Cependant le rivage approche. On voit des forêts verdoyantes s'élever
au-dessus des eaux; c'étaient les îles qui depuis sont devenues célèbres
sous le nom de _Mendoce_. On aborde, et on voit sortir d'un canal qui
sépare ces îles fortunées, une multitude de barques qui environnent le
vaisseau. Ces barques sont remplies de sauvages d'une gaieté et d'une
beauté ravissante, presque nus, désarmés, et portant dans la main des
rameaux verts, où flotte un voile blanc, en signe de paix et de
bienveillance.
Le malheur avait amolli le coeur des Castillans, et brisé leur orgueil
farouche. L'éloignement et l'abandon leur avaient appris à aimer les
hommes; car le sentiment du besoin est le premier lien de la société.
Pour être humain, il faut s'être reconnu faible. Attendris de l'accueil
plein de bonté que leur font les sauvages, ils y répondent par les
signes de la joie et de l'amitié. Les insulaires, sans défiance,
s'élancent à l'envi de leurs barques sur le vaisseau; et voyant sur tous
les visages la langueur et la défaillance, ils en paraissent attendris:
leur empressement et leurs caresses expriment la compassion, et le désir
de soulager leurs hôtes.
Le capitaine n'hésita point à se livrer à leur bonne foi. Un port formé
par la nature servit d'asyle à son vaisseau; et lui et les siens
descendirent dans celle de ces îles[82] dont le bord leur parut le plus
riche et le plus riant.
[82] On l'a nommée depuis l'île Christine. A neuf degrés de latitude
méridionale. Cet épisode était écrit long-temps avant la découverte
de l'île Ataïti, d'après les anciennes relations des voyages faits
dans la mer du sud.
Les insulaires enchantés les conduisent dans leur village, au bas d'une
colline, sur le bord d'un ruisseau, qui d'un rocher coule avec
abondance, et serpente dans un vallon dont la nature a fait le plus
riant verger. Les cabanes de ce hameau sont revêtues de feuillages;
l'industrie éclairée par le besoin, y a réuni tous les agréments de la
simplicité. Le noeud fragile, qui, pendant la nuit, ferme l'entrée de
ces cabanes, est le symbole heureux de la sécurité, compagne de la bonne
foi. La lance, l'arc et le carquois suspendus sous ces toits paisibles,
n'annoncent qu'un peuple chasseur: la guerre lui est inconnue.
D'abord les sauvages invitent leurs hôtes à se reposer; et à l'instant,
de jeunes filles, belles comme les nymphes, et comme elles à demi-nues,
apportent dans des corbeilles les fruits que leurs mains ont cueillis.
Il en est un[83] que la nature semble avoir destiné, comme un lait
nourrissant, à ranimer l'homme affaibli par la vieillesse ou par la
maladie. Ce fruit si délicat, si sain, sembla faire couler la vie dans
les veines des Castillans. Un doux sommeil suivit ce repas salutaire; et
le peuple, autour des cabanes, se tint dans le silence, tandis que ses
hôtes dormaient.
[83] Les voyageurs l'appellent _blanc-manger_.
A leur réveil, ils virent ce bon peuple, se rassemblant le soir sous des
palmiers plantés au milieu du hameau, les inviter à son repas. Des
légumes, d'excellents fruits, une racine savoureuse dont ils font un
pain nourrissant, des tourterelles, des palombes, les hôtes des bois et
des eaux, que la flèche a blessés, qu'a séduits l'hameçon; une eau pure,
quelques liqueurs qu'ils savent exprimer des fruits, et dont ils font un
doux mélange: tels sont les mets et les breuvages dont ce peuple heureux
se nourrit.
Tandis que le repos, l'abondance, la salubrité du climat réparaient les
forces des Castillans, Gomès observait à loisir les moeurs, ou plutôt le
naturel des insulaires; car ils ne connaissaient de lois que celles de
l'instinct. L'affluence de tous les biens, la facilité d'en jouir, ne
laissait jamais au désir le temps de s'irriter dans leurs ames.
S'envier, se haïr entre eux, vouloir se nuire l'un à l'autre, aurait
passé pour un délire. Le méchant, parmi eux, était un insensé, et le
coupable un furieux. De tous les maux dont se plaint l'humanité
dépravée, le seul qui fût connu de ce peuple, était la douleur. La mort
même n'en était pas un; ils l'appelaient _le long sommeil_.
L'égalité, l'aisance, l'impossibilité d'être envieux, jaloux, avare, de
concevoir rien au-delà de sa félicité présente, devaient rendre ce
peuple facile à gouverner. Les vieillards réunis formaient le conseil de
la république; et comme l'âge distinguait seul les rangs entre les
citoyens, et que le droit de gouverner était donné par la vieillesse, il
ne pouvait être envié.
L'amour seul aurait pu troubler l'harmonie et l'intelligence d'une
société si douce; mais paisible lui-même, il y était soumis à l'empire
de la beauté. Le sexe, fait pour dominer par l'ascendant du plaisir,
avait l'heureux pouvoir de varier, de multiplier ses conquêtes, sans
captiver l'amant favorisé, sans jamais s'engager soi-même. La laideur,
parmi eux, était un prodige; et la beauté, ce don par-tout si rare,
l'était si peu dans ce climat, que le changement n'avait rien
d'humiliant ni de cruel: sûr de trouver à chaque instant un coeur
sensible et mille attraits, l'amant délaissé n'avait pas le temps de
s'affliger de sa disgrâce, et d'être jaloux du bonheur de celui qu'on
lui préférait. Le noeud qui liait deux époux, était solide ou fragile à
leur gré. Le goût, le désir le formait; le caprice pouvait le rompre;
sans rougir on cessait d'aimer, sans se plaindre on cessait de plaire:
dans les coeurs la haine cruelle ne succédait point à l'amour; tous les
amants étaient rivaux; tous les rivaux étaient amis; chacune de leurs
compagnes voyait en eux, sans nul ombrage, autant d'heureux qu'elle
avait faits ou qu'elle ferait à son tour. Ainsi la qualité de mère était
la seule qui fût personnelle et distincte: l'amour paternel embrassait
toute la race naissante, et par-là les liens du sang, moins étroits et
plus étendus, ne faisaient de ce peuple entier qu'une seule et même
famille.
Les Espagnols ne cessaient d'admirer des moeurs si nouvelles pour eux.
La nuit, ce peuple hospitalier, leur cédant ses cabanes, n'en avait
réservé que quelques-unes pour les vieillards, pour les enfants, et pour
les mères. La jeunesse, au bord du ruisseau qui serpentait dans la
prairie, n'eut pour lit que l'émail des fleurs, pour asyle que le
feuillage du platane et du peuplier. On les vit, dans leurs danses, se
choisir deux à deux, s'enchaîner de fleurs l'un à l'autre; et quand le
jour cessa de luire, quand l'astre de la nuit, au milieu des étoiles,
fit briller son arc argenté, cette foule d'amants, répandue sur un beau
tapis de verdure, ne fit que passer doucement de la joie à l'amour, et
des plaisirs au sommeil.
Le lendemain ce fut un nouveau choix, qui, dès le jour suivant, fit
place à des amours nouvelles. La marque d'amour la plus tendre qu'une
jeune insulaire pût donner à son amant, était d'engager ses compagnes à
le choisir à leur tour. Il eût été humiliant pour elle de le posséder
seule; et plus, en vantant son bonheur, elle lui procurait de nouvelles
conquêtes, plus il était enchanté d'elle et lui revenait glorieux.
Quelle espèce de culte pouvait avoir ce peuple? On désirait de s'en
instruire; on crut enfin le démêler. On vit dans une enceinte que l'on
prit pour un temple, quelques statues révérées. Gomès voulut savoir
quelle idée ces insulaires y attachaient. Le vieillard qu'il
interrogeait, lui répondit: «Tu vois nos cabanes; voilà l'image de celui
qui nous apprit à les élever. Tu vois cet arc et ce carquois; voilà
l'inventeur de ces armes. Tu nous as vus tirer du feu du froissement du
bois et du choc des cailloux; voilà celui qui le premier découvrit à nos
pères ce secret merveilleux. Regarde ces tissus d'écorce, dont nous
sommes à demi-vêtus; l'art de les travailler nous est venu de celui-ci.
Celui-là nous apprit à nouer les filets où les oiseaux et les poissons
s'engagent. Près de lui se présente l'industrieux mortel qui nous a
montré l'art de creuser les canots et de fendre l'onde à la rame. Cet
autre imagina de transplanter les arbres, et il forma ce beau portique
dont le hameau est ombragé. Enfin tous se sont signalés par quelque
bienfait rare; et nous honorons les images qui nous représentent leurs
traits.»