Dom Pèdre Davila pleurait l'héritier de son nom avec les larmes de
l'orgueil, de la rage, et du désespoir. En le voyant, il se livra à tous
les transports de la joie. «Le ciel, lui dit-il, ô mon fils, le ciel te
rend aux voeux d'un père. Mais tous ces braves Castillans qui
t'accompagnaient, que sont-ils devenus?--Ils sont morts, répondit
Gonsalve. Les Indiens poursuivis nous ont enfin résisté; et nous avons
succombé sous le nombre. Ils me tenaient captif; ils ont su qui j'étais;
et leur chef m'a laissé la vie, et m'a rendu la liberté. O mon père! si
vous m'aimez, qu'un procédé si généreux vous touche et vous désarme...»
Le tyran ne l'écoutait pas. Interdit, indigné de voir qu'après le vaste
et long carnage qu'il avait fait des Indiens, ils se défendissent
encore, il ne cherchait que le moyen d'achever leur ruine, sans être
sensible au bienfait qui seul aurait dû le toucher. «Oui, dit-il, je
reconnaîtrai ce qu'ont fait pour toi les sauvages. Dis-moi où tu les as
laissés, et où s'est passé le combat.»
«Il serait malaisé de retrouver mes traces dans ces déserts, lui
répondit Gonsalve, et je me suis laissé conduire, sans savoir moi-même
où j'allais, d'où je venais...»
«J'entends, reprit le père en observant son trouble: ils t'ont fait
promettre sans doute de ne pas m'indiquer leur marche et leur retraite;
et tu te crois lié par tes serments?»
«Si j'avais promis, je tiendrais parole, dit le jeune homme: et je leur
dois assez pour ne pas les trahir.»
«Des noeuds plus sacrés vous engagent à votre Dieu, à votre roi, à votre
patrie, à moi-même, insista le tyran. Vous avez vu tomber sous les coups
des sauvages la moitié des miens; voulez-vous qu'ils en exterminent le
reste? En vous laissant la vie, ont-ils brisé leurs arcs? ont-ils promis
de ne plus tremper leurs traits dans ce venin mortel qu'ils ont inventé,
les perfides? Obéissez à votre père, et demain soyez prêt à nous servir
de guide; car je veux marcher sur leurs pas.»
Gonsalve, réduit au choix, ou de trahir les sauvages, ou de tromper son
père, ou de refuser d'obéir, prit le parti de la franchise, et déclara
que de sa vie il ne contribuerait au mal qu'on ferait à ses
bienfaiteurs. Davila devint furieux; mais son fils, avec modestie,
soutint sa résolution; et le reproche et la menace n'ayant pu
l'ébranler, on eut recours à l'artifice.
Fernand de Luques fut choisi pour ce ministère odieux. Il alla trouver
le jeune homme. «Davila, lui dit-il d'un ton affectueux et d'un air
pénétré, vous ferez mourir votre père. Il vous aime; j'ai vu couler pour
vous ses larmes paternelles; et vous ne lui êtes rendu que pour
l'accabler de douleur.--Ah! répondit le jeune homme, qu'il me demande ma
vie, et non pas une trahison.--Si c'était une trahison, serait-ce moi,
dit le perfide, qui vous presserais d'obéir? Le sort des Indiens me
touche autant que vous. Mais, en irritant votre père, vous les perdez;
et c'est sur eux que sa colère tombera. Il est mortellement blessé de
votre résistance. Mon fils me méprise et me hait, dit-il: plus attaché à
ce peuple barbare qu'à son prince, qu'à moi, et qu'à son Dieu lui-même,
il ne connaît plus qu'un devoir, celui de la rébellion; il n'ose se fier
à ma reconnaissance, et il me croit moins généreux qu'un misérable
Indien. Non, Davila, ce n'était pas ainsi qu'il fallait servir les
sauvages. Touché de leur humanité, et plus sensible encore à votre
confiance, je sais que votre père se fût laissé fléchir. Mais si, par
eux, il a perdu l'estime et l'amour de son fils, peut-il leur pardonner
jamais?»
«Non, il n'a rien perdu de ses droits sur mon coeur, reprit Gonsalve:
mon respect, mon amour pour lui, sont les mêmes. Qu'il daigne ne me
demander rien que d'innocent et de juste, il est bien sûr d'être obéi.
Mais que veut-il de moi? et pourquoi s'obstiner à me rendre ingrat et
perfide? S'il veut poursuivre encore ce peuple malheureux, ce n'est pas
à moi d'éclairer ses recherches impitoyables; et s'il consent à
l'épargner, il n'a pas besoin de savoir en quels lieux il respire en
paix. Pour prix du salut de son fils, les sauvages ne lui demandent que
de vivre éloignés de lui, et inconnus, s'il est possible. L'oubli sera
pour eux le plus grand de tous les bienfaits.»
«Vous ne pensez donc pas, lui dit Fernand, que répandus dans les forêts,
on ne peut les instruire; qu'ils vivent sans culte et sans lois?--Ils
sont chrétiens, dit le jeune homme. Qu'on leur laisse adorer, dans leur
simplicité, un Dieu qu'ils servent mieux que nous.--Ils sont chrétiens!
Ah! s'il est vrai, reprit le fourbe, doutez-vous qu'on n'use envers eux
d'indulgence et de ménagement? Reposez-vous sur moi du soin du salut de
nos frères. Je les protégerai, je les porterai dans mon sein.--Eh bien,
protégez-les, en obtenant qu'on les oublie. Ils ne demandent rien de
plus.»
«Ah! Gonsalve, vous voulez donc être chargé d'un parricide! Ils
sortiront de leurs forêts, ils nous dresseront des embûches; votre père,
que sa valeur expose, y tombera: ce sera vous qui l'aurez livré en leurs
mains. La flèche empoisonnée qui percera son coeur, ce sera vous qui
l'aurez lancée.»
A ces mots, Gonsalve frémit. Mais, se rappelant Las-Casas: «M'aurait-il
conseillé un crime? dit-il en lui-même. Ah! je sens que la nature est
d'accord avec lui. Cessez de me tenter, reprit-il, en parlant au fourbe.
La voix intime de mon coeur s'élève contre vos reproches, et me parle
plus haut que vous.»
Fernand, interdit et confus de l'inutilité de son odieuse entremise, dit
à Davila que son fils était tombé dans l'endurcissement; qu'il fallait
qu'on l'eût perverti; et que tant d'obstination était au-dessus de son
âge.
Dès ce moment Gonsalve, odieux à son père, pleurait nuit et jour son
malheur.
«Va-t'en, fils indigne de moi, lui dit ce père inexorable, après une
nouvelle épreuve, va-t'en; fuis loin de moi. Je ne veux plus souffrir
tes outrages, ni ta présence. Malheur à ceux qui de mon fils, d'un fils
obéissant, respectueux, fidèle, ont fait un rebelle obstiné!»
«Ah! mon père, dit le jeune homme en tombant à ses pieds, tout baigné de
ses larmes, est-il possible que le refus d'être ingrat, perfide, et
parjure, m'attire un si dur traitement? Qu'exigez-vous de moi? Quelle
haine obstinée portez-vous à ces malheureux? Ah! si vous aviez vu leur
roi briser ma chaîne, m'embrasser, m'appeler son ami, son frère, me
demander avec douceur quel mal ils nous ont fait, et pourquoi l'on
oublie qu'ils sont des hommes comme nous; vous-même, oui, vous-même, mon
père, vous me feriez un crime de l'infidélité dont vous me faites une
loi. Il m'est affreux de vous déplaire; mais il me serait, je l'avoue,
plus affreux de vous obéir. Ne me réduisez point à ces extrémités. Ayez
pitié d'un fils que votre haine accable, et qui, même en vous irritant,
se croit digne de votre amour.--Non, je n'ai plus de fils, et tu n'as
plus de père. Délivre-moi d'un traître que je ne puis souffrir.»
Gonsalve, abattu, consterné, sortit du palais de son père, et lui fit
demander quel lieu il lui marquait pour son exil, «Les forêts, les
cavernes qui recèlent sans doute les lâches qu'il m'a préférés,»
répondit le père inflexible.
Le jeune homme reprit le chemin de Crucès; et en s'en allant, à travers
le vaste silence des bois, il pleurait; mais il se disait à lui-même:
«Je désobéis à mon père, je l'afflige et l'irrite au point qu'il
m'éloigne à jamais de lui, et je ne sens dans ma douleur aucune atteinte
de remords; au lieu qu'en lui obéissant et en poursuivant les sauvages,
mon coeur en était dévoré. Il est donc des devoirs plus saints que la
soumission aux volontés d'un père! Notre première qualité, sans doute,
est celle d'homme; notre premier devoir est d'être humain.»
L'abandon où il était réduit, la douleur où il était plongé,
l'imprudence et la bonne foi de son âge ne lui permirent pas de voir le
piége qu'on lui avait tendu. Les sauvages, qui dans ce lieu même
l'avaient vu avec Las-Casas, ne se défiaient pas de lui: il leur avoua
son malheur, sans en dissimuler la cause. «Eh bien, lui dirent-ils,
pourquoi, si tu ne veux que vivre en paix et sans reproche, ne pas
retourner au vallon? Une cabane, une douce compagne, notre amitié, ton
innocence, seront tes biens. Suis-nous: le cacique aura soin de te faire
oublier l'injustice d'un mauvais père.» Il suivit ce conseil funeste.
Mais lorsqu'il eut percé l'obscurité des bois, et qu'en revoyant le
vallon, son coeur soulagé commençait à sentir renaître la joie, quels
furent son étonnement et sa douleur, de se voir tout-à-coup entouré
d'Espagnols qui lui ordonnaient, au nom du vice-roi son père, de
retourner avec eux à Crucès. A la vue des Espagnols, deux Indiens, qu'il
avait pris pour guides, se sauvèrent dans le vallon, et y répandirent
l'alarme. Dès ce moment plus de sûreté pour le cacique et pour son
peuple; leur asyle était découvert.
Le malheureux jeune homme, ramené à Crucès, prenait la terre et le ciel
à témoin de son innocence. Il apprit qu'un navire allait faire voile
pour l'île Espagnole. Il fit demander à son père qu'il lui fût permis
d'y passer, pour lui épargner, disait-il, le spectacle de sa douleur. Le
père y consentit, soit pour se délivrer d'un témoin dont la vue
l'accuserait sans cesse, soit pour lui laisser exhaler dans cet exil
volontaire l'amertume de ses regrets. «Ah! dit Gonsalve en quittant ce
rivage, je ne reverrai plus mon père. Il m'a surpris; il m'a rendu
parjure et traître aux yeux de mes amis. Non, je ne le reverrai plus.»
Il arrive à l'île Espagnole; il demande où est Las-Casas, il va se jeter
dans son sein, et lui dit son malheur, qu'il appelle son crime, avec
tous les regrets d'un coeur coupable et consterné.
«Mon ami, lui dit Las-Casas après l'avoir entendu, vous avez fait une
imprudence; mais votre coeur est innocent. Ce doit être un supplice
affreux pour un fils honnête et sensible, de voir les maux que fait son
père; vous n'en serez plus le témoin. Désormais rendu à vous-même, c'est
en Espagne qu'il faut aller vous offrir à votre patrie, et, si elle a
besoin de votre sang, le verser pour elle sans crime contre de justes
ennemis. Sollicitez votre départ; et attendez ici que le roi y
consente.»
Gonsalve, après avoir épanché sa douleur au sein du pieux solitaire,
sentit son courage renaître, et il resta auprès de son ami, en attendant
que le monarque lui eût permis de quitter ces bords.