La confiance d'Ataliba autorisait Alonzo à chercher dans son ame le
secret de cette tristesse dont il le voyait consumé. «Inca, lui dit-il,
j'appréhende que le danger qui te menace, et dont j'ai voulu t'avertir,
ne t'ait frappé trop vivement.»
«Tu me soulages, lui dit l'Inca, en interrogeant ma tristesse. Je
n'osais t'affliger; cependant j'ai besoin qu'un ami s'afflige avec moi.
Écoute. Il s'agit de mes droits au trône que j'occupe, et d'où l'Inca,
roi de Cusco, s'obstine à vouloir me chasser. J'aurais besoin, auprès de
lui, d'un ministre éclairé, et d'un médiateur habile; et j'ai jeté les
yeux sur toi. Veux-tu l'être?--Oui, répond Alonzo, si ta cause est
juste.--Elle est juste; et tu vas toi-même en juger. Apprends donc quel
fut le génie de cet empire dès sa naissance; dans quelle vue il a été
fondé; et comment, destiné à s'agrandir sans cesse, il ne pouvait, sans
s'affaiblir, n'être pas enfin partagé.
«Autrefois ce pays immense était habité par des peuples sans lois, sans
discipline, et sans moeurs. Errants dans les forêts, ils vivaient de
leur proie, et des fruits qu'une terre inculte semblait produire par
pitié. Leur chasse était une guerre que l'homme faisait à l'homme. Les
vaincus servaient de pâture aux vainqueurs. Ils n'attendaient pas le
dernier soupir de celui qu'ils avaient blessé, pour boire le sang de ses
veines[85]; ils le déchiraient tout vivant. Ils faisaient des captifs,
et ils les engraissaient pour leurs festins abominables. Si ces captifs
avaient des femmes, ils les laissaient s'unir ensemble, ou ils rendaient
eux-mêmes leurs esclaves fécondes, et ils dévoraient les enfants.
[85] _Voyez_ Garcil. liv. 1, chap. 12.
«Quelques-uns d'entre eux, par l'instinct de la reconnaissance,
adoraient, dans la nature, tout ce qui leur faisait du bien, les
montagnes mères des fleuves, les fleuves mêmes et les fontaines qui
arrosaient la terre et la fertilisaient, les arbres qui donnaient du
bois à leurs foyers, les animaux doux et timides dont la chair était
leur pâture, la mer abondante en poissons, et qu'ils appelaient leur
nourrice[86]. Mais le culte de la terreur était celui du plus grand
nombre.
[86] _Mama Cocha_, mère mer.
«Ils s'étaient fait des dieux de tout ce qu'il y avait de plus hideux,
de plus horrible; car il semble que l'homme se plaise à s'effrayer. Ils
adoraient le tigre, le lion, le vautour, les grandes couleuvres; ils
adoraient les éléments, les orages, les vents, la foudre, les cavernes,
les précipices; ils se prosternaient devant les torrents dont le bruit
imprimait la crainte, devant les forêts ténébreuses, au pied de ces
volcans terribles qui vomissaient sur eux des tourbillons de flamme et
des rochers brûlants.
«Après avoir imaginé des dieux cruels et sanguinaires, il fallut bien
leur rendre un culte barbare comme eux. L'un crut leur plaire en se
perçant le sein, en se déchirant les entrailles; l'autre, plus forcené,
arracha ses enfants de la mamelle de leur mère, et les égorgea sur
l'autel de ses dieux altérés de sang. Plus la nature frémissait, plus la
divinité devait se réjouir. On croyait pouvoir tout attendre des dieux à
qui l'on immolait tout ce qu'on avait de plus cher[87].
[87] _Voyez_ Garcil. liv. 1, chap. 2.
«Celui dont les rayons animent la nature, vit cet égarement; et il en
eut pitié. Il n'est pas étonnant, dit-il, que des insensés soient
méchants. Au lieu de les punir de s'égarer dans les ténèbres,
envoyons-leur la vérité; ils marcheront à sa lumière. Il ne m'est pas
plus difficile d'éclairer leur intelligence, que d'éclairer leurs yeux.
«Il dit, et il envoie dans ces climats sauvages deux de ses enfants bien
aimés, le sage et vertueux Manco, et la belle Oello, sa soeur et son
épouse[88].
[88] Garcil. liv. 1, chap. 15.
«Mon cher Alonzo, tu verras l'endroit célèbre et révéré où ces enfants
du soleil descendirent[89]. Les sauvages, répandus dans les forêts
d'alentour, se rassemblèrent à leur voix. Manco apprit aux hommes à
labourer la terre, à la semer, à diriger le cours des eaux, pour
l'arroser; Oello instruisit les femmes à filer, à ourdir la laine, à se
vêtir de ses tissus, à vaquer aux soins domestiques, à servir leurs
époux avec un zèle tendre, à élever leurs enfants.
[89] Au bord d'un lac, à une lieue de Cusco. Les Incas y avaient élevé
un magnifique temple au soleil.
«Au don des arts, ces fondateurs ajoutèrent le don des lois. Le culte du
soleil leur père, ce culte inspiré par l'amour, fondé sur la
reconnaissance, et qui ne coûta jamais un soupir à la nature, ni un
murmure à la raison, fut la première de ces lois et l'ame de toutes les
autres.
«L'homme, étonné de voir si près de lui des biens qu'il ne soupçonnait
pas, l'abondance, la sûreté, la paix, crut recevoir un nouvel être. Ses
besoins satisfaits, ses terreurs dissipées, le plaisir d'adorer un Dieu
propice et bienfaisant, le devoir d'être juste et bon à son exemple, la
facilité d'être heureux, la bienveillance mutuelle, le charme enfin
d'une innocente et paisible société captiva tous les coeurs. Honteux
d'avoir été aveugles et barbares, ces peuples se laissèrent apprivoiser
sans peine, et ranger sous de douces lois. Cusco fut bâti par leurs
mains; cent villages l'environnèrent[90]; et le vénérable Manco, avant
d'aller se reposer auprès du soleil son père, vit prospérer, dès sa
naissance, l'empire qu'il avait fondé.
[90] Treize à l'orient, trente à l'occident, vingt au nord, quarante
au midi.
«Son fils aîné lui succéda[91]; et, comme lui, par la douceur, la
persuasion, les bienfaits, il recula les bornes de cet heureux empire.
[91] SINCHI ROCA, deuxième roi. Il conquit vingt lieues de pays, au
midi.
«Le fils aîné de celui-ci[92] fit respecter ses armes, mais ne les
employa qu'à rendre ses voisins dociles, sans tremper ses mains dans
leur sang.
[92] LOQUE YUPANGUÉ, troisième roi. Il conquit quarante lieues de pays
du nord au sud, et vingt du couchant au levant.
«Son successeur[93] fut moins heureux: les peuples qu'il voulait gagner,
le forcèrent de les combattre[94]. Le premier combat fut sanglant; mais
le vainqueur, par ses vertus, se fit pardonner sa victoire. Sa valeur
apprit à le craindre; sa clémence apprit à l'aimer.
[93] MAÏTA CAPAC, quatrième roi, conquit quatre-vingt-dix lieues
d'étendue, dans le pays de _Cunti Suyu_.
[94] Ceux de _Cayaviri_, peuple du midi, qu'il assiégea sur leur
montagne. Il combattit aussi les _Collas_ au passage d'une rivière,
les peuples des montagnes d'_Atom-Puna_, et ceux de _Villili_ et
_Dallia_ au couchant.
«Le fils aîné de ce héros[95] fit des conquêtes encore plus vastes, sans
coûter ni larmes ni sang aux peuples qu'il soumit à son obéissance. Son
retour à Cusco fut le plus beau triomphe: il y fut porté par des rois.
[95] CAPAC YUPANGUÉ, cinquième roi. Ses conquêtes s'étendaient, au
couchant, jusqu'à la mer; au midi, jusqu'à _Tatira_, au pays des
_Charcas_; à l'orient, jusqu'au pied de la montagne des _Antis_; au
nord, jusqu'à _Racuna_, dans la province de _Chinca_.
«Les Incas qui lui succédèrent[96], furent obligés quelquefois, pour
dompter des peuples féroces, d'assiéger leur retraite, de les y
repousser, et de leur laisser prendre conseil de la nécessité. Mais nos
armes les attendaient, et ne les provoquaient jamais. On avait pour
maxime de les abandonner, plutôt que de les détruire, s'ils
s'obstinaient à vivre indépendants et malheureux. La paix allait
au-devant d'eux, toujours indulgente et facile, et n'exigeant de ces
rebelles que de consentir à goûter les biens qu'elle leur
présentait[97]. Engager le monde à être heureux, fut le grand projet des
Incas. Un culte pur, de sages lois, des lumières, des arts utiles,
étaient les fruits de la victoire; et ils les laissaient aux vaincus.
Telle a été, pendant onze règnes, leur ambition et leur gloire; tel a
été le prix de leurs travaux.
[96] ROCA, surnommé _Pleure-sang_, sixième roi.
Septième, VIRACOCHA.
Huitième, PACHACUTEC.
Neuvième, YUPANGUÉ.
Dixième, TUPAC YUPANGUÉ.
Onzième, HUAÏNA CAPAC, père des deux Incas régnants.
[97] Lorsque assiégés sur leurs montagnes, ils manquaient de
subsistances, et qu'on trouvait leurs enfants et leurs femmes
paissant l'herbe dans les vallons, on leur donnait à manger et on
les renvoyait, chargés de vivres, vers leurs pères et leurs maris,
avec des offres de paix et d'amitié.
«Cependant, plus on étendait les limites de cet empire, plus on avait de
peine à les garder. Dans tout l'espace de dix règnes, l'empire n'avait
vu qu'une seule révolte. Mon père, le plus doux et le plus juste des
rois, en vit trois, l'une vers le nord, deux au midi de ces montagnes.
Les extrémités reculées n'étaient plus sous les yeux du monarque. Vers
l'aurore, on avait franchi la haute barrière des Andes[98]; on touchait
à la mer dans les régions du couchant; vers le nord et vers le midi,
nous avions encore à pénétrer dans des déserts profonds et vastes; enfin
le plan de nos conquêtes embrassait tout ce continent. Il exigeait donc
un partage entre les enfants du soleil.
[98] Montagnes des Antis, depuis appelées _Cordelières_.
«Mon père, après avoir conquis cette vaste et riche province, a cru que
le moment du partage était arrivé. Il avait épousé deux femmes; l'une
était Ocello, sa soeur; l'autre, Zulma, fille du sang des rois[99].
Huascar est l'aîné des enfants d'Ocello; il possède Cusco, la ville du
soleil, et l'empire de nos ancêtres. Je suis l'aîné des enfants de
Zulma; et la province de Quito, ce fruit des exploits de mon père, est
l'héritage qu'en mourant il a bien voulu me laisser.
[99] Des caciques, rois de _Quito_, avant la conquête de cette
province.
«A-t-il pu disposer d'un bien qu'il ne tenait que de lui-même, qu'il ne
devait qu'à sa valeur? C'est ce qui cause, entre mon frère et moi, des
débats qui seront sanglants, s'il me force à prendre les armes.
«Mon frère est altier et superbe. Son froid orgueil ne sut jamais
fléchir. Au mépris de la volonté et de la mémoire d'un père, il exige de
moi que je descende du trône, et que je me range sous ses lois. Tu sens
si je puis m'y résoudre. J'aime mon frère; il m'est affreux de voir sa
haine me poursuivre; il m'est affreux de penser que son peuple et le
mien vont être ennemis l'un de l'autre, et qu'une guerre domestique,
allumée entre les Incas, va les livrer, demi-vaincus, à un oppresseur
étranger. Mais ce sceptre, ce diadème, c'est de mon père que je les
tiens; laisserai-je outrager mon père? Il n'est rien qu'à titre d'égal,
d'allié, de frère et d'ami, Huascar n'obtienne de moi. Veut-il étendre
ses conquêtes par-delà les bords du Mauli[100], ou sur le fleuve des
Couleuvres[101]? Je le seconderai. Lui reste-t-il encore, dans les
vallées de Nasca ou de Pisco, quelques rebelles à dompter? Je l'aiderai
à les soumettre. Ses ennemis seront les miens. Mais pourquoi demander ma
honte? pourquoi vouloir déshonorer et avilir son propre sang? Les larmes
que tu vois s'échapper de mes yeux, te sont témoins de ma franchise. Je
désire ardemment la paix: je suis sensible, mais je suis violent, et je
me crains sur-tout moi-même. C'est à toi, cher Alonzo, à nous sauver des
maux dont la discorde nous menace. Va trouver mon frère à Cusco.
L'humanité réside dans ton coeur, et la vérité sur tes lèvres; ta
candeur, ta droiture, l'ascendant naturel de ta raison sur nos esprits,
enfin ce charme si touchant que tu donnes à tes paroles, le fléchira
peut-être, et nous épargnera d'effroyables calamités. Ne crains pas
d'exprimer trop vivement l'horreur que me fait la guerre civile; mais
aussi ne crains pas d'assurer que jamais je n'abandonnerai mes droits.
Mon père, en mourant, m'a placé sur un trône élevé, affermi par
lui-même; il faut m'en arracher sanglant.»
[100] Rivière du Chili.
[101] _Amarumayu_, aujourd'hui la rivière de la _Plata_.
Alonzo sentit l'importance et les difficultés d'une telle entremise;
mais il voulut bien s'en charger; et tout fut préparé dans peu pour
donner à son ambassade une splendeur qui répondît à la majesté des deux
rois.