Des malheureux, à peine échappés aux dangers les plus effroyables, ayant
trouvé dans cette île enchantée le repos, l'abondance, l'égalité, la
paix, devaient être peu disposés à la quitter, pour traverser les mers,
où les mêmes horreurs les attendaient peut-être encore. Un nouveau
charme vint s'offrir, et acheva de les captiver.
On les invita aux danses nuptiales, à ces danses qui, sur le soir,
rassemblaient dans la prairie les jeunes amants du hameau, et dans
lesquelles un nouveau choix variait tous les jours les noeuds et les
charmes de l'hyménée. Gomès s'opposa vainement aux instances des
Indiens; il vit qu'il les affligerait, et qu'il révolterait sa flotte,
s'il obligeait les siens à résister aux plaisirs qui les appelaient.
Tout ce qu'il put lui-même, fut de se refuser à cet attrait si
dangereux, et de ne pas donner l'exemple.
Amazili et Télasco, depuis leur séjour dans cette île, rappelés à la
vie, chéris des Indiens, libres parmi les Espagnols, ne respiraient que
pour s'aimer. Ils ne se quittaient pas; ils jouissaient ensemble des
douceurs de ce beau climat, des délices de leur asyle: il ne manquait à
leur bonheur que de posséder Orozimbo. Ils furent aussi conviés aux
danses de la prairie. Jamais Amazili ne voulut consentir à s'y mêler.
«S'il n'y avait que des sauvages, dit-elle à Télasco, je n'hésiterais
pas. Ils laissent à leurs femmes la liberté du choix; et tu serais bien
sûr du mien. Si une plus belle que moi te choisissait aussi, je serais
préférée, je le crois; et s'il arrivait qu'elle fût plus belle à tes
yeux, je reviendrais pleurer dans la cabane, et je dirais: Il est
heureux avec une autre que moi. Mais non, cela n'est pas possible; et ce
n'est pas la crainte de te voir infidèle qui m'inquiète et me retient;
c'est l'orgueil jaloux de nos maîtres, que je ne veux pas irriter.
Quelqu'un d'eux prétendrait peut-être au choix de ton amante: ils sont
fiers, violents; ils seraient offensés de voir préférer leur esclave.
Ah! leur esclave sera toujours le maître absolu de mon coeur. Fais donc
entendre aux insulaires que notre choix est fait, que nous sommes
heureux d'être uniquement l'un à l'autre; ou, si quelqu'une de ces
beautés te touche plus que moi, va te montrer au milieu d'elles: tous
leurs voeux se réuniront; tu n'auras qu'à choisir; et moi je te serai
fidèle, et, en pleurant, je dirai au sommeil de me laisser songer à
toi.» Cette seule pensée faisait couler ses larmes. Le cacique les
essuya par mille baisers consolants. «Qui, moi? dit-il, que je respire,
que mon coeur palpite un instant pour une autre qu'Amazili! Ne le crains
pas; ce serait une injure. J'ai voulu, je l'avoue, assister à ces
danses, pour me voir préférer par toi: car tu sais que j'aime la gloire;
et il est doux d'être envié. Mais puisque tu crains d'exciter la
jalousie des Castillans, je cède à tes raisons. Soyons fidèlement unis,
et laissons à ces malheureux, qui ne connaissent point l'amour, les
vains plaisirs de l'inconstance.» On fut surpris de leur refus; mais on
n'en fut point offensé.
L'enchantement des Espagnols, dans cette fête voluptueuse, se conçoit
mieux qu'on ne peut l'exprimer. Environnés d'une foule de jeunes femmes,
belles de leurs simples attraits, sans parure et presque sans voile,
faites par les mains de l'amour, douées des grâces de la nature, vives,
légères, animées par le feu de la joie et l'attrait du plaisir, souriant
à leurs hôtes, et leur tendant la main avec des regards enflammés, ils
étaient comme dans l'ivresse; et leur ravissement ressemblait au délire
du plus délicieux sommeil.
Les Indiennes, dans leurs danses, semblaient toutes se disputer la
conquête des Castillans: ainsi l'exigeait le devoir de l'hospitalité.
Ils firent donc un choix eux-mêmes; mais, le jour suivant, la beauté
reprit ses droits, et choisit à son tour. Alors ce caprice bizarre que
notre orgueil a engendré, et que nous appelons l'amour, cette passion
triste, inquiète, et jalouse, commence à verser ses poisons dans l'ame
des Castillans. Ils prétendent détruire la liberté du choix, en usurper
les droits eux-mêmes. Ils menacent les insulaires, ils intimident leurs
compagnes, ils effarouchent les plaisirs.
Gomès reçut, à son réveil, les justes plaintes des Indiens. «Tu nous as
amené, lui dirent-ils, des bêtes féroces, et non pas des hommes. Nous
les rappelons à la vie; nous partageons avec eux les dons que nous fait
la nature; nous les invitons à nos jeux, à nos festins, à nos plaisirs;
et les voilà qui nous menacent et qui nous glacent de frayeur. Ils
veulent, entre nos compagnes, choisir, et se voir préférés. Qu'ils
sachent que le premier droit de la beauté c'est d'être libre. Nos femmes
sont toutes charmantes, et c'est leur faire injure, que de vouloir gêner
leur choix. Si tes compagnons veulent vivre en bonne intelligence avec
nous, qu'ils tâchent de nous ressembler; qu'ils soient bienfaisants et
paisibles. S'ils sont méchants, remmène-les.»
Gomès sentit tout le danger de la licence qu'il avait donnée, et vit les
suites qu'elle aurait, s'il tardait à les prévenir. Mais l'ivresse,
l'égarement où les esprits étaient plongés, rendit ses efforts inutiles.
Au mépris de la discipline, le désordre allait en croissant. Les soldats
se disaient entre eux, que leur retour était impossible vers le rivage
américain; que le vent d'orient, qui régnait sur ces mers, s'opposerait
à leur passage; que, par un miracle visible, le ciel les avait conduits
dans un asyle fortuné, où l'on vivait exempt de fatigue et de soins, et
au milieu de l'abondance; que résolus de s'y fixer, ils n'avaient plus
d'autre patrie, et ne connaissaient plus de chef auquel ils dussent
obéir. C'en était fait, si les insulaires, révoltés de l'ingratitude et
de l'orgueil des Castillans, n'avaient pris eux-mêmes la résolution et
le moyen de s'en délivrer.
Une nuit, forcés de céder à l'arrogance impérieuse de leurs hôtes, et
les laissant s'abandonner aux charmes des plaisirs, aux douceurs du
sommeil, ils se saisirent de leurs armes, et les jetèrent dans la mer.
Gomès, instruit de ce désastre, assembla les siens, et leur dit: «Nos
armes nous sont enlevées. Ce peuple se venge: il s'est lassé de vos
mépris. Plus adroit que nous, plus agile, il serait aussi courageux.
Mieux que nous il ferait usage de la flèche et du javelot. Il connaît
les retranchements de ses bois et de ses montagnes; et des îles
voisines, les peuples ses amis l'aideraient à nous accabler. Laissez-moi
donc vous ménager une retraite assurée; et, en attendant, évitez tout ce
qui peut troubler la paix.»
A ce discours, les Castillans furent interdits et troublés. Les plus
intrépides pâlirent, les plus impétueux se sentirent glacés. Alors un
vieillard se présente, et parle ainsi aux Castillans: «Il y eut, du
temps de nos pères, un méchant parmi eux: il voulait dominer; il voulait
que tout lui cédât; que tout ne fût fait que pour lui. Nos pères le
saisirent, quoiqu'il fût fort et vigoureux; ils lui lièrent les pieds et
les mains avec la branche du saule, et le jetèrent dans la mer. Nous n'y
avons jeté que vos armes. Éloignez-vous, et nous laissez en paix. Nous
voulons être heureux et libres. Vous avez cette plaine immense de
l'océan à traverser; nous vous donnerons, pour le voyage, du bois, de
l'eau, des vivres; mais ne différez pas. Pour vous, dit-il aux deux
Mexicains, vous avez le choix de rester avec nous, ou de partir avec
eux: car tout ce qui respire l'air que nous respirons, devient libre
comme nous-mêmes. Ici la force n'est employée qu'à protéger la liberté.»
Les Castillans indignés de s'entendre faire la loi, se plaignirent, et
accusèrent les Indiens de trahison. «Nous ne vous avons point trahis,
reprit le vieillard indien. Vos armes vous donnaient sur nous trop
d'avantage; et vous en avez abusé. Nous vous avons réduits, comme il est
juste, à l'égalité naturelle. A-présent, voulez-vous la paix? Nous
l'aimons; et vous partirez de ces bords sans avoir reçu de nous la plus
légère offense. Voulez-vous la guerre? Nous la détestons, mais la
liberté nous est plus chère que la vie. Vous aurez le choix du combat.
Nous partagerons avec vous nos flèches et nos javelots; et nous nous
détruirons, jusqu'à ce qu'il ne reste aucun de vous pour nous faire
injure, ou aucun de nous pour la souffrir.»
Ce courage vulgaire, qui n'est dans l'homme qu'un sentiment de
supériorité, abandonna les Castillans. Ils se repentirent d'avoir aliéné
un peuple si brave et si juste; et ils supplièrent Gomès de les
réconcilier ensemble. Gomès n'eut garde d'engager les Indiens à se
laisser fléchir; et dès-lors toute liaison fut rompue entre les deux
peuples. Mais les devoirs de l'hospitalité n'en étaient pas moins
observés. La même abondance régnait dans les cabanes des Castillans, et
leur navire fut pourvu de tout ce qu'exigeait la longueur du voyage.
Amazili et Télasco n'eurent pas long-temps à se consulter.
«Renoncerons-nous à revoir ton frère et mon ami? dit Télasco à son
amante. Non, dit-elle, je ne puis vivre sur des bords où je serais sûre
de ne le revoir jamais. Gomès nous donne l'espérance de nous rejoindre à
lui; partons.»
Rien de plus rare, sur ces mers, que de voir les vents de l'aurore céder
à celui du couchant[84]. Gomès fut long-temps à l'attendre; et lorsqu'il
le vit s'élever, il en rendit grâces au ciel, comme d'un prodige opéré
pour favoriser son retour. Il assemble les siens. «Compagnons, leur
dit-il, n'attendons pas que l'on nous chasse. Le vent nous seconde;
partons, et partons sans regret: cette terre inconnue n'eût été pour
nous qu'un tombeau. Vivre sans gloire, ce n'est pas vivre. Être oublié,
c'est être enseveli. Allons chercher des travaux qui laissent de nous
quelque trace. L'influence de l'homme sur le destin du monde, est la
seule existence honorable pour lui, la seule au moins digne de nous.»
[84] Cela n'arrive qu'au décours de la lune.
L'homme se fait par habitude un cercle de témoins, dont la voix est pour
lui l'organe de la renommée. Il existe dans leur pensée; il vit de leur
opinion. Rompre à jamais, entre eux et lui, ce commerce qui l'agrandit,
qui le répand hors de lui-même, c'est l'environner d'un abyme, c'est le
plonger dans une nuit profonde. Aussi ces mots que prononça Gomès
frappèrent-ils les Castillans d'un trait foudroyant de lumière; et ils
ne purent, sans frayeur, se voir, pour le reste du monde, au rang des
morts, dont le nom même et la mémoire avaient péri.
Ce moment était favorable; et Gomès le saisit pour précipiter son
départ. On le suit, on s'embarque, on dégage les ancres, on livre les
voiles au vent. Les Indiens, tristement rassemblés sur le rivage, voyant
le vaisseau s'éloigner, disaient en soupirant: «Que vont-ils devenir?
Ils étaient si bien parmi nous! Pourquoi ne pas y vivre en paix? Ils
nous appelaient leurs amis, et nous ne demandions qu'à l'être. Mais non:
ils sont méchants; qu'ils partent. Ils nous auraient rendus méchants.»
Les Castillans, de leur côté, regrettaient cette île charmante. Tous les
yeux y étaient attachés, tous les coeurs gémissaient de la voir
s'éloigner. Enfin elle échappe à leur vue; et les soucis d'un long et
pénible voyage viennent se mêler aux regrets d'avoir quitté ce fortuné
séjour.