CHAPITRE XXVI.

La confiance d'Ataliba autorisait Alonzo à chercher dans son ame le

secret de cette tristesse dont il le voyait consumé. «Inca, lui dit-il,

j'appréhende que le danger qui te menace, et dont j'ai voulu t'avertir,

ne t'ait frappé trop vivement.»

«Tu me soulages, lui dit l'Inca, en interrogeant ma tristesse. Je

n'osais t'affliger; cependant j'ai besoin qu'un ami s'afflige avec moi.

Écoute. Il s'agit de mes droits au trône que j'occupe, et d'où l'Inca,

roi de Cusco, s'obstine à vouloir me chasser. J'aurais besoin, auprès de

lui, d'un ministre éclairé, et d'un médiateur habile; et j'ai jeté les

yeux sur toi. Veux-tu l'être?--Oui, répond Alonzo, si ta cause est

juste.--Elle est juste; et tu vas toi-même en juger. Apprends donc quel

fut le génie de cet empire dès sa naissance; dans quelle vue il a été

fondé; et comment, destiné à s'agrandir sans cesse, il ne pouvait, sans

s'affaiblir, n'être pas enfin partagé.

«Autrefois ce pays immense était habité par des peuples sans lois, sans

discipline, et sans moeurs. Errants dans les forêts, ils vivaient de

leur proie, et des fruits qu'une terre inculte semblait produire par

pitié. Leur chasse était une guerre que l'homme faisait à l'homme. Les

vaincus servaient de pâture aux vainqueurs. Ils n'attendaient pas le

dernier soupir de celui qu'ils avaient blessé, pour boire le sang de ses

veines[85]; ils le déchiraient tout vivant. Ils faisaient des captifs,

et ils les engraissaient pour leurs festins abominables. Si ces captifs

avaient des femmes, ils les laissaient s'unir ensemble, ou ils rendaient

eux-mêmes leurs esclaves fécondes, et ils dévoraient les enfants.

[85] _Voyez_ Garcil. liv. 1, chap. 12.

«Quelques-uns d'entre eux, par l'instinct de la reconnaissance,

adoraient, dans la nature, tout ce qui leur faisait du bien, les

montagnes mères des fleuves, les fleuves mêmes et les fontaines qui

arrosaient la terre et la fertilisaient, les arbres qui donnaient du

bois à leurs foyers, les animaux doux et timides dont la chair était

leur pâture, la mer abondante en poissons, et qu'ils appelaient leur

nourrice[86]. Mais le culte de la terreur était celui du plus grand

nombre.

[86] _Mama Cocha_, mère mer.

«Ils s'étaient fait des dieux de tout ce qu'il y avait de plus hideux,

de plus horrible; car il semble que l'homme se plaise à s'effrayer. Ils

adoraient le tigre, le lion, le vautour, les grandes couleuvres; ils

adoraient les éléments, les orages, les vents, la foudre, les cavernes,

les précipices; ils se prosternaient devant les torrents dont le bruit

imprimait la crainte, devant les forêts ténébreuses, au pied de ces

volcans terribles qui vomissaient sur eux des tourbillons de flamme et

des rochers brûlants.

«Après avoir imaginé des dieux cruels et sanguinaires, il fallut bien

leur rendre un culte barbare comme eux. L'un crut leur plaire en se

perçant le sein, en se déchirant les entrailles; l'autre, plus forcené,

arracha ses enfants de la mamelle de leur mère, et les égorgea sur

l'autel de ses dieux altérés de sang. Plus la nature frémissait, plus la

divinité devait se réjouir. On croyait pouvoir tout attendre des dieux à

qui l'on immolait tout ce qu'on avait de plus cher[87].

[87] _Voyez_ Garcil. liv. 1, chap. 2.

«Celui dont les rayons animent la nature, vit cet égarement; et il en

eut pitié. Il n'est pas étonnant, dit-il, que des insensés soient

méchants. Au lieu de les punir de s'égarer dans les ténèbres,

envoyons-leur la vérité; ils marcheront à sa lumière. Il ne m'est pas

plus difficile d'éclairer leur intelligence, que d'éclairer leurs yeux.

«Il dit, et il envoie dans ces climats sauvages deux de ses enfants bien

aimés, le sage et vertueux Manco, et la belle Oello, sa soeur et son

épouse[88].

[88] Garcil. liv. 1, chap. 15.

«Mon cher Alonzo, tu verras l'endroit célèbre et révéré où ces enfants

du soleil descendirent[89]. Les sauvages, répandus dans les forêts

d'alentour, se rassemblèrent à leur voix. Manco apprit aux hommes à

labourer la terre, à la semer, à diriger le cours des eaux, pour

l'arroser; Oello instruisit les femmes à filer, à ourdir la laine, à se

vêtir de ses tissus, à vaquer aux soins domestiques, à servir leurs

époux avec un zèle tendre, à élever leurs enfants.

[89] Au bord d'un lac, à une lieue de Cusco. Les Incas y avaient élevé

un magnifique temple au soleil.

«Au don des arts, ces fondateurs ajoutèrent le don des lois. Le culte du

soleil leur père, ce culte inspiré par l'amour, fondé sur la

reconnaissance, et qui ne coûta jamais un soupir à la nature, ni un

murmure à la raison, fut la première de ces lois et l'ame de toutes les

autres.

«L'homme, étonné de voir si près de lui des biens qu'il ne soupçonnait

pas, l'abondance, la sûreté, la paix, crut recevoir un nouvel être. Ses

besoins satisfaits, ses terreurs dissipées, le plaisir d'adorer un Dieu

propice et bienfaisant, le devoir d'être juste et bon à son exemple, la

facilité d'être heureux, la bienveillance mutuelle, le charme enfin

d'une innocente et paisible société captiva tous les coeurs. Honteux

d'avoir été aveugles et barbares, ces peuples se laissèrent apprivoiser

sans peine, et ranger sous de douces lois. Cusco fut bâti par leurs

mains; cent villages l'environnèrent[90]; et le vénérable Manco, avant

d'aller se reposer auprès du soleil son père, vit prospérer, dès sa

naissance, l'empire qu'il avait fondé.

[90] Treize à l'orient, trente à l'occident, vingt au nord, quarante

au midi.

«Son fils aîné lui succéda[91]; et, comme lui, par la douceur, la

persuasion, les bienfaits, il recula les bornes de cet heureux empire.

[91] SINCHI ROCA, deuxième roi. Il conquit vingt lieues de pays, au

midi.

«Le fils aîné de celui-ci[92] fit respecter ses armes, mais ne les

employa qu'à rendre ses voisins dociles, sans tremper ses mains dans

leur sang.

[92] LOQUE YUPANGUÉ, troisième roi. Il conquit quarante lieues de pays

du nord au sud, et vingt du couchant au levant.

«Son successeur[93] fut moins heureux: les peuples qu'il voulait gagner,

le forcèrent de les combattre[94]. Le premier combat fut sanglant; mais

le vainqueur, par ses vertus, se fit pardonner sa victoire. Sa valeur

apprit à le craindre; sa clémence apprit à l'aimer.

[93] MAÏTA CAPAC, quatrième roi, conquit quatre-vingt-dix lieues

d'étendue, dans le pays de _Cunti Suyu_.

[94] Ceux de _Cayaviri_, peuple du midi, qu'il assiégea sur leur

montagne. Il combattit aussi les _Collas_ au passage d'une rivière,

les peuples des montagnes d'_Atom-Puna_, et ceux de _Villili_ et

_Dallia_ au couchant.

«Le fils aîné de ce héros[95] fit des conquêtes encore plus vastes, sans

coûter ni larmes ni sang aux peuples qu'il soumit à son obéissance. Son

retour à Cusco fut le plus beau triomphe: il y fut porté par des rois.

[95] CAPAC YUPANGUÉ, cinquième roi. Ses conquêtes s'étendaient, au

couchant, jusqu'à la mer; au midi, jusqu'à _Tatira_, au pays des

_Charcas_; à l'orient, jusqu'au pied de la montagne des _Antis_; au

nord, jusqu'à _Racuna_, dans la province de _Chinca_.

«Les Incas qui lui succédèrent[96], furent obligés quelquefois, pour

dompter des peuples féroces, d'assiéger leur retraite, de les y

repousser, et de leur laisser prendre conseil de la nécessité. Mais nos

armes les attendaient, et ne les provoquaient jamais. On avait pour

maxime de les abandonner, plutôt que de les détruire, s'ils

s'obstinaient à vivre indépendants et malheureux. La paix allait

au-devant d'eux, toujours indulgente et facile, et n'exigeant de ces

rebelles que de consentir à goûter les biens qu'elle leur

présentait[97]. Engager le monde à être heureux, fut le grand projet des

Incas. Un culte pur, de sages lois, des lumières, des arts utiles,

étaient les fruits de la victoire; et ils les laissaient aux vaincus.

Telle a été, pendant onze règnes, leur ambition et leur gloire; tel a

été le prix de leurs travaux.

[96] ROCA, surnommé _Pleure-sang_, sixième roi.

Septième, VIRACOCHA.

Huitième, PACHACUTEC.

Neuvième, YUPANGUÉ.

Dixième, TUPAC YUPANGUÉ.

Onzième, HUAÏNA CAPAC, père des deux Incas régnants.

[97] Lorsque assiégés sur leurs montagnes, ils manquaient de

subsistances, et qu'on trouvait leurs enfants et leurs femmes

paissant l'herbe dans les vallons, on leur donnait à manger et on

les renvoyait, chargés de vivres, vers leurs pères et leurs maris,

avec des offres de paix et d'amitié.

«Cependant, plus on étendait les limites de cet empire, plus on avait de

peine à les garder. Dans tout l'espace de dix règnes, l'empire n'avait

vu qu'une seule révolte. Mon père, le plus doux et le plus juste des

rois, en vit trois, l'une vers le nord, deux au midi de ces montagnes.

Les extrémités reculées n'étaient plus sous les yeux du monarque. Vers

l'aurore, on avait franchi la haute barrière des Andes[98]; on touchait

à la mer dans les régions du couchant; vers le nord et vers le midi,

nous avions encore à pénétrer dans des déserts profonds et vastes; enfin

le plan de nos conquêtes embrassait tout ce continent. Il exigeait donc

un partage entre les enfants du soleil.

[98] Montagnes des Antis, depuis appelées _Cordelières_.

«Mon père, après avoir conquis cette vaste et riche province, a cru que

le moment du partage était arrivé. Il avait épousé deux femmes; l'une

était Ocello, sa soeur; l'autre, Zulma, fille du sang des rois[99].

Huascar est l'aîné des enfants d'Ocello; il possède Cusco, la ville du

soleil, et l'empire de nos ancêtres. Je suis l'aîné des enfants de

Zulma; et la province de Quito, ce fruit des exploits de mon père, est

l'héritage qu'en mourant il a bien voulu me laisser.

[99] Des caciques, rois de _Quito_, avant la conquête de cette

province.

«A-t-il pu disposer d'un bien qu'il ne tenait que de lui-même, qu'il ne

devait qu'à sa valeur? C'est ce qui cause, entre mon frère et moi, des

débats qui seront sanglants, s'il me force à prendre les armes.

«Mon frère est altier et superbe. Son froid orgueil ne sut jamais

fléchir. Au mépris de la volonté et de la mémoire d'un père, il exige de

moi que je descende du trône, et que je me range sous ses lois. Tu sens

si je puis m'y résoudre. J'aime mon frère; il m'est affreux de voir sa

haine me poursuivre; il m'est affreux de penser que son peuple et le

mien vont être ennemis l'un de l'autre, et qu'une guerre domestique,

allumée entre les Incas, va les livrer, demi-vaincus, à un oppresseur

étranger. Mais ce sceptre, ce diadème, c'est de mon père que je les

tiens; laisserai-je outrager mon père? Il n'est rien qu'à titre d'égal,

d'allié, de frère et d'ami, Huascar n'obtienne de moi. Veut-il étendre

ses conquêtes par-delà les bords du Mauli[100], ou sur le fleuve des

Couleuvres[101]? Je le seconderai. Lui reste-t-il encore, dans les

vallées de Nasca ou de Pisco, quelques rebelles à dompter? Je l'aiderai

à les soumettre. Ses ennemis seront les miens. Mais pourquoi demander ma

honte? pourquoi vouloir déshonorer et avilir son propre sang? Les larmes

que tu vois s'échapper de mes yeux, te sont témoins de ma franchise. Je

désire ardemment la paix: je suis sensible, mais je suis violent, et je

me crains sur-tout moi-même. C'est à toi, cher Alonzo, à nous sauver des

maux dont la discorde nous menace. Va trouver mon frère à Cusco.

L'humanité réside dans ton coeur, et la vérité sur tes lèvres; ta

candeur, ta droiture, l'ascendant naturel de ta raison sur nos esprits,

enfin ce charme si touchant que tu donnes à tes paroles, le fléchira

peut-être, et nous épargnera d'effroyables calamités. Ne crains pas

d'exprimer trop vivement l'horreur que me fait la guerre civile; mais

aussi ne crains pas d'assurer que jamais je n'abandonnerai mes droits.

Mon père, en mourant, m'a placé sur un trône élevé, affermi par

lui-même; il faut m'en arracher sanglant.»

[100] Rivière du Chili.

[101] _Amarumayu_, aujourd'hui la rivière de la _Plata_.

Alonzo sentit l'importance et les difficultés d'une telle entremise;

mais il voulut bien s'en charger; et tout fut préparé dans peu pour

donner à son ambassade une splendeur qui répondît à la majesté des deux

rois.

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 36 / 75 题