Gonsalve fut, dès ce moment, parmi les Indiens, comme dans sa patrie, et
comme au sein de sa famille. On le gardait, mais sans contrainte; et la
seule liberté qu'il n'eût pas, était celle de s'échapper. Las-Casas le
voyait sans cesse. Il eût voulu lui faire aimer la vie heureuse et
simple de ce peuple sauvage; mais le jeune homme ne l'écoutait qu'en
poussant de profonds soupirs. «Me voilà, disait-il, instruit par le
malheur, par vos leçons, par leur exemple; qu'ils daignent se fier à
moi, et me mettre en état de détromper mon père, de le fléchir, de lui
apprendre à les connaître, à les aimer. Ils m'ont déja laissé la vie; je
leur devrai la liberté. Ces bienfaits toucheront un père. Il cédera aux
larmes de son fils.»
A cet âge on ne sait pas feindre avec tant d'art et de noirceur, et
Las-Casas ne doutait pas que Gonsalve ne fût sincère; mais il le
connaissait trop faible pour oser compter sur sa foi. «Vous êtes sans
doute à-présent bien déterminé, lui dit-il, à ne pas trahir ce bon
peuple; mais je prévois tout l'ascendant d'un père; et je ne répondrai
jamais qu'il ne vienne à bout de surprendre ou d'arracher votre secret.
Ce que je vous dis là, je l'ai dit de même au cacique. C'est lui que le
péril regarde, c'est à lui de se consulter.»
«Je laisse, dit-il à Capana, ton captif dans l'affliction. Il soupire
ardemment pour la liberté. Je t'ai fait voir tout le danger de le
renvoyer à son père; mais je ne dois pas te dissimuler l'avantage de ce
bienfait. Il peut arriver que son père vous découvre; et alors vous
auriez pour appui ce jeune homme, à qui ta clémence aurait fait un
devoir sacré de ne t'abandonner jamais. L'amour paternel a des droits
sur les tyrans les plus farouches. C'est le dernier endroit sensible par
où leur ame s'endurcit. Après cela, décide-toi sur le parti que tu dois
prendre: j'ignore comme toi quel serait le plus sage, et tu sais
aussi-bien que moi quel serait le plus généreux.
«Pour moi, dépourvu des moyens de célébrer ici nos augustes mystères,
d'y établir le sacerdoce, et d'y perpétuer le culte des autels, je vais
vous chercher des pasteurs, et peut-être vous assurer un repos plus
tranquille. Adieu. Je demande au ciel, et j'espère de vous revoir avant
de descendre au tombeau.»
La désolation du jeune Davila fut extrême, quand il apprit que Las-Casas
l'abandonnait. Il alla se jeter aux pieds du cacique. «Ah! lui dit-il,
pourquoi te défier d'un malheureux qui te doit tout? La nature m'a fait
un coeur sensible comme à toi; mais eût-elle mis à la place le coeur du
tigre que tu adorais, tes vertus l'auraient attendri. Tu m'as appelé ton
ami, tu m'as embrassé comme un frère; va, je ne l'oublierai jamais: je
ne suis ingrat ni perfide. Il y va de ta vie et du salut de tes amis,
que ton asyle soit inconnu; il le sera par mon silence. J'en atteste mon
Dieu, ce Dieu qui est devenu le tien.»
«Oui, je te crois sensible et bon, dit le cacique; mais tu es faible; et
l'homme faible est toujours à la veille d'être méchant. Comment
braverais-tu l'autorité d'un père? tu n'as pas su braver la mort.--La
mort m'a causé de l'effroi, je l'avoue, dit le jeune homme en se levant
avec fierté; mais si, pour éviter la mort, tu m'avais proposé un crime,
tu aurais vu lequel des deux m'aurait le plus épouvanté. Puisque je n'ai
pas ton estime, je ne te demande plus rien. Je renonce à la liberté; je
te dispense même de me laisser la vie.» A ces mots il se retira.
Le cacique, qui le suivait des yeux, et qui le voyait abattu de
tristesse, sentit lui-même, comme un poids dont son coeur était
oppressé, la dureté de son refus. Il fit appeler Las-Casas. «Emmène avec
toi ce jeune homme, lui dit-il: sa douleur me pèse et me fatigue; la
présence d'un malheureux est insupportable pour moi.--As-tu bien
réfléchi? lui dit le solitaire.--Oui, je sais qu'un mot de sa bouche
nous perd, mon peuple et moi, nous livre à nos tyrans; mais la pitié
l'emporte sur la crainte: je ne veux plus le voir souffrir.»
Si l'on a vu des enfants vertueux aux funérailles de leur père, d'un
père tendre et bien-aimé, c'est l'image de la douleur des Indiens, au
départ de Las-Casas. Le cacique et son peuple, le visage abattu, les
yeux baissés et pleins de larmes, l'accompagnèrent en silence jusqu'au
bord de la forêt. Là, il fallut se séparer.
Témoin de leurs tristes adieux, Gonsalve renfermait sa joie. Le cacique,
ôtant son collier, le jeta au cou du jeune homme, l'embrassa, et lui
dit: «Sois toujours notre ami; et si jamais tu étais pressé par nos
tyrans de leur découvrir où nous sommes, regarde ce collier,
souviens-toi de Las-Casas, et demande à ton coeur si tu dois nous
trahir.»
Les deux Espagnols, sur la foi de leurs guides, s'en allant à travers
les bois, se retraçaient les moeurs et le naturel des sauvages. Vint un
moment où Las-Casas, regardant le jeune Davila: «Vous voyez, lui dit-il,
si, comme on le prétend, ils sont indignes du nom d'hommes, et s'il est
malaisé d'en faire des chrétiens. L'homme n'est indocile que pour ce qui
répugne au sentiment de la bonté. Il ne se refuse jamais aux vérités qui
le consolent, qui le soulagent dans ses peines, et qui lui font chérir
ces deux présents du ciel, la vie et la société. Que ces vérités passent
sa faible intelligence, pourvu qu'elles touchent son coeur, il en sera
persuadé; il croit tout ce qu'il aime à croire. Toute la nature à ses
yeux est un mystère assurément; eh bien, voit-on qu'en jouissant de ses
bienfaits il lui reproche l'obscurité de ses moyens? Il en sera de même
de la religion; plus elle fera d'heureux, moins elle trouvera
d'incrédules.»
«Mais, reprit Gonsalve, peut-on dissimuler ce qu'elle a d'affligeant, ce
qu'elle a d'effrayant pour l'homme?--Elle n'a rien que d'attrayant,
d'encourageant pour la vertu, de consolant pour l'innocence, lui
répondit le solitaire; et je n'en veux pas davantage pour la faire
adorer par-tout. De bonnes lois gênent le vice, épouvantent le crime,
affligent les méchants; et l'on aime de bonnes lois, parce qu'il dépend
de chacun d'en recueillir les fruits et d'être heureux par elles. On
aimera de même une religion qui, comme ces lois salutaires, est
favorable aux gens de bien, rigoureuse aux méchants, et indulgente aux
faibles. Mais, en la professant dans cette pureté, on ne peut opprimer
personne; on ne s'abreuve point de sang; on est obligé d'être humain,
juste, patient, secourable, et sur-tout désintéressé; de joindre
l'exemple au précepte, d'instruire par ses bonnes oeuvres, et de prouver
par ses vertus. L'orgueil et la cupidité ne peuvent se forcer à ces
ménagements; le droit du glaive est plus commode; et avec d'odieux
prétextes, dont les passions s'autorisent, on se permet la violence, la
rapine, et le brigandage jusqu'aux excès les plus criants...» Le
solitaire, à ces mots, s'aperçut que le fils de Davila baissait les
yeux, et que la rougeur de la honte se répandait sur son visage.
«Pardonne, lui dit-il, jeune homme. Je t'afflige. C'est le ciel qui te
l'a donné, ce père rigoureux. Tout injuste qu'il est, ne cesse jamais de
l'aimer, de le respecter, de le plaindre. Seulement ne l'imite pas.»
On arrive à Crucès. Les Indiens s'éloignent; Barthélemi et Gonsalve, au
moment de se séparer, s'embrassent tendrement. «Adieu. Tu vas revoir ton
père, dit le solitaire au jeune homme; souviens-toi du cacique, daigne
penser à moi. Je n'entendrai point tes paroles; mais Dieu sera présent;
et ton coeur lui a juré d'être fidèle aux Indiens.»
Gonsalve retourne à Panama; et Las-Casas descend le fleuve jusqu'à la
côte orientale, où un navire le reçoit, et va le porter au rivage que
baigne l'Ozama, en épanchant son onde dans le sein du vaste océan.