Cependant Pizarre avait mis à la voile; et déja loin du rivage de
l'isthme, il s'avançait vers l'équateur. A travers les écueils d'une mer
inconnue encore, sa course était pénible et lente; la disette le
menaçait; et il fallut bientôt risquer l'abord de ces côtes
sauvages[73]; mais il trouva par-tout des hommes aguerris. Dès qu'un
village est attaqué, ses voisins accourent en foule, et se présentent au
combat. Le feu des armes les disperse; mais leur courage les rassemble.
On en fait tous les jours un nouveau carnage; et tous les jours ces
malheureux, dans l'espérance de venger leurs amis, reviennent périr avec
eux. Le fer des Espagnols s'émousse, leurs bras se lassent d'égorger.
[73] On a donné à cette plage le nom de _Pueblo quemado_, peuple
brûlé.
Un vieux cacique, autrefois renommé par sa valeur et sa prudence, mais
alors accablé par les travaux et les années, était couché au fond d'un
antre, et n'attendait plus que la mort. Les cris de rage, de douleur et
d'effroi retentirent jusqu'à lui. Il vit revenir ses deux fils couverts
de sang et de poussière, et qui, s'arrachant les cheveux, lui dirent:
«C'en est fait, mon père, c'en est fait; nous sommes perdus.--Eh quoi!
dit le vieillard en soulevant sa tête, sont-ils en si grand nombre, ou
sont-ils immortels? Est-ce la race de ces géants[74] qui, du temps de
nos pères, étaient descendus sur ces bords?--Non, lui répond l'un de ses
fils; ils sont en petit nombre, et semblables à nous, à la réserve d'un
poil épais qui leur couvre à demi la face: mais sans doute ce sont des
dieux; car les éclairs les environnent, le tonnerre part de leurs mains:
nos amis écrasés nous ont couverts de leur sang; en voilà les marques
fumantes.»
[74] _Voyez_ Garcil. liv. 9, chap. 9.
«Je veux demain les voir de près: portez-moi, dit le vieux cacique, sur
cette roche escarpée, d'où j'observerai le combat.»
Les Indiens, dès le point du jour, se rassemblèrent dans la plaine. Les
Castillans les attendaient. Pizarre en parcourait les rangs avec un air
grave et tranquille; sous lui commandait Aléon, plus superbe et plus
menaçant; Molina était à la tête des jeunes Espagnols qu'il avait
amenés. Ses yeux étaient baissés, son visage était abattu, non de
crainte, mais de pitié: on croyait entendre l'humanité gémir au fond du
coeur de ce jeune homme.
Un cri formé de mille cris fut le signal des Indiens; et à l'instant une
nuée de flèches obscurcit l'air sur la tête des Castillans. Mais de ces
flèches égarées, presque aucune, en tombant, ne porta son atteinte.
Pizarre se laisse approcher, et fait sur eux un feu terrible, dont tous
les coups sont meurtriers: ceux du canon font des vides affreux dans la
masse profonde des bataillons sauvages. Trois fois elle en est ébranlée,
mais la présence du vieux cacique soutient le courage des siens. Ils
s'affermissent, ils s'avancent, et se déployant sur les ailes, ils vont
envelopper le petit nombre des Castillans. Pizarre fond sur eux avec son
escadron rapide; et ces flots épais d'Indiens sont entr'ouverts et
dissipés. Leur fuite ne présente plus que le pitoyable spectacle d'un
massacre d'hommes épars, qui, désarmés et suppliants, tendent la gorge
au coup mortel. Les bois et les montagnes servirent de refuge à tout ce
qui put s'échapper.
Le vieillard, du haut du rocher, contemple ce désastre d'un oeil pensif
et morne. Il a vu le plus jeune de ses fils brisé comme un roseau par la
foudre des Castillans. Son coeur paternel en a été meurtri; mais
l'impression de ce malheur domestique est effacée par le sentiment plus
profond de la calamité publique. Il fait rassembler autour de lui ses
Indiens, et il leur dit: «Enfants du tigre et du lion, il faut avouer
que ces brigands nous surpassent dans l'art de nuire. Ce feu meurtrier,
ces tonnerres, ces animaux rapides qui combattent sous l'homme, tout
cela est prodigieux. Mais revenez de l'étonnement que vous causent ces
nouveautés. L'avantage du lieu et du nombre est à vous; profitez-en. Qui
vous presse d'aller vous jeter en foule au-devant de vos ennemis?
Pourquoi leur disputer la plaine? Est-elle couverte de moissons? Ne
voyez-vous pas la famine, avec ses dents aiguës et ses ongles
tranchants, qui se traîne vers eux? Elle va les saisir, sucer tout le
sang de leurs veines, et les laisser étendus sur le sable, exténués et
défaillants. Tenez-vous en défense, mais dans l'étroit vallon qui
serpente entre ces collines. Là, s'ils viennent vous attaquer, nous
verrons quel usage ils feront de ces foudres et de ces animaux qui
combattent pour eux.»
Le sage conseil du vieillard fut exécuté la nuit même; et quand le jour
vint éclairer ces bords, les Espagnols, épouvantés du silence et de la
solitude qui régnaient au loin dans la plaine, n'y trouvèrent plus
d'ennemis que la faim, le plus cruel de tous.
Pizarre à peine eut découvert la trace des Indiens, il résolut de les
poursuivre. Les Indiens s'y attendaient. Dans tous les détours du
vallon, le vieillard les avait postés par intervalle et en petit nombre.
«Vous êtes assurés, dit-il, d'échapper à vos ennemis; et les fatiguer,
c'est les vaincre. Protégés contre leurs tonnerres par les angles de ces
collines, vous les attendrez au détour. Là, je vous demande, non pas de
tenir ferme devant eux, mais de lancer de près votre première flèche, et
de fuir jusqu'au poste qui vous succédera, et qui les attend au détour.
Je me tiendrai au dernier défilé; et vous vous rallierez à moi.» Tel fut
l'ordre qu'il établit.
Dès que la tête des Castillans se montre au premier détroit du vallon,
il part une volée de flèches; et l'arc à peine est détendu, les Indiens
sont dissipés. On les poursuit; et on rencontre une nouvelle troupe qui
se dissipe encore, après avoir lancé ses traits.
Pizarre, frémissant de voir que l'ennemi et la victoire lui échappent à
chaque instant, part avec la rapidité de l'éclair, et commande à son
escadron de le suivre. Le vieillard avait tout prévu. Les Indiens, dès
qu'ils entendent la terre retentir sous les pas des chevaux, gagnent les
deux bords du vallon; et l'escadron, après une course inutile, est
assailli de traits lancés comme par d'invisibles mains.
Les Castillans s'irritent de voir couler leur sang, moins furieux encore
de leurs blessures que de celles de leurs coursiers. Celui de Pizarre, à
travers sa crinière épaisse et flottante, a senti le coup pénétrer.
Impatient du trait qui lui est resté dans la plaie, il agite ses crins
sanglants; il se dresse, il écume, il bondit de douleur. Pizarre, en
arrachant le trait, est renversé sur la poussière. Mais, d'un cri
menaçant, dont les forêts retentissent, il étonne et rend immobile le
coursier tremblant à sa voix. En se relevant, il commande à la moitié
des siens de mettre pied à terre, de gravir, l'épée à la main, sur la
pente des deux collines, et d'en chasser les Indiens. On lui obéit, on
les attaque; et soudain ils sont dispersés.
On les poursuivait; et Pizarre recommandait sur-tout qu'on en prît un
vivant, pour savoir de lui en quel lieu on trouverait des subsistances;
car ces peuples avaient caché leurs moissons, leur unique bien.
Ceux des jeunes sauvages qui portaient le vieillard, après une assez
longue course, hors d'haleine, accablés par ce pesant fardeau, virent
bientôt qu'ils allaient être pris. Le vieillard leur dit: «Laissez-moi.
Sans me sauver, vous vous perdriez vous-mêmes. Laissez-moi. Je n'ai plus
que quelques jours à vivre. Ce n'est pas la peine de priver vos enfants
de leurs pères, et vos femmes de leurs époux. Si mon fils demande
pourquoi vous m'avez abandonné, répondez-lui que je l'ai voulu.»
«Tu as raison, lui dirent-ils. Tu fus toujours le plus sage des hommes.»
A ces mots, l'ayant déposé au pied d'un arbre, ils l'embrassèrent en
pleurant, et se sauvèrent dans les bois.
Les Espagnols arrivent; le vieillard les regarde sans étonnement ni
frayeur. Ils lui demandent où est la retraite des Indiens? Il montre les
bois. Ils lui demandent où est le toit qu'il habite? Il montre le ciel.
Ils lui proposent de le porter dans sa demeure; et d'un coup-d'oeil fier
et moqueur, il fait signe que c'est la terre.
Pour l'obliger à rompre ce silence obstiné, d'abord ils employèrent les
caresses perfides; il n'en fut point ému. Ils eurent recours aux
menaces; il n'en fut point épouvanté. Leur impatience à la fin se change
en fureur. Ils dressent aux yeux du vieillard tout l'appareil de son
supplice. Il y jette un oeil de mépris. «Les insensés, disait-il avec un
sourire amer et dédaigneux, ils pensent rendre la mort effrayante pour
la vieillesse! Ils prétendent imaginer un plus grand mal que de
vieillir!» Les Castillans, outrés de ses insultes, l'attachèrent à un
poteau, et allumèrent alentour un feu lent, pour le consumer.
Le vieillard, dès qu'il sent les atteintes du feu, s'arme d'un courage
invincible: son visage, où se peint la fierté d'une ame libre, devient
auguste et radieux; et il commence son chant de mort.
«Quand je vins au monde, dit-il, la douleur se saisit de moi; et je
pleurais, car j'étais enfant. J'avais beau voir que tout souffrait, que
tout mourait autour de moi, j'aurais voulu, moi seul, ne pas souffrir;
j'aurais voulu ne pas mourir; et comme un enfant que j'étais je me
livrais à l'impatience. Je devins homme; et la douleur me dit: Luttons
ensemble. Si tu es le plus fort, je céderai; mais si tu te laisses
abattre, je te déchirerai, je planerai sur toi, et je battrai des ailes,
comme le vautour sur sa proie. S'il est ainsi, dis-je à mon tour, il
faut lutter ensemble; et nous nous prîmes corps à corps. Il y a soixante
ans que ce combat dure, et je suis debout, et je n'ai pas versé une
larme. J'ai vu mes amis tomber sous vos coups, et dans mon coeur j'ai
étouffé la plainte. J'ai vu mon fils écrasé à mes yeux, et mes yeux
paternels ne se sont point mouillés. Que me veut encore la douleur? Ne
sait-elle pas qui je suis? La voilà qui, pour m'ébranler, rassemble
enfin toutes ses forces; et moi, je l'insulte, et je ris de lui voir
hâter mon trépas, qui me délivre à jamais d'elle. Viendra-t-elle encore
agiter ma cendre? La cendre des morts est impalpable à la douleur. Et
vous, lâches, vous, qu'elle emploie à m'éprouver, vous vivrez; vous
serez sa proie à votre tour. Vous venez pour nous dépouiller; vous vous
arracherez nos misérables dépouilles. Vos mains, trempées dans le sang
indien, se laveront dans votre sang; et vos ossements et les nôtres,
confusément épars dans nos champs désolés, feront la paix, reposeront
ensemble, et mêleront leur poussière, comme des ossements amis. En
attendant, brûlez, déchirez, tourmentez ce corps, que je vous abandonne;
dévorez ce que la vieillesse n'en a pas consumé. Voyez-vous ces oiseaux
voraces qui planent sur nos têtes? Vous leur dérobez un repas; mais vous
leur engraissez une autre proie. Ils vous laissent encore aujourd'hui
vous repaître; mais demain ce sera leur tour.»
Ainsi chantait le vieillard; et plus la douleur redoublait, plus il
redoublait ses insultes. Un Espagnol (c'était Moralès) ne put soutenir
plus long-temps les invectives du sauvage. Il saisit l'arc qu'on lui
avait laissé, le tendit, et perça le vieillard d'une flèche. L'Indien,
qui se sentit mortellement blessé, regarda Moralès d'un oeil fier et
tranquille: «Ah! jeune homme, dit-il, jeune homme, tu perds, par ton
impatience, une belle occasion d'apprendre à souffrir!» Il expira; et
les Espagnols consternés passèrent la nuit dans les bois, sans pouvoir
retrouver leur route. Ce ne fut qu'au lever du jour et au bruit du
signal que fit donner Pizarre, qu'ils se rallièrent à lui. Mais on
s'aperçut que la vengeance du ciel avait choisi sa victime. Moralès,
perdu dans les bois, ne reparut jamais.