CHAPITRE XVIII.

Pizarre, au milieu de ses compagnons découragés, marquait encore de la

constance, et cachait, sous un front serein, les noirs chagrins qui lui

rongeaient le coeur. Mais se voyant réduits au choix de périr par la

faim, ou par les flèches des sauvages, ils remontent sur leur navire,

et, à force de voile, ils cherchent des bords plus heureux.

Ils découvrent une campagne riante et cultivée, où tout annonce

l'industrie et la paix: c'est la côte de Catamès, pays fertile et

abondant, dont le peuple est en petit nombre. Les Espagnols y

descendent; et ce peuple exerce envers eux les devoirs naturels de

l'hospitalité. Mais lui-même, exposé sans cesse aux ravages de ses

voisins, il avoue à ses hôtes que chez lui leur asyle serait mal assuré.

«Étrangers, leur dit le cacique, la nature, qui nous a faits doux et

paisibles, nous a donné des voisins féroces. Dites-nous si par-tout de

même les bons sont en proie aux méchants.--Chez nous, lui dit Pizarre,

le ciel a réuni la douceur avec l'audace, la force avec la

bonté.--Retournez donc chez vous, lui dit tristement le cacique; car les

bons, parmi nous, sont faibles et timides, et les méchants, forts et

hardis.» Pizarre l'en crut aisément, et il se retira dans une île

voisine[75], où, peu de temps après, Almagre vint lui porter quelques

secours.

[75] L'île _del Gallo_.

Mais tout avait changé sur l'isthme. Davila n'avait pu survivre à la

honte et à la douleur d'être abandonné par son fils. Il était mort dans

les angoisses du remords et du désespoir. Son successeur[76] s'était

laissé persuader que les compagnons de Pizarre ne demandaient que leur

retour, et que lui-même il ne s'obstinait dans sa malheureuse entreprise

que par un orgueil insensé. Il fit donc partir deux vaisseaux, sous la

conduite d'un Castillan nommé Tafur, pour ramener les mécontents.

[76] Pèdre de Los-rios.

A la vue de ces vaisseaux qui s'avançaient à pleines voiles, Pizarre

tressaillit de joie. Mais cette joie fit bientôt place à la plus

profonde douleur.

«Je ne sais, dit-il à Tafur qui lui déclarait l'ordre dont il était

chargé, quel est le fourbe qui, pour me nuire, a fait parler mes

compagnons; mais, quel qu'il soit, il en impose. Ces nobles Castillans

s'attendaient, comme moi, à des périls, à des travaux dignes d'éprouver

leur constance. Si l'entreprise n'eût demandé que des coeurs lâches et

timides, on l'aurait achevée avant nous, et sans nous. C'est parce

qu'elle est pénible, qu'elle nous est réservée: les dangers en feront la

gloire, quand nous les aurons surmontés. On a donc fait injure à mes

amis, lorsqu'on a dit au vice-roi de l'isthme qu'ils voulaient se

déshonorer. Pour moi, je n'en retiens aucun. De braves gens, tels que je

les crois tous, ne demanderont qu'à me suivre; et les hommes sans coeur,

s'il y en a parmi nous, ne méritent pas mes regrets. Faites tracer une

ligne au milieu de mon vaisseau. Vous serez à la proue; je serai à la

poupe avec tous mes compagnons. Ceux qui voudront se séparer de moi,

n'auront qu'un pas à faire de la gloire à la honte.»

Tafur accepta ce défi; et quels furent l'étonnement et la douleur de

Pizarre, lorsqu'il vit presque tous les siens passer du côté de Tafur!

Indigné, mais ferme et tranquille, il les regardait d'un oeil fixe. L'un

d'eux le regarde à son tour; et voyant sur son front une noble

tristesse, une froide intrépidité, il dit à ceux de qui l'exemple

l'avait entraîné: «Castillans, voyez qui nous abandonnons! Je ne puis

m'y résoudre; et j'aime mieux mourir avec cet homme-là, que de vivre

avec des perfides. Adieu.» A ces mots, il repasse du côté de Pizarre, et

jure, en l'embrassant, de ne le plus quitter. Ce guerrier était Aléon.

Quelques-uns l'imitèrent; ce fut le petit nombre: mais leur malheureux

chef n'en fut que plus sensible à ce dévouement généreux. Il ne lui

était échappé contre les déserteurs ni plainte, ni reproche; mais

lorsqu'il vit que douze Castillans voulaient bien lui rester fidèles,

résolus à mourir pour lui, plutôt que de l'abandonner, son coeur soulagé

s'attendrit; il les embrasse, et la reconnaissance lui fait verser des

larmes, que la douleur n'a pu lui arracher. «Tu vois, dit-il à Tafur,

que mon navire brisé s'entr'ouvre et va périr; laisse-moi l'un des

tiens.» Tafur lui refusa durement sa prière. «Je puis vous ramener,

dit-il; mais je ne puis rien de plus.--Ainsi, lui dit Pizarre, on met de

braves gens dans la nécessité du choix, entre leur déshonneur et leur

perte inévitable! Va, notre choix n'est pas douteux. Laisse-nous

seulement des munitions et des armes. Celui qui t'envoie aura honte de

nous avoir abandonnés.»

Au moment fatal où Tafur mit à la voile et quitta le rivage, Pizarre fut

près de tomber dans le plus affreux désespoir. Il se vit presque seul,

sur des mers inconnues et dans un nouvel univers, abandonné de sa

patrie, faible jouet des éléments, en butte à des dangers horribles, en

proie à ces peuples sauvages, dont il fallait attendre ou la vie ou la

mort. Son ame eut besoin de toutes ses forces pour soutenir la pesanteur

du coup dont il était frappé. Ses compagnons, qui l'environnaient,

gardaient un morne silence; et le héros, pour relever leur courage

abattu, rappela tout le sien.

Il commence d'abord par les éloigner du rivage, d'où ils suivaient des

yeux les voiles de Tafur; et s'enfonçant avec eux dans l'île: «Mes amis,

félicitons-nous, leur dit-il, d'être délivrés de cette foule d'hommes

timides qui nous auraient mal secondés; la fortune me laisse ceux que

j'aurais choisis. Nous sommes peu, mais tous déterminés, mais tous unis

par l'amitié, la confiance, et le malheur. Ne doutez pas qu'il ne nous

vienne des compagnons jaloux de notre renommée; car dès ce moment elle

vole aux bords d'où nous sommes partis: les déserteurs vont l'y

répandre. Oui, mes amis, quoi qu'il arrive, treize hommes qui, seuls,

délaissés sur des bords inconnus, chez des peuples féroces, persistent

dans la résolution et l'espérance de les dompter, sont déja bien sûrs de

leur gloire. Qui nous a rassemblés? La noble ambition de rendre nos noms

immortels? Ils le sont: l'événement même est désormais indifférent.

Heureux ou malheureux, il sera vrai du moins que nous aurons donné au

monde un exemple encore inoui d'audace et d'intrépidité. Plaignons notre

patrie d'avoir produit des lâches; mais félicitons-nous de l'éclat que

leur honte va donner à notre valeur. Après tout, que hasardons-nous? La

vie? Et cent fois, à vil prix, nous en avons été prodigues. Mais, avant

de la perdre, il est pour nous encore des moyens de la signaler.

Commençons par nous procurer un asyle moins exposé aux surprises des

Indiens. Ici nous manquerions de tout. L'île de la Gorgone est déserte

et fertile; la vue en est terrible, et l'abord dangereux; l'Indien n'ose

y pénétrer; hâtons-nous d'y passer; c'est là le digne asyle de treize

hommes abandonnés et séparés de l'univers.

L'île de la Gorgone est digne de son nom. Elle est l'effroi de la

nature. Un ciel chargé d'épais nuages, où mugissent les vents, où les

tonnerres grondent, où tombent, presque sans relâche, des pluies

orageuses, des grêles meurtrières, parmi les foudres et les éclairs; des

montagnes couvertes de forêts ténébreuses, dont les débris cachent la

terre, et dont les branches entrelacées ne forment qu'un épais tissu,

impénétrable à la clarté; des vallons fangeux, où sans cesse roulent

d'impétueux torrents; des bords hérissés de rochers, où se brisent, en

gémissant, les flots émus par les tempêtes; le bruit des vents dans les

forêts, semblable aux hurlements des loups et au glapissement des

tigres; d'énormes couleuvres qui rampent sous l'herbe humide des marais,

et qui de leurs vastes replis embrassent la tige des arbres; une

multitude d'insectes, qu'engendre un air croupissant, et dont l'avidité

ne cherche qu'une proie: telle est l'île de la Gorgone, et tel fut

l'asyle où Pizarre vint se réfugier avec ses compagnons.

Ils furent tous épouvantés à l'aspect de ce noir séjour, et Pizarre en

frémit lui-même; mais ils n'avaient point à choisir. Son vaisseau n'eût

pas résisté à une course plus longue. En abordant, il déguisa donc, sous

l'apparence de la joie, l'horreur dont il était saisi.

Son premier soin fut de chercher une colline où la terre ne fût jamais

inondée, et qui, voisine de la mer, permît de donner le signal aux

vaisseaux. Malgré l'humidité des bois dont la colline était couverte, il

s'y fit jour avec la flamme. Un vent rapide alluma l'incendie; et le

sommet fut dépouillé. Pizarre s'y établit, y éleva des cabanes

environnées d'une enceinte.

«Amis, dit-il, nous voilà bien. Ici la nature est sauvage, mais féconde.

Les bois y sont peuplés d'oiseaux; la mer y abonde en poissons; l'eau

douce y coule des montagnes. Parmi les fruits que la nature nous

présente, il en est d'assez savoureux pour tenir lieu de pain. L'air est

humide dans les vallons; il l'est moins sur cette éminence; et des feux

sans cesse allumés vont le purifier encore. Sous des toits épais de

feuillages, nous serons garantis de la pluie et des vents. Quant à ces

noirs orages, nous les contemplerons comme un spectacle magnifique; car

les horreurs de la nature en augmentent la majesté. C'est ici qu'elle

est imposante. Ce désordre a je ne sais quoi de merveilleux qui agrandit

l'ame, et l'affermit en l'élevant. Oui, mes amis, nous sortirons d'ici

avec un sentiment plus sublime et plus fort de la nature et de

nous-mêmes. Il manquait à notre courage d'avoir été mis à l'épreuve du

choc de ces fiers éléments. Du reste, n'imaginez pas que leur guerre

soit sans relâche: nous aurons des jours plus sereins; et pendant le

silence des vents et des tempêtes, le soin de notre subsistance sera

moins pour nous un travail, qu'un exercice intéressant.»

Ce fut ainsi que d'un séjour affreux, Pizarre fit à ses compagnons une

peinture consolante. L'imagination empoisonne les biens les plus doux de

la vie, et adoucit les plus grands maux.

Les Castillans eurent bientôt construit un canot, dans lequel, quand la

mer était calme, ils se donnaient, non loin du bord, l'utile amusement

d'une pêche abondante. La chasse ne l'était pas moins: car, avant que

les animaux d'un naturel doux et timide aient appris à connaître

l'homme, ils semblent le voir en ami. Dans cette confiance, ils tombent

dans ses piéges, et vont au-devant de ses coups. Ce n'est qu'après avoir

éprouvé mille fois sa malice et sa perfidie, qu'épouvantés de son

approche, ils s'instruisent l'un l'autre à fuir devant leur ennemi

commun.

Trois mois s'écoulèrent, sans que Pizarre et ses compagnons vissent

paraître aucun vaisseau. Leurs yeux, tournés du côté du nord, se

fatiguaient à parcourir la solitude immense d'une mer sans rivages. Tous

les jours l'espérance renaissait et mourait dans leurs coeurs plus

découragés. Pizarre seul les relevait, les animait à la constance.

«Donnons à nos amis le temps de pourvoir à tout, disait-il. Je crains

moins leur lenteur que leur impatience. Le vaisseau que j'attends serait

trop tôt parti, s'il ne m'apportait que des hommes levés à la hâte et

sans choix. S'il est chargé de braves gens, il mérite bien qu'on

l'attende.»

Il était loin d'avoir lui-même la confiance qu'il inspirait. La rigueur

du climat de l'île, son influence inévitable sur la santé de ses amis,

la ruine de son vaisseau, que la vague battait sans cesse, et qu'elle

achevait de briser, l'incertitude et la faiblesse du secours qu'il

pouvait attendre, son état présent, l'avenir, pour lui plus effrayant

encore, tout cela formait dans son ame un noir tourbillon de pensées, où

quelques lueurs d'espérance se laissaient à peine entrevoir.

Ses amis, moins déterminés, se lassaient de souffrir. L'air humide

qu'ils respiraient, et dont ils étaient pénétrés, déposait dans leur

sein le germe d'une langueur contagieuse; et leur courage, avec leur

force, diminuait tous les jours. «Nous ne te demandons, disaient-ils à

Pizarre, qu'un climat plus doux et plus sain. Fais-nous respirer;

sauve-nous de cette maligne influence; allons chercher des hommes qu'on

puisse fléchir ou combattre; oppose-nous des ennemis sur qui du moins,

en expirant, nous puissions venger notre mort.»

Pizarre cède à leurs instances; et des débris de leur navire, il leur

fait construire une barque, pour regagner le continent. Mais lorsqu'on y

travaille avec le plus d'ardeur, l'un d'eux croit, du haut du rivage,

apercevoir dans le lointain les voiles d'un vaisseau. Il pousse un cri

de surprise et de joie, et tous les yeux se tournent vers le nord. Ce

n'est d'abord qu'une faible apparence: on craint de se tromper; on doute

si ce qu'on a pris pour la voile, n'est pas un nuage léger; on observe

long-temps encore; et peu-à-peu, l'espérance, en croissant, affaiblit la

crainte, comme la lumière naissante pénètre l'ombre et la dissipe au

crépuscule du matin. Toute incertitude enfin cesse: on distingue la

voile, on reconnaît le pavillon; et ce rivage, qui n'avait jusqu'alors

répété que des plaintes et des gémissements, retentit de cris

d'allégresse. Mais le vaisseau, en abordant, étouffe bientôt ces

transports. Les matelots qui le conduisent, sont l'unique secours qu'on

envoie à Pizarre; et, ce qui l'afflige encore plus, lui-même on le

rappelle, on l'oblige à partir. Il en est outré de douleur. «Eh quoi!

dit-il, on nous envie jusques au triste honneur de mourir sur ces

bords!» Et puis, rappelant son courage: «Nous y reviendrons, reprit-il;

et je ne veux m'en éloigner qu'après avoir marqué moi-même le rivage où

nous descendrons.» Avant de quitter la Gorgone, il voulut y laisser un

monument de sa gloire. Il écrivit sur un rocher, au bas duquel les flots

se brisent: _Ici treize hommes_ (et ils étaient nommés), _abandonnés de

la nature entière, ont éprouvé qu'il n'est point de maux que le courage

ne surmonte. Que celui qui veut tout oser, apprenne donc à tout

souffrir._»

Alors, montant sur le navire qu'on leur amenait, ils s'avancent jusqu'au

rivage de Tumbès.

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 28 / 75 题