CHAPITRE XXIII.

Cependant le rivage approche. On voit des forêts verdoyantes s'élever

au-dessus des eaux; c'étaient les îles qui depuis sont devenues célèbres

sous le nom de _Mendoce_. On aborde, et on voit sortir d'un canal qui

sépare ces îles fortunées, une multitude de barques qui environnent le

vaisseau. Ces barques sont remplies de sauvages d'une gaieté et d'une

beauté ravissante, presque nus, désarmés, et portant dans la main des

rameaux verts, où flotte un voile blanc, en signe de paix et de

bienveillance.

Le malheur avait amolli le coeur des Castillans, et brisé leur orgueil

farouche. L'éloignement et l'abandon leur avaient appris à aimer les

hommes; car le sentiment du besoin est le premier lien de la société.

Pour être humain, il faut s'être reconnu faible. Attendris de l'accueil

plein de bonté que leur font les sauvages, ils y répondent par les

signes de la joie et de l'amitié. Les insulaires, sans défiance,

s'élancent à l'envi de leurs barques sur le vaisseau; et voyant sur tous

les visages la langueur et la défaillance, ils en paraissent attendris:

leur empressement et leurs caresses expriment la compassion, et le désir

de soulager leurs hôtes.

Le capitaine n'hésita point à se livrer à leur bonne foi. Un port formé

par la nature servit d'asyle à son vaisseau; et lui et les siens

descendirent dans celle de ces îles[82] dont le bord leur parut le plus

riche et le plus riant.

[82] On l'a nommée depuis l'île Christine. A neuf degrés de latitude

méridionale. Cet épisode était écrit long-temps avant la découverte

de l'île Ataïti, d'après les anciennes relations des voyages faits

dans la mer du sud.

Les insulaires enchantés les conduisent dans leur village, au bas d'une

colline, sur le bord d'un ruisseau, qui d'un rocher coule avec

abondance, et serpente dans un vallon dont la nature a fait le plus

riant verger. Les cabanes de ce hameau sont revêtues de feuillages;

l'industrie éclairée par le besoin, y a réuni tous les agréments de la

simplicité. Le noeud fragile, qui, pendant la nuit, ferme l'entrée de

ces cabanes, est le symbole heureux de la sécurité, compagne de la bonne

foi. La lance, l'arc et le carquois suspendus sous ces toits paisibles,

n'annoncent qu'un peuple chasseur: la guerre lui est inconnue.

D'abord les sauvages invitent leurs hôtes à se reposer; et à l'instant,

de jeunes filles, belles comme les nymphes, et comme elles à demi-nues,

apportent dans des corbeilles les fruits que leurs mains ont cueillis.

Il en est un[83] que la nature semble avoir destiné, comme un lait

nourrissant, à ranimer l'homme affaibli par la vieillesse ou par la

maladie. Ce fruit si délicat, si sain, sembla faire couler la vie dans

les veines des Castillans. Un doux sommeil suivit ce repas salutaire; et

le peuple, autour des cabanes, se tint dans le silence, tandis que ses

hôtes dormaient.

[83] Les voyageurs l'appellent _blanc-manger_.

A leur réveil, ils virent ce bon peuple, se rassemblant le soir sous des

palmiers plantés au milieu du hameau, les inviter à son repas. Des

légumes, d'excellents fruits, une racine savoureuse dont ils font un

pain nourrissant, des tourterelles, des palombes, les hôtes des bois et

des eaux, que la flèche a blessés, qu'a séduits l'hameçon; une eau pure,

quelques liqueurs qu'ils savent exprimer des fruits, et dont ils font un

doux mélange: tels sont les mets et les breuvages dont ce peuple heureux

se nourrit.

Tandis que le repos, l'abondance, la salubrité du climat réparaient les

forces des Castillans, Gomès observait à loisir les moeurs, ou plutôt le

naturel des insulaires; car ils ne connaissaient de lois que celles de

l'instinct. L'affluence de tous les biens, la facilité d'en jouir, ne

laissait jamais au désir le temps de s'irriter dans leurs ames.

S'envier, se haïr entre eux, vouloir se nuire l'un à l'autre, aurait

passé pour un délire. Le méchant, parmi eux, était un insensé, et le

coupable un furieux. De tous les maux dont se plaint l'humanité

dépravée, le seul qui fût connu de ce peuple, était la douleur. La mort

même n'en était pas un; ils l'appelaient _le long sommeil_.

L'égalité, l'aisance, l'impossibilité d'être envieux, jaloux, avare, de

concevoir rien au-delà de sa félicité présente, devaient rendre ce

peuple facile à gouverner. Les vieillards réunis formaient le conseil de

la république; et comme l'âge distinguait seul les rangs entre les

citoyens, et que le droit de gouverner était donné par la vieillesse, il

ne pouvait être envié.

L'amour seul aurait pu troubler l'harmonie et l'intelligence d'une

société si douce; mais paisible lui-même, il y était soumis à l'empire

de la beauté. Le sexe, fait pour dominer par l'ascendant du plaisir,

avait l'heureux pouvoir de varier, de multiplier ses conquêtes, sans

captiver l'amant favorisé, sans jamais s'engager soi-même. La laideur,

parmi eux, était un prodige; et la beauté, ce don par-tout si rare,

l'était si peu dans ce climat, que le changement n'avait rien

d'humiliant ni de cruel: sûr de trouver à chaque instant un coeur

sensible et mille attraits, l'amant délaissé n'avait pas le temps de

s'affliger de sa disgrâce, et d'être jaloux du bonheur de celui qu'on

lui préférait. Le noeud qui liait deux époux, était solide ou fragile à

leur gré. Le goût, le désir le formait; le caprice pouvait le rompre;

sans rougir on cessait d'aimer, sans se plaindre on cessait de plaire:

dans les coeurs la haine cruelle ne succédait point à l'amour; tous les

amants étaient rivaux; tous les rivaux étaient amis; chacune de leurs

compagnes voyait en eux, sans nul ombrage, autant d'heureux qu'elle

avait faits ou qu'elle ferait à son tour. Ainsi la qualité de mère était

la seule qui fût personnelle et distincte: l'amour paternel embrassait

toute la race naissante, et par-là les liens du sang, moins étroits et

plus étendus, ne faisaient de ce peuple entier qu'une seule et même

famille.

Les Espagnols ne cessaient d'admirer des moeurs si nouvelles pour eux.

La nuit, ce peuple hospitalier, leur cédant ses cabanes, n'en avait

réservé que quelques-unes pour les vieillards, pour les enfants, et pour

les mères. La jeunesse, au bord du ruisseau qui serpentait dans la

prairie, n'eut pour lit que l'émail des fleurs, pour asyle que le

feuillage du platane et du peuplier. On les vit, dans leurs danses, se

choisir deux à deux, s'enchaîner de fleurs l'un à l'autre; et quand le

jour cessa de luire, quand l'astre de la nuit, au milieu des étoiles,

fit briller son arc argenté, cette foule d'amants, répandue sur un beau

tapis de verdure, ne fit que passer doucement de la joie à l'amour, et

des plaisirs au sommeil.

Le lendemain ce fut un nouveau choix, qui, dès le jour suivant, fit

place à des amours nouvelles. La marque d'amour la plus tendre qu'une

jeune insulaire pût donner à son amant, était d'engager ses compagnes à

le choisir à leur tour. Il eût été humiliant pour elle de le posséder

seule; et plus, en vantant son bonheur, elle lui procurait de nouvelles

conquêtes, plus il était enchanté d'elle et lui revenait glorieux.

Quelle espèce de culte pouvait avoir ce peuple? On désirait de s'en

instruire; on crut enfin le démêler. On vit dans une enceinte que l'on

prit pour un temple, quelques statues révérées. Gomès voulut savoir

quelle idée ces insulaires y attachaient. Le vieillard qu'il

interrogeait, lui répondit: «Tu vois nos cabanes; voilà l'image de celui

qui nous apprit à les élever. Tu vois cet arc et ce carquois; voilà

l'inventeur de ces armes. Tu nous as vus tirer du feu du froissement du

bois et du choc des cailloux; voilà celui qui le premier découvrit à nos

pères ce secret merveilleux. Regarde ces tissus d'écorce, dont nous

sommes à demi-vêtus; l'art de les travailler nous est venu de celui-ci.

Celui-là nous apprit à nouer les filets où les oiseaux et les poissons

s'engagent. Près de lui se présente l'industrieux mortel qui nous a

montré l'art de creuser les canots et de fendre l'onde à la rame. Cet

autre imagina de transplanter les arbres, et il forma ce beau portique

dont le hameau est ombragé. Enfin tous se sont signalés par quelque

bienfait rare; et nous honorons les images qui nous représentent leurs

traits.»

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 33 / 75 题