Le vaisseau, pour mettre à la voile, attendait un vent favorable. On fit
des voeux pour l'obtenir. Le plus auguste de nos mystères fut célébré
sur la poupe par ce même Fernand de Luques, intéressé avec Almagre dans
les risques de l'entreprise, et comme lui associé dans le partage du
butin... O superstition! Ce prêtre sacrilége, pour rendre les autels
garants de ses vils intérêts, suspend le divin sacrifice, au moment de
le consommer; et tenant dans ses mains la victime pure et céleste, il se
tourne vers l'assistance. Sur son front chauve et sillonné de rides,
l'austérité paraît empreinte; il soulève un sourcil épais, dont son oeil
morne est ombragé; et d'une voix semblable à celle qui, du creux des
autels, prononçait les oracles: «Venez, Pizarre, et vous, Almagre,
venez, dit-il, sceller du sang d'un Dieu notre illustre et sainte
alliance.» Alors rompant l'hostie en trois[69], il s'en réserve une
partie, et en donnant une à chacun de ses associés interdits et
tremblants: «Ainsi, dit-il, soit partagée la dépouille des Indiens.» Tel
fut leur serment mutuel, tel fut le pacte de l'avarice. Barthélemi en
fut épouvanté.
[69] Ce trait-là est historique. _Pigliarono l'hostia consacrata del
santissimo sacramento, giorando di non romper mai la fede._
(BENZONI, l. 3.)
Le même jour on tint conseil; et là on entendit Pizarre exposer son
plan, ses moyens, ses mesures et ses ressources. Fernand de Luques,
chargé du soin de pourvoir aux besoins de la flotte, devait rester à
Panama, tandis qu'Almagre voyagerait sans cesse du port de l'isthme aux
bords où l'on allait descendre, et y mènerait les secours: rien n'avait
été négligé; et la prudence de Pizarre, en prévoyant tous les obstacles,
semblait les avoir applanis: tel fut l'éloge unanime qu'elle reçut dans
le conseil.
Mais Las-Casas, qui, dans ce plan, voyait les Indiens vassaux des
Castillans, ou plutôt leurs esclaves, destinés aux plus durs travaux, ne
put renfermer sa douleur. Il demande à parler; on lui prête silence; et,
la tristesse dans les yeux: «J'entends, dit-il, qu'on se propose de
distribuer les Indiens comme de vils troupeaux. On l'a fait dans les
îles; les îles ne sont plus que d'effrayantes solitudes. Des millions
d'infortunés ont péri sous le joug. Suivrez-vous ces exemples, et
ferez-vous périr de même les peuples de ces bords?»
Chacun s'empressa de répondre qu'on les ménagerait. «Il n'en est qu'un
moyen, continua le solitaire; c'est de ne laisser à personne le pouvoir
de les opprimer. Qu'ils soient sujets, mais sujets libres. Le même roi,
la même loi, et, comme je l'espère, le même Dieu que nous; mais jamais
d'autre dépendance: voilà leur droit, que je réclame au nom de la
nature, à la face du ciel.»
«Vertueux Las-Casas, lui répondit Pizarre, vos voeux et les miens sont
d'accord. Faire adorer mon Dieu, faire obéir à mon roi, imposer à ces
peuples un tribut modéré, établir entre eux et l'Espagne un commerce
utile pour eux, autant qu'avantageux pour elle; voilà ce que je me
propose. Fasse le ciel que, sans user de contrainte et de violence, je
puisse l'obtenir!--Je vous en suis garant, reprit vivement Las-Casas.
Mais, Pizarre, promettez-moi que si ces peuples sont dociles, s'ils
souscrivent à des lois justes, s'ils ne demandent qu'à s'instruire, ils
seront libres comme nous; que leurs jours, leurs biens, leur repos,
seront protégés par vos armes; que l'honnêteté, la pudeur, la timide et
faible innocence, auront en vous un défenseur, un vengeur.--Je vous le
promets.--Que vous ne souffrirez jamais qu'on les arrache à leur patrie,
qu'on les condamne à des travaux, qu'on exige d'eux, par la crainte, la
menace, et les châtiments, au-delà du tribut imposé par
vous-même.--Telle est ma résolution.--Eh bien, jurez-le donc au Dieu que
vous avez reçu, et que tous vos amis le jurent.»
A ce discours, un bruit confus se répandit dans l'assemblée; et Fernand
de Luques prenant la parole: «Quoi, dit-il à Barthélemi, jurer à Dieu de
ménager des barbares qui le blasphèment, qui brûlent devant les idoles
un encens qui n'est dû qu'à lui! Jurons plutôt de les exterminer, s'ils
osent défendre leurs temples, et s'ils refusent d'adorer le Dieu que
nous leur annonçons. L'Amérique nous appartient au même titre que Canaan
appartenait aux Hébreux: le droit du glaive qu'ils avaient sur
l'idolâtre Amalécite[70], nous l'avons sur des infidèles, plus aveuglés,
plus abrutis dans leurs détestables erreurs. Ils se plaignent qu'on leur
impose un trop rigoureux esclavage; mais eux-mêmes, sont-ils plus doux,
plus humains envers leurs captifs? Sur des autels rougis de sang, ils
leur déchirent les entrailles; ils se partagent, par lambeaux, leurs
membres encore palpitants; ils les dévorent, les barbares; ils en sont
les vivants tombeaux. Et c'est pour cette race impie qu'on parle avec
tant de chaleur! Si les châtiments les effraient, qu'ils cessent de nous
dérober cet or stérile dans leurs mains, et qui nous a déja coûté tant
de périls et de fatigues. Quoi! n'avez-vous franchi les mers,
n'avez-vous bravé les tempêtes, et cherché ce malheureux monde à travers
tant d'écueils, que pour abandonner l'unique fruit de vos travaux, vous
en retourner les mains vides, et ne rapporter en Espagne que la honte et
la pauvreté? L'or est un don de la nature; inutile à ces peuples, il
nous est nécessaire: c'est donc à nous qu'il appartient; et leur malice,
opiniâtre à le cacher, à l'enfouir, les rendrait seule assez coupables
pour justifier nos rigueurs. Quant à leur esclavage, il est la pénitence
des crimes dont les a souillés un culte impie et sanguinaire. Ce ne sont
pas les creux des mines, où ils sont enfermés vivants, que l'on doit
redouter pour eux. Ils méritent d'autres ténèbres que celles de ces
noirs cachots; et pourvu qu'ils y meurent résignés et contrits, ils
béniront un jour les mains qui les auront chargés de chaînes.»
[70] Cette comparaison a été faite par le missionnaire Gumilla et par
bien d'autres fanatiques.
Ainsi parla Fernand de Luques. Las-Casas, qui, d'un oeil immobile
d'horreur, le regardait et l'écoutait, lui répondit: «Prêtre d'un Dieu
de paix, vos lèvres, où ce Dieu reposait tout-à-l'heure, ont-elles
proféré ce que je viens d'entendre? Est-ce du haut du bois arrosé de son
sang, où, s'immolant pour tous les hommes, sa bouche expirante implorait
la grâce de ses ennemis; est-ce du haut de cette croix qu'il vous a
dicté ce langage? Vous, chrétien, vous parlez d'exterminer un peuple qui
ne vous a fait aucun mal! S'il vous en avait fait, votre religion vous
dirait encore de l'aimer. Vous vous comparez aux Hébreux, et ce peuple
aux Amalécites! Laissez, laissez-là ces exemples, dont on n'a que trop
abusé. Si Dieu, dans ses conseils, a jamais dérogé aux saintes lois de
la nature, il a parlé, il a donné un décret formel, authentique, dans
toute la solennité que sa volonté doit avoir, pour forcer l'homme à lui
obéir plutôt qu'à la voix de son coeur; et ce décret n'a pu s'étendre
au-delà des termes précis où lui-même il l'a renfermé: l'ordre accompli,
la loi qu'il avait suspendue, a repris son cours éternel. Dieu parlait
aux Israélites; mais Dieu ne vous a point parlé. Tenez-vous-en donc à la
loi qu'il a donnée à tous les hommes: _Aimez-moi, aimez vos semblables_:
voilà sa loi, Fernand. Sont-ce là vos tortures, et vos chaînes, et vos
bûchers?
«Les Indiens, sans doute, ont exercé entre eux des cruautés bien
condamnables; mais, fussent-ils plus inhumains, est-ce à vous de les
imiter? Leur malheur, hélas! est de croire à des dieux sanguinaires. Si,
au lieu du tigre, ils voyaient sur leurs autels l'agneau sans tache, ils
seraient doux comme l'agneau. Et qui de nous peut dire qu'élevé dès
l'enfance dans le sein des mêmes erreurs, l'exemple de ses pères, les
lois de son pays n'auraient pas tenu sa raison captive sous le même
joug? Plaignez donc, sans les condamner, ces esclaves de l'habitude, ces
victimes du préjugé. Cependant dites-moi s'ils sont par-tout les mêmes,
et quel mal avaient fait les peuples de l'Espagnole et de Cuba? Rien de
plus doux, de plus tranquille, de plus innocent que ces peuples. Toute
leur vie était une paisible enfance; ils n'avaient pas même des flèches
pour blesser les oiseaux de l'air. Les en a-t-on plus épargnés? C'est là
que j'ai vu des brigands, sans motifs, sans remords, massacrer les
enfants, égorger les vieillards, se saisir des femmes enceintes, leur
déchirer les flancs, en arracher le fruit... O religion sainte, voilà
donc tes ministres! O Dieu de la nature, voilà donc tes vengeurs!
Enfermer un peuple vivant dans les rochers où germe l'or, l'y faire
périr de misère, de fatigue, et d'épuisement, pour accumuler vos
richesses, et pour engendrer sur la terre tous les vices, enfants du
luxe, de l'orgueil, de l'oisiveté; ô Fernand, c'est la pénitence que
vous imposez à ces peuples! Écartez ce masque hypocrite, qui vous gêne
sans nous tromper. Vous servez un Dieu; mais ce Dieu, c'est
l'impitoyable avarice. C'est elle qui, par votre bouche, outrage ici
l'humanité, et veut rendre le ciel complice des fureurs qu'elle inspire,
et des maux qu'elle fait.»
Fernand, qui, pendant ce discours, n'avait cessé de frémir et de rouler
sur l'assemblée des yeux étincelants, se levait pour répondre. Pizarre
le retint. Mais Valverde parla, et prit le ton paisible d'un sage
conciliateur. Cet homme, le plus noir, le plus dissimulé que l'Espagne
eût produit, pour le malheur du Nouveau-Monde, portait dans son coeur
tous les vices; mais il les couvait sourdement; et le masque de
l'hypocrisie, qu'il ne quittait jamais, en imposait à tous les yeux.
«Barthélemi, dit-il, ne consultons ici que les intérêts de Dieu même:
car l'homme n'est rien devant lui. Ces peuples sont ses ennemis, et ses
ennemis éternels, s'ils meurent dans l'idolâtrie; vous ne le désavouerez
pas. Comment donc celui qui demain sera l'objet de sa colère, peut-il
être aujourd'hui l'objet de mon amour? Qu'ils se fassent chrétiens; la
charité nous lie. Mais jusques-là Dieu les exclut du nombre de ses
enfants. C'est à ce titre d'ennemis des gentils et des infidèles, et de
conquérants pour la foi, que ce monde nous appartient. Le souverain
pontife en a fait le partage, et l'a fait du plein pouvoir de celui de
qui tout dépend[71]. Mais quelles que soient les richesses que profanent
les Indiens, quelque abus même qu'ils en fassent, le droit d'en
dépouiller les temples et les autels de leurs idoles, pour en faire un
plus digne usage, n'est pas ce qui doit nous toucher. Oublions ces
fragiles biens; ne pensons qu'au salut des ames. Il s'agit de gagner, ou
de laisser périr celles de tous ces malheureux. Voulez-vous les
abandonner, ou les retirer de l'abyme? Pour les sauver, à Dieu ne plaise
que je veuille que l'on préfère les moyens les plus violents. Dans les
îles peut-être on a été trop loin; on n'a pas assez modéré la première
ferveur du zèle; et s'il est un moyen plus doux de captiver les Indiens,
qu'un esclavage salutaire, comme vous je demande qu'on daigne l'essayer.
Mais si l'on se voit obligé de faire à des esprits rebelles une heureuse
nécessité de subir le joug de la foi, vaut-il mieux les abandonner, que
d'employer à les réduire une utile et sainte rigueur? C'est ce que je ne
puis penser. Attendons que les circonstances nous éclairent et nous
décident, sans renoncer au droit divin de commander et de contraindre,
mais avec la ferme assurance de ne jamais en abuser. Voilà, je crois, ce
que le zèle, d'accord avec l'humanité, conseille à des héros chrétiens.»
[71] Les termes de la bulle: _De nostrâ merâ liberalitate, et ex certâ
scientiâ, ac de apostolicæ potestatis plenitudine... Autoritate
omnipotentis Dei, nobis in beato Petro concessâ... donamus,
concedimus et assignamus._
L'assemblée était satisfaite du parti modéré que proposait Valverde.
Mais Las-Casas ne vit en lui qu'un fourbe adroit et dangereux. «De
toutes les superstitions, dit-il, la plus funeste au monde est celle qui
fait voir à l'homme, dans ceux qui n'ont pas sa croyance, autant
d'ennemis de son Dieu: car elle étouffe dans les coeurs tout sentiment
d'humanité; et Valverde a raison: comment peut-on aimer l'éternel objet
des vengeances et de la haine de son Dieu? De là ce barbare mépris qu'on
a conçu pour les sauvages, et souvent cette joie atroce qu'on ressent à
les opprimer. Ah! loin de nous cette pensée, que Dieu, tant que l'homme
respire, puisse le haïr un moment. Ces Indiens sont comme vous l'ouvrage
de ses mains, il aime son ouvrage, il les a faits pour être heureux.
Toujours le même, il veut encore ce qu'il voulut en les créant; et,
infini dans sa puissance comme dans sa bonté, il a mille moyens qui nous
sont inconnus, d'attirer à lui ses enfants.
«Le lien fraternel n'est donc jamais rompu: la charité, l'égalité, le
droit naturel et sacré de la liberté, tout subsiste; et, d'accord avec
la nature, la foi, d'un bout du monde à l'autre, ne présente aux yeux du
chrétien que des frères et des amis. Mais, dites-vous, si l'esclavage
est le seul moyen d'engager, de retenir les Indiens sous le joug de la
foi!... Juste ciel! l'esclavage, la honte et le scandale de la religion,
est le seul moyen de l'étendre! Ah! c'est lui qui la déshonore, qui la
rend odieuse, et qui la détruirait, si l'enfer pouvait la détruire. Il
fut cruel chez tous les peuples; il est atroce parmi nous. Vous le
savez, vous avez vu le fils arraché à son père, la femme à son époux, la
mère à ses enfants; vous avez vu jeter dans le fond d'un vaisseau des
troupeaux d'hommes enchaînés, y croupir entassés, consumés par la faim;
vous avez vu ceux qui sortaient de cet exécrable tombeau, pâles, abattus
de faiblesse, aussitôt condamnés aux travaux les plus accablants. Et
c'est là, dit-on, le moyen de gagner les esprits! En a-t-on tenté
d'autre? a-t-on daigné les éclairer? a-t-on pris soin de les instruire?
veut-on même qu'ils soient instruits? On veut qu'ils vivent et qu'ils
meurent comme des animaux stupides. Pour les persuader il eût fallu
vivre avec eux, souffrir leur indocilité, l'apprivoiser par la douceur,
l'attirer par la confiance, et la vaincre par les bienfaits. C'est
l'exemple qui prouve; et le plus digne apôtre de la religion, c'est la
vertu. Soyez bons, soyez justes; vous serez écoutés. Je connais bien ce
Nouveau-Monde! Interrogez ceux dont le zèle portait le flambeau de la
foi dans ces régions désolées, où l'on a commis tant de maux.
Demandez-leur quel doux empire a sur l'ame des Indiens la raison,
l'équité, la vertu bienfaisante, la consolante vérité. Demandez-leur
s'il fut jamais de peuple moins jaloux de ses opinions, plus empressé
d'ouvrir les yeux à la lumière, plus facile à persuader? Mais au moment
qu'on leur prêchait un Dieu clément et débonnaire, ils voyaient arriver
des ravisseurs perfides et d'infâmes déprédateurs, qui, au nom de ce
même Dieu, les dépouillaient, les enchaînaient, leur faisaient souffrir
mille outrages. Pouvaient-ils ne pas accuser de fourberie et d'imposture
ceux qui leur annonçaient la douceur de sa loi? Ce que je dis là, je
l'ai vu, je l'ai vu: ce n'est pas devant moi qu'il faut calomnier ces
peuples.
«Mais, fussent-ils opiniâtres et obstinés dans leurs erreurs, est-ce
pour vous une raison de les réduire au rang des bêtes? On espère adoucir
pour eux les rigueurs de la servitude! On l'a promis cent fois; a-t-on
pu s'y résoudre? J'ai vu Ferdinand s'attendrir; j'ai vu Ximenès
s'indigner; j'ai vu Charles frémir des inhumanités dont je leur faisais
la peinture. Ils y ont voulu remédier; et, avec toute leur puissance,
ils l'ont voulu en vain. Quand le vautour de la tyrannie s'est saisi de
sa proie, il faut qu'il la dévore, et rien ne peut l'en détacher. Non,
mes amis, point de milieu: il faut renoncer au nom d'hommes, abjurer le
nom de chrétiens, ou nous interdire à jamais le droit de faire des
esclaves. Cet avilissement honteux, où le plus fort tient le plus
faible, est outrageant pour la nature, révoltant pour l'humanité, mais
abominable sur-tout aux yeux de la religion. _Mon frère, tu es mon
esclave_, est une absurdité dans la bouche d'un homme, un parjure et un
blasphème dans la bouche d'un chrétien.
«Et de quel titre s'autorise la fureur d'opprimer? _Conquérants pour la
foi!_ La foi ne nous demande que des coeurs librement soumis.
Qu'a-t-elle de commun avec notre avarice, nos rapines, nos brigandages?
Le Dieu que nous servons est-il affamé d'or? _Un pontife a partagé
l'Inde!_ Mais l'Inde est-elle à lui? mais avait-il lui-même le droit
qu'on s'arroge en son nom? Il a pu confier ce monde à qui prendrait soin
de l'instruire, mais non pas le livrer en proie à qui voudrait le
ravager. Le titre de sa concession est fait pour un peuple d'apôtres,
non pour un peuple de brigands.
«L'Inde n'est donc à vous que par droit de conquête; et le droit de
conquête, tyrannique en lui-même, ne peut être légitimé que par le
bonheur des vaincus. Oui, Pizarre, c'est la clémence, la bonté, qui le
justifient; et l'usage de la victoire va vous donner la renommée, ou
d'un brigand par vos fureurs, ou d'un héros par vos bienfaits. Ah!
croyez-moi, n'attendez pas le moment de l'ivresse et de l'emportement,
pour mettre un frein à la victoire. Ce jour est, pour vous, consacré à
des résolutions saintes. Tous ces guerriers, disposés comme vous à
écouter la voix de la nature, suivront votre exemple à l'envi. Ils sont
jeunes, sensibles, et la corruption ne les a point gagnés encore: j'en
ai fait l'épreuve récente; je crois même les voir touchés des malheurs
que je vous ai peints. Je vous conjure, au nom de la religion, au nom de
la patrie et de l'humanité, de faire avec eux le serment d'épargner les
peuples soumis, de respecter leurs biens, leur liberté, leur vie. C'est
un lien sacré dont vous aurez besoin peut-être, pour vous épargner de
grands crimes; c'est du moins un gage de paix, qu'au nom des Indiens,
leur ami, dirai-je leur père, vous demande à genoux, et les larmes aux
yeux.» A ces mots il se prosterna.
«Et moi, dit Fernand, je m'oppose à cet acte déshonorant. Tant de
précaution marque pour nous trop peu d'estime. L'homme fidèle à son
devoir se répond assez de lui-même, et n'a pas besoin qu'on le gêne par
les entraves du serment.»
«Pour garantir vos intérêts, reprit modestement Las-Casas, le serment le
plus redoutable vient d'être exigé par vous-même; et pour le salut de
ces peuples, le serment vous paraît inutile et injurieux!»
Fernand se sentit confondu, et n'en devint que plus atroce. Il se
répandit en injures contre le protecteur de l'Inde, l'accusa de trahir
son roi, sa patrie, et son Dieu lui-même, lui donna les noms odieux de
délateur, de partisan du crime et de l'impiété. Pizarre, à qui cet homme
violent et pervers était trop nécessaire encore, vit le moment qu'il le
perdait. Il commença par l'appaiser, et puis, s'adressant à Las-Casas,
lui dit d'un air respectueux, que son zèle méritait bien la gloire qu'il
lui avait acquise; que ses conseils et ses maximes lui seraient à jamais
présents; qu'il les suivrait autant qu'il lui serait possible; mais
qu'il croyait que sa parole était un gage suffisant.
Le solitaire consterné se retire avec Alonzo. «Vous voyez, dit-il, mon
ami, qu'ici mon zèle est inutile. Je vous l'avais bien dit. Cette
épreuve m'éclaire; n'en demandez pas davantage. Je crois connaître assez
Pizarre: il serait juste et modéré, si chacun consentait à l'être: mais
il veut réussir; et son ambition fera céder aux circonstances sa
droiture et son équité. Je ne vous propose point de renoncer à le
suivre; ce serait affaiblir le nombre et le parti des gens de bien. Mais
moi, dont la présence est déja importune, et serait bientôt odieuse, je
n'ai plus désormais qu'à regagner ma solitude. Adieu. Si vous voyez
tourner cette conquête en brigandage, prenez conseil de votre coeur, il
vous conduira toujours bien.»
Alonzo, déja mécontent de tout ce qui s'était passé, fut sur-tout
indigné de voir qu'on se délivrait de Las-Casas; et lui-même il l'aurait
suivi, si son honneur, trop engagé, ne l'avait retenu. «Mon ami, lui
dit-il, je reste, je vous obéis à mon tour: mais j'observerai la
conduite et les intentions de Pizarre; j'éprouverai dans peu s'il tient
ce qu'il vous a promis; et si j'ai le malheur d'être avec des brigands,
soyez bien assuré que je n'y serai pas long-temps.»