CHAPITRE XII.

Le vaisseau, pour mettre à la voile, attendait un vent favorable. On fit

des voeux pour l'obtenir. Le plus auguste de nos mystères fut célébré

sur la poupe par ce même Fernand de Luques, intéressé avec Almagre dans

les risques de l'entreprise, et comme lui associé dans le partage du

butin... O superstition! Ce prêtre sacrilége, pour rendre les autels

garants de ses vils intérêts, suspend le divin sacrifice, au moment de

le consommer; et tenant dans ses mains la victime pure et céleste, il se

tourne vers l'assistance. Sur son front chauve et sillonné de rides,

l'austérité paraît empreinte; il soulève un sourcil épais, dont son oeil

morne est ombragé; et d'une voix semblable à celle qui, du creux des

autels, prononçait les oracles: «Venez, Pizarre, et vous, Almagre,

venez, dit-il, sceller du sang d'un Dieu notre illustre et sainte

alliance.» Alors rompant l'hostie en trois[69], il s'en réserve une

partie, et en donnant une à chacun de ses associés interdits et

tremblants: «Ainsi, dit-il, soit partagée la dépouille des Indiens.» Tel

fut leur serment mutuel, tel fut le pacte de l'avarice. Barthélemi en

fut épouvanté.

[69] Ce trait-là est historique. _Pigliarono l'hostia consacrata del

santissimo sacramento, giorando di non romper mai la fede._

(BENZONI, l. 3.)

Le même jour on tint conseil; et là on entendit Pizarre exposer son

plan, ses moyens, ses mesures et ses ressources. Fernand de Luques,

chargé du soin de pourvoir aux besoins de la flotte, devait rester à

Panama, tandis qu'Almagre voyagerait sans cesse du port de l'isthme aux

bords où l'on allait descendre, et y mènerait les secours: rien n'avait

été négligé; et la prudence de Pizarre, en prévoyant tous les obstacles,

semblait les avoir applanis: tel fut l'éloge unanime qu'elle reçut dans

le conseil.

Mais Las-Casas, qui, dans ce plan, voyait les Indiens vassaux des

Castillans, ou plutôt leurs esclaves, destinés aux plus durs travaux, ne

put renfermer sa douleur. Il demande à parler; on lui prête silence; et,

la tristesse dans les yeux: «J'entends, dit-il, qu'on se propose de

distribuer les Indiens comme de vils troupeaux. On l'a fait dans les

îles; les îles ne sont plus que d'effrayantes solitudes. Des millions

d'infortunés ont péri sous le joug. Suivrez-vous ces exemples, et

ferez-vous périr de même les peuples de ces bords?»

Chacun s'empressa de répondre qu'on les ménagerait. «Il n'en est qu'un

moyen, continua le solitaire; c'est de ne laisser à personne le pouvoir

de les opprimer. Qu'ils soient sujets, mais sujets libres. Le même roi,

la même loi, et, comme je l'espère, le même Dieu que nous; mais jamais

d'autre dépendance: voilà leur droit, que je réclame au nom de la

nature, à la face du ciel.»

«Vertueux Las-Casas, lui répondit Pizarre, vos voeux et les miens sont

d'accord. Faire adorer mon Dieu, faire obéir à mon roi, imposer à ces

peuples un tribut modéré, établir entre eux et l'Espagne un commerce

utile pour eux, autant qu'avantageux pour elle; voilà ce que je me

propose. Fasse le ciel que, sans user de contrainte et de violence, je

puisse l'obtenir!--Je vous en suis garant, reprit vivement Las-Casas.

Mais, Pizarre, promettez-moi que si ces peuples sont dociles, s'ils

souscrivent à des lois justes, s'ils ne demandent qu'à s'instruire, ils

seront libres comme nous; que leurs jours, leurs biens, leur repos,

seront protégés par vos armes; que l'honnêteté, la pudeur, la timide et

faible innocence, auront en vous un défenseur, un vengeur.--Je vous le

promets.--Que vous ne souffrirez jamais qu'on les arrache à leur patrie,

qu'on les condamne à des travaux, qu'on exige d'eux, par la crainte, la

menace, et les châtiments, au-delà du tribut imposé par

vous-même.--Telle est ma résolution.--Eh bien, jurez-le donc au Dieu que

vous avez reçu, et que tous vos amis le jurent.»

A ce discours, un bruit confus se répandit dans l'assemblée; et Fernand

de Luques prenant la parole: «Quoi, dit-il à Barthélemi, jurer à Dieu de

ménager des barbares qui le blasphèment, qui brûlent devant les idoles

un encens qui n'est dû qu'à lui! Jurons plutôt de les exterminer, s'ils

osent défendre leurs temples, et s'ils refusent d'adorer le Dieu que

nous leur annonçons. L'Amérique nous appartient au même titre que Canaan

appartenait aux Hébreux: le droit du glaive qu'ils avaient sur

l'idolâtre Amalécite[70], nous l'avons sur des infidèles, plus aveuglés,

plus abrutis dans leurs détestables erreurs. Ils se plaignent qu'on leur

impose un trop rigoureux esclavage; mais eux-mêmes, sont-ils plus doux,

plus humains envers leurs captifs? Sur des autels rougis de sang, ils

leur déchirent les entrailles; ils se partagent, par lambeaux, leurs

membres encore palpitants; ils les dévorent, les barbares; ils en sont

les vivants tombeaux. Et c'est pour cette race impie qu'on parle avec

tant de chaleur! Si les châtiments les effraient, qu'ils cessent de nous

dérober cet or stérile dans leurs mains, et qui nous a déja coûté tant

de périls et de fatigues. Quoi! n'avez-vous franchi les mers,

n'avez-vous bravé les tempêtes, et cherché ce malheureux monde à travers

tant d'écueils, que pour abandonner l'unique fruit de vos travaux, vous

en retourner les mains vides, et ne rapporter en Espagne que la honte et

la pauvreté? L'or est un don de la nature; inutile à ces peuples, il

nous est nécessaire: c'est donc à nous qu'il appartient; et leur malice,

opiniâtre à le cacher, à l'enfouir, les rendrait seule assez coupables

pour justifier nos rigueurs. Quant à leur esclavage, il est la pénitence

des crimes dont les a souillés un culte impie et sanguinaire. Ce ne sont

pas les creux des mines, où ils sont enfermés vivants, que l'on doit

redouter pour eux. Ils méritent d'autres ténèbres que celles de ces

noirs cachots; et pourvu qu'ils y meurent résignés et contrits, ils

béniront un jour les mains qui les auront chargés de chaînes.»

[70] Cette comparaison a été faite par le missionnaire Gumilla et par

bien d'autres fanatiques.

Ainsi parla Fernand de Luques. Las-Casas, qui, d'un oeil immobile

d'horreur, le regardait et l'écoutait, lui répondit: «Prêtre d'un Dieu

de paix, vos lèvres, où ce Dieu reposait tout-à-l'heure, ont-elles

proféré ce que je viens d'entendre? Est-ce du haut du bois arrosé de son

sang, où, s'immolant pour tous les hommes, sa bouche expirante implorait

la grâce de ses ennemis; est-ce du haut de cette croix qu'il vous a

dicté ce langage? Vous, chrétien, vous parlez d'exterminer un peuple qui

ne vous a fait aucun mal! S'il vous en avait fait, votre religion vous

dirait encore de l'aimer. Vous vous comparez aux Hébreux, et ce peuple

aux Amalécites! Laissez, laissez-là ces exemples, dont on n'a que trop

abusé. Si Dieu, dans ses conseils, a jamais dérogé aux saintes lois de

la nature, il a parlé, il a donné un décret formel, authentique, dans

toute la solennité que sa volonté doit avoir, pour forcer l'homme à lui

obéir plutôt qu'à la voix de son coeur; et ce décret n'a pu s'étendre

au-delà des termes précis où lui-même il l'a renfermé: l'ordre accompli,

la loi qu'il avait suspendue, a repris son cours éternel. Dieu parlait

aux Israélites; mais Dieu ne vous a point parlé. Tenez-vous-en donc à la

loi qu'il a donnée à tous les hommes: _Aimez-moi, aimez vos semblables_:

voilà sa loi, Fernand. Sont-ce là vos tortures, et vos chaînes, et vos

bûchers?

«Les Indiens, sans doute, ont exercé entre eux des cruautés bien

condamnables; mais, fussent-ils plus inhumains, est-ce à vous de les

imiter? Leur malheur, hélas! est de croire à des dieux sanguinaires. Si,

au lieu du tigre, ils voyaient sur leurs autels l'agneau sans tache, ils

seraient doux comme l'agneau. Et qui de nous peut dire qu'élevé dès

l'enfance dans le sein des mêmes erreurs, l'exemple de ses pères, les

lois de son pays n'auraient pas tenu sa raison captive sous le même

joug? Plaignez donc, sans les condamner, ces esclaves de l'habitude, ces

victimes du préjugé. Cependant dites-moi s'ils sont par-tout les mêmes,

et quel mal avaient fait les peuples de l'Espagnole et de Cuba? Rien de

plus doux, de plus tranquille, de plus innocent que ces peuples. Toute

leur vie était une paisible enfance; ils n'avaient pas même des flèches

pour blesser les oiseaux de l'air. Les en a-t-on plus épargnés? C'est là

que j'ai vu des brigands, sans motifs, sans remords, massacrer les

enfants, égorger les vieillards, se saisir des femmes enceintes, leur

déchirer les flancs, en arracher le fruit... O religion sainte, voilà

donc tes ministres! O Dieu de la nature, voilà donc tes vengeurs!

Enfermer un peuple vivant dans les rochers où germe l'or, l'y faire

périr de misère, de fatigue, et d'épuisement, pour accumuler vos

richesses, et pour engendrer sur la terre tous les vices, enfants du

luxe, de l'orgueil, de l'oisiveté; ô Fernand, c'est la pénitence que

vous imposez à ces peuples! Écartez ce masque hypocrite, qui vous gêne

sans nous tromper. Vous servez un Dieu; mais ce Dieu, c'est

l'impitoyable avarice. C'est elle qui, par votre bouche, outrage ici

l'humanité, et veut rendre le ciel complice des fureurs qu'elle inspire,

et des maux qu'elle fait.»

Fernand, qui, pendant ce discours, n'avait cessé de frémir et de rouler

sur l'assemblée des yeux étincelants, se levait pour répondre. Pizarre

le retint. Mais Valverde parla, et prit le ton paisible d'un sage

conciliateur. Cet homme, le plus noir, le plus dissimulé que l'Espagne

eût produit, pour le malheur du Nouveau-Monde, portait dans son coeur

tous les vices; mais il les couvait sourdement; et le masque de

l'hypocrisie, qu'il ne quittait jamais, en imposait à tous les yeux.

«Barthélemi, dit-il, ne consultons ici que les intérêts de Dieu même:

car l'homme n'est rien devant lui. Ces peuples sont ses ennemis, et ses

ennemis éternels, s'ils meurent dans l'idolâtrie; vous ne le désavouerez

pas. Comment donc celui qui demain sera l'objet de sa colère, peut-il

être aujourd'hui l'objet de mon amour? Qu'ils se fassent chrétiens; la

charité nous lie. Mais jusques-là Dieu les exclut du nombre de ses

enfants. C'est à ce titre d'ennemis des gentils et des infidèles, et de

conquérants pour la foi, que ce monde nous appartient. Le souverain

pontife en a fait le partage, et l'a fait du plein pouvoir de celui de

qui tout dépend[71]. Mais quelles que soient les richesses que profanent

les Indiens, quelque abus même qu'ils en fassent, le droit d'en

dépouiller les temples et les autels de leurs idoles, pour en faire un

plus digne usage, n'est pas ce qui doit nous toucher. Oublions ces

fragiles biens; ne pensons qu'au salut des ames. Il s'agit de gagner, ou

de laisser périr celles de tous ces malheureux. Voulez-vous les

abandonner, ou les retirer de l'abyme? Pour les sauver, à Dieu ne plaise

que je veuille que l'on préfère les moyens les plus violents. Dans les

îles peut-être on a été trop loin; on n'a pas assez modéré la première

ferveur du zèle; et s'il est un moyen plus doux de captiver les Indiens,

qu'un esclavage salutaire, comme vous je demande qu'on daigne l'essayer.

Mais si l'on se voit obligé de faire à des esprits rebelles une heureuse

nécessité de subir le joug de la foi, vaut-il mieux les abandonner, que

d'employer à les réduire une utile et sainte rigueur? C'est ce que je ne

puis penser. Attendons que les circonstances nous éclairent et nous

décident, sans renoncer au droit divin de commander et de contraindre,

mais avec la ferme assurance de ne jamais en abuser. Voilà, je crois, ce

que le zèle, d'accord avec l'humanité, conseille à des héros chrétiens.»

[71] Les termes de la bulle: _De nostrâ merâ liberalitate, et ex certâ

scientiâ, ac de apostolicæ potestatis plenitudine... Autoritate

omnipotentis Dei, nobis in beato Petro concessâ... donamus,

concedimus et assignamus._

L'assemblée était satisfaite du parti modéré que proposait Valverde.

Mais Las-Casas ne vit en lui qu'un fourbe adroit et dangereux. «De

toutes les superstitions, dit-il, la plus funeste au monde est celle qui

fait voir à l'homme, dans ceux qui n'ont pas sa croyance, autant

d'ennemis de son Dieu: car elle étouffe dans les coeurs tout sentiment

d'humanité; et Valverde a raison: comment peut-on aimer l'éternel objet

des vengeances et de la haine de son Dieu? De là ce barbare mépris qu'on

a conçu pour les sauvages, et souvent cette joie atroce qu'on ressent à

les opprimer. Ah! loin de nous cette pensée, que Dieu, tant que l'homme

respire, puisse le haïr un moment. Ces Indiens sont comme vous l'ouvrage

de ses mains, il aime son ouvrage, il les a faits pour être heureux.

Toujours le même, il veut encore ce qu'il voulut en les créant; et,

infini dans sa puissance comme dans sa bonté, il a mille moyens qui nous

sont inconnus, d'attirer à lui ses enfants.

«Le lien fraternel n'est donc jamais rompu: la charité, l'égalité, le

droit naturel et sacré de la liberté, tout subsiste; et, d'accord avec

la nature, la foi, d'un bout du monde à l'autre, ne présente aux yeux du

chrétien que des frères et des amis. Mais, dites-vous, si l'esclavage

est le seul moyen d'engager, de retenir les Indiens sous le joug de la

foi!... Juste ciel! l'esclavage, la honte et le scandale de la religion,

est le seul moyen de l'étendre! Ah! c'est lui qui la déshonore, qui la

rend odieuse, et qui la détruirait, si l'enfer pouvait la détruire. Il

fut cruel chez tous les peuples; il est atroce parmi nous. Vous le

savez, vous avez vu le fils arraché à son père, la femme à son époux, la

mère à ses enfants; vous avez vu jeter dans le fond d'un vaisseau des

troupeaux d'hommes enchaînés, y croupir entassés, consumés par la faim;

vous avez vu ceux qui sortaient de cet exécrable tombeau, pâles, abattus

de faiblesse, aussitôt condamnés aux travaux les plus accablants. Et

c'est là, dit-on, le moyen de gagner les esprits! En a-t-on tenté

d'autre? a-t-on daigné les éclairer? a-t-on pris soin de les instruire?

veut-on même qu'ils soient instruits? On veut qu'ils vivent et qu'ils

meurent comme des animaux stupides. Pour les persuader il eût fallu

vivre avec eux, souffrir leur indocilité, l'apprivoiser par la douceur,

l'attirer par la confiance, et la vaincre par les bienfaits. C'est

l'exemple qui prouve; et le plus digne apôtre de la religion, c'est la

vertu. Soyez bons, soyez justes; vous serez écoutés. Je connais bien ce

Nouveau-Monde! Interrogez ceux dont le zèle portait le flambeau de la

foi dans ces régions désolées, où l'on a commis tant de maux.

Demandez-leur quel doux empire a sur l'ame des Indiens la raison,

l'équité, la vertu bienfaisante, la consolante vérité. Demandez-leur

s'il fut jamais de peuple moins jaloux de ses opinions, plus empressé

d'ouvrir les yeux à la lumière, plus facile à persuader? Mais au moment

qu'on leur prêchait un Dieu clément et débonnaire, ils voyaient arriver

des ravisseurs perfides et d'infâmes déprédateurs, qui, au nom de ce

même Dieu, les dépouillaient, les enchaînaient, leur faisaient souffrir

mille outrages. Pouvaient-ils ne pas accuser de fourberie et d'imposture

ceux qui leur annonçaient la douceur de sa loi? Ce que je dis là, je

l'ai vu, je l'ai vu: ce n'est pas devant moi qu'il faut calomnier ces

peuples.

«Mais, fussent-ils opiniâtres et obstinés dans leurs erreurs, est-ce

pour vous une raison de les réduire au rang des bêtes? On espère adoucir

pour eux les rigueurs de la servitude! On l'a promis cent fois; a-t-on

pu s'y résoudre? J'ai vu Ferdinand s'attendrir; j'ai vu Ximenès

s'indigner; j'ai vu Charles frémir des inhumanités dont je leur faisais

la peinture. Ils y ont voulu remédier; et, avec toute leur puissance,

ils l'ont voulu en vain. Quand le vautour de la tyrannie s'est saisi de

sa proie, il faut qu'il la dévore, et rien ne peut l'en détacher. Non,

mes amis, point de milieu: il faut renoncer au nom d'hommes, abjurer le

nom de chrétiens, ou nous interdire à jamais le droit de faire des

esclaves. Cet avilissement honteux, où le plus fort tient le plus

faible, est outrageant pour la nature, révoltant pour l'humanité, mais

abominable sur-tout aux yeux de la religion. _Mon frère, tu es mon

esclave_, est une absurdité dans la bouche d'un homme, un parjure et un

blasphème dans la bouche d'un chrétien.

«Et de quel titre s'autorise la fureur d'opprimer? _Conquérants pour la

foi!_ La foi ne nous demande que des coeurs librement soumis.

Qu'a-t-elle de commun avec notre avarice, nos rapines, nos brigandages?

Le Dieu que nous servons est-il affamé d'or? _Un pontife a partagé

l'Inde!_ Mais l'Inde est-elle à lui? mais avait-il lui-même le droit

qu'on s'arroge en son nom? Il a pu confier ce monde à qui prendrait soin

de l'instruire, mais non pas le livrer en proie à qui voudrait le

ravager. Le titre de sa concession est fait pour un peuple d'apôtres,

non pour un peuple de brigands.

«L'Inde n'est donc à vous que par droit de conquête; et le droit de

conquête, tyrannique en lui-même, ne peut être légitimé que par le

bonheur des vaincus. Oui, Pizarre, c'est la clémence, la bonté, qui le

justifient; et l'usage de la victoire va vous donner la renommée, ou

d'un brigand par vos fureurs, ou d'un héros par vos bienfaits. Ah!

croyez-moi, n'attendez pas le moment de l'ivresse et de l'emportement,

pour mettre un frein à la victoire. Ce jour est, pour vous, consacré à

des résolutions saintes. Tous ces guerriers, disposés comme vous à

écouter la voix de la nature, suivront votre exemple à l'envi. Ils sont

jeunes, sensibles, et la corruption ne les a point gagnés encore: j'en

ai fait l'épreuve récente; je crois même les voir touchés des malheurs

que je vous ai peints. Je vous conjure, au nom de la religion, au nom de

la patrie et de l'humanité, de faire avec eux le serment d'épargner les

peuples soumis, de respecter leurs biens, leur liberté, leur vie. C'est

un lien sacré dont vous aurez besoin peut-être, pour vous épargner de

grands crimes; c'est du moins un gage de paix, qu'au nom des Indiens,

leur ami, dirai-je leur père, vous demande à genoux, et les larmes aux

yeux.» A ces mots il se prosterna.

«Et moi, dit Fernand, je m'oppose à cet acte déshonorant. Tant de

précaution marque pour nous trop peu d'estime. L'homme fidèle à son

devoir se répond assez de lui-même, et n'a pas besoin qu'on le gêne par

les entraves du serment.»

«Pour garantir vos intérêts, reprit modestement Las-Casas, le serment le

plus redoutable vient d'être exigé par vous-même; et pour le salut de

ces peuples, le serment vous paraît inutile et injurieux!»

Fernand se sentit confondu, et n'en devint que plus atroce. Il se

répandit en injures contre le protecteur de l'Inde, l'accusa de trahir

son roi, sa patrie, et son Dieu lui-même, lui donna les noms odieux de

délateur, de partisan du crime et de l'impiété. Pizarre, à qui cet homme

violent et pervers était trop nécessaire encore, vit le moment qu'il le

perdait. Il commença par l'appaiser, et puis, s'adressant à Las-Casas,

lui dit d'un air respectueux, que son zèle méritait bien la gloire qu'il

lui avait acquise; que ses conseils et ses maximes lui seraient à jamais

présents; qu'il les suivrait autant qu'il lui serait possible; mais

qu'il croyait que sa parole était un gage suffisant.

Le solitaire consterné se retire avec Alonzo. «Vous voyez, dit-il, mon

ami, qu'ici mon zèle est inutile. Je vous l'avais bien dit. Cette

épreuve m'éclaire; n'en demandez pas davantage. Je crois connaître assez

Pizarre: il serait juste et modéré, si chacun consentait à l'être: mais

il veut réussir; et son ambition fera céder aux circonstances sa

droiture et son équité. Je ne vous propose point de renoncer à le

suivre; ce serait affaiblir le nombre et le parti des gens de bien. Mais

moi, dont la présence est déja importune, et serait bientôt odieuse, je

n'ai plus désormais qu'à regagner ma solitude. Adieu. Si vous voyez

tourner cette conquête en brigandage, prenez conseil de votre coeur, il

vous conduira toujours bien.»

Alonzo, déja mécontent de tout ce qui s'était passé, fut sur-tout

indigné de voir qu'on se délivrait de Las-Casas; et lui-même il l'aurait

suivi, si son honneur, trop engagé, ne l'avait retenu. «Mon ami, lui

dit-il, je reste, je vous obéis à mon tour: mais j'observerai la

conduite et les intentions de Pizarre; j'éprouverai dans peu s'il tient

ce qu'il vous a promis; et si j'ai le malheur d'être avec des brigands,

soyez bien assuré que je n'y serai pas long-temps.»

Œuvres complètes de Marmontel, tome 8 Les Incas, ou la destruction de l'empire du Pérou · 第 22 / 75 题