CHAPITRE XXI.

En arrivant au bord de l'Émeraude, il fut surpris de voir à l'autre rive

un peuple nombreux s'embarquer, avec ses femmes et ses enfants, sur une

flotte de canots. Il ordonne à son guide de passer à la nage, et de

demander à ce peuple s'il descend vers Atacamès, ou s'il remonte

l'Émeraude, et s'il veut recevoir sur l'un de ses canots un étranger,

ami des Indiens.

Le chef de cette colonie lui fit répondre qu'il remontait le fleuve;

qu'il ne refusait point un homme qui s'annonçait en ami, et qu'il lui

envoyait un canot pour venir lui parler lui-même.

Le jeune homme, après les périls auxquels il venait d'échapper, ne

voyait plus rien à craindre. Il prend congé de son guide, entre sans

défiance dans le canot, et passe à l'autre bord.

«Tu es Espagnol, et tu t'annonces comme l'ami des Indiens! lui dit, en

le voyant, le chef de cette troupe de sauvages.--Je suis Espagnol, lui

répondit Alonzo; et je donnerais tout mon sang pour le salut des

Indiens. C'est leur intérêt qui m'engage...» Comme il disait ces mots,

ses yeux furent frappés d'une figure que les Indiens portaient à côté du

cacique. A cette vue, Alonzo se trouble; la surprise, la joie, et

l'attendrissement suspendent son récit, et lui coupent la voix. Dans

cette image, il entrevoit les traits, il reconnaît du moins le vêtement

et l'attitude de Las-Casas. «Ah! dit-il d'une voix tremblante, est-ce

Las-Casas? est-ce lui qu'on révère ici comme un dieu?» Et il embrasse la

statue. «C'est lui-même, dit le cacique. Est-il connu de toi?--S'il est

connu de moi? lui, dont les soins, l'exemple, et les leçons ont formé ma

jeunesse! Ah! vous êtes tous mes amis, puisque ses vertus vous sont

chères, et que vous en gardez le souvenir.» A ces mots il se jette dans

les bras du cacique. «D'où venez-vous? ajouta-t-il; où l'avez-vous

laissé? et quel prodige nous rassemble?» Deux frères, qu'une amitié

sainte aurait unis dès le berceau, n'auraient pas éprouvé des mouvements

plus doux, en se réunissant, après une cruelle absence.

«Peuple, dit Capana, c'est l'ami de Las-Casas que je rencontre sur ces

bords.» Aussitôt le peuple s'empresse à témoigner au Castillan le

plaisir de le posséder. «Tu es l'ami de Las-Casas! viens, que nous te

servions,» lui disent les femmes indiennes; et d'un air simple et

caressant elles l'invitent à se reposer. Cependant l'une va puiser, au

bord du fleuve, une eau plus fraîche et plus pure que le crystal, et

revient lui laver les pieds; l'autre démêle, arrange, attache sur sa

tête les ondes de ses longs cheveux; l'autre, en essuyant la poussière

dont son visage est couvert, s'arrête et l'admire en silence.

Alonzo attendrit le cacique en lui faisant l'éloge de Las-Casas; et le

cacique lui raconta le voyage de l'homme juste dans le vallon qui leur

servait d'asyle. «Hélas! ajouta le sauvage, le croiras-tu? Cet Espagnol

que nous avions sauvé, à la prière de Las-Casas, c'est lui qui nous a

perdus.--Lui?--Lui-même.--Le malheureux vous a trahis!--Oh non: ce jeune

homme était bon. Mais son père était un perfide. Il l'a fait épier,

comme il revenait parmi nous; et notre asyle découvert, il a fallu

l'abandonner. Las d'être poursuivis, nous cherchons un refuge dans le

royaume des Incas. C'est à Quito que nous allons; et pour éviter les

montagnes, nous avons pris ce long détour.--C'est aussi à Quito que j'ai

dessein d'aller, dit Molina;» et il lui apprit comment, ayant quitté

Pizarre, touché des maux qui menaçaient les peuples de ces bords, il

avait résolu d'aller trouver Ataliba, pour l'appeler à leur secours.

«Ah! lui dit le cacique, je reconnais en toi le digne ami de l'homme

juste; il me semble voir dans tes yeux une étincelle de son ame. Sois

notre guide; présente-nous à l'Inca comme tes amis, et réponds-lui de

notre zèle.»

La colonie s'embarque, on remonte le fleuve; et lorsque affaibli vers sa

source, il ne porte plus les canots, on suit le sentier qui pénètre à

travers l'épaisseur des bois. Les racines, les fruits sauvages, les

oiseaux blessés dans leur vol par les flèches des Indiens, le chevreuil

et le daim timides, atteints de même dans leur course, ou pris dans des

liens tendus et cachés sous leurs pas, servent de nourriture à ce peuple

nombreux.

Après avoir franchi cent fois les torrents et les précipices, on voit

les forêts s'éclaircir, et la stérilité succède à l'excès importun de la

fécondité. Au lieu de ces bois si touffus, où la terre, trop vigoureuse,

prodigue et perd les fruits d'une folle abondance, l'oeil ne découvre

plus au loin que des sables arides et que des rochers calcinés. Les

Indiens en sont épouvantés; Alonzo en frémit lui-même. Mais à peine il

sont arrivés sur la croupe de la montagne, il semble qu'un rideau se

lève, et ils découvrent le vallon de Quito, les délices de la nature.

Jamais ce vallon ne connut l'alternative des saisons; jamais l'hiver n'a

dépouillé ses riants coteaux; jamais l'été n'a brûlé ses campagnes. Le

laboureur y choisit le temps de la culture et de la moisson. Un sillon y

sépare le printemps de l'automne. La naissance et la maturité s'y

touchent; l'arbre, sur le même rameau, réunit les fleurs et les fruits.

Les Indiens, Molina à leur tête, marchent vers les murs de Quito, l'arc

pendu au carquois, et tenant par la main leurs enfants et leurs femmes,

signes naturels de la paix. Ce fut aux portes de la ville un spectacle

nouveau, que de voir tout un peuple demander l'hospitalité. L'Inca, dès

qu'il lui est annoncé, ordonne qu'on l'introduise, et qu'on l'amène

devant lui. Il sort lui-même, avec la dignité d'un roi, de l'intérieur

de son palais, suivi d'une nombreuse cour, s'avance jusqu'au vestibule,

et y reçoit ces étrangers.

Le jeune Espagnol, qui marchait à côté du cacique, saluait le monarque,

et allait lui parler; mais il fut prévenu par les frémissements et par

les cris des Mexicains. «Ciel! dirent-ils, un de nos oppresseurs! Oui,

poursuivit Orozimbo, je reconnais les traits, les vêtements de ces

barbares. Inca, cet homme est Castillan. Laisse-moi venger ma patrie.»

En disant ces mots, il avait l'arc tendu, et allait percer Molina.

L'Inca mit la main sur la flèche. Cacique, lui dit-il, modérez cet

emportement. Innocent ou coupable, tout homme suppliant mérite au moins

d'être entendu. Parle, dit-il à Molina; dis-nous qui tu es, d'où tu

viens, ce qui t'amène, ce que tu veux de moi. Garde sur-tout d'en

imposer; et, si tu es Castillan, ne sois point étonné de l'horreur que

ta vue inspire à la famille de Montezume.»

«Ah! s'il est vrai, lui dit Alonzo, leur ressentiment est trop juste; et

ce serait peu de mon sang pour tout celui qu'on a versé. Oui, je suis

Castillan; je suis l'un des barbares qui ont porté la flamme et le fer

sur ce malheureux continent; mais je déteste leurs fureurs. Je viens

d'abandonner leur flotte. Je suis l'ami des Indiens. J'ai traversé des

déserts pour venir jusqu'à toi, et pour t'avertir des malheurs dont ta

patrie est menacée. Inca, si, comme on nous l'assure, la justice règne

avec toi, si l'humanité bienfaisante est l'ame de tes lois et la vertu

de ton empire, je t'offre le coeur d'un ami, le bras d'un guerrier, les

conseils d'un homme instruit des dangers que tu cours. Mais si je

trouve, dans ces climats, la nature outragée par des lois tyranniques,

par un culte impie et sanglant, je t'abandonne, et je vais vivre dans le

fond des déserts, au milieu des bêtes farouches, moins cruelles que les

humains. Quant au peuple que je t'amène, je ne connais de lui que sa

vénération pour un Castillan, mon ami, et le plus vertueux des hommes.

Je l'ai trouvé portant l'image de ce respectable mortel. La voilà: je

l'ai reconnue; et dès-lors j'ai été l'ami d'un peuple vertueux lui-même,

puisqu'il adore la vertu. C'est par ses secours généreux que je suis

venu jusqu'à toi. Je te réponds qu'il est sensible, intéressant, digne

de l'appui qu'il implore. Il fuit son pays qu'on ravage; et voilà son

cacique, homme généreux, simple et juste, dont tu te feras un ami, si tu

sens le prix d'un grand coeur.»

La franchise et la grandeur d'ame ont un caractère si fier et si

imposant par lui-même, qu'en se montrant, elles écartent la défiance et

les soupçons. Dès que Molina eut parlé, Ataliba lui tendit la main.

«Viens, lui dit-il; le guerrier et l'ami, le courage de l'un, les

conseils de l'autre, tout sera bien reçu de moi. Ton estime pour ce

cacique et pour son peuple me répond de leur foi; et je n'en veux point

d'autre gage.»

Il ordonna qu'on eût soin de pourvoir à tous les besoins de ses nouveaux

sujets. Un hameau s'éleva pour eux dans une fertile vallée; et Molina et

le cacique, reçus, logés dans le palais des enfants du soleil,

partagèrent la confiance et la faveur du monarque avec les héros

mexicains.

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 31 / 75 题