Pizarre, de retour sur l'isthme, n'y avait trouvé que des coeurs glacés
et rebutés par ses malheurs. Il vit bien que, pour imposer silence à
l'envie, et pour inspirer son courage à des esprits intimidés, sa voix
seule serait trop faible; il prit la résolution de se rendre lui-même à
la cour d'Espagne, où il serait mieux écouté.
Ce long voyage donna le temps à un rival ambitieux de tenter la même
entreprise.
Ce fut Alvarado, l'un des compagnons de Cortès, et celui de ses
lieutenants qui s'était le plus signalé dans la conquête du Mexique.
La province de Gatimala était le prix de ses exploits; il la gouvernait,
ou plutôt il y dominait en monarque. Mais, toujours plus insatiable de
richesses et de gloire, il regardait d'un oeil avide les régions du
midi.
Dans son partage étaient tombés Amazili et Télasco, la soeur et l'ami
d'Orozimbo: amants heureux, dans leur malheur, de vivre et de pleurer
ensemble, de partager la même chaîne, et de s'aider à la porter. Il les
tenait captifs; et il avait appris, par un Indien, qu'Orozimbo et les
neveux de Montezume, échappés au fer des vainqueurs, allaient chercher
une retraite chez ces monarques du midi, dont on lui vantait les
richesses. Il en conçut une espérance qui alluma son ambition.
Il avait près de lui un Castillan appelé Gomès, homme actif, ardent,
intrépide, aussi prudent qu'audacieux. «J'ai formé, lui dit-il, un grand
dessein: c'est à toi que je le confie. Nous n'avons encore travaillé
l'un et l'autre que pour la gloire de Cortès: nos noms se perdent dans
l'éclat du sien. Il s'agit, pour nous, d'égaler l'honneur de sa
conquête, et peut-être de l'effacer. Au midi de ce Nouveau-Monde, est un
empire plus étendu, plus opulent que celui du Mexique: c'est le royaume
des Incas. Les neveux de Montezume ont espéré d'y trouver un asyle;
c'est par eux que je veux gagner la confiance du monarque dont ils vont
implorer l'appui. Le jeune et vaillant Orozimbo est à leur tête; sa
soeur et l'amant de sa soeur sont au nombre de mes esclaves: rien de
plus vif et de plus tendre que leur mutuelle amitié; et celui qui leur
promettra de les réunir, en obtiendra tout aisément. Un vaisseau
t'attend au rivage, avec cent Castillans des plus déterminés. Emmène
avec toi mes captifs, Amazili et Télasco; emploie avec eux la douceur,
les ménagements, les caresses; aborde aux côtes du midi; envoie à la
cour des Incas donner avis à Orozimbo que la liberté de sa soeur et de
son ami dépend de toi et de lui-même; qu'ils l'attendent sur ton navire;
et que la faveur des Incas, l'accès de leur pays, l'heureuse
intelligence qu'il peut établir entre nous, est le prix que je lui
demande pour la rançon des deux esclaves que tu es chargé de lui rendre.
Tu sens bien de quelle importance est l'art de ménager cette
négociation, et avec quel soin les ôtages doivent être gardés jusqu'à
l'événement. Je m'en repose sur ta prudence; et dès demain tu peux
partir.»
Il fit venir les deux amants. «Allez retrouver Orozimbo, leur dit-il; je
vous rends à lui. Votre rançon est dans ses mains.»
La surprise d'Amazili et de Télasco fut extrême: elle tint leur ame un
moment suspendue entre la joie que leur causait cette étrange
révolution, et la frayeur que ce ne fût un piége. Ils tremblaient, ils
se regardaient, ils levaient les yeux sur leur maître, cherchant à lire
dans les siens. Amazili lui dit: «Souverain de nos destinées, que tu es
cruel, si tu nous trompes! Mais que ton coeur est généreux, si c'est lui
qui nous a parlé!--Je ne vous trompe point, reprit le Castillan. Il
n'appartient qu'à des lâches d'insulter à la faiblesse, et de se jouer
du malheur; je sais respecter l'un et l'autre. Je plains le sort de cet
empire, et je vous plains encore plus, vous, de qui la fortune passée
rend la chûte plus accablante. Osez donc croire à mes promesses, que
vous allez voir s'accomplir.--Ah! lui dit Télasco, je t'ai vu porter la
flamme dans le palais de mes pères; j'ai vu tes mains rougies du sang de
mes amis; enfin tu m'as chargé de chaînes, et c'est le comble de
l'opprobre: mais quelques maux que tu m'aies faits, ils seront oubliés;
je te pardonne tout; et, ce qu'on ne croira jamais, je te chéris et te
révère. Vois à quel point tu m'attendris. Moi, qui jamais ne t'ai
demandé que la mort, je tombe à tes pieds, je les baise, je les arrose
de mes pleurs.»
Alvarado les embrassa avec une apparence de sensibilité. «Si vous êtes
reconnaissants de mes bienfaits, leur dit-il, le seul prix que j'ose en
attendre, c'est que vous m'en soyez témoins auprès du vaillant Orozimbo.
Dites-lui que, si je sais vaincre, je sais aussi mériter la victoire, et
ménager mes ennemis, quand la paix les a désarmés.» Alors les deux
captifs, emmenés au rivage, s'embarquèrent sur le vaisseau qui leva
l'ancre au point du jour.
La course fut assez paisible[81] jusques vers les îles Galapes; mais là,
on sentit s'élever, entre l'orient et le nord, un vent rapide, auquel il
fallut obéir, et se voir pousser sur des mers qui n'avaient point encore
vu de voiles. Dix fois le soleil fit son tour, sans que le vent fût
appaisé. Il tombe enfin; et bientôt après un calme profond lui succède.
Les ondes, violemment émues, se balancent long-temps encore après que le
vent a cessé. Mais insensiblement leurs sillons s'applanissent; et sur
une mer immobile, le navire, comme enchaîné, cherche inutilement dans
les airs un souffle qui l'ébranle; la voile, cent fois déployée, retombe
cent fois sur les mâts. L'onde, le ciel, un horizon vague, où la vue a
beau s'enfoncer dans l'abyme de l'étendue, un vide profond et sans
bornes, le silence et l'immensité, voilà ce que présente aux matelots ce
triste et fatal hémisphère. Consternés et glacés d'effroi, ils demandent
au ciel des orages et des tempêtes; et le ciel, devenu d'airain comme la
mer, ne leur offre de toutes parts qu'une affreuse sérénité. Les jours,
les nuits s'écoulent dans ce repos funeste. Ce soleil, dont l'éclat
naissant ranime et réjouit la terre; ces étoiles, dont les nochers
aiment à voir briller les feux étincelants; ce liquide crystal des eaux,
qu'avec tant de plaisir nous contemplons du rivage, lorsqu'il réfléchit
la lumière et répète l'azur des cieux, ne forment plus qu'un spectacle
funeste; et tout ce qui, dans la nature, annonce la paix et la joie, ne
porte ici que l'épouvante, et ne présage que la mort.
[81] Dans un conte très-intéressant, intitulé _Ziméo_, imprimé à la
suite du poëme des _Saisons_, se trouve une description assez
semblable à celle-ci. Mais j'ai pris soin de constater que cette
partie de mon ouvrage était écrite et connue de mes amis avant que
le conte de _Ziméo_ fût fait. L'auteur l'a reconnu lui-même, et m'a
permis de l'en prendre à témoin.
Cependant les vivres s'épuisent. On les réduit, on les dispense d'une
main avare et sévère. La nature, qui voit tarir les sources de la vie,
en devient plus avide; et plus les secours diminuent, plus on sent
croître les besoins. A la disette enfin succède la famine, fléau
terrible sur la terre, mais plus terrible mille fois sur le vaste abyme
des eaux: car au moins sur la terre quelque lueur d'espérance peut
abuser la douleur et soutenir le courage; mais au milieu d'une mer
immense, écarté, solitaire, et environné du néant, l'homme, dans
l'abandon de toute la nature, n'a pas même l'illusion pour le sauver du
désespoir: il voit comme un abyme l'espace épouvantable qui l'éloigne de
tout secours; sa pensée et ses voeux s'y perdent; la voix même de
l'espérance ne peut arriver jusqu'à lui.
Les premiers accès de la faim se font sentir sur le vaisseau: cruelle
alternative de douleur et de rage, où l'on voyait des malheureux étendus
sur les bancs, lever les mains vers le ciel, avec des plaintes
lamentables, ou courir éperdus et furieux de la proue à la poupe, et
demander au moins que la mort vînt finir leurs maux. Gomès, pâle et
défait, se montre au milieu de ces spectres, dont il partage les
tourments; mais, par un effort de courage, il fait violence à la nature.
Il parle à ses soldats, les soutient, les appaise, et tâche de leur
inspirer un reste d'espérance, que lui-même il n'a plus.
Son autorité, son exemple, le respect qu'il imprime, suspend un moment
leur fureur. Mais bientôt elle se rallume comme le feu d'un incendie; et
l'un de ces malheureux, s'adressant au capitaine, lui parle en ces
terribles mots:
«Nous avons égorgé, sans besoin, sans crime, ou du moins sans remords,
des milliers de Mexicains: Dieu nous les avait livrés, disait-on, comme
des victimes, dont nous pouvions verser le sang. Un infidèle, une bête
farouche, sont égaux devant lui; on nous l'a répété cent fois. Tu tiens
en tes mains deux sauvages; tu vois l'extrémité où nous sommes réduits;
la faim dévore nos entrailles. Livre-nous ces infortunés qui n'ont plus,
comme nous, que quelques moments à vivre; et auxquels ta religion
t'ordonne de nous préférer.»
«Si cette ressource pouvait vous sauver, leur répondit Gomès, je
n'hésiterais pas; je céderais, en frémissant, à l'affreuse nécessité;
mais ce n'est pas la peine d'outrager la nature, pour souffrir quelques
jours de plus. Mes amis, ne nous flattons point: à moins d'un miracle
évident, il faut périr. Dieu nous voit; l'heure approche; implorons le
secours du ciel.» Cette réponse les consterna; et chacun, s'éloignant
dans un morne silence, alla s'abandonner au désespoir qui lui rongeait
le coeur.
Dans un coin du vaisseau languissaient en silence Amazili et Télasco.
Plus accoutumés à la souffrance, ils la supportaient sans se plaindre;
seulement ils se regardaient d'un oeil attendri et mourant, et ils se
disaient l'un à l'autre: «Je ne verrai plus mon frère; je ne verrai plus
mon ami.»
Les Castillans, d'un air sombre et farouche, errants sans cesse autour
d'eux, les regardaient avec des yeux ardents, et suivaient impatiemment
les progrès de leur défaillance. A l'approche des Castillans, à leurs
regards avides, à leurs frémissements, aux mouvements de rage qu'ils
retenaient à peine, Télasco, qui croyait les voir comme des tigres
affamés, prêts à déchirer son amante, se tenait près d'elle avec
l'inquiétude de la lionne qui garde ses lionceaux. Ses yeux étincelants
étaient sans cesse ouverts sur eux, et les observaient sans relâche. Si
quelquefois il se sentait forcé de céder au sommeil, il frémissait, il
serrait dans ses bras sa tendre Amazili. «Je succombe, lui disait-il;
mes yeux se ferment malgré moi; je ne puis plus veiller à ta défense.
Les cruels saisiront peut-être l'instant de mon sommeil, pour se saisir
de leur proie. Tenons-nous embrassés, ma chère Amazili; que du moins tes
cris me réveillent.»
Gomès, qui lui-même observait les mouvements des Espagnols, leur fit
donner quelque soulagement, du peu de vivres qui restaient, et les
contint pendant ce jour funeste. La nuit vint, et ne fut troublée que
par des gémissements. Tout était consterné, tout resta immobile.
Amazili, d'une main défaillante, pressant la main de Télasco: «Mon ami,
si nous étions seuls, je te demanderais, dit-elle, de m'épargner une
mort lente, de me tuer pour te nourrir, heureuse d'avoir pour tombeau le
sein de mon amant, et d'ajouter mes jours aux tiens! Mais ces brigands
t'arracheraient mes membres palpitants; et, à ton exemple, ils
croiraient pouvoir te déchirer toi-même, et te dévorer après moi. C'est
là ce qui me fait frémir.--O toi, lui répondit Télasco, ô toi, qui me
fais encore aimer la vie, et résister à tant de maux, que t'ai-je fait,
pour désirer que je te survive un moment? Si je croyais que ce fût un
bien de prolonger les jours de ce qu'on aime, en lui sacrifiant les
siens, crois-tu que j'eusse tant tardé à me percer le sein, à me couper
les veines, et à t'abreuver de mon sang? Il faut mourir ensemble; c'est
l'unique douceur que notre affreux destin nous laisse. Tu es la plus
faible, et sans doute tu succomberas la première; alors, s'il m'en reste
la force, je collerai mes lèvres sur tes lèvres glacées, et, pour te
sauver des outrages de ces barbares affamés, je te traînerai sur la
poupe, je te serrerai dans mes bras, et nous tomberons dans les flots,
où nous serons ensevelis.» Cette pensée adoucit leur peine; et l'abyme
des eaux, prêt à les engloutir, devint pour eux comme un port assuré.
Avec le jour enfin se lève un vent frais, qui ramène l'espérance et la
joie dans l'ame des Castillans. Quelle espérance, hélas! ce vent
s'oppose encore à leur retour vers l'orient, et va les pousser plus
avant sur un océan sans rivages. Mais il les tire de ce repos, plus
horrible que tout le reste; et quelque route qu'il faille suivre, elle
est pour eux comme une voie de délivrance et de salut.
On présente la voile à ce vent si désiré; il l'enfle: le vaisseau
s'ébranle, et sur la surface ondoyante de cette mer, si long-temps
immobile, il trace un vaste sillon. L'air ne retentit point de cris: la
faiblesse des matelots ne leur permit que des soupirs et que des
mouvements de joie. On vogue, on fend la plaine humide, les yeux errants
sur le lointain, pour découvrir, s'il est possible, quelque apparence de
rivage. Enfin, de la cime du mât, le matelot croit apercevoir un point
fixe vers l'horizon. Tous les yeux se dirigent vers ce point éminent, et
qui leur paraît immobile. C'est une île; on l'ose espérer, le pilote
même l'assure. Les coeurs flétris s'épanouissent; les larmes de la joie
commencent à couler; et plus la distance s'abrége, plus la confiance
s'accroît.
Tout occupé du soin de ranimer ses soldats défaillants, Gomès leur fait
distribuer le peu de vivres qu'on réservait pour le soutien des
matelots. «Amis, dit-il, avant la nuit nous aurons embrassé la terre;
là, nous oublierons tous nos maux.»
Ces secours furent inutiles au plus grand nombre des Espagnols. Les
organes, trop affaiblis, avaient perdu leur activité. Les uns mouraient
en dévorant le pain dont ils étaient avides; les autres, en frémissant
de rage de ne pouvoir plus engloutir l'aliment qu'on leur présentait, et
en maudissant la pitié qui les avait fait s'abstenir de la chair et du
sang humain. Quelques-uns, adoucis par la faiblesse et la souffrance,
libres de passions, rendus à la nature, guéris de ce délire affreux où
le fanatisme et l'orgueil les avaient plongés, détestaient leurs
erreurs, leurs préjugés barbares; et devenus humains, voyaient enfin des
hommes dans ces malheureux Indiens qu'ils avaient si cruellement et si
lâchement tourmentés. Ceux-là, tendant les mains au ciel, imploraient sa
miséricorde; ceux-ci tournaient leurs yeux mourants vers les esclaves
mexicains; et les traits douloureux du repentir étaient empreints sur
leur visage. L'un d'eux, faisant un dernier effort, se traîne aux pieds
de Télasco, et d'une voix entrecoupée par les sanglots de l'agonie:
«Pardonne-moi, mon frère, lui dit-il, demande pour moi à notre Dieu
qu'il me pardonne.» En achevant ces mots, il expira.