Pizarre, au milieu de ses compagnons découragés, marquait encore de la
constance, et cachait, sous un front serein, les noirs chagrins qui lui
rongeaient le coeur. Mais se voyant réduits au choix de périr par la
faim, ou par les flèches des sauvages, ils remontent sur leur navire,
et, à force de voile, ils cherchent des bords plus heureux.
Ils découvrent une campagne riante et cultivée, où tout annonce
l'industrie et la paix: c'est la côte de Catamès, pays fertile et
abondant, dont le peuple est en petit nombre. Les Espagnols y
descendent; et ce peuple exerce envers eux les devoirs naturels de
l'hospitalité. Mais lui-même, exposé sans cesse aux ravages de ses
voisins, il avoue à ses hôtes que chez lui leur asyle serait mal assuré.
«Étrangers, leur dit le cacique, la nature, qui nous a faits doux et
paisibles, nous a donné des voisins féroces. Dites-nous si par-tout de
même les bons sont en proie aux méchants.--Chez nous, lui dit Pizarre,
le ciel a réuni la douceur avec l'audace, la force avec la
bonté.--Retournez donc chez vous, lui dit tristement le cacique; car les
bons, parmi nous, sont faibles et timides, et les méchants, forts et
hardis.» Pizarre l'en crut aisément, et il se retira dans une île
voisine[75], où, peu de temps après, Almagre vint lui porter quelques
secours.
[75] L'île _del Gallo_.
Mais tout avait changé sur l'isthme. Davila n'avait pu survivre à la
honte et à la douleur d'être abandonné par son fils. Il était mort dans
les angoisses du remords et du désespoir. Son successeur[76] s'était
laissé persuader que les compagnons de Pizarre ne demandaient que leur
retour, et que lui-même il ne s'obstinait dans sa malheureuse entreprise
que par un orgueil insensé. Il fit donc partir deux vaisseaux, sous la
conduite d'un Castillan nommé Tafur, pour ramener les mécontents.
[76] Pèdre de Los-rios.
A la vue de ces vaisseaux qui s'avançaient à pleines voiles, Pizarre
tressaillit de joie. Mais cette joie fit bientôt place à la plus
profonde douleur.
«Je ne sais, dit-il à Tafur qui lui déclarait l'ordre dont il était
chargé, quel est le fourbe qui, pour me nuire, a fait parler mes
compagnons; mais, quel qu'il soit, il en impose. Ces nobles Castillans
s'attendaient, comme moi, à des périls, à des travaux dignes d'éprouver
leur constance. Si l'entreprise n'eût demandé que des coeurs lâches et
timides, on l'aurait achevée avant nous, et sans nous. C'est parce
qu'elle est pénible, qu'elle nous est réservée: les dangers en feront la
gloire, quand nous les aurons surmontés. On a donc fait injure à mes
amis, lorsqu'on a dit au vice-roi de l'isthme qu'ils voulaient se
déshonorer. Pour moi, je n'en retiens aucun. De braves gens, tels que je
les crois tous, ne demanderont qu'à me suivre; et les hommes sans coeur,
s'il y en a parmi nous, ne méritent pas mes regrets. Faites tracer une
ligne au milieu de mon vaisseau. Vous serez à la proue; je serai à la
poupe avec tous mes compagnons. Ceux qui voudront se séparer de moi,
n'auront qu'un pas à faire de la gloire à la honte.»
Tafur accepta ce défi; et quels furent l'étonnement et la douleur de
Pizarre, lorsqu'il vit presque tous les siens passer du côté de Tafur!
Indigné, mais ferme et tranquille, il les regardait d'un oeil fixe. L'un
d'eux le regarde à son tour; et voyant sur son front une noble
tristesse, une froide intrépidité, il dit à ceux de qui l'exemple
l'avait entraîné: «Castillans, voyez qui nous abandonnons! Je ne puis
m'y résoudre; et j'aime mieux mourir avec cet homme-là, que de vivre
avec des perfides. Adieu.» A ces mots, il repasse du côté de Pizarre, et
jure, en l'embrassant, de ne le plus quitter. Ce guerrier était Aléon.
Quelques-uns l'imitèrent; ce fut le petit nombre: mais leur malheureux
chef n'en fut que plus sensible à ce dévouement généreux. Il ne lui
était échappé contre les déserteurs ni plainte, ni reproche; mais
lorsqu'il vit que douze Castillans voulaient bien lui rester fidèles,
résolus à mourir pour lui, plutôt que de l'abandonner, son coeur soulagé
s'attendrit; il les embrasse, et la reconnaissance lui fait verser des
larmes, que la douleur n'a pu lui arracher. «Tu vois, dit-il à Tafur,
que mon navire brisé s'entr'ouvre et va périr; laisse-moi l'un des
tiens.» Tafur lui refusa durement sa prière. «Je puis vous ramener,
dit-il; mais je ne puis rien de plus.--Ainsi, lui dit Pizarre, on met de
braves gens dans la nécessité du choix, entre leur déshonneur et leur
perte inévitable! Va, notre choix n'est pas douteux. Laisse-nous
seulement des munitions et des armes. Celui qui t'envoie aura honte de
nous avoir abandonnés.»
Au moment fatal où Tafur mit à la voile et quitta le rivage, Pizarre fut
près de tomber dans le plus affreux désespoir. Il se vit presque seul,
sur des mers inconnues et dans un nouvel univers, abandonné de sa
patrie, faible jouet des éléments, en butte à des dangers horribles, en
proie à ces peuples sauvages, dont il fallait attendre ou la vie ou la
mort. Son ame eut besoin de toutes ses forces pour soutenir la pesanteur
du coup dont il était frappé. Ses compagnons, qui l'environnaient,
gardaient un morne silence; et le héros, pour relever leur courage
abattu, rappela tout le sien.
Il commence d'abord par les éloigner du rivage, d'où ils suivaient des
yeux les voiles de Tafur; et s'enfonçant avec eux dans l'île: «Mes amis,
félicitons-nous, leur dit-il, d'être délivrés de cette foule d'hommes
timides qui nous auraient mal secondés; la fortune me laisse ceux que
j'aurais choisis. Nous sommes peu, mais tous déterminés, mais tous unis
par l'amitié, la confiance, et le malheur. Ne doutez pas qu'il ne nous
vienne des compagnons jaloux de notre renommée; car dès ce moment elle
vole aux bords d'où nous sommes partis: les déserteurs vont l'y
répandre. Oui, mes amis, quoi qu'il arrive, treize hommes qui, seuls,
délaissés sur des bords inconnus, chez des peuples féroces, persistent
dans la résolution et l'espérance de les dompter, sont déja bien sûrs de
leur gloire. Qui nous a rassemblés? La noble ambition de rendre nos noms
immortels? Ils le sont: l'événement même est désormais indifférent.
Heureux ou malheureux, il sera vrai du moins que nous aurons donné au
monde un exemple encore inoui d'audace et d'intrépidité. Plaignons notre
patrie d'avoir produit des lâches; mais félicitons-nous de l'éclat que
leur honte va donner à notre valeur. Après tout, que hasardons-nous? La
vie? Et cent fois, à vil prix, nous en avons été prodigues. Mais, avant
de la perdre, il est pour nous encore des moyens de la signaler.
Commençons par nous procurer un asyle moins exposé aux surprises des
Indiens. Ici nous manquerions de tout. L'île de la Gorgone est déserte
et fertile; la vue en est terrible, et l'abord dangereux; l'Indien n'ose
y pénétrer; hâtons-nous d'y passer; c'est là le digne asyle de treize
hommes abandonnés et séparés de l'univers.
L'île de la Gorgone est digne de son nom. Elle est l'effroi de la
nature. Un ciel chargé d'épais nuages, où mugissent les vents, où les
tonnerres grondent, où tombent, presque sans relâche, des pluies
orageuses, des grêles meurtrières, parmi les foudres et les éclairs; des
montagnes couvertes de forêts ténébreuses, dont les débris cachent la
terre, et dont les branches entrelacées ne forment qu'un épais tissu,
impénétrable à la clarté; des vallons fangeux, où sans cesse roulent
d'impétueux torrents; des bords hérissés de rochers, où se brisent, en
gémissant, les flots émus par les tempêtes; le bruit des vents dans les
forêts, semblable aux hurlements des loups et au glapissement des
tigres; d'énormes couleuvres qui rampent sous l'herbe humide des marais,
et qui de leurs vastes replis embrassent la tige des arbres; une
multitude d'insectes, qu'engendre un air croupissant, et dont l'avidité
ne cherche qu'une proie: telle est l'île de la Gorgone, et tel fut
l'asyle où Pizarre vint se réfugier avec ses compagnons.
Ils furent tous épouvantés à l'aspect de ce noir séjour, et Pizarre en
frémit lui-même; mais ils n'avaient point à choisir. Son vaisseau n'eût
pas résisté à une course plus longue. En abordant, il déguisa donc, sous
l'apparence de la joie, l'horreur dont il était saisi.
Son premier soin fut de chercher une colline où la terre ne fût jamais
inondée, et qui, voisine de la mer, permît de donner le signal aux
vaisseaux. Malgré l'humidité des bois dont la colline était couverte, il
s'y fit jour avec la flamme. Un vent rapide alluma l'incendie; et le
sommet fut dépouillé. Pizarre s'y établit, y éleva des cabanes
environnées d'une enceinte.
«Amis, dit-il, nous voilà bien. Ici la nature est sauvage, mais féconde.
Les bois y sont peuplés d'oiseaux; la mer y abonde en poissons; l'eau
douce y coule des montagnes. Parmi les fruits que la nature nous
présente, il en est d'assez savoureux pour tenir lieu de pain. L'air est
humide dans les vallons; il l'est moins sur cette éminence; et des feux
sans cesse allumés vont le purifier encore. Sous des toits épais de
feuillages, nous serons garantis de la pluie et des vents. Quant à ces
noirs orages, nous les contemplerons comme un spectacle magnifique; car
les horreurs de la nature en augmentent la majesté. C'est ici qu'elle
est imposante. Ce désordre a je ne sais quoi de merveilleux qui agrandit
l'ame, et l'affermit en l'élevant. Oui, mes amis, nous sortirons d'ici
avec un sentiment plus sublime et plus fort de la nature et de
nous-mêmes. Il manquait à notre courage d'avoir été mis à l'épreuve du
choc de ces fiers éléments. Du reste, n'imaginez pas que leur guerre
soit sans relâche: nous aurons des jours plus sereins; et pendant le
silence des vents et des tempêtes, le soin de notre subsistance sera
moins pour nous un travail, qu'un exercice intéressant.»
Ce fut ainsi que d'un séjour affreux, Pizarre fit à ses compagnons une
peinture consolante. L'imagination empoisonne les biens les plus doux de
la vie, et adoucit les plus grands maux.
Les Castillans eurent bientôt construit un canot, dans lequel, quand la
mer était calme, ils se donnaient, non loin du bord, l'utile amusement
d'une pêche abondante. La chasse ne l'était pas moins: car, avant que
les animaux d'un naturel doux et timide aient appris à connaître
l'homme, ils semblent le voir en ami. Dans cette confiance, ils tombent
dans ses piéges, et vont au-devant de ses coups. Ce n'est qu'après avoir
éprouvé mille fois sa malice et sa perfidie, qu'épouvantés de son
approche, ils s'instruisent l'un l'autre à fuir devant leur ennemi
commun.
Trois mois s'écoulèrent, sans que Pizarre et ses compagnons vissent
paraître aucun vaisseau. Leurs yeux, tournés du côté du nord, se
fatiguaient à parcourir la solitude immense d'une mer sans rivages. Tous
les jours l'espérance renaissait et mourait dans leurs coeurs plus
découragés. Pizarre seul les relevait, les animait à la constance.
«Donnons à nos amis le temps de pourvoir à tout, disait-il. Je crains
moins leur lenteur que leur impatience. Le vaisseau que j'attends serait
trop tôt parti, s'il ne m'apportait que des hommes levés à la hâte et
sans choix. S'il est chargé de braves gens, il mérite bien qu'on
l'attende.»
Il était loin d'avoir lui-même la confiance qu'il inspirait. La rigueur
du climat de l'île, son influence inévitable sur la santé de ses amis,
la ruine de son vaisseau, que la vague battait sans cesse, et qu'elle
achevait de briser, l'incertitude et la faiblesse du secours qu'il
pouvait attendre, son état présent, l'avenir, pour lui plus effrayant
encore, tout cela formait dans son ame un noir tourbillon de pensées, où
quelques lueurs d'espérance se laissaient à peine entrevoir.
Ses amis, moins déterminés, se lassaient de souffrir. L'air humide
qu'ils respiraient, et dont ils étaient pénétrés, déposait dans leur
sein le germe d'une langueur contagieuse; et leur courage, avec leur
force, diminuait tous les jours. «Nous ne te demandons, disaient-ils à
Pizarre, qu'un climat plus doux et plus sain. Fais-nous respirer;
sauve-nous de cette maligne influence; allons chercher des hommes qu'on
puisse fléchir ou combattre; oppose-nous des ennemis sur qui du moins,
en expirant, nous puissions venger notre mort.»
Pizarre cède à leurs instances; et des débris de leur navire, il leur
fait construire une barque, pour regagner le continent. Mais lorsqu'on y
travaille avec le plus d'ardeur, l'un d'eux croit, du haut du rivage,
apercevoir dans le lointain les voiles d'un vaisseau. Il pousse un cri
de surprise et de joie, et tous les yeux se tournent vers le nord. Ce
n'est d'abord qu'une faible apparence: on craint de se tromper; on doute
si ce qu'on a pris pour la voile, n'est pas un nuage léger; on observe
long-temps encore; et peu-à-peu, l'espérance, en croissant, affaiblit la
crainte, comme la lumière naissante pénètre l'ombre et la dissipe au
crépuscule du matin. Toute incertitude enfin cesse: on distingue la
voile, on reconnaît le pavillon; et ce rivage, qui n'avait jusqu'alors
répété que des plaintes et des gémissements, retentit de cris
d'allégresse. Mais le vaisseau, en abordant, étouffe bientôt ces
transports. Les matelots qui le conduisent, sont l'unique secours qu'on
envoie à Pizarre; et, ce qui l'afflige encore plus, lui-même on le
rappelle, on l'oblige à partir. Il en est outré de douleur. «Eh quoi!
dit-il, on nous envie jusques au triste honneur de mourir sur ces
bords!» Et puis, rappelant son courage: «Nous y reviendrons, reprit-il;
et je ne veux m'en éloigner qu'après avoir marqué moi-même le rivage où
nous descendrons.» Avant de quitter la Gorgone, il voulut y laisser un
monument de sa gloire. Il écrivit sur un rocher, au bas duquel les flots
se brisent: _Ici treize hommes_ (et ils étaient nommés), _abandonnés de
la nature entière, ont éprouvé qu'il n'est point de maux que le courage
ne surmonte. Que celui qui veut tout oser, apprenne donc à tout
souffrir._»
Alors, montant sur le navire qu'on leur amenait, ils s'avancent jusqu'au
rivage de Tumbès.