CHAPITRE XV.

Gonsalve fut, dès ce moment, parmi les Indiens, comme dans sa patrie, et

comme au sein de sa famille. On le gardait, mais sans contrainte; et la

seule liberté qu'il n'eût pas, était celle de s'échapper. Las-Casas le

voyait sans cesse. Il eût voulu lui faire aimer la vie heureuse et

simple de ce peuple sauvage; mais le jeune homme ne l'écoutait qu'en

poussant de profonds soupirs. «Me voilà, disait-il, instruit par le

malheur, par vos leçons, par leur exemple; qu'ils daignent se fier à

moi, et me mettre en état de détromper mon père, de le fléchir, de lui

apprendre à les connaître, à les aimer. Ils m'ont déja laissé la vie; je

leur devrai la liberté. Ces bienfaits toucheront un père. Il cédera aux

larmes de son fils.»

A cet âge on ne sait pas feindre avec tant d'art et de noirceur, et

Las-Casas ne doutait pas que Gonsalve ne fût sincère; mais il le

connaissait trop faible pour oser compter sur sa foi. «Vous êtes sans

doute à-présent bien déterminé, lui dit-il, à ne pas trahir ce bon

peuple; mais je prévois tout l'ascendant d'un père; et je ne répondrai

jamais qu'il ne vienne à bout de surprendre ou d'arracher votre secret.

Ce que je vous dis là, je l'ai dit de même au cacique. C'est lui que le

péril regarde, c'est à lui de se consulter.»

«Je laisse, dit-il à Capana, ton captif dans l'affliction. Il soupire

ardemment pour la liberté. Je t'ai fait voir tout le danger de le

renvoyer à son père; mais je ne dois pas te dissimuler l'avantage de ce

bienfait. Il peut arriver que son père vous découvre; et alors vous

auriez pour appui ce jeune homme, à qui ta clémence aurait fait un

devoir sacré de ne t'abandonner jamais. L'amour paternel a des droits

sur les tyrans les plus farouches. C'est le dernier endroit sensible par

où leur ame s'endurcit. Après cela, décide-toi sur le parti que tu dois

prendre: j'ignore comme toi quel serait le plus sage, et tu sais

aussi-bien que moi quel serait le plus généreux.

«Pour moi, dépourvu des moyens de célébrer ici nos augustes mystères,

d'y établir le sacerdoce, et d'y perpétuer le culte des autels, je vais

vous chercher des pasteurs, et peut-être vous assurer un repos plus

tranquille. Adieu. Je demande au ciel, et j'espère de vous revoir avant

de descendre au tombeau.»

La désolation du jeune Davila fut extrême, quand il apprit que Las-Casas

l'abandonnait. Il alla se jeter aux pieds du cacique. «Ah! lui dit-il,

pourquoi te défier d'un malheureux qui te doit tout? La nature m'a fait

un coeur sensible comme à toi; mais eût-elle mis à la place le coeur du

tigre que tu adorais, tes vertus l'auraient attendri. Tu m'as appelé ton

ami, tu m'as embrassé comme un frère; va, je ne l'oublierai jamais: je

ne suis ingrat ni perfide. Il y va de ta vie et du salut de tes amis,

que ton asyle soit inconnu; il le sera par mon silence. J'en atteste mon

Dieu, ce Dieu qui est devenu le tien.»

«Oui, je te crois sensible et bon, dit le cacique; mais tu es faible; et

l'homme faible est toujours à la veille d'être méchant. Comment

braverais-tu l'autorité d'un père? tu n'as pas su braver la mort.--La

mort m'a causé de l'effroi, je l'avoue, dit le jeune homme en se levant

avec fierté; mais si, pour éviter la mort, tu m'avais proposé un crime,

tu aurais vu lequel des deux m'aurait le plus épouvanté. Puisque je n'ai

pas ton estime, je ne te demande plus rien. Je renonce à la liberté; je

te dispense même de me laisser la vie.» A ces mots il se retira.

Le cacique, qui le suivait des yeux, et qui le voyait abattu de

tristesse, sentit lui-même, comme un poids dont son coeur était

oppressé, la dureté de son refus. Il fit appeler Las-Casas. «Emmène avec

toi ce jeune homme, lui dit-il: sa douleur me pèse et me fatigue; la

présence d'un malheureux est insupportable pour moi.--As-tu bien

réfléchi? lui dit le solitaire.--Oui, je sais qu'un mot de sa bouche

nous perd, mon peuple et moi, nous livre à nos tyrans; mais la pitié

l'emporte sur la crainte: je ne veux plus le voir souffrir.»

Si l'on a vu des enfants vertueux aux funérailles de leur père, d'un

père tendre et bien-aimé, c'est l'image de la douleur des Indiens, au

départ de Las-Casas. Le cacique et son peuple, le visage abattu, les

yeux baissés et pleins de larmes, l'accompagnèrent en silence jusqu'au

bord de la forêt. Là, il fallut se séparer.

Témoin de leurs tristes adieux, Gonsalve renfermait sa joie. Le cacique,

ôtant son collier, le jeta au cou du jeune homme, l'embrassa, et lui

dit: «Sois toujours notre ami; et si jamais tu étais pressé par nos

tyrans de leur découvrir où nous sommes, regarde ce collier,

souviens-toi de Las-Casas, et demande à ton coeur si tu dois nous

trahir.»

Les deux Espagnols, sur la foi de leurs guides, s'en allant à travers

les bois, se retraçaient les moeurs et le naturel des sauvages. Vint un

moment où Las-Casas, regardant le jeune Davila: «Vous voyez, lui dit-il,

si, comme on le prétend, ils sont indignes du nom d'hommes, et s'il est

malaisé d'en faire des chrétiens. L'homme n'est indocile que pour ce qui

répugne au sentiment de la bonté. Il ne se refuse jamais aux vérités qui

le consolent, qui le soulagent dans ses peines, et qui lui font chérir

ces deux présents du ciel, la vie et la société. Que ces vérités passent

sa faible intelligence, pourvu qu'elles touchent son coeur, il en sera

persuadé; il croit tout ce qu'il aime à croire. Toute la nature à ses

yeux est un mystère assurément; eh bien, voit-on qu'en jouissant de ses

bienfaits il lui reproche l'obscurité de ses moyens? Il en sera de même

de la religion; plus elle fera d'heureux, moins elle trouvera

d'incrédules.»

«Mais, reprit Gonsalve, peut-on dissimuler ce qu'elle a d'affligeant, ce

qu'elle a d'effrayant pour l'homme?--Elle n'a rien que d'attrayant,

d'encourageant pour la vertu, de consolant pour l'innocence, lui

répondit le solitaire; et je n'en veux pas davantage pour la faire

adorer par-tout. De bonnes lois gênent le vice, épouvantent le crime,

affligent les méchants; et l'on aime de bonnes lois, parce qu'il dépend

de chacun d'en recueillir les fruits et d'être heureux par elles. On

aimera de même une religion qui, comme ces lois salutaires, est

favorable aux gens de bien, rigoureuse aux méchants, et indulgente aux

faibles. Mais, en la professant dans cette pureté, on ne peut opprimer

personne; on ne s'abreuve point de sang; on est obligé d'être humain,

juste, patient, secourable, et sur-tout désintéressé; de joindre

l'exemple au précepte, d'instruire par ses bonnes oeuvres, et de prouver

par ses vertus. L'orgueil et la cupidité ne peuvent se forcer à ces

ménagements; le droit du glaive est plus commode; et avec d'odieux

prétextes, dont les passions s'autorisent, on se permet la violence, la

rapine, et le brigandage jusqu'aux excès les plus criants...» Le

solitaire, à ces mots, s'aperçut que le fils de Davila baissait les

yeux, et que la rougeur de la honte se répandait sur son visage.

«Pardonne, lui dit-il, jeune homme. Je t'afflige. C'est le ciel qui te

l'a donné, ce père rigoureux. Tout injuste qu'il est, ne cesse jamais de

l'aimer, de le respecter, de le plaindre. Seulement ne l'imite pas.»

On arrive à Crucès. Les Indiens s'éloignent; Barthélemi et Gonsalve, au

moment de se séparer, s'embrassent tendrement. «Adieu. Tu vas revoir ton

père, dit le solitaire au jeune homme; souviens-toi du cacique, daigne

penser à moi. Je n'entendrai point tes paroles; mais Dieu sera présent;

et ton coeur lui a juré d'être fidèle aux Indiens.»

Gonsalve retourne à Panama; et Las-Casas descend le fleuve jusqu'à la

côte orientale, où un navire le reçoit, et va le porter au rivage que

baigne l'Ozama, en épanchant son onde dans le sein du vaste océan.

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 25 / 75 题