Heureux les peuples qui cultivent les vallées et les collines que la mer
forma dans son sein, des sables que roulent ses flots, et des dépouilles
de la terre! Le pasteur y conduit ses troupeaux sans alarmes; le
laboureur y sème et y moissonne en paix. Mais malheur aux peuples
voisins de ces montagnes sourcilleuses, dont le pied n'a jamais trempé
dans l'océan, et dont la cime s'élève au-dessus des nues! Ce sont des
soupiraux que le feu souterrain s'est ouverts, en brisant la voûte des
fournaises profondes où sans cesse il bouillonne. Il a formé ces monts,
des rochers calcinés, des métaux brûlants et liquides, des flots de
cendres et de bitume qu'il lançait, et qui, dans leur chûte,
s'accumulaient aux bords de ces gouffres ouverts. Malheur aux peuples
que la fertilité de ce terrain perfide attache: les fleurs, les fruits,
et les moissons, couvrent l'abyme sous leurs pas. Ces germes de
fécondité, dont la terre est pénétrée, sont les exhalaisons du feu qui
la dévore; sa richesse, en croissant, présage sa ruine; et c'est au sein
de l'abondance qu'on lui voit engloutir ses heureux possesseurs. Tel est
le climat de Quito. La ville est dominée par un volcan terrible[103],
qui, par de fréquentes secousses, en ébranle les fondements.
[103] Pichencha. Voyez la description de ce volcan et ses éruptions en
1538 et 1660, dans la relation du voyage de M. de La Condamine.
Un jour que le peuple indien, répandu dans les campagnes, labourait,
semait, moissonnait (car ce riche vallon présente tous ces travaux
à-la-fois), et que les filles du soleil, dans l'intérieur de leur
palais, étaient occupées les unes à filer, les autres à ourdir les
précieux tissus de laine dont le pontife et le roi sont vêtus, un bruit
sourd se fait d'abord entendre dans les entrailles du volcan. Ce bruit,
semblable à celui de la mer, lorsqu'elle conçoit les tempêtes,
s'accroît, et se change bientôt en un mugissement profond. La terre
tremble, le ciel gronde, de noires vapeurs l'enveloppent; le temple et
les palais chancellent et menacent de s'écrouler; la montagne s'ébranle,
et sa cime entr'ouverte vomit, avec les vents enfermés dans son sein,
des flots de bitume liquide, et des tourbillons de fumée qui rougissent,
s'enflamment, et lancent dans les airs des éclats de rocher brûlants
qu'ils ont détachés de l'abyme: superbe et terrible spectacle, de voir
des rivières de feu bondir à flots étincelants à travers des monceaux de
neige, et s'y creuser un lit vaste et profond.
Dans les murs, hors des murs, la désolation, l'épouvante, le vertige de
la terreur se répandent en un instant. Le laboureur regarde, et reste
immobile. Il n'oserait entamer la terre, qu'il sent comme une mer
flottante sous ses pas. Parmi les prêtres du soleil, les uns,
tremblants, s'élancent hors du temple; les autres, consternés,
embrassent l'autel de leur dieu. Les vierges éperdues sortent de leur
palais, dont les toits menacent de fondre sur leur tête; et courant dans
leur vaste enclos, pâles, échevelées, elles tendent leurs mains timides
vers ces murs, d'où la pitié même n'ose approcher pour les secourir.
Alonzo seul, errant autour de cette enceinte, entend leurs gémissantes
voix. Dans le péril de la nature entière, il ne tremble que pour Cora.
Les cris qui frappent son oreille, lui semblent tous être les siens.
Égaré, frémissant de douleur et de crainte, et pareil au ramier qui,
d'une aile tremblante, voltige autour de la prison où sa palombe est
enfermée, ou tel plutôt que la lionne, qui, l'oeil étincelant, rode et
rugit autour du piége où l'on a pris ses lionceaux, il cherche, il
découvre à la fin des ruines et un passage. Transporté de joie, il
gravit sur les débris du mur sacré. Il pénètre dans cet asyle où nul
mortel jamais n'osa pénétrer avant lui. Les ténèbres le favorisent: un
jour lugubre et sombre a fait place à la nuit; la nuit n'est éclairée
que par les flots brûlants qui s'élancent de la montagne; et cette
effroyable lueur, pareille à celle de l'Érèbe, ne laisse voir aux yeux
d'Alonzo que comme des ombres errantes, les prêtresses du soleil courant
épouvantées dans les jardins de leur palais.
D'autres yeux que ceux d'un amant, tout occupé de l'objet qu'il adore,
chercheraient inutilement l'une d'elles entre ses compagnes. Alonzo
reconnaît Cora. Les grâces qui, dans la frayeur, ne l'ont point
abandonnée, la lui font distinguer de loin. Il retient ses premiers
transports, de peur de l'effrayer. Il s'avance d'un pas timide. «Cora,
lui dit-il de la voix la plus douce et la plus sensible, un dieu veille
sur vous, et prend soin de vos jours.» A cette voix, Cora s'arrête
intimidée; et à l'instant la terre tremble, et la montagne, avec éclat,
jette une colonne de flamme, qui, dans l'obscurité, découvre aux yeux de
la prêtresse son amant qui lui tend les bras.
Soit par un mouvement soudain de frayeur, ou d'amour peut-être, Cora se
précipite et tombe évanouie dans les bras du jeune Espagnol. Il la
soutient, il la ranime, il tâche de la rassurer. «O toi, lui dit-il, que
j'adore depuis que je t'ai vue au temple, toi pour qui seule je respire,
Cora, ne crains rien: c'est le ciel qui t'envoie un libérateur.
Suis-moi, quittons ces lieux funestes; laisse-moi te sauver.»
Cora, faible et tremblante, s'abandonne à son guide. Il l'emporte; il
franchit sans peine les débris du mur écroulé; et le premier asyle qui
s'offre à sa pensée, est le vallon de Capana, du cacique ami de
Las-Casas.
«Où vais-je? lui disait Cora; la frayeur a troublé mes sens. Je ne sais
où je suis; je ne sais même qui vous êtes. Que vais-je devenir? Ayez
pitié de moi.--Vous êtes, lui dit Alonzo, sous la garde d'un homme qui
ne respire que pour vous. Je vous mène loin du danger, dans un vallon
délicieux, où un cacique, mon ami, vous recevra comme sa fille.--Ah!
cachez-moi plutôt, dit-elle, à tous les yeux. Il y va de ma vie; il y va
de bien plus! Vous ignorez la loi terrible que vous me faites violer. Me
voilà hors de cet asyle où je devais vivre cachée. Je suis les pas d'un
homme, après avoir fait voeu de fuir à jamais tous les hommes. A quoi
m'exposez-vous? Ah! plutôt laissez-moi périr.»
«Cora, lui répondit Alonzo, le premier devoir de tout ce qui respire,
comme son premier sentiment, c'est le soin de sa propre vie; et dans un
moment où la mort vous environne et vous poursuit, il n'est ni voeu ni
loi qui doivent s'opposer à ce mouvement invincible. Quand tout sera
calmé, demain avant l'aurore, vous rentrerez dans ces jardins, où vos
compagnes effrayées auront passé la nuit sans doute, et le secret de
votre absence ne sera jamais révélé.»
Cependant le péril s'éloigne, et bientôt il s'évanouit. La terre cesse
de trembler, le volcan cesse de mugir. Cette pyramide de feu, qui
s'élevait du sommet de la montagne, s'émousse, et paraît s'enfoncer; les
noirs tourbillons de fumée dont le ciel était obscurci, commencent à se
dissiper; un vent d'orient les chasse vers la mer. L'azur du ciel
s'épure; et l'astre de la nuit, par sa consolante clarté, semble vouloir
rassurer la nature.
Dans ce moment Alonzo et sa tendre compagne traversaient de belles
prairies, où mille arbres, chargés de fruits, entrelaçaient leurs
rameaux. Les rayons tremblants de la lune, perçant à travers le
feuillage, allaient nuancer la verdure, et se jouer parmi les fleurs.
«Respire, ma chère Cora, dit Alonzo, repose-toi; et dans le calme et le
silence d'une nuit qui nous favorise, laisse-moi me rassasier du plaisir
de te voir, d'adorer tant de charmes.» Cora consentit à s'asseoir. Le
premier soin d'Alonzo fut de cueillir des fruits, qu'il vint lui
présenter. Le doux savinte, le palta, d'un goût plus ravissant encore,
la moelle du coco, son jus délicieux, furent les mets de ce festin.
Assis aux genoux de Cora, Alonzo respirait à peine. Le trouble, le
saisissement, cette timidité craintive qui se mêle aux brûlants désirs,
et dont l'émotion redouble aux approches du bonheur, suspendent son
impatience. Il presse de ses mains, il presse de ses lèvres la main
tremblante de Cora. «Fille du ciel, lui disait-il, est-ce bien toi que
je possède, toi, l'unique objet de mes voeux? Qui m'eût dit qu'un
prodige, dont frémit la nature, s'opérait pour nous réunir, et qu'il
n'épouvantait la terre, que pour nous dérober aux yeux de tes
surveillants inhumains? Un dieu, sans doute, a pris pitié de mon amour
et de mes peines. Ah! profitons de sa faveur. Nous voilà seuls, libres,
cachés, et n'ayant pour témoin que la nuit, qui jamais n'a trahi les
tendres amants. Mais ces instants si précieux s'écoulent; n'en perdons
plus aucun; et, si je te suis cher, dis-moi: Sois heureux.»--«Sois
heureux, dit-elle;» et dès ce moment un nuage se répandit sur l'avenir.
A leurs yeux tout s'est embelli. La sérénité de la nuit, la solitude, le
silence, ont pour eux un charme nouveau. «Ah! le délicieux séjour!
disait Cora. Pourquoi chercher un autre asyle? Cette douce clarté, ces
gazons, ces feuillages semblent nous dire: Où voulez-vous aller? où
serez-vous mieux qu'avec nous?--O douce moitié de moi-même, dit Alonzo,
ainsi toujours puisses-tu te plaire avec moi! Passons ici la nuit, et
demain, dès l'aube du jour, fuyons des lieux où tu es captive. Allons...
que sais-je? où le destin nous conduira: fût-ce dans un antre sauvage,
j'y vivrais heureux avec toi; et sans toi, je ne puis plus vivre.» Ainsi
le fol amour faisait parler Alonzo. Cora le pressait dans ses bras; et
il sentait tomber sur son visage les larmes qu'elle répandait. «Mon ami,
lui dit-elle, éloignons, s'il se peut, une prévoyance affligeante. Je
suis avec toi, je ne veux m'occuper que de toi: qu'un bien que j'ai tant
souhaité ne soit pas mêlé d'amertume.»
Cora ne savait point encore le nom de son amant; elle désira de
l'entendre, et le répéta mille fois. Il lui parla de sa patrie; il
voulut même la flatter de la douce espérance de voir un jour avec lui
les bords où il était né. Elle n'en fut point abusée, et la réflexion
cruelle écarta cette illusion. Enfin le sommeil suspendit tous les
mouvements de leurs ames; et Cora, aux genoux d'Alonzo, reposa jusqu'au
point du jour.
L'étoile du matin éveille les oiseaux, et leurs chants éveillent Alonzo.
Il ouvre les yeux, et il voit Cora: ses yeux parcourent mille charmes.
Il approche sa bouche de ses lèvres de rose, où la volupté lui sourit;
il en respire l'haleine; et son ame y vole, attirée par un souffle
délicieux.
[Illustration: Il ouvre les yeux et il voit Cora: ses yeux parcourent
mille charmes.]
Cora s'éveille; un tressaillement mêlé de frayeur et de joie, exprime
son émotion. «Est-ce toi, dit-elle en se précipitant dans le sein
d'Alonzo, est-ce bien toi que je retrouve? Ah! je croyais t'avoir
perdu.--Non, Cora, non; rassure-toi: nous ne serons point séparés. Mais
hâtons-nous: voici l'aube du jour; gagnons le détroit des montagnes; et
sur la foi de la nature, qui nourrit les hôtes des bois, cherche avec
moi, dans leur asyle, la liberté, le premier des biens après
l'amour.--Ah! cher Alonzo, dit Cora, que ne suis-je seule, avec toi,
dans ces forêts où elle règne! que n'y suis-je inconnue au reste des
mortels!» Et, en disant ces mots, elle le serrait dans ses bras; elle
frémissait; et ses yeux, attachés sur ceux de son amant, se
remplissaient de larmes. Attendri et troublé lui-même, il la presse de
lui avouer ce qui l'agite. Elle s'effraie du coup qu'elle va lui porter;
mais elle cède enfin. «Délices de mon ame, mon cher Alonzo, lui
dit-elle, mon coeur est déchiré; le tien va l'être; mais pardonne: un
devoir sacré, un devoir terrible m'enchaîne; il va m'arracher de tes
bras; voici le moment d'un éternel adieu.--Ah! que dis-tu,
cruelle?--Écoute. En me dévouant aux autels, mes parents répondirent de
ma fidélité. Le sang d'un père, d'une mère, est garant des voeux que
j'ai faits. Fugitive et parjure, je les livrerais au supplice; mon crime
retomberait sur eux; et ils en porteraient la peine: telle est la
rigueur de la loi.--O dieu!--Tu frémis!--Malheureuse! qu'as-tu fait?
qu'ai-je fait moi-même? s'écria-t-il en se précipitant le front contre
terre et en s'arrachant les cheveux. Que ne m'as-tu montré plutôt
l'abyme où je tombais, où je t'entraînais?... Laisse-moi. Ton amour, ta
douleur, tes larmes redoublent l'horreur où je suis... Que veux-tu? que
je te remmène? Tu veux ma mort... Te retenir! oh! non; je ne suis pas un
monstre. Je ne souffrirai pas que tu sois parricide; je ne le souffrirai
jamais. Va-t'en... cruelle!... Arrête! arrête! Je me meurs.»
Cora, désolée et tremblante, était revenue à ses cris, était tombée à
ses genoux. Il la regarde, il la prend dans ses bras, l'arrose de ses
pleurs, se sent baigner des siens, lui jure un éternel amour; et, dans
l'excès de sa douleur, il s'égare et s'oublie encore. «Que faisons-nous?
lui dit Cora; voilà le jour. Si nous tardons, il ne sera plus temps; et
mon père, et ma mère, et leurs enfants, tout va périr. Je vois le bûcher
qui s'allume.--Viens donc, viens, lui dit-il, avec le regard sombre,
l'air farouche du désespoir;» et tout-à-coup s'armant de force, de cette
force courageuse qui foule aux pieds les passions, il la prend par la
main, et, marchant à grands pas, la remmène, pâle et tremblante,
jusqu'au pied de ces murs, où elle va cacher son crime, son amour, et
son désespoir.
L'amour, dans l'ame de Cora, n'avait été, jusqu'au moment de cette
fatale entrevue, qu'un délire confus et vague: elle n'en connut bien la
force que lorsqu'elle en eut possédé l'objet. Sa passion, en
s'éclairant, a redoublé de violence; le souvenir et le regret en sont
devenus l'aliment; et le désir, sans espérance, toujours trompé,
toujours plus vif et plus ardent, en est le supplice éternel.
Mais du moins elle est sans remords et sans frayeur sur l'avenir. Le
désordre de cette nuit, où chacun tremblait pour soi-même, n'a pas
permis qu'on s'aperçût de sa fuite et de son absence; elle ne se fait
point un crime de l'égarement où l'ont précipitée le péril, la crainte,
et l'amour. Sa plus cruelle prévoyance est d'être en proie au feu qui la
consume, et qui ne s'éteindra jamais. Son amant est plus malheureux. Il
éprouve les mêmes peines, et de plus un souci rongeur qui le tourmente
incessamment.
Oh! sous combien de formes, diversement cruelles, l'amour tyrannise les
coeurs! Alonzo tremblait d'être père; et ce danger, que l'innocence
dérobait aux yeux de Cora, était sans cesse présent aux siens. Il se
rappelle avec effroi les plus doux moments de sa vie, et déteste l'amour
qui l'a rendu heureux. Cependant il fallut partir. Mais, en s'éloignant
de Quito, il sentit son ame, attirée par une force irrésistible, se
détacher de lui, s'élancer vers les murs où son amante gémissait.