Avant le départ d'Alonzo, l'Inca, pour entreprendre l'ouvrage de la paix
sous de favorables auspices, fit un sacrifice au soleil. Les Mexicains y
assistèrent, et Alonzo lui-même, sans y participer, crut pouvoir en être
témoin.
Les vierges du soleil, admises dans son temple, servaient le pontife à
l'autel. C'est de leur main qu'il recevait le pain du sacrifice[102]; et
l'une d'elles, après l'offrande, le présentait aux Incas.
[102] Ce pain était fait du maïs le plus pur; on l'appelait _Cancu_.
La destinée de Cora voulut qu'en ce jour solennel ce fût elle qui dût
remplir ce ministère si funeste.
Alonzo, par une faveur signalée du monarque, était placé auprès de lui.
La prêtresse s'avance, un voile sur la tête, et le front couronné de
fleurs. Ses yeux étaient baissés; mais ses longues paupières en
laissaient échapper des feux étincelants. Ses belles mains tremblaient;
ses lèvres palpitantes, son sein vivement agité, tout en elle exprimait
l'émotion d'un coeur sensible. Heureuse si ses yeux timides ne s'étaient
pas levés sur Alonzo! Un regard la perdit; ce regard imprudent lui fit
voir le plus redoutable ennemi de son repos et de son innocence. Lui,
dont la grâce et la beauté, chez les féroces anthropophages, avaient
apprivoisé des coeurs nourris de sang, quel charme n'eut-il pas pour le
coeur d'une vierge, simple, tendre, ingénue, et faite pour aimer! Ce
sentiment, dont la nature avait mis dans son sein le germe dangereux, se
développa tout-à-coup.
Dans le tressaillement que lui causa la vue de ce mortel, dont la parure
relevait encore la beauté, peu s'en fallut que la corbeille d'or qui
contenait l'offrande, ne lui tombât des mains. Elle pâlit; son coeur
suspendit tout-à-coup et redoubla ses battements. Un frisson rapide est
suivi d'un feu brûlant qui coule dans ses veines; et sur ses genoux
défaillants elle a peine à se soutenir.
Son ministère enfin rempli, elle retourne vers l'autel. Mais Alonzo,
présent à ses esprits, semble l'être encore à ses yeux. Interdite et
confuse de son égarement, elle jette un regard suppliant sur l'image du
soleil; elle y croit voir les traits d'Alonzo. «O dieu! dit-elle, ô
dieu! quel est donc ce délire? Quel trouble ce jeune étranger a mis dans
tous mes sens! Je ne me connais plus.»
Le sacrifice et les voeux offerts, l'Inca, suivi de sa cour, se retire;
les prêtresses sortent du temple, et rentrent dans l'asyle inviolable et
saint qui les cache aux yeux des mortels.
Cette retraite, où Cora voyait couler ses jours dans une paisible
langueur, fut pour elle, dès ce moment, une prison triste et funeste.
Elle sentit tout le poids de sa chaîne; et son coeur ne désira plus
qu'un désert et la liberté, un désert où fût Alonzo: car elle ne cessait
de le voir, de l'entendre, de lui parler, et de se plaindre à lui, comme
s'il eût été présent. «Quoi! jamais, jamais, disait-elle, l'illusion que
je me fais ne sera qu'une illusion! Ah! pourquoi t'ai-je vu, charme
unique de ma pensée, si je suis condamnée à ne plus te revoir? Ah! du
moins, avant que j'expire, viens, mortel adoré, viens voir quel ravage
ta seule vue a causé dans un faible coeur; viens voir et plaindre ta
victime. Où es-tu? Daignes-tu penser à moi, à moi, qui brûle, qui me
meurs du désir, sans espoir, de te revoir encore? Hélas! quel malheur
est le mien! Je sens qu'un pouvoir invincible m'attire sans cesse vers
lui; sans cesse mon ame s'élance hors de ces murs pour le chercher; dans
la veille et dans le sommeil, lui seul occupe mes esprits; je donnerais
ma vie pour qu'un seul de mes songes pût se réaliser, ne fût-ce qu'un
moment, et ce moment, on l'a retranché de ma vie! O dieu bienfaisant!
est-ce toi qui te plais à tyranniser, à déchirer un coeur sensible? Tu
sais si le mien consentait au serment que t'a fait ma bouche. Un pouvoir
absolu me l'a fait prononcer; mais la nature, par un cri qui a dû
s'élever jusqu'à toi, réclamait dans le même instant contre une injuste
violence. Mon coeur n'est point parjure; il ne t'a rien promis.
Rends-moi donc à moi-même. Hélas! suis-je digne de toi? Trop faible,
trop fragile, un seul moment, tu le vois, un seul regard a mis le
trouble dans mon ame: éperdue, insensée, je ne commande plus à ma raison
ni à mes sens.» A ces mots, prosternée, et n'osant plus voir la lumière
du dieu qu'elle croyait trahir, elle se couvrait le visage de son voile
arrosé de larmes. Mais bientôt l'image d'Alonzo, et cette pensée
accablante, _Je ne le verrai plus_, venant s'offrir encore, faisaient
éclater sa douleur. «O mon père! qu'avez-vous fait? que vous avais-je
fait moi-même? pourquoi me séparer de vous? pourquoi m'ensevelir
vivante? Hélas! j'avais pour vous une vénération si tendre! je vous
aurais servi avec tant de zèle et d'amour! O mon père! mon père! vous
m'auriez vue auprès de vous, douce consolation de votre paisible
vieillesse, partager avec mon époux le devoir de vous rendre heureux,
élever sous vos yeux mes enfants... Mes enfants! ah! jamais je ne serai
mère; jamais ce nom cher et sacré ne fera tressaillir mon coeur. Ce
coeur est mort aux sentiments les plus tendres de la nature: ses
penchants les plus doux, ses plaisirs les plus purs me sont interdits
pour jamais.»
Cet éclair rapide et terrible, qui embrase à-la-fois deux coeurs faits
l'un pour l'autre, avait frappé le jeune Espagnol au même instant que la
jeune Indienne. Étonné de voir tant de charmes, ému, troublé jusqu'à
l'ivresse, d'un seul regard qu'elle lui avait lancé, il la suivit des
yeux au fond du temple; et il fut jaloux du dieu même, en le lui voyant
adorer.
Sombre, inquiet, impatient, il retourne au palais. Tout l'afflige et le
gêne. Il veut rappeler sa raison; il se reproche un fol amour, il le
condamne, il en rougit, il veut l'éloigner de son ame; vain reproche!
efforts inutiles! La réflexion même enfonce plus avant le trait qu'il
voudrait arracher. Un seul regard de la prêtresse a versé au fond de son
coeur le doux poison de l'espérance. Des voeux indissolubles, un étroit
esclavage, une garde incorruptible et vigilante, une austère prison, il
voit tout; et il espère encore. Il lui est impossible de posséder Cora,
mais non pas d'avoir su lui plaire; «et si elle m'aimait, disait-il, si
elle savait que je l'adore, si nos deux coeurs, d'intelligence,
pouvaient du moins s'entendre, ah! ce serait assez.»
En s'occupant d'elle sans cesse, il passait mille fois le jour par tous
les mouvements d'un amour insensé. Mais la réflexion le rendait à
lui-même, et lui faisait voir l'imprudence et la honte de ses
transports. Chez un peuple religieux, oser tenter un sacrilége! dans la
cour d'un roi, son ami, violer les droits de l'hospitalité! exposer
celle qu'il aimait à l'opprobre et au châtiment qui suivraient l'oubli
de ses voeux! C'étaient autant de crimes, dont un seul eût suffi pour
faire frémir Alonzo. Il en repoussait la pensée, bien résolu de n'y
jamais céder.
Seulement il allait nourrir sa profonde mélancolie autour de l'enceinte
sacrée des murs qui renfermaient Cora. L'enclos des vierges était vaste
et ombragé d'arbres épais, dont la hauteur majestueuse ajoutait encore
au respect qu'imprimait ce lieu révéré. «C'est sous ces arbres,
disait-il, que la belle Cora respire. Hélas! peut-être elle y gémit; et
ni la pitié ni l'amour n'oseraient entreprendre de rompre ses liens. Ces
murs sont élevés, la garde en est sévère; mais combien ne serait-il pas
facile encore d'y pénétrer! C'est leur sainteté qui les garde. L'amour,
cet ennemi fatal du repos et de l'innocence, l'amour, tel que je le
ressens, n'est point connu de ce bon peuple. L'habitude à ne désirer que
les biens qui lui sont permis, le fait marcher paisiblement dans
l'étroit sentier de ses lois. Qu'elles sont cruelles ces lois, dont la
jeunesse, la beauté, l'amour, sont les tristes victimes! Qu'il serait
juste et généreux de les en affranchir!» A ces mots, effrayé lui-même de
sentir tressaillir son coeur, il s'éloignait. «Ah! disait-il, est-ce là
ce projet si beau, si magnanime qui m'avait amené à la cour de l'Inca!
Je m'annonce comme un héros; je finis par être un perfide, un faible et
lâche ravisseur!»
Ainsi sa vertu combattait; elle aurait triomphé sans doute. Mais un
événement terrible la fit céder aux mouvements de la crainte et de la
pitié.