Bientôt l'inconstance des vents se fit sentir, et tint la flotte dans de
continuelles alarmes; mais ils ne firent que décliner alternativement
vers l'un ou l'autre pôle; et l'art du pilote ne s'exerça qu'à diriger
sa course vers l'aurore, sans s'écarter de l'équateur.
Le trajet fut long, mais tranquille, jusqu'à la vue du Pérou. Le
naufrage les attendait au port, et le ciel voulut qu'Orozimbo fût témoin
du désastre qui vengeait sa patrie sur ces malheureux Castillans.
Alonzo, dans l'attente du retour de Pizarre, avait pressé l'Inca, roi de
Quito, de se mettre en défense. «Il n'est pas besoin, disait-il,
d'élever des remparts solides; des murs de sable et de gazon suffisent
pour rebuter les Castillans. De tous les dangers de la guerre ils ne
craignent que les lenteurs. C'est à Tumbès qu'ils vont descendre; c'est
ce port qu'il faut protéger.»
Ce plan de défense approuvé, Alonzo se chargea lui-même d'aller présider
aux travaux. Orozimbo voulut le suivre; et par les champs de Tumibamba,
ils se rendirent à Tumbès. Le retour du jeune Espagnol chez ce peuple,
son premier hôte, fut célébré par des transports de reconnaissance et
d'amour. «Eh quoi! lui dit le bon cacique, tu ne m'as donc pas oublié?
Tu as bien raison! Mon peuple et moi, nous n'avons cessé de parler du
généreux et cher Alonzo. Ils m'ont demandé que le jour où tu vins parmi
nous, fût célébré, tous les ans, comme une fête. Tu crois bien que j'y
ai consenti. C'en est une de te revoir; et les larmes de joie que tu
nous vois répandre, en sont de fidèles témoins.»
Les travaux qu'Alonzo dirige, commencent dès le jour suivant, et sont
poussés avec ardeur. Ils s'avançaient; le fort qui dominait la plaine,
et qui menaçait le rivage, excitait l'admiration des Indiens qui
l'avaient élevé. Un soir qu'avec Orozimbo et le cacique de Tumbès,
Alonzo parcourait l'enceinte de la forteresse, et s'entretenait avec eux
de cette fureur de conquête qui avait saisi les Espagnols, et qui
dépeuplait leurs pays pour dévaster un nouveau monde, il aperçut de loin
le vaisseau de Gomès qui s'avançait à voiles déployées. Il regarde, et
ne doutant pas que ce ne fût le vaisseau de Pizarre: «Les voilà, les
voilà, dit-il. Quelle diligence incroyable a si fort pressé leur retour?
Le ciel les seconde, les vents semblent leur obéir.» Comme il disait ces
mots, tout-à-coup, au milieu d'une sérénité perfide, un tourbillon de
vent s'élève sur la mer. Les flots, qu'il roule sur eux-mêmes, s'enflent
en écumant, et semblent bouillonner. Dans le même instant, un nuage,
roulé comme les flots, s'abaisse, s'étend, s'arrondit, se prolonge en
colonne; et cette colonne fluide, dont la base touche à la mer, forme
une pompe, où l'onde émue, cédant au poids de l'air qui la presse
alentour, monte jusqu'au nuage, et va lui servir d'aliment.
Molina reconnut ce prodige, si redouté des matelots, qui lui ont donné
le nom de _trombe_; et, à la vue du danger qui menaçait les Castillans,
il oublia leurs crimes, les maux qu'ils avaient faits, les maux qu'ils
allaient faire encore; il se souvint seulement que leur patrie était la
sienne, et son coeur fut saisi de crainte et de compassion.
Gomès eut beau se hâter de faire ployer les voiles, pour ne pas donner
prise au tourbillon rapide qui enveloppait son vaisseau, le vent le
saisit, l'entraîna jusques sous la colonne d'eau, qui, rompue par les
antennes, tomba comme un déluge sur le navire, et l'engloutit.
«Le ciel est juste, s'écria Orozimbo. Qu'ainsi périssent tous les
brigands qui ont ravagé, détruit, inondé de sang ma patrie! Cacique, lui
dit Molina, réservez votre haine et vos malédictions pour les heureux
coupables. Le malheur a le droit sacré de purifier ses victimes; et
celui que le ciel punit, devient comme innocent pour nous.» Orozimbo
rougit de la joie inhumaine qu'il venait de faire éclater. «Pardon,
dit-il; j'ai tant souffert! j'ai tant vu souffrir mes amis!»
Le calme renaît. La colonne et le navire avaient disparu. Mais, peu
d'instants après, on aperçut de loin deux malheureux, échappés du
naufrage, qui nageaient à l'aide d'un banc dont ils s'étaient saisis.
«Ah! s'écrie Orozimbo, ils respirent encore, il faut les secourir.
Cacique, hâtez-vous; détachez des canots pour les sauver, s'il est
possible. Je vais au-devant d'eux.» Il dit, et soudain se jette à la
nage. Un canot le suivit de près, et le joignit avant qu'il eût atteint
le bois flottant au gré de l'onde, que ces malheureux embrassaient.
Ces malheureux étaient sa soeur et son ami, qui, prévoyant la chûte de
la trombe, s'étaient élancés dans les eaux, plus hardis que les
Castillans, et plus exercés à la nage. «On vient à nous, courage, ma
chère Amazili, disait Télasco: soutiens-toi; nous touchons au
salut.--Ah! je succombe, disait-elle; ma faiblesse est extrême; mes
défaillantes mains vont abandonner leur appui. Si l'on tarde un moment
encore, c'en est fait, tu ne me verras plus.»
Cependant leur libérateur, monté sur le canot, fait redoubler l'effort
des rames. Il arrive, il se penche, il tend les bras: «Venez, dit-il, ô
qui que vous soyez, vous êtes nos amis, puisque vous êtes malheureux.»
Le péril, le trouble, l'effroi, l'image de la mort présente empêcha de
le reconnaître. Amazili saisit la main qu'il lui tendait. Il la prend
dans ses bras, l'enlève, et reconnaît sa soeur; une soeur adorée. Il
jette un cri. «Ciel! est-ce toi? ma soeur! ma chère Amazili! Ah!
laisse-moi, dit-elle, d'une voix expirante, et sauve Télasco.» A ce nom,
Orozimbo, la laissant étendue au milieu des rameurs, s'élance dans les
flots, où son ami surnage encore; il le saisit par les cheveux, dans le
moment qu'il enfonçait, regagne la barque, y remonte, et y enlève son
ami.
Télasco, qui l'a reconnu, succombe à sa joie; il l'embrasse, et sentant
ses genoux ployer, il tombe auprès d'Amazili. Orozimbo, qui croit les
voir expirer l'un et l'autre, les appelle à grands cris. Télasco revient
le premier d'un long évanouissement, mais c'est pour partager la crainte
et la douleur de son ami. Livide, glacée, étendue entre son frère et son
amant, Amazili respire à peine. Orozimbo sur ses genoux soutient sa tête
languissante, dont les yeux sont fermés encore, et sur ce visage, où se
peint la pâleur de la mort, il verse un déluge de larmes. Télasco
cherche inutilement, à travers sa paupière, quelques étincelles de vie.
«Tu respires, lui disait-il; mais tu as perdu le sentiment. Tu n'entends
plus ma voix! Ton ame va-t-elle s'éteindre, et ton coeur se glacer?
Après tant de périls, après t'avoir sauvée, ô moitié de mon ame! la
mort, la mort cruelle te saisit dans nos bras! O mon cher Orozimbo, le
jour qui nous rassemble sera-t-il le plus malheureux de tes jours et des
miens! N'as-tu revu ta soeur que pour l'ensevelir? n'as-tu embrassé ton
ami, ne l'as-tu retiré des flots, que pour le voir, désespéré, s'y
précipiter pour jamais?»
Cependant le canot avait abordé au rivage, et le cacique et Molina ne
savaient que penser de cet événement. «Ah! vous voyez le plus heureux
des hommes, si je puis ranimer cette femme expirante, leur dit Orozimbo:
c'est ma soeur; voilà cet ami dont je vous ai tant de fois parlé. Le
ciel réunit dans mes bras ce que j'ai de plus cher au monde. Ah! s'il
est possible, aidez-moi à rendre la vie à ma soeur.»
Lorsqu'Amazili, ranimée, ouvrit les yeux à la lumière, elle crut, au
sortir d'un pénible sommeil, être abusée par un songe. Elle regarde
autour d'elle; elle n'ose en croire ses yeux. «Quoi! dit-elle, est-ce
vous? mon frère! mon ami! Parlez, rassurez-moi.--Oui, tu revois
Télasco.--Tous mes sens sont troublés; mon ame est égarée; je ne sais
encore où je suis. Télasco! j'étais avec toi, et nous allions périr
ensemble. Mais mon frère!--Il est dans tes bras. Notre bonheur est un
prodige.--Hélas! je suis trop faible pour l'excès de ma joie. Viens,
Télasco, retiens mon ame sur mes lèvres; je sens qu'elle va s'échapper.»
Elle achève à peine ces mots; et sans un déluge de larmes qui soulagea
son coeur, elle allait expirer. Télasco recueillit ces larmes. Rends le
calme à tes sens, respire, ô mon unique bien! lui disait-il, vis pour
aimer, pour rendre heureux un frère, un époux, qui t'adorent.--Mon ami!
mon frère! c'est vous! redisait-elle mille fois en leur tendant les
mains; je retrouve tout ce que j'aime! Dites-moi sur quels bords et quel
prodige nous rassemble. Sommes-nous chez un peuple ami?--Vraiment ami,
lui dit Alonzo; et je vous réponds de son zèle. Voilà son roi qui nous
est dévoué; et plus loin, par-delà ces hautes montagnes, règne un
monarque plus puissant, qui nous comble de ses bienfaits.»
La joie et le ravissement de ces trois Mexicains ne peut se concevoir.
Ils ne se lassaient point d'entendre mutuellement leurs aventures; et le
souvenir retracé des dangers qu'ils avaient courus, les faisait frémir
tour-à-tour.
Cependant le rempart s'élève; Alonzo le voit s'achever. Il instruit, il
exerce le cacique et son peuple à la défense de leurs murs; et après
avoir tout prévu, tout disposé pour leur défense, il retourne auprès de
l'Inca, suivi de ses trois Mexicains.
Ataliba reçut avec tant de bonté la soeur et l'ami d'Orozimbo, qu'en se
voyant dans son palais, ils croyaient être au sein de leur patrie, dans
la cour des rois leurs aïeux.
Mais ce monarque généreux était loin de jouir lui-même du repos qu'il
leur procurait. Une profonde mélancolie s'est emparée de son ame.
Puissant, aimé, révéré de son peuple, il fait des heureux, et il ne
l'est point. La fortune, envieuse de ses propres dons, a mêlé l'amertume
des chagrins domestiques aux douceurs apparentes de la prospérité.