me doit succéder, et me surpasser en sagesse; car il
a, comme moi, l'exemple des rois nos aïeux, et de plus il aura le
mien.--Qu'il vive, répondent ces peuples; et quand tu ne seras plus,
qu'il nous rappelle son père.--Venez donc, poursuivit l'Inca, défendre
mes droits et les siens. Mon frère, plus puissant que moi, me dédaigne,
et fait à loisir les apprêts d'une guerre dont sans doute il se flatte
que le signal me fait trembler; je veux le prévenir, avant qu'il ait pu
rassembler ses forces. Demain nous marchons à Cusco.»
Dès le jour suivant, il s'avance, par les champs d'Alausi, vers les murs
de Cannare, ville célèbre encore par sa magnificence et par ses trésors
enfouis. Les Incas, en la décorant de murs, de palais, et de temples, en
avaient fait une forteresse, pour dominer sur les Chancas.
Cette nation de Chancas, nombreuse, aguerrie, et puissante, embrasse une
foule de peuples. Les uns, comme ceux de Curampa, des Quinvala et de
Tacmar, fiers de se croire issus du lion, qu'adoraient leurs pères, se
présentent, encore vêtus de la dépouille de leur dieu, le front couvert
de sa crinière, et portant dans les yeux son orgueil menaçant. D'autres,
comme ceux de Sulla, de Vilca, d'Hanco, d'Urimarca, se vantent d'être
nés, ceux-là d'une montagne, ceux-ci d'une caverne, ou d'un lac, ou d'un
fleuve, à qui leurs pères immolaient les premiers-nés de leurs enfants.
Ce culte horrible est aboli; mais on n'a pu les détromper de leur
fabuleuse origine, et cette erreur soutient leur courage guerrier.
A l'approche d'Ataliba, ces peuples, surpris sans défense, lui firent
demander pourquoi, les armes à la main, il pénétrait dans leur pays? «Je
vais, leur répondit l'Inca, supplier le roi de Cusco de m'accorder son
alliance, et lui jurer, s'il y consent, sur le tombeau de notre père,
une inviolable amitié.»
Rien ne ressemblait moins à un roi suppliant, que ce prince à la tête
d'une puissante armée; mais on fit semblant de le croire; et, trompé par
les apparences, il allait passer plus avant, lorsqu'il vit entrer dans
sa tente l'un des caciques du pays. Ce cacique, qu'avait blessé
l'orgueil de l'Inca de Cusco, salue Ataliba, et lui tient ce langage:
«Tu crois passer en sûreté chez un peuple à qui tu défends qu'on fasse
injure et violence; apprends que dans un conseil, où je viens
d'assister, on a conspiré contre toi. Je t'aime, parce qu'on m'assure
que tu es affable et bon; et je hais ton rival, parce qu'il est dur et
superbe. Il m'a humilié. Je suis fils du lion; je ne veux pas qu'on
m'humilie.»
Ataliba rendit grâce au cacique, et consulta ses lieutenants sur l'avis
qu'il avait reçu. Ses lieutenants étaient Palmore et Corambé, tous deux
nourris dans les combats, sous les drapeaux du roi son père, et révérés
des troupes, qu'ils avaient aguerries dans la conquête de Quito.
«Prince, lui dit l'un d'eux, voyez ces plaines où s'élèvent des monceaux
d'ossements ensevelis sous l'herbe; ce sont les restes honorables de
vingt mille Chancas, morts dans une bataille[121] en défendant leur
liberté. Leurs enfants ne sont point des hommes sans courage.
Vainqueurs, nous leur imposerons, je le crois; mais le sort des combats
est trompeur; et celui-là est insensé qui n'en prévoit pas
l'inconstance. J'ose espérer de vaincre, sans me dissimuler que nous
pouvons être vaincus; et alors je les vois, ces peuples, enhardis par
notre défaite, tomber sur une armée éparse et fugitive, et achever de
l'accabler. Ne négligez donc pas l'avis de ce cacique. La forteresse de
Cannare est un point d'appui, de défense, et de ralliement au besoin. Ce
poste, auquel le salut de l'armée est attaché, ne peut être remis en des
mains trop fidèles; et, si j'ose le dire, Inca, c'est à vous-même à le
garder.»
[121] Sous le règne de l'Inca Roca: il resta sur la place trente mille
hommes, huit mille du côté des Incas. La plaine Sascahuana, où se
donna cette bataille, fut appelée _Yahuar Pampa_, _Campagne de
sang_. Voyez le chapitre 30.
L'Inca ne vit, dans ce conseil prudent, que l'intention de le laisser en
un lieu sûr; et il le prit pour une offense. «Si ma présence vous fait
ombrage, dit-il à Corambé, vous me connaissez mal. Votre âge, vos
exploits, l'estime de mon père, vous ont acquis ma confiance; et je n'ai
jamais su la donner à demi. Vous commanderez; je serai votre premier
soldat: on apprendra de moi à vous obéir avec zèle; et si la victoire
est à nous, n'ayez pas peur que votre roi vous en dérobe le mérite.
Quant au soin de mes jours, ce n'est pas le moment de nous en occuper.
Ce sont mes droits qu'on va défendre; il serait honteux que, sans moi,
l'on combattît pour moi. Ne me parlez donc plus de me tenir loin des
combats.»
«Non, prince, lui dit Corambé, je vous servirais mal, si je vous croyais
lâche; mais moi, vous me croyez jaloux et envieux de votre gloire. Vous
vous reprocherez d'avoir fait cette injure au zèle d'un ami, que votre
père a mieux connu.»
«Ah! généreux vieillard, pardonne, lui dit l'Inca en l'embrassant. J'ai
été un moment injuste. Mais pourquoi vouloir me laisser oisif à l'ombre
de ces murs?»
«J'y resterai, lui dit Corambé. Laissez-moi trois mille hommes, et ces
vaillants caciques, et cet étranger, qui, comme eux, ne demande qu'à
vous servir.» L'Inca n'hésita point. Alonzo, Capana, le vaillant
Orozimbo, les sauvages, les Mexicains applaudirent tous avec joie,
résolus de verser leur sang pour la défense de l'Inca. Ayant donc laissé
avec eux trois mille hommes d'élite dans les murs de Cannare, il fit
avancer son armée vers les champs de Tumibamba.