Après une marche pénible, ils approchaient de l'équateur, et allaient
passer un torrent qui se jette dans l'Émeraude; lorsqu'Alonzo vit ses
deux guides, interdits et troublés, se parler l'un à l'autre avec des
mouvements d'effroi. Il leur en demanda la cause. «Regarde, lui dit l'un
d'eux, au sommet de la montagne. Vois-tu ce point noir dans le ciel? Il
va grossir et former un affreux orage.» En effet peu d'instants après,
ce point nébuleux s'étendit; et le sommet de la montagne fut couvert
d'un nuage sombre.
Les sauvages se hâtent de passer le torrent. L'un d'eux le traverse à la
nage, et attache au bord opposé un long tissu de liane[78], auquel
Alonzo, suspendu dans une corbeille d'osier, passe rapidement; l'autre
Indien le suit; et dans le même instant, un murmure profond donne le
signal de la guerre que les vents vont se déclarer. Tout-à-coup leur
fureur s'annonce par d'effroyables sifflements. Une épaisse nuit
enveloppe le ciel, et le confond avec la terre; la foudre, en déchirant
ce voile ténébreux, en redouble encore la noirceur; cent tonnerres qui
roulent, et semblent rebondir sur une chaîne de montagnes, en se
succédant l'un à l'autre, ne forment qu'un mugissement qui s'abaisse et
qui se renfle comme celui des vagues. Aux secousses que la montagne
reçoit du tonnerre et des vents, elle s'ébranle, elle s'entr'ouvre; et
de ses flancs, avec un bruit horrible, tombent de rapides torrents. Les
animaux épouvantés s'élançaient des bois dans la plaine; et, à la clarté
de la foudre, les trois voyageurs pâlissants voyaient passer à côté
d'eux le lion, le tigre, le lynx, le léopard, aussi tremblants
qu'eux-mêmes. Dans ce péril universel de la nature, il n'y a plus de
férocité; et la crainte a tout adouci.
[78] Ces ponts s'appellent tarabites. La liane est une espèce d'osier.
L'un des guides d'Alonzo avait, dans sa frayeur, gagné la cime d'une
roche. Un torrent, qui se précipite en bondissant, la déracine et
l'entraîne; et le sauvage, qui l'embrasse, roule avec elle dans les
flots. L'autre Indien croyait avoir trouvé son salut dans le creux d'un
arbre; mais une colonne de feu, dont le sommet touche à la nue, descend
sur l'arbre, et le consume avec le malheureux qui s'y était sauvé.
Cependant Molina s'épuisait à lutter contre la violence des eaux: il
gravissait dans les ténèbres, saisissant tour-à-tour les branches, les
racines des bois qu'il rencontrait, sans songer à ses guides, sans autre
sentiment que le soin de sa propre vie: car il est des moments d'effroi,
où toute compassion cesse, où l'homme, absorbé en lui-même, n'est plus
sensible que pour lui.
Enfin il arrive, en rampant, au bas d'une roche escarpée; et, à la lueur
des éclairs, il voit une caverne dont la profonde et ténébreuse horreur
l'aurait glacé dans tout autre moment. Meurtri, épuisé de fatigue, il se
jette au fond de cet antre; et là, rendant grâces au ciel, il tombe dans
l'accablement.
L'orage enfin s'appaise; les tonnerres, les vents cessent d'ébranler la
montagne; les eaux des torrents, moins rapides, ne mugissent plus
alentour, et Molina sent couler dans ses veines le baume du sommeil.
Mais un bruit plus terrible que celui des tempêtes, le frappe, au moment
même qu'il allait s'endormir.
Ce bruit, pareil au broiement des cailloux, est celui d'une multitude de
serpents[79], dont la caverne est le refuge. La voûte en est revêtue; et
entrelacés l'un à l'autre, ils forment, dans leurs mouvements, ce bruit
qu'Alonzo reconnaît. Il sait que le venin de ces serpents est le plus
subtil des poisons; qu'il allume soudain, et dans toutes les veines, un
feu qui dévore et consume, au milieu des douleurs les plus intolérables,
le malheureux qui en est atteint. Il les entend; il croit les voir
rampants autour de lui, ou pendus sur sa tête, ou roulés sur eux-mêmes,
et prêts à s'élancer sur lui. Son courage épuisé succombe; son sang se
glace de frayeur; à peine il ose respirer. S'il veut se traîner hors de
l'antre, sous ses mains, sous ses pas, il tremble de presser un de ces
dangereux reptiles. Transi, frissonnant, immobile, environné de mille
morts, il passe la plus longue nuit dans une pénible agonie, désirant,
frémissant de revoir la lumière, se reprochant la crainte qui le tient
enchaîné, et faisant sur lui-même d'inutiles efforts pour surmonter
cette faiblesse.
[79] Les serpents à sonnettes.
Le jour qui vint l'éclairer, justifia sa frayeur. Il vit réellement tout
le danger qu'il avait pressenti; il le vit plus horrible encore. Il
fallait mourir, ou s'échapper. Il ramasse péniblement le peu de forces
qui lui restent; il se soulève avec lenteur, se courbe, et les mains
appuyées sur ses genoux tremblants, il sort de la caverne, aussi défait,
aussi pâle qu'un spectre qui sortirait de son tombeau. Le même orage qui
l'avait jeté dans le péril, l'en préserva; car les serpents en avaient
eu autant de frayeur que lui-même; et c'est l'instinct de tous les
animaux, dès que le péril les occupe, de cesser d'être malfaisants.
Un jour serein consolait la nature des ravages de la nuit. La terre,
échappée comme d'un naufrage, en offrait par-tout les débris. Des
forêts, qui, la veille, s'élançaient jusqu'aux nues, étaient courbées
vers la terre; d'autres semblaient se hérisser encore d'horreur. Des
collines, qu'Alonzo avait vues s'arrondir sous leur verdoyante parure,
entr'ouvertes en précipices, lui montraient leurs flancs déchirés. De
vieux arbres déracinés, précipités du haut des monts, le pin, le
palmier, le gayac, le caobo, le cèdre, étendus, épars dans la plaine, la
couvraient de leurs troncs brisés et de leurs branches fracassées. Des
dents de rochers, détachées, marquaient la trace des torrents; leur lit
profond était bordé d'un nombre effrayant d'animaux, doux, cruels,
timides, féroces, qui avaient été submergés et revomis par les eaux.
Cependant ces eaux écoulées laissaient les bois et les campagnes se
ranimer aux feux du jour naissant. Le ciel semblait avoir fait la paix
avec la terre, et lui sourire en signe de faveur et d'amour. Tout ce qui
respirait encore, recommençait à jouir de la vie, les oiseaux, les bêtes
sauvages avaient oublié leur effroi; car le prompt oubli des maux est un
don que la nature leur a fait, et qu'elle a refusé à l'homme.
Le coeur d'Alonzo, quoique flétri par la crainte et par la douleur,
sentit un mouvement de joie. Mais, en cessant de craindre pour lui-même,
il trembla pour ses compagnons. Sa voix, à grands cris, les appelle; ses
yeux les cherchent vainement; il ne les revoit plus; et les échos seuls
lui répondent. «Hélas! s'écria-t-il, mes guides! mes amis! c'en est donc
fait? ils ont péri sans doute. Et moi, que vais-je devenir?» Le jeune
homme, à ces mots, se croyant poursuivi par un malheur inévitable,
retomba dans l'abattement. Pour comble de calamité, il ne retrouva plus
le peu de vivres qu'ils avaient pris, et dont il sentait le besoin, par
l'épuisement de ses forces. La nature y pourvut; les mangles, les
bananes, l'oca, furent ses aliments[80].
[80] L'oca est une racine savoureuse; les mangles et les bananes sont
des fruits.
Aussi loin que sa vue pouvait s'étendre, il cherchait des lieux habités;
il n'en voyait aucun indice; son courage était épuisé. Enfin il découvre
un sentier pratiqué entre deux montagnes. Heureux de voir des traces
d'hommes, l'espérance et la joie se raniment en lui; l'obscurité de
cette route, où des rochers, suspendus sur sa tête, laissent à peine un
étroit passage à la lumière, ne lui inspire aucune horreur. L'instinct,
qui semblait l'attirer vers un lieu où il espérait de trouver ses
semblables, précipitait ses pas, et le rendait insensible à la fatigue
et au danger. Il sort enfin de ce sentier profond, et il découvre une
campagne semée çà-et-là de cabanes et de troupeaux. Il respire; et
tendant les mains au ciel, il lui rend grâce.
A peine a-t-il paru, que des sauvages l'environnent avec des cris et des
transports qu'il prend pour des signes de joie. Il s'approche, et leur
tend les bras. Il ne voit pas sur leurs visages la simple et naïve
douceur des peuples de Tumbès: leur sourire même est cruel, leur regard
lui paraît moins curieux qu'avide; et leur accueil, tout caressant qu'il
est, a je ne sais quoi d'effrayant. Cependant Alonzo s'y livre.
«Indiens, leur dit-il, je suis un étranger, mais un étranger qui vous
aime. Ayez pitié de l'abandon où je me vois réduit.» Comme il disait ces
mots, il se voit chargé de liens; les cris d'allégresse redoublent; et
il est conduit au hameau. Les femmes sortent des cabanes, tenant par la
main leurs enfants. Elles entourent le poteau où Molina est attaché; et
on le laisse au milieu d'elles.
Il vit bien qu'il était tombé chez un peuple d'anthropophages. En lui
liant les mains, on l'avait dépouillé, triste présage de son sort! Il
entendait les sauvages, répandus dans le hameau, s'inviter l'un l'autre
à la fête; et les chansons des femmes, qui se réjouissaient et qui
dansaient autour de lui, ne lui déguisaient pas ce qui allait se passer.
«Enfants, disaient-elles, chantez: vos pères sont tombés sur une bonne
proie. Chantez; vous serez du festin.»
Tandis qu'elles s'applaudissaient, le malheureux Alonzo, pâle,
tremblant, les regardait de l'oeil dont le cerf aux abois regarde la
meute affamée. La nature fit un effort sur elle-même; il rassembla le
peu de forces que lui laissait la peur dont il était saisi, et
s'adressant à ces femmes sauvages: «Lorsque vos enfants, leur dit-il,
sont suspendus à vos mamelles, et que leur père les caresse et vous
sourit avec amour, combien ne serait pas cruel celui qui viendrait, dans
vos bras, déchirer le fils et le père, comme vous m'allez déchirer? La
nature vous a donné des ennemis dans les bêtes sauvages; vous pouvez
leur livrer la guerre, et vous abreuver de leur sang. Mais moi, je suis
un homme innocent et paisible, qui ne vous ai fait aucun mal. Une femme
semblable à vous m'a porté dans ses flancs, et m'a nourri de son lait.
Si elle était ici, vous la verriez tremblante, vous conjurer, par vos
entrailles, d'épargner son malheureux fils. Résisteriez-vous à ses
pleurs, et laisseriez-vous égorger un fils dans les bras de sa mère? La
vie est pour moi peu de chose; mais ce qui me touche bien plus, c'est le
péril qui vous menace, et le soin de votre défense contre une puissance
terrible qui va venir vous attaquer. Je le savais; j'allais, pour vous,
implorer à Quito le secours des Incas. Pour vous, je me suis exposé,
dans ce pénible et long voyage, au danger d'être pris, d'être déchiré
par vos mains. Femmes indiennes, croyez que je suis votre ami, celui de
vos enfants, celui même de vos époux. Voulez-vous dévorer la chair de
votre ami, boire le sang de votre frère?»
Ces femmes, étonnées, le contemplaient en l'écoutant; et par degré leur
coeur farouche était ému et s'amollissait à sa voix. La nature a pour
tous les yeux deux charmes tout puissants, lorsqu'ils se trouvent
réunis: c'est la jeunesse et la beauté. Du moment qu'il avait parlé, sa
pâleur s'était dissipée; les roses de ses lèvres et de son teint avaient
repris tout leur éclat, ses beaux yeux noirs ne jetaient point ces
traits de feu dont ils auraient brillé, ou dans l'amour, ou dans la
joie: ils étaient languissants; et ils n'en étaient que plus tendres.
Les ondes de ses longs cheveux, flottantes sur l'ivoire de ses bras
enchaînés, en relevaient la blancheur éclatante; et sa taille, dont
l'élégance, la noblesse, la majesté, formaient un accord ravissant, ne
laissait rien imaginer au-dessus d'un si beau modèle. Dans la cour
d'Espagne, au milieu de la plus brillante jeunesse, Molina l'aurait
effacée. Combien plus rare et plus frappant devait être, chez des
sauvages, le prodige de sa beauté? Ces femmes y furent sensibles. La
surprise fit place à l'attendrissement, l'attendrissement à l'ivresse.
Ces enfants qu'elles amenaient pour les abreuver de son sang, elles les
prennent dans leurs bras, les élèvent à sa hauteur, et pleurent en
voyant qu'il leur sourit avec tendresse, et qu'il leur donne des
baisers.
Dans ce moment, les Indiens se rassemblent en plus grand nombre. Armés
de ces pierres tranchantes qu'ils savent aiguiser, ils se jetaient sur
la victime, impatients de lui ouvrir les veines, et d'en voir ruisseler
le sang. Plus tremblantes qu'Alonzo même, les femmes l'environnent avec
des cris perçants, et tendant les mains aux sauvages: «Arrêtez! épargnez
ce malheureux jeune homme. C'est votre ami, c'est votre frère. Il vous
aime; il veut vous défendre d'un ennemi cruel qui vient vous attaquer.
Il allait implorer pour vous le secours du roi des montagnes. Laissez-le
vivre; il ne vit que pour nous.» Ces cris, cet étrange langage,
étonnèrent les Indiens. Mais leur instinct féroce les pressait. Ils
dévoraient des yeux Alonzo, et tâchaient de se dégager des bras de leurs
compagnes, pour se jeter sur lui. «Non, tigres, non, s'écrièrent-elles,
vous ne boirez pas son sang, ou vous boirez aussi le nôtre.» Ces hommes
farouches s'arrêtent; ils se regardent entre eux, immobiles
d'étonnement. «Dans quel délire, disaient-ils, ce captif a plongé nos
femmes? Êtes-vous insensées? et ne voyez-vous pas que, pour s'échapper,
il vous flatte? Éloignez-vous, et nous laissez dévorer en paix notre
proie.--Si vous y touchez, dirent-elles, nous jurons toutes, par le
coeur du lion, dont vous êtes nés, de massacrer vos enfants, de les
déchirer à vos yeux, et de les dévorer nous-mêmes.» A ces mots, les plus
furieuses, saisissant leurs enfants par les cheveux, et d'une main les
tenant suspendus aux yeux de leurs maris, grinçaient les dents et
rugissaient. Ils en furent épouvantés. «Qu'il vive, dirent-ils, puisque
vous le voulez;» et ils dégagèrent Alonzo.
«Nous voyons bien, lui dirent-ils, que tu possèdes l'art des
enchantements; mais du moins apprends-nous quel ennemi nous menace?--Un
peuple cruel et terrible, leur répondit Alonzo.--Et tu allais, disent
nos femmes, demander au roi des montagnes de venir à notre
secours?--Oui, c'est dans ce dessein que je suis parti de Tumbès; mais
j'ai perdu mes guides.--Nous t'en donnerons un qui te mènera jusqu'au
fleuve, au bord duquel est un chemin qui remonte jusqu'à sa source. Mais
assiste à notre festin.»
A ce festin, où des béliers sanglants étaient déchirés, dévorés, comme
lui-même il devait l'être, Alonzo frissonnait d'horreur. Il eut
cependant le courage de demander au cacique s'il ne sentait pas la
nature se soulever, lorsqu'il mangeait la chair, ou qu'il buvait le sang
des hommes? «Par le lion! dit le sauvage, un inconnu, pour moi, n'est
qu'un animal dangereux. Pour m'en délivrer, je le tue; quand je l'ai
tué, je le mange. Il n'y a rien là que de juste, et je ne fais tort
qu'aux vautours.»
Après le festin, le cacique invitait Alonzo à passer la nuit dans sa
cabane, lorsque les femmes vinrent en foule, et lui dirent: «Va-t'en.
Ils sont assouvis; ils s'endorment. N'attends pas qu'ils s'éveillent et
que la faim les presse. Nous les connaissons. Fuis; tu serais dévoré.»
Cet avis salutaire pressa le départ d'Alonzo. Il se mit en chemin avec
son nouveau guide, non sans avoir baisé cent fois les mains qui
l'avaient délivré.